C'est aller contre les lois de la nature, que de ne pas supporter l'existence telle qu'elle nous l'a faite.—Dans ses lois, Platon ordonne qu'une sépulture ignominieuse soit réservée à qui aura privé de la vie son parent le plus proche et son meilleur ami, autrement dit soi-même, et aura interrompu le cours de ses destinées alors qu'il ne s'y trouvait pas contraint par le sentiment public, par quelque triste et inévitable accident de la fortune, une honte insupportable, et n'a eu pour mobile que la lâcheté et la faiblesse d'une âme craintive.—Dédaigner la vie est un sentiment ridicule, car enfin la vie, c'est notre être, notre tout. S'il y a des choses dont l'être soit plus noble et plus riche, elles peuvent déprécier le nôtre; mais que nous nous méprisions et que nous n'ayons aucun souci de nous-mêmes, c'est contre nature; se haïr et se dédaigner constituent une maladie d'une genre particulier qui ne se retrouve chez aucune autre créature.—C'est encore de la vanité que de souhaiter être autre que nous sommes; un tel désir ne mène à rien, il se contredit lui-même et porte en lui ce qui fait obstacle à sa réalisation. Celui qui souhaite d'homme devenir ange, ne travaille pas pour lui-même; son souhait se réaliserait-il, il ne s'en trouverait pas mieux, puisque n'étant plus, il ne pourrait pas lui-même se réjouir de sa transformation et en éprouver les effets: «On n'a rien à craindre d'un mal à venir, si on ne doit plus exister quand ce mal arrivera (Lucrèce).» La sécurité, l'indolence, l'impassibilité, l'exemption des maux de cette vie, que nous achetons en nous donnant la mort, ne nous deviennent d'aucune commodité; c'est pour rien qu'évite la guerre celui qui ne peut jouir de la paix, pour rien que fuit la peine celui qui ne peut savourer le repos.
Pour ceux qui admettent comme licite de se donner la mort, dans quel cas est-on fondé à user de cette faculté?—Chez ceux qui pensent qu'il est licite de se donner la mort, il est un point qui fait grand doute: quand les circonstances sont-elles suffisamment justifiées pour qu'un homme soit fondé à se tuer, à faire ce qu'ils appellent «une sortie raisonnable»? Bien qu'ils admettent que souvent des causes légères peuvent motiver une semblable détermination puisque, dans la vie, tout ce qui nous arrive est de peu d'importance, encore faut-il y apporter quelque mesure. Il y a des dispositions d'esprit, absolument dénuées de sens et de raison, qui ont poussé non pas seulement des hommes isolés, mais des peuples à se détruire. J'en ai précédemment cité des exemples, en voici un autre: Par suite d'une entente tenant de la folie furieuse, les jeunes filles de Milet se pendaient les unes après les autres; cela ne prit fin que lorsque le magistrat, intervenant, eut ordonné que celles qui seraient ainsi trouvées pendues seraient, toutes nues, traînées par la ville, avec cette même corde qui leur aurait servi à se pendre.
Tant que demeure un reste d'espérance on ne doit pas disposer de sa vie.—Threycion pressait Cléomène de se tuer, en raison du mauvais état dans lequel se trouvaient ses affaires, et, puisqu'il avait fui une mort honorable qu'il eût pu trouver dans le combat qu'il venait de perdre, d'en accepter une autre qui, pour l'être moins, priverait cependant le vainqueur de la satisfaction de lui faire souffrir ou une mort ou une vie honteuses. Cléomène, avec un courage tout lacédémonien et vraiment stoïque, écarta ce conseil, le tenant pour lâche et efféminé: «C'est, dit-il, une ressource qui ne peut jamais faire défaut et à laquelle il ne faut avoir recours tant qu'il reste encore la moindre parcelle d'espérance; vivre, c'est quelquefois faire preuve de fermeté et de vaillance; je veux que ma mort elle-même soit utile à mon pays et soit un acte qui témoigne de mon courage et me fasse honneur.» Threycion, conséquent avec lui-même, se tua; Cléomène en fit autant par la suite, mais seulement après avoir, jusqu'à la fin, essayé de maîtriser la fortune.
Les revirements de la fortune sont tels qu'il n'y a jamais lieu de désespérer.—Tous les inconvénients de la vie ne valent pas qu'on se donne la mort pour les éviter; et puis, les choses humaines sont sujettes à de tels revirements, qu'il est difficile d'apprécier le moment où nous sommes fondés à renoncer à toute espérance: «Étendu sur l'arène, le gladiateur vaincu espère encore la vie, alors que déjà la foule menaçante fait le geste qui ordonne sa mort (Pentadius).»
