CHAPITRE IX. [(TRADUCTION LIV. I, CH. IX.)]
Des menteurs.

IL n'est homme à qui il siese si mal de se mesler de parler de memoire.•
Car ie n'en recognoy quasi trace en moy: et ne pense qu'il
y en ayt au monde, vne autre si merueilleuse en defaillance. I'ay
toutes mes autres parties viles et communes, mais en cette-là ie
pense estre singulier et tres-rare, et digne de gaigner nom et reputation.
Outre l'inconuenient naturel que i'en souffre: car certes,3
veu sa necessité, Platon a raison de la nommer vne grande et puissante
deesse: si en mon pays on veut dire qu'vn homme n'a point de
sens, ils disent, qu'il n'a point de memoire: et quand ie me plains
du defaut de la mienne, ils me reprennent et mescroient, comme
si ie m'accusois d'estre insensé: ils ne voyent pas de chois entre•
memoire et entendement. C'est bien empirer mon marché: mais ils
me font tort: car il se voit par experience plustost au rebours,
que les memoires excellentes se ioignent volontiers aux iugemens
debiles. Ils me font tort aussi en cecy, qui ne sçay rien si bien faire
qu'estre amy, que les mesmes paroles qui accusent ma maladie,
representent l'ingratitude. On se prend de mon affection à ma memoire,•
et d'vn defaut naturel, on en fait vn defaut de conscience.
Il a oublié, dict-on, cette priere ou cette promesse: il ne se souuient
point de ses amys: il ne s'est point souuenu de dire, ou faire,
ou taire cela, pour l'amour de moy. Certes ie puis aysément oublier:
mais de mettre à nonchalloir la charge que mon amy m'a1
donnee, ie ne le fay pas. Qu'on se contente de ma misere, sans en
faire vne espece de malice: et de la malice autant ennemye de
mon humeur. Ie me console aucunement. Premierement sur ce,
que c'est vn mal duquel principallement i'ay tiré la raison de corriger
vn mal pire, qui se fust facilement produit en moy: sçauoir•
est l'ambition, car cette deffaillance est insuportable à qui s'empestre
des negotiations du monde. Que comme disent plusieurs
pareils exemples du progres de nature, elle a volontiers fortifié
d'autres facultés en moy, à mesure que cette-cy s'est affoiblie, et
irois facilement couchant et allanguissant mon esprit et mon iugement,2
sur les traces d'autruy, sans exercer leurs propres forces, si
les inuentions et opinions estrangieres m'estoient presentes par le
benefice de la memoire. Que mon parler en est plus court: car le
magasin de la memoire, est volontiers plus fourny de matiere, que
n'est celuy de l'inuention. Si elle m'eust tenu bon, i'eusse assourdi•
tous mes amys de babil: les subiects esueillans cette telle quelle
faculté que i'ay de les manier et employer, eschauffant et attirant
mes discours. C'est pitié: ie l'essaye par la preuue d'aucuns de
mes priuez amys: à mesure que la memoire leur fournit la chose
entiere et presente, ils reculent si arriere leur narration, et la chargent3
de tant de vaines circonstances, que si le conte est bon, ils en
estouffent la bonté: s'il ne l'est pas, vous estes à maudire ou
l'heur de leur memoire, ou le malheur de leur iugement. Et c'est
chose difficile, de fermer vn propos, et de le coupper despuis qu'on
est arroutté. Et n'est rien, où la force d'vn cheual se cognoisse•
plus, qu'à faire vn arrest rond et net. Entre les pertinents mesmes,
i'en voy qui veulent et ne se peuuent deffaire de leur course. Ce
pendant qu'ils cerchent le point de clorre le pas, ils s'en vont baliuernant
et trainant comme des hommes qui deffaillent de foiblesse.
