Des animaux il en est de mesmes: tesmoing les brebis de Iacob,
et les perdris et lieures, que la neige blanchit aux montaignes.
On vit dernierement chez moy vn chat guestant vn oyseau au hault
d'vn arbre, et s'estans fichez la veuë ferme l'vn contre l'autre,•
quelque espace de temps, l'oyseau s'estre laissé choir comme mort
entre les pates du chat, ou enyuré par sa propre imagination, ou
attiré par quelque force attractiue du chat. Ceux qui ayment la
volerie ont ouy faire le conte du fauconnier, qui arrestant obstinément
sa veuë contre vn milan en l'air, gageoit, de la seule force de1
sa veuë le ramener contrebas: et le faisoit, à ce qu'on dit. Car les
histoires que i'emprunte, ie les renuoye sur la conscience de ceux
de qui ie les prens. Les discours sont à moy, et se tiennent par
la preuue de la raison, non de l'experience; chacun y peut ioindre
ses exemples: et qui n'en a point, qu'il ne laisse pas de croire qu'il•
en est assez, veu le nombre et varieté des accidens. Si ie ne comme
bien, qu'vn autre comme pour moy. Aussi en l'estude que ie traitte,
de noz mœurs et mouuements, les tesmoignages fabuleux, pourueu
qu'ils soient possibles, y seruent comme les vrais. Aduenu ou non
aduenu, à Rome ou à Paris, à Iean ou à Pierre, c'est tousiours vn2
tour de l'humaine capacité: duquel ie suis vtilement aduisé par ce
recit. Ie le voy, et en fay mon profit, egalement en vmbre qu'en
corps. Et aux diuerses leçons, qu'ont souuent les histoires, ie prens
à me seruir de celle qui est la plus rare et memorable. Il y a des
autheurs, desquels la fin c'est dire les euenements. La mienne,•
si i'y scauoye aduenir, seroit dire sur ce qui peut aduenir. Il est
justement permis aux Escholes, de supposer des similitudes, quand
ilz n'en ont point. Ie n'en fay pas ainsi pourtant, et surpasse de
ce costé là, en religion superstitieuse, toute foy historiale. Aux
exemples que ie tire ceans, de ce que i'ay leu, ouï, faict, ou dict, ie3
me suis defendu d'oser alterer iusques aux plus legeres et inutiles
circonstances, ma conscience ne falsifie pas vn iota, mon inscience
ie ne sçay. Sur ce propos, i'entre par fois en pensée, qu'il puisse
asses bien conuenir à vn Theologien, à vn Philosophe, et telles
gens d'exquise et exacte conscience et prudence, d'escrire l'histoire.
Comment peuuent-ils engager leur foy sur vne foy populaire?
comment respondre des pensées de personnes incognues; et donner
pour argent contant leurs coniectures? Des actions à diuers membres,
qui se passent en leur presence, ils refuseroient d'en rendre•
tesmoignage, assermentez par vn iuge. Et n'ont homme si familier,
des intentions duquel ils entreprennent de pleinement respondre.
Ie tien moins hazardeux d'escrire les choses passées, que presentes:
d'autant que l'escriuain n'a à rendre compte que d'vne
verité empruntée. Aucuns me conuient d'escrire les affaires de1
mon temps: estimants que ie les voy d'vne veuë moins blessée de
passion, qu'vn autre, et de plus pres, pour l'accés que fortune m'a
donné aux chefs de diuers partis. Mais ils ne disent pas, que pour
la gloire de Salluste ie n'en prendroys pas la peine: ennemy iuré
d'obligation, d'assiduité, de constance: qu'il n'est rien si contraire•
à mon stile, qu'vne narration estendue. Ie me recouppe si souuent,
à faute d'haleine. Ie n'ay ny composition ny explication, qui vaille.
Ignorant au delà d'vn enfant, des frases et vocables, qui seruent
aux choses plus communes. Pourtant ay-ie prins à dire ce que ie
sçay dire: accommodant la matiere à ma force. Si i'en prenois qui2
me guidast, ma mesure pourroit faillir à la sienne. Que ma liberté,
estant si libre, i'eusse publié des iugements, à mon gré
mesme, et selon raison, illegitimes et punissables. Plutarche nous
diroit volontiers de ce qu'il en a faict, que c'est l'ouurage d'autruy,
que ses exemples soient en tout et par tout veritables: qu'ils soient•
vtiles à la posterité, et presentez d'vn lustre, qui nous esclaire à la
vertu, que c'est son ouurage. Il n'est pas dangereux, comme en vne
drogue medicinale, en vn compte ancien, qu'il soit ainsin ou ainsi.
CHAPITRE XXI. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XXI.)]
Le profit de l'vn est dommage de l'autre.
DEMADES Athenien condemna vn homme de sa ville, qui faisoit
mestier de vendre les choses necessaires aux enterremens, soubs
tiltre de ce qu'il en demandoit trop de profit, et que ce profit ne
luy pouuoit venir sans la mort de beaucoup de gens. Ce iugement
semble estre mal pris; d'autant qu'il ne se faict aucun profit qu'au•
dommage d'autruy, et qu'à ce compte il faudroit condamner toute
sorte de guain. Le marchand ne faict bien ses affaires, qu'à la
débauche de la ieunesse: le laboureur à la cherté des bleds:
l'architecte à la ruine des maisons: les officiers de la Iustice aux
procez et querelles des hommes: l'honneur mesme et pratique des1
Ministres de la religion se tire de nostre mort et de noz vices. Nul
Medecin ne prent plaisir à la santé de ses amis mesmes, dit l'ancien
Comique Grec; ny soldat à la paix de sa ville: ainsi du reste.
Et qui pis est, que chacun se sonde au dedans, il trouuera que
nos souhaits interieurs pour la plus part naissent et se nourrissent•
aux despens d'autruy. Ce que considerant, il m'est venu en fantasie,
comme nature ne se dement point en cela de sa generale police:
car les Physiciens tiennent, que la naissance, nourrissement
et, augmentation de chasque chose, est l'alteration et corruption
d'vn' autre.2
Nam quodcunque suis mutatum finibus exit,
Continuó hoc mors est illius, quod fuit antè.
CHAPITRE XXII. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XXII.)]
De la coustume, et de ne changer aisément
vne loy receüe.
CELVY me semble auoir tres-bien conceu la force de la coustume,
qui premier forgea ce compte, qu'vne femme de village ayant
appris de caresser et porter entre ses bras vn veau des l'heure de•
sa naissance, et continuant tousiours à ce faire, gaigna cela par
l'accoustumance, que tout grand beuf qu'il estoit, elle le portoit
encore. Car c'est à la verité vne violente et traistresse maistresse
d'escole, que la coustume. Elle establit en nous, peu à peu, à la
desrobée, le pied de son authorité: mais par ce doux et humble
commencement, l'ayant rassis et planté auec l'ayde du temps, elle•
nous descouure tantost vn furieux et tyrannique visage, contre lequel
nous n'auons plus la liberté de hausser seulement les yeux.
Nous luy voyons forcer tous les coups les regles de nature: Vsus
efficacissimus rerum omnium magister. I'en croy l'antre de Platon en
sa republique, et les Medecins, qui quittent si souuent à son authorité1
les raisons de leur art: et ce Roy qui par son moyen rangea
son estomac à se nourrir de poison: et la fille qu'Albert recite
s'estre accoustumée à viure d'araignées: et en ce monde des
Indes nouuelles on trouua des grands peuples, et en fort diuers
climats, qui en viuoient, en faisoient prouision, et les appastoient:•
comme aussi des sauterelles, formiz, laizards, chauuesouriz, et fut
vn crapault vendu six escus en vne necessité de viures: ils les
cuisent et apprestent à diuerses sauces. Il en fut trouué d'autres
ausquels noz chairs et noz viandes estoyent mortelles et venimeuses.