L'homme, dit un aphorisme de l'antiquité, est en droit de tout espérer, tant qu'il vit. Oui, répond Sénèque, mais pourquoi se dire que «la fortune a tout pouvoir sur ce qui est vivant» plutôt que «la fortune est impuissante sur qui sait mourir»?—Nous voyons Josèphe, menacé d'un danger si apparent et si proche, tout un peuple étant soulevé contre lui, que raisonnablement il ne pouvait s'en tirer, persister à tenir bon contre toute espérance, si bien que déjà un de ses amis, dit-il, lui avait donné le conseil de se tuer. Bien lui en prit de ne pas avoir désespéré; la fortune, contre toute prévision humaine, lui fit esquiver l'accident qui le menaçait et dont il se trouva délivré sans en éprouver de dommage.—Cassius et Brutus n'achevèrent-ils pas de perdre les derniers restes de la liberté romaine, dont ils étaient les soutiens, par la précipitation et la témérité qu'ils apportèrent à se tuer, avant le moment où les circonstances pouvaient le nécessiter.—A la bataille de Cérisoles, M. d'Enghien tenta deux fois de se percer la gorge de son épée, dans son désespoir de voir le combat si mal tourner là où il se trouvait et, par cette précipitation, faillit se priver de jouir d'une si belle victoire.—J'ai vu cent lièvres échapper, alors qu'ils étaient sous la dent des lévriers: «Il en est qui ont survécu à leurs bourreaux (Sénèque).»—«Le temps, les événements divers peuvent amener des changements heureux: souvent, dans ses jeux, la fortune capricieuse revient à ceux qu'elle a trompés et les relève avec éclat (Virgile).»
Cependant des maladies incurables, d'irrémédiables infortunes peuvent autoriser une mort volontaire.—Pline dit qu'il n'y a que trois sortes de maladie pour lesquelles on soit en droit de se tuer pour y échapper et il cite comme la plus douloureuse de toutes la pierre, quand elle obstrue la vessie et occasionne des rétentions d'urine. Sénèque n'admet que celles qui compromettent pour longtemps les fonctions de l'âme. D'autres sont d'avis que pour éviter une mort plus douloureuse, on peut se la donner à sa convenance.—Damocrite, chef des Étoliens, emmené en captivité à Rome, trouva une nuit moyen de s'échapper; poursuivi par ceux qui avaient charge de le garder et sur le point de tomber entre leurs mains, il se passa son épée à travers le corps.—Antinoüs et Théodotus, citoyens d'Épire, voyant leur ville réduite à la dernière extrémité par les Romains, donnèrent au peuple le conseil de se tuer tous; celui de se rendre l'ayant emporté, ils se résolurent à la mort, et, la cherchant, se ruèrent sur l'ennemi, s'efforçant uniquement de frapper sans se préoccuper de se garantir.—Lorsque, il y a quelques années, l'île de Goze tomba au pouvoir des Turcs, un Sicilien qui s'y trouvait et avait deux belles filles en état d'être mariées, les tua de ses propres mains et, après elles, leur mère accourue comme il leur donnait la mort. Cela fait, il sortit dans la rue avec une arbalète et une arquebuse; et, comme les Turcs approchaient de sa maison, il déchargea sur eux ses deux armes, tuant les deux premiers; puis, l'épée à la main, il se précipita sur les autres; immédiatement enveloppé, il fut mis en pièces, et par là il échappa à l'esclavage, après en avoir affranchi les siens.—Les femmes juives, fuyant la cruauté d'Antiochus, allaient, après avoir fait circoncire leurs enfants, se jeter avec eux dans un précipice.—On m'a conté qu'un homme de qualité se trouvant en prison sous le coup de poursuites criminelles, ses parents, avertis qu'il serait certainement condamné à mort, pour éviter la honte du supplice, donnèrent commission à un prêtre de lui dire qu'il était pour lui un moyen souverain d'obtenir sa délivrance; qu'à cet effet, il se recommandât à tel saint lui faisant tel et tel vœu, et demeurât huit jours sans prendre la moindre nourriture, quelque défaillance et faiblesse qu'il en ressentît. Il le crut, et de la sorte, sans y penser, se délivra de la vie et du danger qui le menaçait.—Scribonia donna le conseil à son neveu Libo de se tuer plutôt que d'attendre l'intervention de la justice, faisant valoir que c'était faire précisément les affaires d'autrui, que de conserver sa vie pour la remettre entre les mains de gens qui, trois ou quatre jours après, viendraient la chercher; que c'était aller au-devant des désirs de ses ennemis, que de garder son sang pour qu'ils puissent s'en repaître à loisir.
