Mort remarquable d'un seigneur indien.—Ninachetuen, seigneur indien, ayant eu vent que le vice-roi portugais, sans motif apparent, préméditait de le déposséder de la charge qu'il occupait à Malaga pour la donner au roi de Campar, prit la résolution suivante: Il fit dresser une estrade plus longue que large, soutenue par des colonnes, la fit tapisser magnifiquement et orner de fleurs et de parfums en abondance; puis, vêtu d'une robe de drap d'or, rehaussée de quantité de pierreries de haut prix, il sortit de son palais et, par un escalier, monta sur l'estrade à l'une des extrémités de laquelle était un bûcher formé de bois aromatiques auquel le feu avait été mis. La foule accourut pour voir dans quel but avaient eu lieu ces préparatifs inusités. Ninachetuen exposa alors d'une voix assurée, ne cachant pas son mécontentement, quelles obligations la nation portugaise avait envers lui; combien il s'était fidèlement acquitté de sa charge; qu'après avoir si souvent témoigné pour d'autres, les armes à la main, que l'honneur lui était beaucoup plus cher que la vie, il n'y manquerait certainement pas pour lui-même, et que la fortune lui refusant tout moyen de s'opposer à l'injure qu'on voulait lui faire, son courage lui imposait le devoir de n'en être pas témoin, de ne pas être la risée du peuple, et de ne pas servir au triomphe de personnes valant moins que lui. Ce disant, il se jeta dans les flammes.

Femmes se donnant la mort pour encourager leurs maris à faire de même.—Sextilia, femme de Scaurus, et Paxéa, femme de Labéo, sacrifièrent volontairement leur vie pour encourager leurs maris à se soustraire par la mort aux dangers pressants qui les menaçaient et qui ne les intéressaient elles-mêmes qu'en raison de leur affection conjugale, voulant en cette nécessité extrême leur donner l'exemple et demeurer en leur compagnie.—Ce que ces deux femmes firent pour leurs maris, Cocceius Nerva le fit pour sa patrie, à laquelle cet acte, tout en procédant d'un amour pareil, n'eut pas la même utilité: ce grand jurisconsulte qui avait santé, richesse, réputation, crédit auprès de l'empereur, se tua uniquement par compassion pour l'état misérable en lequel était tombé le gouvernement de l'Empire romain.—Y a-t-il rien de plus touchant que la mort de la femme de Fulvius, qui était de l'intimité d'Auguste. Ce dernier s'étant aperçu que Fulvius avait divulgué un secret important qu'il lui avait confié, lui fit fort mauvais accueil, quand un matin il vint le voir. Fulvius rentra chez lui désespéré et piteusement déclara à sa femme que, devant un pareil malheur, il était résolu à se tuer. Celle-ci lui répondit sans détours: «Tu feras bien, puisque ayant assez souvent éprouvé combien peu je sais me taire, tu n'y as pas pris garde; mais laisse, que je me tue la première.» Et, sans en dire plus long, elle se plongea une épée dans le corps.

Mort de Vibius Virius et de vingt-sept autres sénateurs de Capoue.—Lors du siège de Capoue par les Romains, Vibius Virius, désespérant du salut de sa ville et aussi de la miséricorde de l'ennemi, après avoir, dans la dernière réunion que tint le Sénat, longuement discuté ce qui restait à faire, conclut que le plus beau parti à prendre était de se mettre soi-même hors des atteintes de la mauvaise fortune, que les ennemis ne les en honoreraient que davantage et qu'Annibal sentirait mieux quels amis fidèles il avait abandonnés. Il convia alors ceux qui approuvaient sa motion à venir prendre part à un festin somptueux qu'il avait fait préparer chez lui et où, après avoir fait bonne chair, ils boiraient de compagnie un breuvage qu'on leur présenterait, qui délivrerait leurs corps de leurs tourments, leurs âmes de leurs afflictions, leurs yeux et leurs oreilles du sentiment de tous les vilains maux que les vaincus ont à souffrir de vainqueurs cruels et profondément offensés: «J'ai pourvu, ajoutait-il, à ce qu'aussitôt après que nous aurons rendu le dernier soupir, nous soyons placés, par les soins de personnes désignées à cet effet, sur un bûcher dressé devant ma porte.» Beaucoup approuvèrent cette résolution digne d'un grand cœur, mais peu s'y résolurent. Vingt-sept sénateurs seulement se joignirent à lui et, après avoir cherché dans le vin l'oubli de ce qui devait s'ensuivre, terminèrent en buvant avec lui le fatal breuvage; puis, s'embrassant les uns les autres, après avoir déploré une dernière fois le malheur de leur pays, les uns se retirèrent chez eux, les autres demeurèrent pour, avec Vibius, être réduits en cendres. Chez tous, la mort fut lente à venir, les vapeurs du vin les ayant échauffés et ralentissant l'effet du poison, si bien que quelques-uns coururent risque, à une heure près, de voir les ennemis entrer dans Capoue qui fut prise le lendemain, et d'éprouver les misères auxquelles ils avaient tout sacrifié pour y échapper.