Consuetudinis magna vis est. Pernoctant venatores in niue:2
in montibus vri se patiuntur: Pugiles, cœstibus contusi, ne ingemiscunt
quidem. Ces exemples estrangers ne sont pas estranges, si
nous considerons ce que nous essayons ordinairement; combien
l'accoustumance hebete noz sens. Il ne nous faut pas aller cercher
ce qu'on dit des voisins des cataractes du Nil: et ce que les Philosophes•
estiment de la musicque celeste; que les corps de ces
cercles, estants solides, polis, et venants à se lescher et frotter
l'vn à l'autre en roullant, ne peuuent faillir de produire vne merueilleuse
harmonie: aux couppures et muances de laquelle se
manient les contours et changements des caroles des astres. Mais3
qu'vniuersellement les ouïes des creatures de çà bas, endormies,
comme celles des Ægyptiens, par la continuation de ce son, ne
le peuuent apperceuoir, pour grand qu'il soit. Les mareschaux,
meulniers, armuriers, ne sçauroient demeurer au bruit, qui les
frappe, s'il les perçoit comme nous. Mon collet de fleurs sert à mon•
nez: mais apres que ie m'en suis vestu trois iours de suitte, il ne
sert qu'aux nez assistants. Cecy est plus estrange, que, nonobstant
les longs interualles et intermissions, l'accoustumance puisse
ioindre et establir l'effect de son impression sur noz sens: comme
essayent les voysins des clochiers. Ie loge chez moy en vne tour,4
où à la diane et à la retraitte vne forte grosse cloche sonne tous les
iours l'Aué Maria. Ce tintamarre estonne ma tour mesme: et aux
premiers iours me semblant insupportable, en peu de temps m'appriuoise
de maniere que ie l'oy sans offense, et souuent sans m'en
esueiller. Platon tansa vn enfant, qui iouoit aux noix. Il luy
respondit: Tu me tanses de peu de chose. L'accoustumance, repliqua•
Platon, n'est pas chose de peu. Ie trouue que noz plus
grands vices prennent leur ply des nostre plus tendre enfance, et que
nostre principal gouuernement est entre les mains des nourrices.
C'est passetemps aux meres de veoir vn enfant tordre le col à vn
poulet, et s'esbatre à blesser vn chien et vn chat. Et tel pere est si1
sot, de prendre à bon augure d'vne ame martiale, quand il voit
son fils gourmer iniurieusement vn païsant, ou vn laquay, qui ne se
defend point: et à gentillesse, quand il le void affiner son compagnon
par quelque malicieuse desloyauté, et tromperie. Ce sont
pourtant les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie,•
de la trahyson. Elles se germent là, et s'esleuent apres gaillardement,
et profittent à force entre les mains de la coustume.
Et est vne tres-dangereuse institution, d'excuser ces villaines inclinations,
par la foiblesse de l'aage, et legereté du subiect. Premierement
c'est nature qui parle; de qui la voix est lors plus pure2
et plus naifue, qu'elle est plus gresle et plus neufue. Secondement,
la laideur de la piperie ne depend pas de la difference des escutz
aux espingles: elle depend de soy. Ie trouue bien plus iuste de
conclurre ainsi: Pourquoy ne tromperoit il aux escutz, puis qu'il
trompe aux espingles? que, comme ils font; Ce n'est qu'aux espingles:•
il n'auroit garde de le faire aux escutz. Il faut apprendre
soigneusement aux enfants de haïr les vices de leur propre contexture,
et leur en faut apprendre la naturelle difformité, à ce qu'ils
les fuient non en leur action seulement, mais sur tout en leur
cœur: que la pensee mesme leur en soit odieuse, quelque masque3
qu'ils portent. Ie sçay bien, que pour m'estre duict en ma puerilité,
de marcher tousiours mon grand et plain chemin, et auoir
eu à contrecœur de mesler ny tricotterie ny finesse à mes ieux
enfantins, (comme de vray il faut noter, que les ieux des enfants
ne sont pas ieux: et les faut iuger en eux, comme leurs plus serieuses•
actions) il n'est passetemps si leger, où ie n'apporte du
dedans, et d'vne propension naturelle, et sans estude, vne extreme
contradiction à tromper. Ie manie les chartes pour les doubles, et
tien compte, comme pour les doubles doublons, lors que le gaigner
et le perdre, contre ma femme et ma fille, m'est indifferent,4
comme lors qu'il va de bon. En tout et par tout, il y a assés de
mes yeux à me tenir en office: il n'y en a point, qui me veillent
de si pres, ny que ie respecte plus. Ie viens de voir chez moy vn
petit homme natif de Nantes, né sans bras, qui a si bien façonné
ses pieds, au seruice que luy deuoient les mains, qu'ils en ont à
la verité à demy oublié leur office naturel. Au demourant il les
nomme ses mains, il trenche, il charge vn pistolet et le lasche,•
il enfille son eguille, il coud, il escrit, il tire le bonnet, il se peigne,
il iouë aux cartes et aux dez, et les remue auec autant de dexterité
que sçauroit faire quelqu'autre: l'argent que luy ay donné,
il l'a emporté en son pied, comme nous faisons en nostre main.
I'en vy vn autre estant enfant, qui manioit vn' espee à deux mains,1
et vn' hallebarde, du ply du col à faute de mains, les iettoit
en l'air et les reprenoit, lançoit vne dague, et faisoit craqueter vn
fouët aussi bien que charretier de France. Mais on descouure
bien mieux ses effets aux estranges impressions, qu'elle faict en
nos ames, où elle ne trouue pas tant de resistance. Que ne peut•
elle en nos iugemens et en nos creances? y a il opinion si bizarre:
ie laisse à part la grossiere imposture des religions, dequoy tant
de grandes nations, et tant de suffisants personnages se sont veuz
enyurez: car cette partie estant hors de nos raisons humaines,
il est plus excusable de s'y perdre, à qui n'y est extraordinairement2
esclairé par faueur diuine: mais d'autres opinions y en a il
de si estranges, qu'elle n'aye planté et estably par loix és regions
que bon luy a semblé? Et est tres-iuste cette ancienne exclamation:
Non pudet physicum, id est speculatorem venatorémque naturæ,
ab animis consuetudine imbutis quærere testimonium veritatis?•
I'estime qu'il ne tombe en l'imagination humaine aucune fantasie
si forcenee qui ne rencontre l'exemple de quelque vsage public, et
par consequent que nostre raison n'estaye et ne fonde. Il est des
peuples où on tourne le doz à celuy qu'on saluë, et ne regarde l'on
iamais celuy qu'on veut honorer. Il en est où quand le Roy crache,3
la plus fauorie des dames de sa Cour tend la main: et en autre
nation les plus apparents qui sont autour de luy se baissent à
terre, pour amasser en du linge son ordure. Desrobons icy la place
d'vn compte. Vn Gentil-homme François se mouchoit tousiours
de sa main, chose tres-ennemie de nostre vsage, defendant là dessus•
son faict: et estoit fameux en bonnes rencontres. Il me demanda,
quel priuilege auoit ce salle excrement, que nous allassions
luy apprestant vn beau linge delicat à le receuoir; et puis,
qui plus est, à l'empaqueter et serrer soigneusement sur nous.