On lit dans la Bible que Nicanor, persécutant les fidèles observateurs de la loi de Dieu, envoya ses gardes pour se saisir de Rasias, vieillard de haute vertu, honoré de tous et pour cela surnommé le «Père des Juifs». Se voyant perdu, sa porte brûlée, ses ennemis prêts à s'emparer de lui, cet homme de bien se frappa de son épée, préférant mourir noblement plutôt que de tomber entre les mains des méchants et d'avoir à subir des traitements indignes de son rang. Mais, dans sa hâte, le coup ayant mal porté, il courut se jeter du haut en bas d'un mur, se laissant choir sur la troupe assaillante; celle-ci s'écartant pour lui faire place, il tomba directement sur la tête. Conservant, malgré sa chute, quelques restes de vie, il fait effort sur lui-même, se relève et, tout ensanglanté et meurtri, forçant le cercle de ceux qui l'entourent, il cherche à atteindre le bord d'un rocher taillé à pic, pour s'en précipiter; mais, n'en pouvant plus, obligé de s'arrêter, il tire à deux mains ses entrailles par l'une de ses plaies, les déchire, les froisse et les jette à la tête de ceux qui le poursuivent, prenant le ciel à témoin de la justice de sa cause et appelant sur eux la vengeance divine.
Elle est glorieuse chez les femmes qui n'ont d'autre moyen de conserver leur honneur ou auxquelles il a été ravi par violence, ce dont beaucoup toutefois finissent par prendre leur parti.—Parmi les violences faites à la conscience, les plus à éviter, à mon avis, sont celles qui portent atteinte à la chasteté des femmes; d'autant que, du fait même de la nature, notre conduite en pareil cas étant inséparable du sentiment de plaisir qu'elle éveille en nos sens, le dissentiment qui l'inspire cesse d'être notre unique mobile, et il semble que toujours, aux exigences que nous mettons en avant contre elles, s'associent quelque peu nos appétits sensuels. L'histoire ecclésiastique conserve avec respect la mémoire de certaines femmes pieuses qui eurent recours à la mort pour se défendre des outrages dont étaient menacées leur religion et leur conscience. Parmi elles, Pelagia et Sophronia qui, toutes deux sont canonisées: la première se précipita dans la rivière avec sa mère et ses sœurs pour échapper aux violences de quelques soldats, la seconde se tua également pour éviter celles de l'empereur Maxence.
Ce sera peut-être notre honneur dans les siècles futurs, qu'un savant auteur de notre époque, de Paris s'il vous plaît, ait pris la peine de persuader aux dames de nos jours de s'arrêter, le cas échéant, à un autre parti que celui-ci de si horribles conséquences, que jusqu'ici leur a inspiré le désespoir. Je regrette que cet auteur n'ait pas connu, pour en appuyer sa propagande, le bon mot qui m'a été conté à Toulouse, d'une femme qui était passée par les mains de plusieurs soldats: «Dieu soit loué, disait-elle, qu'au moins une fois en ma vie, je m'en sois soûlée sans péché.»—Se tuer pour semblable aventure est, en vérité, une cruauté qui n'est pas digne de la douceur des mœurs françaises; aussi, Dieu merci, voyons-nous, depuis que l'avis leur en a été si charitablement donné, de telles coutumes se perdre presque complètement, et aujourd'hui il suffit à ces dames de dire «Nenni», à la manière que leur suggère ce bon Marot.
Les raisons les plus diverses ont été cause de semblables résolutions.—L'histoire est pleine de gens qui, de mille façons, ont échangé contre la mort une vie qui leur était à charge:—Lucius Aruntius se tua pour, dit-on, «fuir le passé autant que l'avenir».—Granius Silvanus et Statius Proximus, auxquels Néron avait pardonné, se tuèrent pour ne pas devoir la vie à un si méchant homme et n'être pas exposés à un second pardon, en raison de la facilité avec laquelle ce caractère soupçonneux accueillait les accusations contre les gens de bien.—Sargapizes, fils de la reine Thomyris, fait prisonnier de guerre par Cyrus, employa à se détruire la première faveur que lui fit son vainqueur en le faisant détacher, ne voulant de sa liberté que la possibilité de se punir de la honte de s'être laissé prendre.—Bogez, gouverneur d'Enione pour le roi Xerxès, assiégé par les Athéniens sous les ordres de Cimon, refusa toute proposition de se retirer en toute sûreté en Asie, lui et tout ce qui lui appartenait, ne pouvant se résigner à survivre à la perte de ce dont son maître lui avait donné la garde. Après avoir poussé la défense de la ville jusqu'à la dernière extrémité, n'ayant plus de vivres, il fit d'abord jeter dans la rivière de Strymon l'or et tout ce dont l'ennemi eût pu s'emparer utilement, puis allumer un grand bûcher dans lequel ses femmes, ses enfants, ses concubines et ses serviteurs, qu'il avait fait préalablement égorger, furent jetés et où il se précipita ensuite lui-même.