Les Achaïens, dit Polybe, detestoient toute voye de tromperie en
leurs guerres, n'estimants victoire, sinon où les courages des ennemis
sont abbatus. Eam vir sanctus et sapiens sciet veram esse victoriam,•
quæ salua fide, et integra dignitate parabitur, dit vn autre:
Vos ne velit, an me regnare hera: quidue ferat fors
Virtute experiamur.
Au Royaume de Ternate, parmy ces nations que si à pleine bouche
nous appelons Barbares, la coustume porte, qu'ils n'entreprennent2
guerre sans l'auoir denoncee: y adioustans ample declaration des
moiens qu'ils ont à y emploier, quels, combien d'hommes, quelles
munitions, quelles armes, offensiues et defensiues. Mais aussi cela
faict, ils se donnent loy de se seruir à leur guerre, sans reproche,
de tout ce qui aide à vaincre. Les anciens Florentins estoient si•
esloignés de vouloir gaigner aduantage sur leurs ennemis par surprise,
qu'ils les aduertissoient vn mois auant que de mettre leur
exercite aux champs, par le continuel son de la cloche qu'ils nommoient,
Martinella. Quant à nous moins superstitieux, qui tenons
celuy auoir l'honneur de la guerre, qui en a le profit, et qui apres3
Lysander, disons que, Où la peau du Lyon ne peut suffire, il y faut
coudre vn lopin de celle du Regnard, les plus ordinaires occasions
de surprise se tirent de cette praticque: et n'est heure, disons nous,
où vn chef doiue auoir plus l'œil au guet, que celle des parlemens
et traités d'accord. Et pour cette cause, c'est vne regle en la
bouche de tous les hommes de guerre de nostre temps, Qu'il ne faut
iamais que le Gouuerneur en vne place assiegee sorte luy mesmes•
pour parlementer. Du temps de nos peres cela fut reproché
aux Seigneurs de Montmord et de l'Assigni, deffendans Mouson
contre le Comte de Nansau. Mais aussi à ce conte, celuy la seroit
excusable, qui sortiroit en telle façon, que la seureté et l'audantage
demeurast de son costé: comme fit en la ville de Regge, le Comte1
Guy de Rangon (s'il en faut croire du Bellay, car Guicciardin dit
que ce fut luy mesmes) lors que le Seigneur de l'Escut s'en approcha
pour parlementer: car il abandonna de si peu son fort, qu'vn
trouble s'estant esmeu pendant ce parlement, non seulement Monsieur
de l'Escut et sa trouppe, qui estoit approchee auec luy, se•
trouua le plus foible, de façon qu'Alexandre Triuulce y fut tué,
mais luy mesme fut contrainct, pour le plus seur, de suiure le
Comte, et se ietter sur sa foy à l'abri des coups dans la ville. Eumenes
en la ville de Nora pressé par Antigonus qui l'assiegeoit, de
sortir pour luy parler, alleguant que c'estoit raison qu'il vinst2
deuers luy, attendu qu'il estoit le plus grand et le plus fort: apres
auoir faict cette noble responce: Ie n'estimeray iamais homme plus
grand que moy, tant que i'auray mon espee en ma puissance, n'y
consentit, qu'Antigonus ne luy eust donné Ptolemæus son propre nepueu
ostage, comme il demandoit. Si est ce qu'encores en y a-il,•
qui se sont tresbien trouuez de sortir sur la parole de l'assaillant:
tesmoing Henry de Vaux, Cheualier Champenois, lequel estant
assiegé dans le Chasteau de Commercy par les Anglois, et Barthelemy
de Bonnes, qui commandoit au siege, ayant par dehors faict
sapper la plus part du Chasteau, si qu'il ne restoit que le feu pour3
accabler les assiegez sous les ruines, somma ledit Henry de sortir à
parlementer pour son profict, comme il fit luy quatriesme; et son
euidente ruyne luy ayant esté montree à l'œil, il s'en sentit singulierement
obligé à l'ennemy: à la discretion duquel apres qu'il se
fut rendu et sa trouppe, le feu estant mis à la mine, les estansons•
de bois venus à faillir, le Chasteau fut emporté de fons en comble.