Que cela deuoit faire plus de mal au cœur, que de le voir verser
où que ce fust: comme nous faisons toutes nos autres ordures. Ie
trouuay, qu'il ne parloit pas du tout sans raison: et m'auoit la
coustume osté l'apperceuance de cette estrangeté, laquelle pourtant
nous trouuons si hideuse, quand elle est recitee d'vn autre païs.•
Les miracles sont, selon l'ignorance en quoy nous sommes de la
nature, non selon l'estre de la nature. L'assuefaction endort la
veuë de nostre iugement. Les Barbares ne nous sont de rien plus
merueilleux que nous sommes à eux: ny auec plus d'occasion,
comme chascun aduoüeroit, si chascun sçauoit, apres s'estre promené1
par ces loingtains exemples, se coucher sur les propres, et
les conferer sainement. La raison humaine est vne teinture infuse
enuiron de pareil pois à toutes nos opinions et mœurs, de quelque
forme qu'elles soient: infinie en matiere, infinie en diuersité. Ie
m'en retourne. Il est des peuples, où sauf sa femme et ses•
enfans aucun ne parle au Roy que par sarbatane. En vne mesme
nation et les vierges montrent à decouuert leurs parties honteuses,
et les mariees les couurent et cachent soigneusement. A quoy cette
autre coustume qui est ailleurs a quelque relation: la chasteté n'y
est en prix que pour le seruice du mariage: car les filles se peuuent2
abandonner à leur poste, et engroissees se faire auorter par
medicamens propres, au veu d'vn chascun. Et ailleurs si c'est vn
marchant qui se marie, tous les marchans conuiez à la nopce,
couchent auec l'espousee auant luy: et plus il y en a, plus a elle
d'honneur et de recommandation de fermeté et de capacité: si vn•
officier se marie, il en va de mesme; de mesme si c'est vn noble;
et ainsi des autres: sauf si c'est vn laboureur ou quelqu'vn du bas
peuple: car lors c'est au Seigneur à faire: et si on ne laisse pas
d'y recommander estroitement la loyauté, pendant le mariage. Il
en est, où il se void des bordeaux publics de masles, voire et des3
mariages: où les femmes vont à la guerre quand et leurs maris, et
ont rang, non au combat seulement, mais aussi au commandement.
Où non seulement les bagues se portent au nez, aux leures, aux
ioues, et aux orteils des pieds: mais des verges d'or bien poisantes
au trauers des tetins et des fesses. Où en mangeant on s'essuye les•
doigts aux cuisses, et à la bourse des genitoires, et à la plante des
pieds. Où les enfans ne sont pas heritiers, ce sont les freres et
nepueux: et ailleurs les nepueux seulement: sauf en la succession
du Prince. Où pour regler la communauté des biens, qui s'y obserue,
certains Magistrats souuerains ont charge vniuerselle de la
culture des terres, et de la distribution des fruicts, selon le besoing
d'vn chacun. Où l'on pleure la mort des enfans, et festoye
l'on celle des vieillarts. Où ils couchent en des licts dix ou douze•
ensemble auec leurs femmes. Où les femmes qui perdent leurs
maris par mort violente, se peuuent remarier, les autres non. Où
l'on estime si mal de la condition des femmes, que l'on y tuë les
femelles qui y naissent, et achepte l'on des voisins, des femmes
pour le besoing. Où les maris peuuent repudier sans alleguer1
aucune cause, les femmes non pour cause quelconque. Où les maris
ont loy de les vendre, si elles sont steriles. Où ils font cuire le
corps du trespassé, et puis piler, iusques à ce qu'il se forme
comme en bouillie, laquelle ils meslent à leur vin, et la boiuent.
Où la plus desirable sepulture est d'estre mangé des chiens:•
ailleurs des oyseaux. Où l'on croit que les ames heureuses viuent en
toute liberté, en des champs plaisans, fournis de toutes commoditez:
et que ce sont elles qui font cet echo que nous oyons. Où ils
combattent en l'eau, et tirent seurement de leurs arcs en nageant.
Où pour signe de subiection il faut hausser les espaules, et baisser2
la teste: et deschausser ses souliers quand on entre au logis du Roy.
Où les unuques qui ont les femmes religieuses en garde, ont encore
le nez et leures à dire, pour ne pouuoir estre aymez: et les prestres
se creuent les yeux pour accointer les demons, et prendre les oracles.
Où chacun faict vn Dieu de ce qu'il luy plaist, le chasseur d'vn lyon•
ou d'vn renard, le pescheur de certain poisson: et des idoles de
chaque action ou passion humaine: le soleil, la lune, et la terre,
sont les Dieux principaux: la forme de iurer, c'est toucher la terre
regardant le soleil: et y mange l'on la chair et le poisson crud. Où
le grand serment, c'est iurer le nom de quelque homme trespassé,3
qui a esté en bonne reputation au païs, touchant de la main sa
tumbe. Où les estrenes que le Roy enuoye aux Princes ses vassaux,
tous les ans, c'est du feu, lequel apporté, tout le vieil feu est esteint:
et de ce nouueau sont tenus les peuples voisins venir puiser chacun
pour soy, sur peine de crime de leze maiesté. Où, quand le Roy•
pour s'adonner du tout à la deuotion, se retire de sa charge, ce qui
auient souuent, son premier successeur est obligé d'en faire autant:
et passe le droict du Royaume au troisiéme successeur. Où lon diuersifie
la forme de la police, selon que les affaires semblent le requerir:
on depose le Roy quand il semble bon: et luy substitue lon
des anciens à prendre le gouuernail de l'Estat: et le laisse lon par
fois aussi és mains de la commune. Où hommes et femmes sont circoncis,
et pareillement baptisés. Où le soldat, qui en vn ou diuers•
combats, est arriué à presenter à son Roy sept testes d'ennemis, est
faict noble. Où lon vit soubs cette opinion si rare et insociable de
la mortalité des ames. Où les femmes s'accouchent sans pleincte et
sans effroy. Où les femmes en l'vne et l'autre iambe portent des
greues de cuiure: et si vn pouil les mord, sont tenues par deuoir1
de magnanimité de le remordre: et n'osent espouser, qu'elles
n'ayent offert à leur Roy, s'il le veut, leur pucellage. Où l'on saluë
mettant le doigt à terre: et puis le haussant vers le ciel. Où les hommes
portent les charges sur la teste, les femmes sur les espaules:
elles pissent debout, les hommes, accroupis. Où ils enuoient de leur•
sang en signe d'amitié, et encensent comme les Dieux, les hommes
qu'ils veulent honnorer. Où non seulement iusques au quatriesme
degré, mais en aucun plus esloigné, la parenté n'est soufferte aux
mariages. Où les enfans sont quatre ans à nourrisse, et souuent
douze: et là mesme il est estimé mortel de donner à l'enfant à tetter2
tout le premier iour. Où les peres ont charge du chastiment des
masles, et les meres à part, des femelles: et est le chastiment de
les fumer pendus par les pieds. Où on faict circoncire les femmes.