Sur tout les vieillards sont dangereux, à qui la souuenance4
des choses passees demeure, et ont perdu la souuenance de leurs
redites. I'ay veu des recits bien plaisants, deuenir tres-ennuyeux,
en la bouche d'vn Seigneur, chascun de l'assistance en ayant esté
abbreuué cent fois. Secondement qu'il me souuient moins des
offences receuës, ainsi que disoit cet ancien: il me faudroit vn protocolle,•
comme Darius, pour n'oublier l'offense qu'il auoit receue
des Atheniens, faisoit qu'vn page à touts les coups qu'il se mettoit
à table, luy vinst rechanter par trois fois à l'oreille, Sire,
souuienne vous des Atheniens: et que les lieux et les liures que
ie reuoy, me rient tousiours d'vne fresche nouuelleté. Ce n'est1
pas sans raison qu'on dit, que qui ne se sent point assez ferme de
memoire, ne se doit pas mesler d'estre menteur. Ie sçay bien que
les grammairiens font difference, entre dire mensonge, et mentir:
et disent que dire mensonge, c'est dire chose fausse, mais qu'on a
pris pour vraye, et que la definition du mot de mentir en Latin,•
d'où nostre François est party, porte autant comme aller contre
sa conscience: et que par consequent cela ne touche que ceux
qui disent contre ce qu'ils sçauent, desquels ie parle. Or ceux
icy, ou ils inuentent marc et tout, ou ils déguisent et alterent vn
fons veritable. Lors qu'ils déguisent et changent, à les remettre2
souuent en ce mesme conte, il est mal-aisé qu'ils ne se desferrent:
par ce que la chose, comme elle est, s'estant logée la premiere
dans la memoire, et s'y estant empreincte, par la voye de la connoissance
et de la science, il est mal-aisé qu'elle ne se represente
à l'imagination, délogeant la fausceté, qui n'y peut auoir le pied•
si ferme, ny si rassis: et que les circonstances du premier aprentissage,
se coulant à tous coups dans l'esprit, ne facent perdre le
souuenir des pieces raportées faulses ou abastardies. En ce qu'ils
inuentent tout à faict, d'autant qu'il n'y a nulle impression contraire,
qui choque leur fausceté, ils semblent auoir d'autant moins3
à craindre de se mesconter. Toutefois encore cecy, par ce que c'est
vn corps vain, et sans prise, eschappe volontiers à la memoire, si
elle n'est bien asseuree. Dequoy i'ay souuent veu l'experience, et
plaisamment, aux despens de ceux qui font profession de ne former
autrement leur parole, que selon qu'il sert aux affaires qu'ils•
negotient, et qu'il plaist aux grands à qui ils parlent. Car ces circonstances
à quoy ils veulent asseruir leur foy et leur conscience,
estans subiettes à plusieurs changements, il faut que leur parole se
diuersifie quand et quand: d'où il aduient que de mesme chose,
ils disent, tantost gris, tantost iaune: à tel homme d'vne sorte, à4
tel d'vne autre: et si par fortune ces hommes rapportent en butin
leurs instructions si contraires, que deuient ce bel art? Outre ce
qu'imprudemment ils se desferrent eux-mesmes si souuent: car
quelle memoire leur pourroit suffire à se souuenir de tant de diuerses
formes, qu'ils ont forgées en vn mesme subiect? I'ay veu
plusieurs de mon temps, enuier la reputation de cette belle sorte•
de prudence: qui ne voyent pas, que si la reputation y est, l'effect
n'y peut estre. En verité le mentir est vn maudit vice. Nous ne
sommes hommes, et ne nous tenons les vns aux autres que par la
parole. Si nous en connoissions l'horreur et le poids, nous le poursuiurions
à feu, plus iustement que d'autres crimes. Ie trouue qu'on1
s'amuse ordinairement à chastier aux enfans des erreurs innocentes,
tres mal à propos, et qu'on les tourmente pour des actions temeraires,
qui n'ont ny impression ny suitte. La menterie seule, et vn peu au
dessous, l'opiniastreté, me semblent estre celles desquelles on
deuroit à toute instance combattre la naissance et le progrez, elles•
croissent quand et eux: et depuis qu'on a donné ce faux train à la
langue, c'est merueille combien il est impossible de l'en retirer.
