Cependant, il faut prendre un parti, donner une adresse à Paul. Oh! Elle ne craindrait pas de se faire conduire à la porte même de La Postolle. Elle sait qu'il habite dans la maison de sa couturière. Et lui aussi le sait. C'est peut-être ce qui lui a donné l'idée de lui faire la cour...

Paul l'a vue. Il met en marche. Que ce garçon est donc prompt! Mais elle n'est pas encore décidée... Ah! va pour la tante Félicie!

—123, boulevard Pasteur.

Après tout, il sera toujours temps de changer en route. Pauvre tante, elle va être si contente. Presque impotente, à demi ruinée, après avoir été, paraît-il, si fringante, si adulée. Pour elle, chaque visite est un cordial. Dès qu'on entre dans sa chambre, sa figure s'éclaire, son teint monte, ses yeux brillent, on a la sensation d'être le soleil. Elle aime la jeunesse, la beauté. (Eh bien, madame, et cette modestie?) On lui apporte Paris. Elle en respire le parfum dans les remous de la fourrure, dans les fleurs du chapeau... Oui, c'est une bonne action.

Par exemple, quelqu'un qui la trouvera mauvaise, c'est la Postolle. Car enfin elle lui a donné de l'espoir, elle s'est presque laissé traquer, à force d'être poursuivie... Et pourquoi? Parce que c'est l'avocat à la mode? Parce qu'il a la barbe et la langue dorées? Un renom galant? On prétend qu'il magnétise les femmes qu'il convoite. Il les envoûte. Mais Mme Agil ne se sent pas encore envoûtée. La preuve, c'est qu'elle échappe à la tentation.

Pourquoi faillit-elle y céder? Est-ce que son mari lui répugne? Non. Bien sûr, ce n'est pas un troubadour. Il est correct, flegmatique, capable de poussées tendres, et fait de l'argent pour sa femme. Un mari goût américain. Au demeurant, un bon compagnon de vie.

Alors?... Eh bien, la vérité, c'est qu'elle rougit d'être une exception. Les livres, le théâtre, le monde lui cornent aux oreilles les joies de la trahison, l'unanimité de l'adultère. Qui sait? Elle est peut-être seule à n'avoir pas trompé son mari. C'est scandaleux. Elle a fait souvent ce rêve atroce de se promener sur le boulevard, sans voile. Cette sensation de cauchemar, elle l'éprouve à se promener dans la vie sans amant.

Oh! le romancier Prosper Marchandon ne le lui a pas envoyé dire. Avec ces yeux, ces lèvres, cette taille, on n'a pas le droit d'être conjugale et popote à ce point. Et il vous l'a proprement traitée de pot-au-feu, de bœuf nature, de petite marmite. Quelle honte! Elle veut cesser d'être une petite marmite, voilà.

Cependant, la voiture roule. Elle débouche à la Madeleine, s'engage parmi la fête de lumières de la rue Royale. La rue Cambon, où habitent La Postolle et la couturière, est toute proche. Il est temps encore.

Pour quelle heure ce fameux rendez-vous? Mme Agil cherche le bleu de La Postolle. Où diable l'a-t-elle fourré? Elle l'avait encore dans son gant en descendant le dernier escalier. Qu'en a-t-elle fait? Ah! oui, elle l'a roulé en boule une fois dans la limousine. Et puis? Peut-être jeté machinalement dans le vide-poche accroché à la paroi, près du cornet acoustique? Non. Mais c'est absurde. Ce billet signé d'initiales n'était-pas très compromettant. C'est égal, on n'aime pas à laisser traîner ces chiffons-là. Sur le tapis? Sur elle? Sur les coussins? Non.