Ie me fie aysement à la foy d'autruy: mais mal-aysement le
feroi-ie, lors que ie donrois à iuger l'auoir plustost faict par desespoir
et faute de cœur, que par franchise et fiance de sa loyauté.
CHAPITRE VI. [(TRADUCTION LIV. I, CH. VI.)]
L'heure des parlemens dangereuse.
TOVTES-FOIS ie vis dernierement en mon voysinage de Mussidan, que
ceux qui en furent délogez à force par nostre armee, et autres
de leur party, crioyent comme de trahison, de ce que pendant les entremises•
d'accord, et le traicté se continuant encores, on les auoit
surpris et mis en pieces. Chose qui eust eu à l'auanture apparence
en autre siecle; mais, comme ie viens de dire, nos façons sont entierement
esloignées de ces regles: et ne se doit attendre fiance des
vns aux autres, que le dernier seau d'obligation n'y soit passé: encores1
y a il lors assés affaire. Et a tousiours esté conseil hazardeux,
de fier à la licence d'vne armee victorieuse l'obseruation
de la foy, qu'on a donnee à vne ville, qui vient de se rendre par
douce et fauorable composition, et d'en laisser sur la chaude, l'entree
libre aux soldats. L. Æmylius Regillus Preteur Romain, ayant•
perdu son temps à essayer de prendre la ville de Phocees à force,
pour la singuliere proüesse des habitants à se bien defendre, feit
pache auec eux, de les receuoir pour amis du peuple Romain, et
d'y entrer comme en ville confederee: leur ostant toute crainte
d'action hostile. Mais y ayant quand et luy introduict son armee,2
pour s'y faire voir en plus de pompe, il ne fut en sa puissance,
quelque effort qu'il y employast, de tenir la bride à ses gents: et
veit deuant ses yeux fourrager bonne partie de la ville: les droicts
de l'auarice et de la vengeance suppeditant ceux de son autorité et
de la discipline militaire. Cleomenes disoit, Que quelque mal•
qu'on peust faire aux ennemis en guerre, cela estoit par-dessus
la Iustice, et non subiect à icelle, tant enuers les Dieux, qu'enuers
les hommes: et ayant faict treue auec les Argiens pour sept iours,
la troisiesme nuict apres il les alla charger tous endormis, et les
défict, alleguant qu'en sa treue il n'auoit pas esté parlé des nuicts:3
mais les Dieux vengerent ceste perfide subtilité. Pendant le parlement,
et qu'ils musoient sur leurs seurtez, la ville de Casilinum
fust saisie par surprinse. Et cela pourtant au siecle et des plus
iustes Capitaines et de la plus parfaicte milice Romaine: car il
n'est pas dict, qu'en temps et lieu il ne soit permis de nous preualoir
de la sottise de noz ennemis, comme nous faisons de leur•
lascheté. Et certes la guerre a naturellement beaucoup de priuileges
raisonnables au preiudice de la raison. Et icy faut la regle, neminem
id agere, vt ex alterius prædetur inscitia. Mais ie m'estonne de
l'estendue que Xenophon leur donne, et par les propos, et par
diuers exploicts de son parfaict Empereur: autheur de merueilleux1
poids en telles choses, comme grand Capitaine et Philosophe des
premiers disciples de Socrates; et ne consens pas à la mesure de
sa dispense en tout et par tout. Monsieur d'Aubigny assiegeant
Cappoüe, et apres y auoir fait vne furieuse baterie, le Seigneur
Fabrice Colonne, Capitaine de la ville, ayant commencé à parlementer•
de dessus vn bastion, et ses gens faisants plus molle garde,
les nostres s'en emparerent, et mirent tout en pieces. Et de plus
fresche memoire à Yuoy, le Seigneur Iulian Rommero, ayant fait
ce pas de clerc de sortir pour parlementer auec Monsieur le Connestable,
trouua au retour sa place saisie. Mais afin que nous ne2
nous en allions pas sans reuanche, le Marquis de Pesquaire assiegeant
Genes, où le Duc Octauian Fregose commandoit soubs
nostre protection, et l'accord entre eux ayant esté poussé si auant,
qu'on le tenoit pour fait, sur le point de la conclusion, les Espagnols
s'estans coullés dedans, en vserent comme en vne victoire•
planiere: et depuis à Ligny en Barrois, où le Comte de Brienne
commandoit, l'Empereur l'ayant assiegé en personne, et Bertheuille
Lieutenant dudict Comte estant sorty pour parlementer, pendant le
parlement la ville se trouue saisie.