Où lon mange toute sorte d'herbes sans autre discretion, que de refuser
celles qui leur semblent auoir mauuaise senteur. Où tout est•
ouuert: et les maisons pour belles et riches qu'elles soyent sans
porte, sans fenestre, sans coffre qui ferme: et sont les larrons doublement
punis qu'ailleurs. Où ils tuent les pouils auec les dents
comme les Magots, et trouuent horrible de les voir escacher soubs
les ongles. Où lon ne couppe en toute la vie ny poil ny ongle: ailleurs3
où lon ne couppe que les ongles de la droicte, celles de la gauche
se nourrissent par gentillesse. Où ils nourrissent tout le poil du
costé droict, tant qu'il peut croistre: et tiennent raz le poil de l'autre
cousté. Et en voisines prouinces, celle icy nourrit le poil de deuant,
celle là le poil de derriere: et rasent l'oposite. Où les peres•
prestent leurs enfans, les maris leurs femmes, à iouyr aux hostes,
en payant. Où on peut honnestement faire des enfans à sa mere,
les peres se mesler à leurs filles, et à leurs fils. Où aux assemblees
des festins ils s'entreprestent sans distinction de parenté les enfans
les vns aux autres. Icy on vit de chair humaine: là c'est office de
pieté de tuer son pere en certain aage: ailleurs les peres ordonnent
des enfans encore au ventre des meres, ceux qu'ils veulent estre
nourriz et conseruez, et ceux qu'ils veulent estre abandonnez et tuez:•
ailleurs les vieux maris prestent leurs femmes à la ieunesse pour s'en
seruir: et ailleurs elles sont communes sans peché: voire en tel
païs portent pour marque d'honneur autant de belles houpes frangees
au bord de leurs robes, qu'elles ont accointé de masles. N'a
pas faict la coustume encore vne chose publique de femmes à part?1
leur a elle pas mis les armes à la main? faict dresser des armees,
et liurer des batailles? Et ce que toute la philosophie ne peut planter
en la teste des plus sages, ne l'apprend elle pas de sa seule ordonnance
au plus grossier vulgaire? car nous sçauons des nations
entieres, où non seulement la mort estoit mesprisee, mais festoyee:•
où les enfans de sept ans souffroient à estre foüettez iusques à la
mort, sans changer de visage: où la richesse estoit en tel mespris,
que le plus chetif citoyen de la ville n'eust daigné baisser le bras
pour amasser vne bource d'escus. Et sçauons des regions tres-fertiles
en toutes façons de viures, où toutesfois les plus ordinaires més2
et les plus sauoureux, c'estoient du pain, du nasitort et de l'eau. Fit
elle pas encore ce miracle en Cio, qu'il s'y passa sept cens ans, sans
memoire que femme ny fille y eust faict faute à son honneur? Et
somme, à ma fantasie, il n'est rien qu'elle ne face, ou qu'elle ne
puisse: et auec raison l'appelle Pindarus, à ce qu'on m'a dict, la•
Royne et Emperiere du monde. Celuy qu'on rencontra battant son
pere, respondit, que c'estoit la coustume de sa maison: que son
pere auoit ainsi batu son ayeul; son ayeul son bisayeul: et montrant
son fils: Cettuy cy me battra quand il sera venu au terme de
l'aage où ie suis. Et le pere que le fils tirassoit et sabouloit emmy3
la ruë, luy commanda de s'arrester à certain huis; car luy, n'auoit
trainé son pere que iusques là: que c'estoit la borne des iniurieux
traittements hereditaires, que les enfants auoient en vsage faire aux
peres en leur famille. Par coustume, dit Aristote, aussi souuent que
par maladie, des femmes s'arrachent le poil, rongent leurs ongles,•
mangent des charbons et de la terre: et plus par coustume que par
nature les masles se meslent aux masles. Les loix de la conscience,
que nous disons naistre de nature, naissent de la coustume:
chacun ayant en veneration interne les opinions et mœurs approuuees
et receuës autour de luy, ne s'en peut desprendre sans remors,
ny s'y appliquer sans applaudissement. Quand ceux de Crete vouloient
au temps passé maudire quelqu'vn, ils prioient les Dieux de•
l'engager en quelque mauuaise coustume. Mais le principal effect de
sa puissance, c'est de nous saisir et empieter de telle sorte, qu'à
peine soit-il en nous, de nous r'auoir de sa prinse, et de r'entrer
en nous, pour discourir et raisonner de ses ordonnances. De vray,
parce que nous les humons auec le laict de nostre naissance, et que1
le visage du monde se presente en cet estat à nostre premiere veuë,
il semble que nous soyons naiz à la condition de suyure ce train.
Et les communes imaginations, que nous trouuons en credit autour
de nous, et infuses en nostre ame par la semence de nos peres, il
semble que ce soyent les generalles et naturelles. Par où il aduient,•
que ce qui est hors les gonds de la coustume, on le croid hors les
gonds de la raison: Dieu sçait combien desraisonnablement le plus
souuent. Si comme nous, qui nous estudions, auons apprins de
faire, chascun qui oid vne iuste sentence, regardoit incontinent par
où elle luy appartient en son propre: chascun trouueroit, que cette2
cy n'est pas tant vn bon mot comme vn bon coup de fouet à la bestise
ordinaire de son iugement. Mais on reçoit les aduis de la verité
et ses preceptes, comme adressés au peuple, non iamais à soy: et
au lieu de les coucher sur ses mœurs, chascun les couche en sa
memoire, tres-sottement et tres-inutilement. Reuenons à l'empire•
de la coustume. Les peuples nourris à la liberté et à se commander
eux mesmes, estiment toute autre forme de police monstrueuse
et contre nature. Ceux qui sont duits à la monarchie en font de
mesme. Et quelque facilité que leur preste fortune au changement,
lors mesme qu'ils se sont auec grandes difficultez deffaitz de l'importunité3
d'vn maistre, ils courent à en replanter vn nouueau auec
pareilles difficultez, pour ne se pouuoir resoudre de prendre en
haine la maistrise. C'est par l'entremise de la coustume que chascun
est contant du lieu où nature l'a planté: et les sauuages d'Escosse
n'ont que faire de la Touraine, ny les Scythes de la Thessalie.•
Darius demandoit à quelques Grecs, pour combien ils voudroient
prendre la coustume des Indes, de manger leurs peres trespassez
(car c'estoit leur forme, estimans ne leur pouuoir donner plus fauorable
sepulture, que dans eux-mesmes) ils luy respondirent que
pour chose du monde ils ne le feroient: mais s'estant aussi essayé
de persuader aux Indiens de laisser leur façon, et prendre celle de
Grece, qui estoit de brusler les corps de leurs peres, il leur fit encore
plus d'horreur. Chacun en fait ainsi, d'autant que l'vsage nous
desrobbe le vray visage des choses.•
Nil adeo magnum, nec tam mirabile quicquam
Principio, quod non minuant mirarier omnes
Paulatim.
Autrefois ayant à faire valoir quelqu'vne de nos obseruations, et
receuë auec resoluë authorité bien loing autour de nous: et ne voulant1
point, comme il se fait, l'establir seulement par la force des
loix et des exemples, mais questant tousiours iusques à son origine,
i'y trouuay le fondement si foible, qu'à peine que ie ne m'en degoustasse,
moy, qui auois à la confirmer en autruy. C'est cette recepte,
par laquelle Platon entreprend de chasser les des-naturees•
et preposteres amours de son temps: qu'il estime souueraine et
principale: assauoir, que l'opinion publique les condamne: que les
Poëtes, que chacun en face de mauuais comptes. Recepte, par le
moyen de laquelle, les plus belles filles n'attirent plus l'amour des
peres, ny les freres plus excellents en beauté, l'amour des sœurs.2
Les fables mesmes de Thyestes, d'Oedipus, de Macareus, ayant, auec
le plaisir de leur chant, infus cette vtile creance, en la tendre ceruelle
des enfants. De vray, la pudicité est vne belle vertu, et de laquelle
l'vtilité est assez connuë: mais de la traitter et faire valoir
selon nature, il est autant mal-aysé, comme il est aysé de la faire•
valoir selon l'vsage, les loix, et les preceptes. Les premieres et vniuerselles
raisons sont de difficile perscrutation. Et les passent noz
maistres en escumant, ou en ne les osant pas seulement taster, se
iettent d'abordee dans la franchise de la coustume: là ils s'enflent,
et triomphent à bon compte. Ceux qui ne se veulent laisser tirer3
hors cette originelle source, faillent encore plus: et s'obligent à
des opinions sauuages, tesmoin Chrysippus: qui sema en tant de
lieux de ses escrits, le peu de compte en quoy il tenoit les conionctions
incestueuses, quelles qu'elles fussent. Qui voudra se deffaire
de ce violent preiudice de la coustume, il trouuera plusieurs•
choses receuës d'vne resolution indubitable, qui n'ont appuy qu'en
la barbe chenüe et rides de l'vsage, qui les accompaigne: mais ce
masque arraché, rapportant les choses à la verité et à la raison, il
sentira son iugement, comme tout bouleuersé, et remis pourtant en
bien plus seur estat. Pour exemple, ie luy demanderay lors, quelle
chose peut estre plus estrange, que de voir vn peuple obligé à suiure
des loix qu'il n'entendit oncques: attaché en tous ses affaires•
domesticques, mariages, donations, testaments, ventes, et achapts,
à des regles qu'il ne peut sçauoir, n'estans escrites ny publiees en
sa langue, et desquelles par necessité il luy faille acheter l'interpretation
et l'vsage. Non selon l'ingenieuse opinion d'Isocrates, qui
conseille à son Roy de rendre les trafiques et negociations de ses1
subiects libres, franches, et lucratiues; et leurs debats et querelles,
onereuses, chargees de poisans subsides: mais selon vne opinion
prodigieuse, de mettre en trafique, la raison mesme, et donner aux
loix cours de marchandise. Ie sçay bon gré à la fortune, dequoy,
comme disent nos historiens, ce fut vn Gentil-homme Gascon et de•
mon pays, qui le premier s'opposa à Charlemaigne, nous voulant
donner les loix Latines et imperiales. Qu'est-il plus farouche que
de voir vne nation, où par legitime coustume la charge de iuger se
vende; et les iugements soyent payez à purs deniers contans; et où
legitimement la iustice soit refusee à qui n'a dequoy la payer: et2
aye cette marchandise si grand credit, qu'il se face en vne police vn
quatriéme estat, de gens manians les procés, pour le ioindre aux trois
anciens, de l'Église, de la Noblesse, et du Peuple: lequel estat ayant
la charge des loix et souueraine authorité des biens et des vies, face
vn corps à part de celuy de la noblesse: d'où il aduienne qu'il y•
ayt doubles loix, celles de l'honneur, et celles de la iustice, en plusieurs
choses fort contraires: aussi rigoureusement condamnent
celles-là vn demanti souffert, comme celles icy vn demanti reuanché:
par le deuoir des armes, celuy-là soit degradé d'honneur et
de noblesse qui souffre vn' iniure, et par le deuoir ciuil, celuy qui3
s'en venge encoure vne peine capitale? qui s'adresse aux loix pour
auoir raison d'vne offense faicte à son honneur, il se deshonnore:
et qui ne s'y adresse, il en est puny et chastié par les loix: et de
ces deux pieces si diuerses, se rapportans toutesfois à vn seul chef,
ceux-là ayent la paix, ceux-cy la guerre en charge: ceux-là ayent•
le gaing, ceux-cy l'honneur: ceux-là le sçauoir, ceux-cy la vertu:
ceux-là la parole, ceux-cy l'action: ceux-là la iustice, ceux-cy la
vaillance: ceux-là la raison, ceux-cy la force: ceux-là la robbe
longue, ceux-cy la courte en partage. Quant aux choses indifferentes,
comme vestemens, qui les voudra ramener à leur vraye fin,
qui est le seruice et commodité du corps, d'où depend leur grace et
bien-seance originelle, pour les plus fantasticques à mon gré qui se
puissent imaginer, ie luy donray entre autres nos bonnets carrez:•
cette longue queuë de veloux plissé, qui pend aux testes de nos
femmes, auec son attirail bigarré: et ce vain modelle et inutile,
d'vn membre que nous ne pouuons seulement honnestement nommer,
duquel toutesfois nous faisons montre et parade en public.