Par où il aduient, que nous voyons des honnestes hommes d'ailleurs,
y estre subiects et asseruis. I'ay vn bon garçon de tailleur, à
qui ie n'ouy iamais dire vne verité, non pas quand elle s'offre pour2
luy seruir vtilement. Si comme la verité, le mensonge n'auoit qu'vn
visage, nous serions en meilleurs termes: car nous prendrions
pour certain l'opposé de ce que diroit le menteur. Mais le reuers
de la verité a cent mille figures, et vn champ indefiny. Les Pythagoriens
font le bien certain et finy, le mal infiny et incertain. Mille•
routtes desuoyent du blanc: vne y va. Certes ie ne m'asseure pas,
que ie peusse venir à bout de moy, à guarentir vn danger euident
et extresme, par vne effrontee et solenne mensonge. Vn ancien
pere dit, que nous sommes mieux en la compagnie d'vn chien
cognu, qu'en celle d'vn homme, duquel le langage nous est inconnu.3
Vt externus alieno non sit hominis vice. Et de combien est le
langage faux moins sociable que le silence? Le Roy François premier,
se vantoit d'auoir mis au rouet par ce moyen, Francisque
Tauerna, Ambassadeur de François Sforce Duc de Milan, homme
tres-fameux en science de parlerie. Cettuy-cy auoit esté despesché
pour excuser son maistre enuers sa Maiesté, d'vn fait de grande
consequence; qui estoit tel. Le Roy pour maintenir tousiours quelques•
intelligences en Italie, d'où il auoit esté dernierement chassé,
mesme au Duché de Milan, auoit aduisé d'y tenir pres du Duc vn
Gentilhomme de sa part, Ambassadeur par effect, mais par apparence
homme priué, qui fist la mine d'y estre pour ses affaires
particulieres: d'autant que le Duc, qui dependoit beaucoup plus1
de l'Empereur, lors principallement qu'il estoit en traicté de mariage
auec sa niepce, fille du Roy de Dannemarc, qui est à present
douairiere de Lorraine, ne pouuoit descouurir auoir aucune praticque
et conference auecques nous, sans son grand interest. A
cette commission, se trouua propre vn Gentil-homme Milannois,•
escuyer d'escurie chez le Roy, nommé Merueille. Cettuy-cy despesché
auecques lettres secrettes de creance, et instructions d'Ambassadeur,
et auec d'autres lettres de recommendation enuers le Duc,
en faueur de ses affaires particulieres, pour le masque et la montre,
fut si long temps aupres du Duc, qu'il en vint quelque ressentiment2
à l'Empereur: qui donna cause à ce qui s'ensuiuit apres,
comme nous pensons: ce fut, que soubs couleur de quelque meurtre,
voila le Duc qui luy faict trancher la teste de belle nuict, et
son proces faict en deux iours. Messire Francisque estant venu
prest d'vne longue deduction contrefaicte de cette histoire; car le•
Roy s'en estoit adressé, pour demander raison, à tous les Princes
de Chrestienté, et au Duc mesmes: fut ouy aux affaires du matin,
et ayant estably pour le fondement de sa cause, et dressé à cette
fin, plusieurs belles apparences du faict: Que son maistre n'auoit
iamais pris nostre homme, que pour Gentil-homme priué, et sien3
subiect, qui estoit venu faire ses affaires à Milan, et qui n'auoit
iamais vescu là soubs autre visage: desaduouant mesme auoir sçeu
qu'il fust en estat de la maison du Roy, ny connu de luy, tant s'en
faut qu'il le prist pour Ambassadeur. Le Roy à son tour le pressant
de diuerses obiections et demandes, et le chargeant de toutes pars,•
l'acculla en fin sur le point de l'execution faicte de nuict, et
comme à la desrobée. A quoy le pauure homme embarrassé, respondit,
pour faire l'honneste, que pour le respect de sa Maiesté,
le Duc eust esté bien marry, que telle execution se fust faicte de
iour. Chacun peut penser, comme il fut releué, s'estant si lourdement4
couppé, à l'endroit d'vn tel nez que celuy du Roy François.

Le Pape Iulle second, ayant enuoyé vn Ambassadeur vers le Roy
d'Angleterre, pour l'animer contre le Roy François, l'Ambassadeur
ayant esté ouy sur sa charge, et le Roy d'Angleterre s'estant arresté
en sa response, aux difficultez qu'il trouuoit à dresser les•
preparatifs qu'il faudroit pour combattre vn Roy si puissant, et en
alleguant quelques raisons: l'Ambassadeur repliqua mal à propos,
qu'il les auoit aussi considerées de sa part, et les auoit bien dictes
au Pape. De cette parole si esloignée de sa proposition, qui estoit
de le pousser incontinent à la guerre, le Roy d'Angleterre print le
premier argument de ce qu'il trouua depuis par effect, que cet•
Ambassadeur, de son intention particuliere pendoit du costé de
France, et en ayant aduerty son maistre, ses biens furent confisquez,
et ne tint à guere qu'il n'en perdist la vie.

CHAPITRE X. [(TRADUCTION LIV. I, CH. X.)]
Du parler prompt ou tardif.

ONC ne furent à tous toutes graces données.