Fù il vincer sempre mai laudabil cosa,3
Vinca si ò per fortuna ò per ingegno,
disent-ils: mais le Philosophe Chrysippus n'eust pas esté de cet
aduis: et moy aussi peu. Car il disoit que ceux qui courent à
l'enuy, doiuent bien employer toutes leurs forces à la vistesse, mais
il ne leur est pourtant aucunement loisible de mettre la main sur•
leur aduersaire pour l'arrester: ny de luy tendre la iambe, pour le
faire cheoir. Et plus genereusement encore ce grand Alexandre, à
Polypercon, qui luy suadoit de se seruir de l'auantage que l'obscurité
de la nuict luy donnoit pour assaillir Darius: Point, dit-il, ce
n'est pas à moy de chercher des victoires desrobees: malo me fortunæ
pœniteat, quàm victoriæ pudeat.
Atque idem fugientem haud est dignatus Orodem
Sternere, nec iacta cæcum dare cuspide vulnus:
Obuius, aduersóque occurrit, séque viro vir•
Contulit, haud furto melior, sed fortibus armis.
CHAPITRE VII. [(TRADUCTION LIV. I, CH. VII.)]
Que l'intention iuge nos actions.
LA mort, dit-on, nous acquitte de toutes nos obligations. I'en sçay
qui l'ont prins en diuerse façon. Henry septiesme Roy d'Angleterre
fit composition auec Dom Philippe fils de l'Empereur
Maximilian, ou pour le confronter plus honnorablement, pere de1
l'Empereur Charles cinquiesme, que ledict Philippe remettoit entre
ses mains le Duc de Suffolc de la Rose blanche, son ennemy, lequel
s'en estoit fuy et retiré au pays bas, moyennant qu'il promettoit de
n'attenter rien sur la vie dudict Duc: toutesfois venant à mourir, il
commanda par son testament à son fils, de le faire mourir, soudain•
apres qu'il seroit decedé. Dernierement en cette tragedie que
le Duc d'Albe nous fit voir à Bruxelles és Contes de Horne et d'Aiguemond,
il y eut tout plein de choses remerquables: et entre
autres que ledict Comte d'Aiguemond, soubs la foy et asseurance
duquel le Comte de Horne s'estoit venu rendre au Duc d'Albe,2
requit auec grande instance, qu'on le fist mourir le premier: affin
que sa mort l'affranchist de l'obligation qu'il auoit audict Comte
de Horne. Il semble que la mort n'ayt point deschargé le premier de
sa foy donnee, et que le second en estoit quitte, mesmes sans mourir.