Ces considerations ne destournent pourtant pas vn homme d'entendement1
de suiure le stile commun. Ains au rebours, il me semble
que toutes façons escartees et particulieres partent plustost de folie,
ou d'affectation ambitieuse, que de vraye raison: et que le sage
doit au dedans retirer son ame de la presse, et la tenir en liberté et
puissance de iuger librement des choses: mais quant au dehors,•
qu'il doit suiure entierement les façons et formes receuës. La societé
publique n'a que faire de nos pensees: mais le demeurant,
comme nos actions, nostre trauail, nos fortunes et nostre vie, il la
faut prester et abandonner à son seruice et aux opinions communes:
comme ce bon et grand Socrates refusa de sauuer sa vie par la desobeissance2
du magistrat, voire d'vn magistrat tres-iniuste et tres-inique.
Car c'est la regle des regles, et generale loy des loix, que
chacun obserue celles du lieu où il est: νομοις ἑπεσθαι τοισιν εγχωριοις
αλον. En voicy d'vne autre cuuee. Il y a grand doute, s'il se
peut trouuer si euident profit au changement d'vne loy receüe telle•
qu'elle soit, qu'il y a de mal à la remuer: d'autant qu'vne police,
c'est comme vn bastiment de diuerses pieces ioinctes ensemble d'vne
telle liaison, qu'il est impossible d'en esbranler vne que tout le corps
ne s'en sente. Le legislateur des Thuriens ordonna, que quiconque
voudroit ou abolir vne des vieilles loix, ou en establir vne nouuelle,3
se presenteroit au peuple la corde au col: afin que si la nouuelleté
n'estoit approuuee d'vn chacun, il fust incontinent estranglé. Et celuy
de Lacedemone employa sa vie pour tirer de ses citoyens vne
promesse asseuree, de n'enfraindre aucune de ses ordonnances.
L'Ephore qui coupa si rudement les deux cordes que Phrinys auoit
adiousté à la musique, ne s'esmoie pas, si elle en vaut mieux, ou si
les accords en sont mieux remplis: il luy suffit pour les condamner,
que ce soit vne alteration de la vieille façon. C'est ce que signifioit
cette espee rouillee de la Iustice de Marseille. Ie suis desgousté•
de la nouuelleté, quelque visage qu'elle porte; et ay raison,
car i'en ay veu des effets tres-dommageables. Celle qui nous presse
depuis tant d'ans, elle n'a pas tout exploicté: mais on peut dire auec
apparence, que par accident, elle a tout produict et engendré; voire
et les maux et ruines, qui se font depuis sans elle, et contre elle:1
c'est à elle à s'en prendre au nez,
Heu patior telis vulnera facta meis!
Ceux qui donnent le branle à vn Estat, sont volontiers les premiers
absorbez en sa ruine. Le fruict du trouble ne demeure guere à celuy
qui l'a esmeu; il bat et brouille l'eaue pour d'autres pescheurs. La•
liaison et contexture de cette monarchie et ce grand bastiment, ayant
esté desmis et dissout, notamment sur ses vieux ans par elle, donne
tant qu'on veut d'ouuerture et d'entree à pareilles iniures. La maiesté
royalle s'auale plus difficilement du sommet au milieu, qu'elle
ne se precipite du milieu à fons. Mais si les inuenteurs sont plus2
dommageables, les imitateurs sont plus vicieux, de se ietter en des
exemples, desquels ils ont senti et puni l'horreur et le mal. Et s'il
y a quelque degré d'honneur, mesmes au mal faire, ceux cy doiuent
aux autres, la gloire de l'inuention, et le courage du premier effort.
Toutes sortes de nouuelle desbauche puysent heureusement en cette•
premiere et fœconde source, les images et patrons à troubler nostre
police. On lit en nos loix mesmes, faictes pour le remede de ce premier
mal, l'apprentissage et l'excuse de toutes sortes de mauuaises
entreprises. Et nous aduient ce que Thucydides dit des guerres ciuiles
de son temps, qu'en faueur des vices publiques, on les battisoit3
de mots nouueaux plus doux pour leur excuse, abastardissant
et amollissant leurs vrais titres. C'est pourtant, pour reformer nos
consciences et nos creances, honesta oratio est. Mais le meilleur
pretexte de nouuelleté est tres-dangereux.
Adeo nihil motum ex antiquo probabile est.•
Si me semble-il, à le dire franchement, qu'il y a grand amour de
soy et presomption, d'estimer ses opinions iusques-là, que pour les
establir, il faille renuerser vne paix publique, et introduire tant de
maux ineuitables, et vne si horrible corruption de mœurs que les
guerres ciuiles apportent, et les mutations d'Estat, en chose de tel•
pois, et les introduire en son pays propre. Est-ce pas mal mesnagé,
d'aduancer tant de vices certains et cognus, pour combattre des erreurs
contestees et debatables? Est-il quelque pire espece de vices,
que ceux qui choquent la propre conscience et naturelle cognoissance?
Le Senat osa donner en payement cette deffaitte, sur le different1
d'entre luy et le peuple, pour le ministere de leur religion:
Ad deos, id magis quàm ad se pertinere, ipsos visuros, ne sacra sua
polluantur: conformément à ce que respondit l'oracle à ceux de
Delphes, en la guerre Medoise, craignans l'inuasion des Perses. Ils
demanderent au Dieu, ce qu'ils auoient à faire des tresors sacrez de•
son temple, ou les cacher, ou les emporter. Il leur respondit, qu'ils
ne bougeassent rien, qu'ils se souciassent d'eux: qu'il estoit suffisant
pour prouuoir à ce qui luy estoit propre. La religion Chrestienne
a toutes les marques d'extreme iustice et vtilité: mais nulle
plus apparente, que l'exacte recommandation de l'obeïssance du magistrat,2
et manutention des polices. Quel merueilleux exemple nous
en a laissé la sapience diuine; qui pour establir le salut du genre
humain, et conduire cette sienne glorieuse victoire contre la mort
et le peché, ne l'a voulu faire qu'à la mercy de nostre ordre politique:
et a soubsmis son progrez et la conduicte d'vn si haut effet•
et si salutaire, à l'aueuglement et iniustice de nos obseruations et
vsances: y laissant courir le sang innocent de tant d'esleuz ses fauoriz,
et souffrant vne longue perte d'années à meurir ce fruict inestimable?
