Pendant une seconde, Pichat crut devenir fou. Son cerveau craquait d'épouvante. D'instinct, il bloqua ses freins... Et, en quelques mètres, la voiture s'arrêta. Alors, dans une grande détente de tout l'être, Pichat s'aperçut, enfin, que son indicateur de vitesse était détraqué.

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LA MAUVAISE VOIE

Ouf! Journée finie... Sur sept visites, Mme Agil a trouvé trois portes closes. Une grippe, un deuil, une migraine. Une vraie chance.

Il était écrit qu'elle serait libre de bonne heure, décidément. Mais que va-t-elle faire de ses loisirs? Ira-t-elle chez la vieille tante Félicie, ou chez l'ardent La Postolle?

Et tout en descendant l'escalier de la dame à la migraine, elle délibère. Bien touchant, le mot qu'elle a reçu le matin même de la pauvre tante, cloîtrée au logis, rivée au fauteuil par les premiers froids et qui demande l'aumône d'un petit papotage au coin de feu, les visites faites. Non moins éloquent dans sa brièveté, le bleu arrivé à midi et signé des initiales de La Postolle, où il implore pour cinq heures un rendez-vous... le premier!

Sur le seuil, tout en regardant couler le boulevard Malesherbes, elle balance encore. La nuit vient. L'allumeur de réverbères aussi. Ils font un match, à qui sèmera le plus d'étoiles. Le dôme de Saint-Augustin monte sur le crépuscule liberty.

La limousine de Mme Agil est allongée au ras du trottoir. Songer que cette voiture-là va l'emmener dans la bonne ou la mauvaise voie et que Paul, le mécanicien, sera l'instrument du Destin... car elle chercherait vainement à se le dissimuler: son sort se joue en cet instant. Elle est à la fourche.

D'un côté, c'est la route droite, familière, bien unie, bien plate, sans autre fleurette à cueillir que le bleuet d'une bonne action.

De l'autre, c'est la route interdite, inconnue, sinueuse, accidentée, peut-être tragique, bordée d'abîmes, propice à la chute, mais parée—à en croire La Postolle—de fleurs si voluptueuses...