Nous ne pouuons estre tenus au delà de nos forces et de nos•
moyens. A cette cause, par ce que les effects et executions ne sont
aucunement en nostre puissance, et qu'il n'y a rien en bon escient
en nostre puissance, que la volonté: en celle là se fondent par necessité
et s'establissent toutes les regles du deuoir de l'homme. Par
ainsi le Comte d'Aiguemond tenant son ame et volonté endebtee à3
sa promesse, bien que la puissance de l'effectuer ne fust pas en ses
mains, estoit sans doute absous de son deuoir, quand il eust
suruescu le Comte de Horne. Mais le Roy d'Angleterre faillant à sa
parolle par son intention, ne se peut excuser pour auoir retardé
iusques apres sa mort l'execution de sa desloyauté: non plus que le
masson de Herodote, lequel ayant loyallement conserué durant sa
vie le secret des thresors du Roy d'Egypte son maistre, mourant les
descouurit à ses enfans. I'ay veu plusieurs de mon temps conuaincus
par leur conscience retenir de l'autruy, se disposer à y•
satisfaire par leur testament, et apres leur decés. Ils ne font rien
qui vaille. Ny de prendre terme à chose si pressante, ny de vouloir
restablir vne iniure auec si peu de leur ressentiment et interest.
Ils doiuent du plus leur. Et d'autant qu'ils payent plus poisamment,
et incommodéement: d'autant en est leur satisfaction plus1
iuste et meritoire. La penitence demande à charger. Ceux la font
encore pis, qui reseruent la declaration de quelque haineuse volonté
enuers le proche à leur derniere volonté, l'ayants cachee
pendant la vie. Et monstrent auoir peu de soin du propre honneur,
irritans l'offencé à l'encontre de leur memoire: et moins•
de leur conscience, n'ayants pour le respect de la mort mesme, sceu
faire mourir leur maltalent: et en estendant la vie outre la leur.
Iniques iuges, qui remettent à iuger alors qu'ils n'ont plus cognoissance
de cause. Ie me garderay, si ie puis, que ma mort die
chose, que ma vie n'ayt premierement dit et apertement.2
CHAPITRE VIII. [(TRADUCTION LIV. I, CH. VIII.)]
De l'oysiueté.
COMME nous voyons des terres oysiues, si elles sont grasses et fertilles,
foisonner en cent mille sortes d'herbes sauuages et inutiles
et que pour les tenir en office, il les faut assubiectir et employer à
certaines semences, pour nostre seruice. Et comme nous voyons,
que les femmes produisent bien toutes seules, des amas et pieces•
de chair informes, mais que pour faire vne generation bonne et
naturelle, il les faut embesongner d'vne autre semence: ainsin est-il
des esprits; si on ne les occupe à certain subiect, qui les bride
et contraigne, ils se iettent desreiglez, par-cy par-là, dans le vague
champ des imaginations.3
Sicut aquæ tremulum labris vbi lumen ahenis
Sole repercussum, aut radiantis imagine Lunæ,
Omnia peruolitat latè loca, iámque sub auras
Erigitur, summique ferit laquearia tecti.
Et n'est folie ny réuerie, qu'ils ne produisent en cette agitation,•
velut ægri somnia, vanæ
Finguntur species.
L'ame qui n'a point de but estably, elle se perd: Car comme on
dit, c'est n'estre en aucun lieu, que d'estre par tout.
Quisquis vbique habitat, Maxime, nusquam habitat.1
Dernierement que ie me retiray chez moy, deliberé autant que ie
pourroy, ne me mesler d'autre chose, que de passer en repos, et à
part, ce peu qui me reste de vie, il me sembloit ne pouuoir faire
plus grande faueur à mon esprit, que de le laisser en pleine oysiueté,
s'entretenir soy-mesmes, et s'arrester et rasseoir en soy: ce•
que i'esperois qu'il peust meshuy faire plus aysément, deuenu auec
le temps, plus poisant, et plus meur; mais ie trouue,
variam semper dant otia mentem,
qu'au rebours faisant le cheual eschappé, il se donne cent fois
plus de carriere à soy-mesmes, qu'il ne prenoit pour autruy: et2
m'enfante tant de chimeres et monstres fantasques les vns sur les
autres, sans ordre, et sans propos, que pour en contempler à mon
ayse l'ineptie et l'estrangeté, i'ay commencé de les mettre en rolle:
esperant auec le temps, luy en faire honte à luy mesmes.