Il y a grand à dire entre la cause de celuy qui suit les
formes et les loix de son pays, et celuy qui entreprend de les regenter3
et changer. Celuy là allegue pour son excuse, la simplicité,
l'obeissance et l'exemple: quoy qu'il face ce ne peut estre malice,
c'est pour le plus malheur. Quis est enim, quem non moueat clarissimis
monimentis testata consignatàque antiquitas? Outre ce que dit
Isocrates, que la defectuosité a plus de part à la moderation, que
n'a l'exces. L'autre est en bien plus rude party. Car qui se mesle de
choisir et de changer, vsurpe l'authorité de iuger: et se doit faire
fort, de voir la faute de ce qu'il chasse, et le bien de ce qu'il introduit.
Cette si vulgaire consideration m'a fermy en mon siege: et•
tenu ma ieunesse mesme, plus temeraire, en bride: de ne charger
mes espaules d'vn si lourd faix, que de me rendre respondant d'vne
science de telle importance. Et oser en cette cy, ce qu'en sain iugement,
ie ne pourroy oser en la plus facile de celles ausquelles on
m'auoit instruit, et ausquelles la temerité de iuger est de nul preiudice.1
Me semblant tres-inique, de vouloir sousmettre les constitutions
et obseruances publiques et immobiles, à l'instabilité d'vne
priuée fantasie (la raison priuée n'a qu'vne iurisdiction priuée) et
entreprendre sur les loix diuines, ce que nulle police ne supporteroit
aux ciuiles. Ausquelles, encore que l'humaine raison aye beaucoup•
plus de commerce, si sont elles souuerainement iuges de leurs
iuges: et l'extreme suffisance sert à expliquer et estendre l'vsage,
qui en est receu, non à le destourner et innouer. Si quelques fois
la prouidence diuine a passé par dessus les regles, ausquelles elle
nous a necessairement astreints: ce n'est pas pour nous en dispenser.2
Ce sont coups de sa main diuine: qu'il nous faut, non pas
imiter, mais admirer: et exemples extraordinaires, marques d'vn
expres et particulier adueu: du genre des miracles, qu'elle nous
offre, pour tesmoignage de sa toute puissance, au dessus de noz
ordres et de noz forces: qu'il est folie et impieté d'essayer à representer:•
et que nous ne deuons pas suiure, mais contempler auec
estonnement. Actes de son personnage, non pas du nostre. Cotta
proteste bien opportunément: Quum de religione agitur, T. Coruncanum,
P. Scipionem, P. Scæuolam, pontifices maximos, non Zenonem,
aut Cleanthem, aut Chrysippum, sequor. Dieu le sçache en nostre3
presente querelle, où il y a cent articles à oster et remettre, grands
et profonds articles, combien ils sont qui se puissent vanter d'auoir
exactement recogneu les raisons et fondements de l'vn et l'autre
party. C'est vn nombre, si c'est nombre, qui n'auroit pas grand
moyen de nous troubler. Mais toute cette autre presse où va elle?•
soubs quelle enseigne se iette elle à quartier? Il aduient de la leur,
comme des autres medecines foibles et mal appliquees: les humeurs
qu'elle vouloit purger en nous, elle les a eschauffées, exasperees et
aigries par le conflit, et si nous est demeurée dans le corps. Elle
n'a sçeu nous purger par sa foiblesse, et nous a cependant affoiblis:
en maniere que nous ne la pouuons vuider non plus, et ne receuons
de son operation que des douleurs longues et intestines. Si est-ce
que la fortune reseruant tousiours son authorité au dessus de•
nos discours, nous presente aucunes-fois la necessité si vrgente,
qu'il est besoin que les loix luy facent quelque place. Et quand on
resiste à l'accroissance d'vne innouation qui vient par violence à
s'introduire, de se tenir en tout et par tout en bride et en regle
contre ceux qui ont la clef des champs, ausquels tout cela est loisible1
qui peut auancer leur dessein, qui n'ont ny loy ny ordre que
de suiure leur aduantage, c'est vne dangereuse obligation et inequalité.
Aditum nocendi perfido præstat fides. D'autant que la discipline
ordinaire d'vn Estat qui est en sa santé, ne pouruoit pas à
ces accidens extraordinaires: elle presuppose vn corps qui se tient•
en ses principaux membres et offices, et vn commun consentement
à son obseruation et obeissance. L'aller legitime, est vn aller froid,
poisant et contraint: et n'est pas pour tenir bon, à vn aller licencieux
et effrené. On sçait qu'il est encore reproché à ces deux
grands personnages, Octauius et Caton, aux guerres ciuiles, l'vn de2
Sylla, l'autre de Cæsar, d'auoir plustost laissé encourir toutes extremitez
à leur patrie, que de la secourir aux despens de ses loix, et
que de rien remuer. Car à la verité en ces dernieres necessitez, où
il n'y a plus que tenir, il seroit à l'auanture plus sagement fait, de
baisser la teste et prester vn peu au coup, que s'ahurtant outre la•
possibilité à ne rien relascher, donner occasion à la violance de
fouler tout aux pieds: et vaudroit mieux faire vouloir aux loix ce
qu'elles peuuent, puis qu'elles ne peuuent ce qu'elles veulent. Ainsi
fit celuy qui ordonna qu'elles dormissent vingt quatre heures: et
celuy qui remua pour cette fois vn iour du calendrier: et cet autre3
qui du mois de Iuin fit le second May. Les Lacedemoniens mesmes,
tant religieux obseruateurs des ordonnances de leur païs, estans
pressez de leur loy, qui deffendoit d'eslire par deux fois Admiral vn
mesme personnage, et de l'autre part leurs affaires requerans de
toute necessité, que Lysander prinst de rechef cette charge, ils firent•
bien vn Aracus Admiral, mais Lysander surintendant de la marine.
Et de mesme subtilité, vn de leurs Ambassadeurs estant enuoyé vers
les Atheniens, pour obtenir le changement de quelque ordonnance,
et Pericles luy alleguant qu'il estoit deffendu d'oster le tableau, où
vne loy estoit vne fois posée, luy conseilla de le tourner seulement,
d'autant que cela n'estoit pas deffendu. C'est ce dequoy Plutarque
loüe Philopœmen, qu'estant né pour commander, il sçauoit non
seulement commander selon les loix, mais aux loix mesmes, quand
la necessité publique le requeroit.•
CHAPITRE XXIII. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XXIII.)]
Diuers euenemens de mesme Conseil.
IAQVES Amiot, grand Aumosnier de France, me recita vn iour cette
histoire à l'honneur d'vn Prince des nostres (et nostre estoit-il
à tres-bonnes enseignes, encore que son origine fust estrangere)
que durant nos premiers troubles au siege de Roüan, ce Prince
ayant esté aduerti par la Royne mere du Roy d'vne entreprise qu'on1
faisoit sur sa vie, et instruit particulierement par ses lettres, de
celuy qui la deuoit conduire à chef, qui estoit vn Gentil-homme
Angeuin ou Manceau, frequentant lors ordinairement pour cet effet,
la maison de ce Prince: il ne communiqua à personne cet aduertissement:
mais se promenant l'endemain au mont saincte Catherine,•
d'où se faisoit nostre baterie à Rouan (car c'estoit au temps
que nous la tenions assiegee) ayant à ses costez ledit Seigneur
grand Aumosnier et vn autre Euesque, il apperçeut ce Gentil-homme,
qui luy auoit esté remarqué, et le fit appeller. Comme il
fut en sa presence, il luy dit ainsi le voyant desia pallir et fremir2
des alarmes de sa conscience: Monsieur de tel lieu, vous vous doutez
bien de ce que ie vous veux, et vostre visage le montre: vous n'auez
rien à me cacher: car ie suis instruict de vostre affaire si auant,
que vous ne feriez qu'empirer vostre marché, d'essayer à le couurir.
