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LA CONTRAVENTION

Parti au matin de son château des Aubiers, Pontéran, au volant de sa 60-chevaux, regagnait Orléans d'une roide allure. Il contournait la petite sous-préfecture d'Ormont par les promenades, afin de ne pas ralentir. Quatre-vingts kilomètres le séparaient encore du but, où l'attendait, à midi, un rendez-vous important. Qu'un ennui de pneu, par exemple, l'immobilisât seulement un quart d'heure et il arriverait tout juste.

Mais un gendarme, dissimulé derrière les arbres du Cours, surgit de sa cachette et se planta au milieu de la chaussée en levant un gant blanc qui parut énorme à Pontéran. «Ça y est!» pensa le gentleman-chauffeur. Il était pincé. Excès de vitesse. Une seconde, il songea à fuir. Hélas! d'instinct, il avait ralenti à la vue de l'uniforme redoutable dressé devant lui. Au surplus, on prendrait son numéro. Il aggraverait son cas. Mieux valait faire face à l'ennemi. Mais la sacrée aventure! Lui qui n'avait jamais eu d'histoire... Car s'il était friand de vitesse, il avait horreur de la contravention.

Cependant le gendarme verbalisait. C'était un homme long, osseux et triste. Il opérait avec une austère fermeté. S'il éprouvait une joie voluptueuse à traquer l'ennemi, il la cachait bien. Un moment, Pontéran tenta de s'insurger. Voyons, il n'allait pas tellement vite... Mais le gendarme fut péremptoire. Il dévoila sa méthode. Il pigeait les voitures lorsqu'elles passaient à hauteur du monument de la Défense, à trois cents mètres de lui, dans la perspective. Et, pointant d'un index rigide une vénérable montre de famille:

—Vous avez mis quinze secondes pour couvrir les trois cents mètres. Ça fait du 72.

Le délit était flagrant, la condamnation certaine. Que faire? Comment échapper?... Tout à coup, une inspiration le traversa en éclair. Ormont... mais il connaissait le sous-préfet d'Ormont. Un soir de l'an dernier, à Orléans, il avait joué au bridge avec lui, chez des amis communs. S'il pouvait attendrir ce haut fonctionnaire, étouffer l'affaire? La démarche ne lui prendrait pas plus de temps qu'une crevaison. Il pourrait tout de même être exact au rendez-vous. Parbleu! il en courrait la chance.

En trois tours de roues, il fut à la sous-préfecture. Justement, le maître du logis était en conférence avec le capitaine de gendarmerie. Le hasard était d'heureux augure. Pontéran fut la séduction même. Il rappela la soirée de bridge dans ses moindres détails, évoqua un certain sans-atout d'héroïque mémoire, amplifia, grossit ces relations éphémères jusqu'à leur donner l'importance et la force d'une amitié de vingt ans, s'enquit avidement de la toute gracieuse sous-préfète, de ses adorables bébés, et répandit sa joie de la rencontre. Quel malheur que son plaisir fût gâté par une sotte histoire!... Eh! oui, sur les promenades, un gendarme lui avait dressé procès-verbal pour excès de vitesse...

A ces mots, le sous-préfet, dont le visage s'était éclairé aux souvenirs du bridge, s'assombrit soudain. Le capitaine de gendarmerie eut un sursaut indigné. Ses doigts frémirent comme s'il voulait mettre la main au collet du coupable. Pontéran comprit qu'Ormont n'était point tendre aux chauffeurs.

—Vous me voyez désolé, cher Monsieur, assura mollement le sous-préfet. Mais certains de vos confrères ont commis de telles imprudences que nous devons nous montrer rigoureux pour obéir aux vœux mêmes des populations...