Et, bientôt, le fait s'avéra dans le petit monde des marchands. Lord Sheffield était un de ces demi-fous qui, laissés en liberté, cherchent par la ville la satisfaction de leurs manies. Lord Sheffield, lui, aimait à examiner, à marchander des voitures, à se donner des avant-joies d'acheteur. On assurait qu'il vivait au cercle, sans famille et sans grande fortune.

La légende se renforça au moment du Salon. Là, en présence d'un personnel nouveau auquel il en imposait par sa prestance, lord Sheffield semblait se saouler de volupté. Les bras encombrés de catalogues, il stationnait des heures devant chaque stand, exigeant d'interminables explications. Ce qu'il s'en était donné pendant ces trois semaines!

Le Grand-Palais fermé, lord Sheffield reprit le chemin des magasins et des agences. Souvent, on l'éconduisait, ici avec mesure, ailleurs sans ménagement. Ah! non, on l'avait assez vu. Certaines maisons le toléraient encore.

A la Motor-Agence, on avait pris le parti de s'en amuser. Il n'en paraissait rien voir. Et, ravi, il avait adopté le magasin de Collinot. Il gardait ses façons de grand seigneur, marquait à chaque visite une joie renouvelée et trouvait un prétexte à chacune de ses entrées:

—Quelle est donc cette charmante voiture que j'aperçois à votre vitrine? Il me semble ne l'avoir jamais vue...

On lui déléguait un commis de bonne volonté, un mécanicien haut-le-pied, la dactylographe quand elle était de loisir, ou même l'homme de peine.

On lui donnait des réponses et des explications fantaisistes qu'il accueillait avec gravité. Puisqu'on consentait à recevoir le noble raseur, c'était bien le moins qu'il payât sa rançon. Peu à peu, le ton des plaisanteries monta. On traitait tout à fait lord Sheffield en inoffensif détraqué. Collinot même se mêlait au jeu. La preuve qu'il était timbré, c'est qu'il semblait toujours ne s'apercevoir de rien. Ou bien, si l'on poussait trop loin la blague, il vous ajustait de sa canne braquée en manière de fusil:

—Ah! ah! Vous, je crois bien que vous vous moquez de moi?

Une semaine plus tard, il revenait, sans rancune.