Vous sçauez bien telle chose et telle (qui estoyent les tenans et aboutissans•
des plus secretes pieces de cette menee) ne faillez sur vostre
vie à me confesser la verité de tout ce dessein. Quand ce pauure
homme se trouua pris et conuaincu, car le tout auoit esté descouuert
à la Royne par l'vn des complices, il n'eut qu'à ioindre les mains
et requerir la grace et misericorde de ce Prince; aux pieds duquel3
il se voulut ietter, mais il l'en garda, suyuant ainsi son propos: Venez
çà, vous ay-ie autre-fois fait desplaisir? ay-ie offencé quelqu'vn des
vostres par haine particuliere? Il n'y a pas trois semaines que ie
vous cognois, quelle raison vous a peu mouuoir à entreprendre ma
mort? Le Gentil-homme respondit à cela d'vne voix tremblante, que•
ce n'estoit aucune occasion particuliere qu'il en eust, mais l'interest
de la cause generale de son party, et qu'aucuns luy auoient persuadé
que ce seroit vne execution pleine de pieté, d'extirper en quelque
maniere que ce fust, vn si puissant ennemy de leur religion. Or,
suiuit ce Prince, ie vous veux montrer, combien la religion que ie
tiens est plus douce, que celle dequoy vous faictes profession. La•
vostre vous a conseillé de me tuer sans m'ouir, n'ayant receu de
moy aucune offence; et la mienne me commande que ie vous pardonne,
tout conuaincu que vous estes de m'auoir voulu tuer sans
raison. Allez vous en, retirez vous, que ie ne vous voye plus icy: et
si vous estes sage, prenez doresnauant en voz entreprises des conseillers1
plus gens de bien que ceux là. L'empereur Auguste estant
en la Gaule, reçeut certain auertissement d'vne coniuration que luy
brassoit L. Cinna: il delibera de s'en venger, et manda pour cet
effect au lendemain le conseil de ses amis: mais la nuict d'entre-deux
il la passa auec grande inquietude, considerant qu'il auoit à•
faire mourir un ieune homme de bonne maison, et neueu du grand
Pompeius: et produisoit en se pleignant plusieurs diuers discours.
Quoy donq, faisoit-il, sera-il dict que ie demeureray en crainte et
en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se pourmener cependant
à son ayse? S'en ira-il quitte, ayant assailly ma teste, que i'ay2
sauuée de tant de guerres ciuiles, de tant de batailles, par mer et
par terre? et apres auoir estably la paix vniuerselle du monde,
sera-il absouz, ayant deliberé non de me meurtrir seulement, mais
de me sacrifier? Car la coniuration estoit faicte de le tuer, comme
il feroit quelque sacrifice. Apres cela s'estant tenu coy quelque•
espace de temps, il recommençoit d'vne voix plus forte, et s'en
prenoit à soy-mesme: Pourquoy vis tu, s'il importe à tant de gens
que tu meures? n'y aura-il point de fin à tes vengeances et à tes
cruautez? Ta vie vaut-elle que tant de dommage se face pour la
conseruer? Liuia sa femme le sentant en ces angoisses: Et les conseils3
des femmes y seront-ils receuz, luy dit elle? Fais ce que font
les medecins, quand les receptes accoustumees ne peuuent seruir,
ils en essayent de contraires. Par seuerité tu n'as iusques à cette
heure rien profité: Lepidus a suiuy Sauidienus, Murena Lepidus,
Cæpio Murena, Egnatius Cæpio. Commence à experimenter comment•
te succederont la douceur et la clemence. Cinna est conuaincu, pardonne
luy; de te nuire desormais, il ne pourra, et profitera à ta
gloire. Auguste fut bien ayse d'auoir trouué vn aduocat de son humeur,
et ayant remercié sa femme et contremandé ses amis, qu'il
auoit assignez au Conseil, commanda qu'on fist venir à luy Cinna4
tout seul. Et ayant fait sortir tout le monde de sa chambre, et fait
donner vn siege à Cinna, il luy parla en cette maniere: En premier
lieu ie te demande Cinna, paisible audience: n'interromps pas mon
parler, ie te donray temps et loysir d'y respondre. Tu sçais Cinna
que t'ayant pris au camp de mes ennemis, non seulement t'estant
faict mon ennemy, mais estant né tel, ie te sauuay; ie te mis entre
mains tous tes biens, et t'ay en fin rendu si accommodé et si aysé,•
que les victorieux sont enuieux de la condition du vaincu: l'office
du sacerdoce que tu me demandas, ie te l'ottroiay, l'ayant refusé à
d'autres, desquels les peres auoyent tousiours combatu auec moy:
t'ayant si fort obligé, tu as entrepris de me tuer. A quoy Cinna
s'estant escrié qu'il estoit bien esloigné d'vne si meschante pensee:1
Tu ne me tiens pas Cinna ce que tu m'auois promis, suyuit Auguste:
tu m'auois asseuré que ie ne serois pas interrompu: ouy, tu as entrepris
de me tuer, en tel lieu, tel iour, en telle compagnie, et de telle
façon: et le voyant transi de ces nouuelles, et en silence, non plus
pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience:•
Pourquoy, adiousta il, le fais tu? Est-ce pour estre Empereur?
Vrayment il va bien mal à la chose publique, s'il n'y a que moy,
qui t'empesche d'arriuer à l'Empire. Tu ne peux pas seulement deffendre
ta maison, et perdis dernierement vn procés par la faueur
d'vn simple libertin. Quoy? n'as tu pas moyen ny pouuoir en autre2
chose qu'à entreprendre Cæsar? Ie le quitte, s'il n'y a que moy qui
empesche tes esperances. Penses-tu, que Paulus, que Fabius, que les
Cosseens et Seruiliens te souffrent? et vne si grande trouppe de
nobles, non seulement nobles de nom, mais qui par leur vertu honnorent
leur noblesse? Apres plusieurs autres propos, car il parla à•
luy plus de deux heures entieres, Or va, luy dit-il, ie te donne,
Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie te donnay autres-fois
à ennemy: que l'amitié commence de ce iourd'huy entre nous:
essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye donné ta vie,
ou tu l'ayes receuë. Et se despartit d'auec luy en cette maniere.3
Quelque temps apres il luy donna le consulat, se pleignant dequoy
il ne le luy auoit osé demander. Il l'eut depuis pour fort amy, et
fut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis cet accident,
qui aduint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il n'y eut
iamais de coniuration ny d'entreprise contre luy, et reçeut vne iuste•
recompense de cette sienne clemence. Mais il n'en aduint pas de
mesmes au nostre: car sa douceur ne le sceut garentir, qu'il ne
cheust depuis aux lacs de pareille trahison. Tant c'est chose vaine
et friuole que l'humaine prudence: et au trauers de tous nos
proiects, de nos conseils et precautions, la fortune maintient tousiours4
la possession des euenemens. Nous appellons les medecins
heureux, quand ils arriuent à quelque bonne fin: comme s'il n'y
auoit que leur art, qui ne se peust maintenir d'elle mesme, et qui
eust les fondemens trop frailes, pour s'appuyer de sa propre force: et
comme s'il n'y auoit qu'elle, qui ayt besoin que la fortune preste la•
main à ses operations. Ie croy d'elle tout le pis ou le mieux qu'on
voudra: car nous n'auons, Dieu mercy, nul commerce ensemble. Ie
suis au rebours des autres: car ie la mesprise bien tousiours, mais
quand ie suis malade, au lieu d'entrer en composition, ie commence
encore à la haïr et à la craindre: et respons à ceux qui me pressent1
de prendre medecine, qu'ils attendent au moins que ie sois
rendu à mes forces et à ma santé, pour auoir plus de moyen de
soustenir l'effort et le hazart de leur breuuage. Ie laisse faire nature,
et presuppose qu'elle se soit pourueue de dents et de griffes,
pour se deffendre des assaux qui luy viennent, et pour maintenir•
cette contexture, dequoy elle fuit la dissolution. Ie crain au lieu de