Inhumanité de Fulvius consul romain.—En cette même circonstance, Tauréa Jubellius, autre citoyen de cette même ville, interpella courageusement le consul Fulvius comme celui-ci revenait de cette honteuse boucherie que fut le massacre qu'il ordonna de deux cent vingt-cinq sénateurs. L'appelant par son nom et l'arrêtant: «Commande, lui dit-il, qu'on m'égorge aussi après tant d'autres et tu pourras te vanter d'avoir tué quelqu'un de beaucoup plus vaillant que toi.» Fulvius, dédaignant ses propos comme le fait d'un fou, d'autant qu'il venait de recevoir de Rome des lettres lui reprochant son inhumanité et l'empêchant de se livrer à de nouveaux actes de cruauté, Jubellius continua: «Puisque mon pays a succombé, que mes amis sont morts, que j'ai tué de ma main ma femme et mes enfants pour les soustraire aux calamités qu'entraîne notre ruine et que je ne puis mourir de la mort de mes concitoyens, que le courage me vienne en aide pour quitter cette vie odieuse.» Et tirant un glaive qu'il tenait caché, il se l'enfonça dans la poitrine et tomba mourant aux pieds du consul.

Indiens qui se brûlent tous dans leur ville assiégée par Alexandre.—Alexandre assiégeait une ville des Indes. Vivement pressés, les assiégés se résolurent à le priver, par un acte de vigueur, du plaisir de la victoire. Malgré l'humanité dont il usait envers les vaincus, ils incendient leur ville, livrant au feu leurs biens et leurs personnes; et voilà qu'un nouveau combat s'engage: les assiégeants s'efforçant de sauver les assiégés qui, pour n'être pas sauvés et assurer leur mort, font tout ce que d'ordinaire on fait pour garantir sa vie.

Fin héroïque des habitants d'Astapa.—La ville d'Astapa, en Espagne, n'ayant que des murs et des moyens de défense insuffisants pour résister aux Romains, les habitants mirent en tas leurs richesses et leurs meubles sur la place publique, placèrent dessus les femmes et les enfants et empilèrent tout autour des bois et autres matières propres à s'enflammer aisément, et, laissant dans la ville cinquante jeunes gens d'entre eux chargés d'exécuter le dessein qu'ils avaient conçu, ils font contre l'ennemi une sortie où, suivant le serment qu'ils en avaient fait, ne pouvant vaincre, ils se firent tous tuer. Pendant ce temps, les cinquante jeunes gens laissés à cet effet procédaient au massacre de tout être vivant trouvé isolément en ville; puis, mettant le feu à ce qui avait été entassé sur la place, ils se jetèrent aussi dans le brasier. Leur liberté touchait à sa fin, ils n'en furent pas affectés grâce à cet acte généreux qui leur épargnait la douleur et la honte de la perdre, et par lequel ils montraient à leurs ennemis que si la fortune ne leur eût été contraire, ils étaient, par leur courage, tout aussi bien à même de remporter la victoire qu'ils l'étaient de leur en enlever le bénéfice et de la rendre horrible et même mortelle, car bon nombre d'entre eux, attirés par l'appât de l'or en fusion qui apparaissait au milieu des flammes, s'en approchèrent trop et furent suffoqués et brûlés, dans l'impossibilité où ils se trouvaient de reculer, pressés qu'ils étaient par la foule qui venait derrière eux.

Fin analogue des habitants d'Abydos; de semblables résolutions sont plus facilement décidées par les foules que par des individus.—Les habitants d'Abydos, pressés par Philippe, s'étaient arrêtés à cette même résolution; mais ils s'y décidèrent trop tard. Le roi, auquel il répugnait de voir un tel carnage décidé et exécuté si précipitamment, après avoir fait main basse sur les trésors et autres objets mobiliers que les Abydéens voulaient brûler ou jeter à la mer, retirant ses soldats, leur accorda trois jours pour qu'ils pussent mettre à exécution, avec plus d'ordre et plus commodément, le projet qu'ils avaient formé de se tuer; durant ces trois jours, le sang coula et il se produisit des scènes de meurtre dépassant tout ce que l'ennemi le plus cruel eût pu commettre; personne, à même de disposer de soi-même, ne survécût.

L'histoire rapporte un nombre infini de déterminations semblables, prises par des populations entières; elles frappent d'autant plus l'imagination, qu'elles s'appliquent à tous sans exception; et pourtant, elles sont moins difficiles à prendre par des foules qu'isolément par des individus, parce que le raisonnement que chacun ne ferait pas s'il était seul, il l'accepte si tout le monde en est, la fièvre qui vous agite quand on est réuni ôtant le jugement à chacun en particulier.

Privilège accordé, du temps de Tibère, aux condamnés à mort qui se la donnaient eux-mêmes.—Au temps de Tibère, les condamnés qui attendaient de recevoir la mort de la main du bourreau, perdaient leurs biens et étaient privés de sépulture; ceux qui devançaient ce moment en se tuant eux-mêmes, étaient inhumés et avaient possibilité de disposer de leurs biens par testament.