Un grand vide sombre: la place de la Concorde. La voiture va se lancer parmi les steppes de la rive gauche. Oh! Tant pis, il faut voir La Postolle, l'avertir que son autographe est égaré, parer avec lui à l'éclat possible...
Et la tante Félicie? Eh bien, elle est de revue. Elle ne s'envolera pas, puisqu'elle est clouée à son fauteuil. Et puis, que voulez-vous, c'est l'envoûtement.
Mme Agil décroche le cornet acoustique qui, sur sa lyre de nickel, s'érige gracieux comme un petit vase à fleurs.
—Paul, passez d'abord 90, rue Cambon.
Déjà la voiture a franchi la Seine. Elle bondit sur le quai désert. Tiens? Paul ne s'arrête pas. Sans doute il va virer au prochain croisement. Mais non. Il tourne l'Esplanade, s'y jette à une allure de course. Serait-il devenu sourd?
Ah! mais, ah! mais... De nouveau, Mme Agil décroche le cornet:
—Eh bien, Paul, vous n'avez pas entendu? Rue Cambon, 90.
Ah bien oui! Il dévore la chaussée, ne fait qu'une bouchée du boulevard des Invalides, vire sur deux roues, lampe d'un trait l'avenue de Tourville et continue de présenter à sa patronne anéantie le dos satisfait et béat du monsieur qui «en met».
Brouf! L'avenue de Breteuil. C'est fou. Est-ce une mauvaise plaisanterie? Est-ce que ces larges voies solitaires, ces immenses espaces libres l'excitent et lui font perdre la tête? Où l'emmène-t-il? Et La Postolle qu'il faut absolument voir pour ce petit bleu perdu. Mme Agil veut crier, descendre. Elle baisse la glace.
Mais la voiture s'arrête devant la maison de la tante Félicie et Paul se précipite à la portière.