l'aller secourir, ainsi comme elle est aux prises bien estroites et
bien iointes auec la maladie, qu'on secoure son aduersaire au lieu
d'elle, et qu'on la recharge de nouueaux affaires. Or ie dy que
non en la medecine seulement, mais en plusieurs arts plus certaines,2
la fortune y a bonne part. Les saillies poëtiques, qui emportent
leur autheur, et le rauissent hors de soy, pourquoy ne les attribuerons
nous à son bon heur, puis qu'il confesse luy mesme qu'elles
surpassent sa suffisance et ses forces, et les recognoit venir d'ailleurs
que de soy, et ne les auoir aucunement en sa puissance: non plus•
que les orateurs ne disent auoir en la leur ces mouuemens et agitations
extraordinaires, qui les poussent au delà de leur dessein? Il en
est de mesmes en la peinture, qu'il eschappe par fois des traits de
la main du peintre surpassans sa conception et sa science, qui le
tirent luy mesmes en admiration, et qui l'estonnent. Mais la fortune3
montre bien encores plus euidemment, la part qu'elle a en tous ces
ouurages, par les graces et beautez qui s'y treuuent, non seulement
sans l'intention, mais sans la cognoissance mesme de l'ouurier. Vn
suffisant lecteur descouure souuent és escrits d'autruy, des perfections
autres que celles que l'autheur y a mises et apperceuës, et•
y preste des sens et des visages plus riches. Quant aux entreprises
militaires, chacun void comment la fortune y a bonne part. En nos
conseils mesmes et en nos deliberations, il faut certes qu'il y ayt du
sort et du bonheur meslé parmy: car tout ce que nostre sagesse
peut, ce n'est pas grandchose. Plus elle est aigue et viue, plus elle
trouue en soy de foiblesse, et se deffie d'autant plus d'elle mesme.•
Ie suis de l'aduis de Sylla: et quand ie me prens garde de pres aux
plus glorieux exploicts de la guerre, ie voy, ce me semble, que ceux
qui les conduisent, n'y employent la deliberation et le conseil, que
par acquit; et que la meilleure part de l'entreprinse, ils l'abandonnent
à la fortune; et sur la fiance qu'ils ont à son secours, passent1
à tous les coups au delà des bornes de tout discours. Il suruient
des allegresses fortuites, et des fureurs estrangeres parmy leurs
deliberations, qui les poussent le plus souuent à prendre le party le
moins fondé en apparence, et qui grossissent leur courage au dessus
de la raison. D'où il est aduenu à plusieurs grands Capitaines anciens,•
pour donner credit à ces conseils temeraires, d'alleguer à leurs
gens, qu'ils y estoyent conuiez par quelque inspiration, par quelque
signe et prognostique. Voyla pourquoy en cette incertitude et
perplexité, que nous apporte l'impuissance de voir et choisir ce qui
est le plus commode, pour les difficultez que les diuers accidens et2
circonstances de chaque chose tirent: le plus seur, quand autre
consideration ne nous y conuieroit, est à mon aduis de se reietter
au party, où il y a plus d'honnesteté et de iustice: et puis qu'on est
en doute du plus court chemin, tenir tousiours le droit. Comme en
ces deux exemples, que ie vien de proposer, il n'y a point de doubte,•
qu'il ne fust plus beau et plus genereux à celuy qui auoit receu
l'offence, de la pardonner, que s'il eust fait autrement. S'il en est
mes-aduenu au premier, il ne s'en faut pas prendre à ce sien bon
dessein: et ne sçait on, quand il eust pris le party contraire, s'il
eust eschapé la fin, à laquelle son destin l'appelloit; et si eust perdu3
la gloire d'vne telle humanité. Il se void dans les histoires, force
gens, en cette crainte; d'où la plus part ont suiuy le chemin de
courir au deuant des coniurations, qu'on faisoit contre eux, par
vengeance et par supplices: mais i'en voy fort peu ausquels ce remede
ayt seruy; tesmoing tant d'Empereurs Romains. Celuy qui se•
trouue en ce danger, ne doit pas beaucoup esperer ny de sa force,
ny de sa vigilance. Car combien est-il mal aisé de se garentir d'vn
ennemy, qui est couuert du visage du plus officieux amy que nous
ayons? et de cognoistre les volontez et pensemens interieurs de ceux
qui nous assistent? Il a beau employer des nations estrangeres pour4
sa garde, et estre tousiours ceint d'vne haye d'hommes armez: Quiconque
aura sa vie à mespris, se rendra tousiours maistre de celle
d'autruy. Et puis ce continuel soupçon, qui met le Prince en doute
de tout le monde, luy doit seruir d'vn merueilleux tourment. Pourtant
Dion estant aduerty que Callippus espioit les moyens de le faire
mourir, n'eut iamais le cœur d'en informer, disant qu'il aymoit•
mieux mourir que viure en cette misere, d'auoir à se garder non
de ses ennemys seulement, mais aussi de ses amis. Ce qu'Alexandre
representa bien plus viuement par effect, et plus roidement, quand
ayant eu aduis par vne lettre de Parmenion, que Philippus son plus
cher medecin estoit corrompu par l'argent de Darius pour l'empoisonner;1
en mesme temps qu'il donnoit à lire sa lettre à Philippus,
il auala le bruuage qu'il luy auoit presenté. Fut-ce pas exprimer
cette resolution, que si ses amis le vouloient tuer, il consentoit
qu'ils le peussent faire? Ce Prince est le souuerain patron des
actes hazardeux: mais ie ne sçay s'il y a traict en sa vie,•
qui ayt plus de fermeté que cestui-cy, ny vne beauté illustre
par tant de visages. Ceux qui preschent aux Princes la deffiance
si attentiue, soubs couleur de leur prescher leur seurté,
leur preschent leur ruine et leur honte. Rien de noble ne se
faict sans hazard. I'en sçay vn de courage tres-martial de sa2
complexion et entreprenant, de qui tous les iours on corrompt la
bonne fortune par telles persuasions: Qu'il se resserre entre les
siens, qu'il n'entende à aucune reconciliation de ses anciens ennemys,
se tienne à part, et ne se commette entre mains plus fortes,
quelque promesse qu'on luy face, quelque vtilité qu'il y voye. I'en•
sçay vn autre, qui a inesperément auancé sa fortune, pour auoir
pris conseil tout contraire. La hardiesse dequoy ils cerchent si
auidement la gloire, se represente, quand il est besoin, aussi magnifiquement
en pourpoint qu'en armes: en vn cabinet, qu'en vn
camp: le bras pendant, que le bras leué. La prudence si tendre et3
circonspecte, est mortelle ennemye des hautes executions. Scipion
sceut, pour pratiquer la volonté de Syphax, quittant son armée, et
abandonnant l'Espaigne, douteuse encore sous sa nouuelle conqueste,
passer en Afrique, dans deux simples vaisseaux, pour se
commettre en terre ennemie, à la puissance d'vn Roy barbare, à•
vne foy incogneue, sans obligation, sans hostage, sous la seule
seureté de la grandeur de son propre courage, de son bon heur,
et de la promesse de ses hautes esperances. Habita fides ipsam plerumque
fidem obligat. A vne vie ambitieuse et fameuse, il faut au
rebours, prester peu, et porter la bride courte aux souspeçons. La4
crainte et la deffiance attirent l'offence et la conuient. La plus deffiant
de nos Roys establit ses affaires, principalement pour auoir
volontairement abandonné et commis sa vie, et sa liberté, entre les
mains de ses ennemis: montrant auoir entiere fiance d'eux, afin
qu'ils la prinssent de luy. A ses legions mutinées et armées contre
luy, Cæsar opposoit seulement l'authorité de son visage, et la fierté
de ses paroles; et se fioit tant à soy et à sa fortune, qu'il ne craingnoit•
point de l'abandonner et commettre à vne armée seditieuse
et rebelle;
Stetit aggere fultus
Cespitis, intrepidus vultu, meruitque timeri
Nil metuens.1