Aussi voyons nous qu'au don d'eloquence, les vns ont la facilité
et la promptitude, et ce qu'on dit, le boutehors si aisé, qu'à chasque1
bout de champ ils sont prests: les autres plus tardifs ne parlent
iamais rien qu'elabouré et premedité. Comme on donne des regles
aux dames de prendre les ieux et les exercices du corps, selon l'auantage
de ce qu'elles ont le plus beau. Si i'auois à conseiller de
mesmes, en ces deux diuers aduantages de l'eloquence, de laquelle•
il semble en nostre siecle, que les Prescheurs et les Aduocats facent
principalle profession, le tardif seroit mieux Prescheur, ce me semble,
et l'autre mieux Aduocat: par ce que la charge de celuy-là luy
donne autant qu'il luy plaist de loisir pour se preparer; et puis sa
carriere se passe d'vn fil et d'vne suite, sans interruption: là où2
les commoditez de l'Aduocat le pressent à toute heure de se mettre
en lice: et les responces improuueuës de sa partie aduerse, le reiettent
de son branle, où il luy faut sur le champ prendre nouueau
party. Si est-ce qu'à l'entreueuë du Pape Clement et du Roy François
à Marseille, il aduint tout au rebours, que Monsieur Poyet,•
homme toute sa vie nourry au barreau, en grande reputation, ayant
charge de faire la harangue au Pape, et l'ayant de longue main
pourpensee, voire, à ce qu'on dict, apportée de Paris toute preste,
le iour mesme qu'elle deuoit estre prononcée, le Pape se craignant
qu'on luy tinst propos qui peust offenser les Ambassadeurs des3
autres Princes qui estoyent autour de luy, manda au Roy l'argument
qui luy sembloit estre le plus propre au temps et au lieu,
mais de fortune, tout autre que celuy, sur lequel Monsieur Poyet
s'estoit trauaillé: de façon que sa harengue demeuroit inutile, et
luy en falloit promptement refaire vne autre. Mais s'en sentant
incapable, il fallut que Monsieur le Cardinal du Bellay en prinst
la charge. La part de l'Aduocat est plus difficile que celle du Prescheur:•
et nous trouuons pourtant ce m'est aduis plus de passables
Aduocats que Prescheurs, au moins en France. Il semble que
ce soit plus le propre de l'esprit, d'auoir son operation prompte
et soudaine, et plus le propre du iugement, de l'auoir lente et posée.
Mais qui demeure du tout muet, s'il n'a loisir de se preparer, et1
celuy aussi, à qui le loisir ne donne aduantage de mieux dire, ils
sont en pareil degré d'estrangeté. On recite de Seuerus Cassius,
qu'il disoit mieux sans y auoir pensé: qu'il deuoit plus à la fortune
qu'à sa diligence; qu'il luy venoit à proufit d'estre troublé
en parlant: et que ses aduersaires craignoyent de le picquer, de•
peur que la colere ne luy fist redoubler son eloquence. Ie cognois
par experience cette condition de nature, qui ne peut soustenir
vne vehemente premeditation et laborieuse: si elle ne va gayement
et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d'aucuns
ouurages qu'ils puent à l'huyle et à la lampe, pour certaine aspreté2
et rudesse, que le trauail imprime en ceux où il a grande part.
Mais outre cela, la solicitude de bien faire, et cette contention de
l'ame trop bandée et trop tendue à son entreprise, la rompt et
l'empesche, ainsi qu'il aduient à l'eau, qui par force de se presser
de sa violence et abondance, ne peut trouuer yssue en vn goulet•
ouuert. En cette condition de nature, dequoy ie parle, il y a
quant et quant aussi cela, qu'elle demande à estre non pas esbranlée
et picquée par ces passions fortes, comme la colere de
Cassius, car ce mouuement seroit trop aspre: elle veut estre non
pas secoüée, mais sollicitée: elle veut estre eschauffée et resueillée3
par les occasions estrangeres, presentes et fortuites. Si elle va toute
seule, elle ne fait que trainer et languir: l'agitation est sa vie et
sa grace. Ie ne me tiens pas bien en ma possession et disposition:
le hazard y a plus de droit que moy: l'occasion, la compaignie,
le branle mesme de ma voix, tire plus de mon esprit, que ie n'y•
trouue lors que ie le sonde et employe à part moy. Ainsi les
paroles en valent mieux que les escrits, s'il y peut auoir chois
où il n'y a point de prix. Cecy m'aduient aussi, que ie ne me
trouue pas où ie me cherche: et me trouue plus par rencontre,
que par l'inquisition de mon iugement. I'auray eslancé quelque
subtilité en escriuant. I'entens bien, mornée pour vn autre, affilée
pour moy. Laissons toutes ces honnestetez. Cela se dit par chacun
selon sa force. Ie l'ay si bien perdue que ie ne sçay ce que i'ay•
voulu dire: et l'a l'estranger descouuerte par fois auant moy. Si ie
portoy le rasoir par tout où cela m'aduient, ie me desferoy tout. Le
rencontre m'en offrira le iour quelque autre fois, plus apparent
que celuy du midy: et me fera estonner de ma hesitation.

CHAPITRE XI. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XI.)]
Des prognostications.

QVANT aux oracles, il est certain que bonne piece auant la venue1
de Iesus Christ, ils auoyent commencé à perdre leur credit: car
nous voyons que Cicero se met en peine de trouuer la cause de
leur defaillance. Et ces mots sont à luy: Cur isto modo iam oracula
Delphis non eduntur, non modò nostra ætate, sed iamdiu, vt nihil
possit esse contemptius? Mais quant aux autres prognostiques, qui se•
tiroyent de l'anatomie des bestes aux sacrifices, ausquels Platon attribue
en partie la constitution naturelle des membres internes
d'icelles, du trepignement des poulets, du vol des oyseaux, Aues
quasdam rerum augurandarum causa natas esse putamus, des fouldres,
du tournoyement des riuieres, Multa cernunt aruspices: multa2
augures prouident: multa oraculis declarantur: multa vaticinationibus:
multa somniis: multa portentis, et autres sur lesquels l'ancienneté
appuyoit la pluspart des entreprises, tant publicques que
priuées; nostre Religion les a abolies. Et encore qu'il reste entre
nous quelques moyens de diuination és astres, és esprits, és figures•
du corps, és songes, et ailleurs: notable exemple de la forcenée
curiosité de nostre nature, s'amusant à preoccuper les choses futures,
comme si elle n'auoit pas assez affaire à digerer les presentes:
cur hanc tibi rector Olympi
Sollicitis visum mortalibus addere curam,
Noscant venturas vt dira per omina clades?
Sit subitum quodcunque paras, sit cæca futuri
Mens hominum fati, liceat sperare timenti:

Ne vtile quidem est scire quid futurum sit: Miserum est enim nihil
proficientem angi: si est-ce qu'elle est de beaucoup moindre auctorité.
Voylà pourquoy l'exemple de François Marquis de Sallusse
m'a semblé remerquable: car Lieutenant du Roy François en son
armée delà les monts, infiniment fauorisé de nostre cour, et obligé1
au Roy du Marquisat mesmes, qui auoit esté confisqué de son frere:
au reste ne se presentant occasion de le faire, son affection mesme
y contredisant, se laissa si fort espouuanter, comme il a esté adueré,
aux belles prognostications qu'on faisoit lors courir de tous costez
à l'aduantage de l'Empereur Charles cinquiesme, et à nostre desauantage•
(mesmes en Italie, où ces folles propheties auoyent
trouué tant de place, qu'à Rome fut baillée grande somme d'argent
au change, pour cette opinion de nostre ruine) qu'apres s'estre
souuent condolu à ses priuez, des maux qu'il voyoit ineuitablement
preparez à la couronne de France, et aux amis qu'il y auoit, se2
reuolta, et changea de party: à son grand dommage pourtant,
quelque constellation qu'il y eust. Mais il s'y conduisit en homme
combatu de diuerses passions: car ayant et villes et forces en sa
main, l'armee ennemie soubs Antoine de Leue à trois pas de luy, et
nous sans soupçon de son faict, il estoit en luy de faire pis qu'il ne•
fit. Car pour sa trahison nous ne perdismes ny homme, ny ville que
Fossan: encore apres l'auoir long temps contestee.
Prudens futuri temporis exitum
Caliginosa nocte premit Deus,
Ridétque si mortalis vltra3
Fas trepidat.
Ille potens sui
Lætúsque deget, cui licet in diem
Dixisse, vixi; cras vel atra
Nube polum pater occupato,
Vel sole puro.
Lætus in præsens animus, quod vltra est,
Oderit curare.

Et ceux qui croyent ce mot au contraire, le croyent à tort. Ista
sic reciprocantur, vt et si diuinatio sit, dij sint: et si dij sint, sit4
diuinatio. Beaucoup plus sagement Pacuuius,
Nam istis qui linguam auium intelligunt,
Plúsque ex alieno iecore sapiunt, quàm ex suo,
Magis audiendum quàm auscultandum censeo.

Cette tant celebree art de deuiner des Toscans nasquit ainsin. Vn•
laboureur perçant de son coultre profondement la terre, en veid
sourdre Tages demi-dieu, d'vn visage enfantin, mais de senile prudence.
Chacun y accourut, et furent ses paroles et science recueillie
et conseruee à plusieurs siecles, contenant les principes et moyens
de cette art. Naissance conforme à son progrez. I'aymerois bien
mieux regler mes affaires par le sort des dez que par ces songes.
Et de vray en toutes republiques on a tousiours laissé bonne part
d'auctorité au sort. Platon en la police qu'il forge à discretion, luy
attribue la decision de plusieurs effects d'importance, et veut entre•
autres choses, que les mariages se facent par sort entre les bons.
Et donne si grand poids à cette election fortuite, que les enfans qui
en naissent, il ordonne qu'ils soyent nourris au païs: ceux qui naissent
des mauuais, en soyent mis hors: toutesfois si quelqu'vn de
ces bannis venoit par cas d'aduenture à montrer en croissant1
quelque bonne esperance de soy, qu'on le puisse rappeller, et exiler
aussi celuy d'entre les retenus, qui montrera peu d'esperance de son
adolescence. I'en voy qui estudient et glosent leurs Almanacs, et
nous en alleguent l'authorité aux choses qui se passent. A tant dire,
il faut qu'ils dient et la verité et le mensonge. Quis est enim, qui
totum diem iaculans, non aliquando conlineet? Ie ne les estime de
rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre. Ce seroit
plus de certitude s'il y auoit regle et verité à mentir tousiours. Ioint
que personne ne tient registre de leurs mescontes, d'autant qu'ils
sont ordinaires et infinis: et fait-on valoir leurs diuinations de ce2
qu'elles sont rares, incroiables, et prodigieuses. Ainsi respondit
Diagoras, qui fut surnommé l'Athee, estant en la Samothrace, à
celuy qui en luy montrant au Temple force vœuz et tableaux de
ceux qui auoyent eschapé le naufrage, luy dit: Et bien vous, qui
pensez que les Dieux mettent à nonchaloir les choses humaines, que•
dittes vous de tant d'hommes sauuez par leur grace? Il se fait ainsi,
respondit-il: ceux là ne sont pas peints qui sont demeurez noyez,
en bien plus grand nombre. Cicero dit, que le seul Xenophanes
Colophonien entre tous les Philosophes, qui ont aduoué les Dieux, a
essayé de desraciner toute sorte de diuination. D'autant est-il moins3
de merueille, si nous auons veu par fois à leur dommage, aucunes
de nos ames principesques s'arrester à ces vanitez. Ie voudrois bien
auoir reconnu de mes yeux ces deux merueilles, du liure de Ioachim
Abbé Calabrois, qui predisoit tous les Papes futurs; leurs
noms et formes; et celuy de Leon l'Empereur qui predisoit les Empereurs•
et Patriarches de Grece. Cecy ay-ie reconnu de mes yeux,
qu'és confusions publiques, les hommes estonnez de leur fortune,
se vont reiettant, comme à toute superstition, à rechercher au ciel
les causes et menaces anciennes de leur malheur: et y sont si estrangement
heureux de mon temps, qu'ils m'ont persuadé, qu'ainsi
que c'est vn amusement d'esprits aiguz et oisifs, ceux qui sont
duicts à ceste subtilité de les replier et desnouër, seroyent en tous•
escrits capables de trouuer tout ce qu'ils y demandent. Mais sur
tout leur preste beau ieu, le parler obscur, ambigu et fantastique
du iargon prophetique, auquel leurs autheurs ne donnent aucun
sens clair, afin que la posterité y en puisse appliquer de tel qu'il
luy plaira. Le demon de Socrates estoit à l'aduanture certaine1
impulsion de volonté, qui se presentoit à luy sans le conseil de son
discours. En vne ame bien espuree, comme la sienne, et preparee
par continu exercice de sagesse et de vertu, il est vray-semblable
que ces inclinations, quoy que temeraires et indigestes, estoyent
tousiours importantes et dignes d'estre suiuies. Chacun sent en soy•
quelque image de telles agitations d'vne opinion prompte, vehemente
et fortuite. C'est à moy de leur donner quelque authorité,
qui en donne si peu à nostre prudence. Et en ay eu de pareillement
foibles en raison, et violentes en persuasion, ou en dissuasion,
qui estoit plus ordinaire à Socrates, ausquelles ie me2
laissay emporter si vtilement et heureusement, qu'elles pourroyent
estre iugees tenir quelque chose d'inspiration diuine.