Mais il est bien vray, que cette forte asseurance ne se peut
presenter bien entiere, et naifue, que par ceux ausquels l'imagination
de la mort, et du pis qui peut aduenir apres tout, ne donne
point d'effroy; car de la representer tremblante encore, doubteuse
et incertaine, pour le seruice d'vne importante reconciliation, ce•
n'est rien faire qui vaille. C'est vn excellent moyen de gaigner le
cœur et volonté d'autruy, de s'y aller soubsmettre et fier, pourueu
que ce soit librement, et sans contrainte d'aucune necessité, et que
ce soit en condition, qu'on y porte vne fiance pure et nette; le
front au moins deschargé de tout scrupule. Ie vis en mon enfance,2
vn Gentil-homme commandant à vne grande ville empressé à l'esmotion
d'vn peuple furieux. Pour esteindre ce commencement du
trouble, il print party de sortir d'vn lieu tres-asseuré où il estoit,
et se rendre à cette tourbe mutine: d'où mal luy print, et y fut
miserablement tué. Mais il ne me semble pas que sa faute fust tant•
d'estre sorty, ainsi qu'ordinairement on le reproche à sa memoire,
comme ce fut d'auoir pris vne voye de soubsmission et de mollesse:
et d'auoir voulu endormir cette rage, plustost en suiuant qu'en
guidant, et en requerant plustost qu'en remontrant: et estime que
vne gracieuse seuerité, auec vn commandement militaire, plein de3
securité, et de confiance, conuenable à son rang, et à la dignité de
sa charge, luy eust mieux succedé, au moins auec plus d'honneur,
et de bien-seance. Il n'est rien moins esperable de ce monstre ainsin
agité, que l'humanité et la douceur, il receura bien plustost la reuerance
et la crainte. Ie luy reprocherois aussi, qu'ayant pris vne•
resolution plustost braue à mon gré, que temeraire, de se ietter
foible et en pourpoint, emmy cette mer tempestueuse d'hommes
insensez, il la deuoit aualler toute, et n'abandonner ce personnage.
Là où il luy aduint apres auoir recogneu le danger de pres, de
saigner du nez: et d'alterer encore depuis cette contenance démise4
et flatteuse, qu'il auoit entreprinse, en vne contenance effraiee:
chargeant sa voix et ses yeux d'estonnement et de penitence: cerchant
à conniller et à se desrober, il les enflamma et appella sur
soy. On deliberoit de faire vne montre generalle de diuerses
trouppes en armes, (c'est le lieu des vengeances secrettes, et n'est
point où en plus grande seureté on les puisse exercer) il y auoit
publiques et notoires apparences, qu'il n'y faisoit pas fort bon pour•
aucuns, ausquels touchoit la principalle et necessaire charge de les
recognoistre. Il s'y proposa diuers conseils, comme en chose difficile,
et qui auoit beaucoup de poids et de suitte. Le mien fut, qu'on
euitast sur tout de donner aucun tesmoignage de ce doubte, et
qu'on s'y trouuast et meslast parmy les files, la teste droicte, et le1
visage ouuert, et qu'au lieu d'en retrancher aucune chose, à quoy
les autres opinions visoient le plus, au contraire, l'on sollicitast les
Capitaines d'aduertir les soldats de faire leurs salues belles et gaillardes
en l'honneur des assistans, et n'espargner leur poudre. Cela
seruit de gratification enuers ces trouppes suspectes, et engendra•
dés lors en auant vne mutuelle et vtile confidence. La voye qu'y
tint Iulius Cæsar, ie trouue que c'est la plus belle, qu'on y puisse
prendre. Premierement il essaya par clemence, à se faire aymer de
ses ennemis mesmes, se contentant aux coniurations qui luy estoient
descouuertes, de declarer simplement qu'il en estoit aduerti. Cela2
faict, il print vne tres-noble resolution, d'attendre sans effroy et
sans solicitude, ce qui luy en pourroit aduenir, s'abandonnant et se
remettant à la garde des Dieux et de la fortune. Car certainement
c'est l'estat où il estoit quand il fut tué. Vn estranger ayant dict
et publié par tout qu'il pourroit instruire Dionysius Tyran de Syracuse,•
d'vn moyen de sentir et descouurir en toute certitude, les
parties que ses subiets machineroient contre luy, s'il luy vouloit
donner vne bonne piece d'argent, Dionysius en estant aduerty, le
fit appeller à soy, pour s'esclaircir d'vn art si necessaire à sa conseruation;
cet estranger luy dict, qu'il n'y auoit pas d'autre art,3
sinon qu'il luy fist deliurer vn talent, et se ventast d'auoir apris
de luy vn singulier secret. Dionysius trouua cette inuention bonne,
et luy fit compter six cens escus. Il n'estoit pas vray-semblable,
qu'il eust donné si grande somme à vn homme incogneu, qu'en
recompense d'vn tres-vtile apprentissage, et seruoit cette reputation•
à tenir ses ennemis en crainte. Pourtant les Princes sagement publient
les aduis qu'ils reçoiuent des menées qu'on dresse contre
leur vie; pour faire croire qu'ilz sont bien aduertis, et qu'il ne se
peut rien entreprendre dequoy ils ne sentent le vent. Le Duc
d'Athenes fit plusieurs sottises en l'establissement de sa fresche
tyrannie sur Florence: mais cette-cy la plus notable, qu'ayant
receu le premier aduis des monopoles que ce peuple dressoit contre•
luy, par Mattheo dit Morozo, complice d'icelles, il le fit mourir, pour
supprimer cet aduertissement, et ne faire sentir, qu'aucun en la
ville s'ennuïast de sa domination. Il me souuient auoir leu autrefois
l'histoire de quelque Romain, personnage de dignité, lequel
fuyant la tyrannie du Triumuirat, auoit eschappé mille fois les1
mains de ceux qui le poursuiuoyent, par la subtilité de ses inuentions.
Il aduint vn iour, qu'vne troupe de gens de cheual, qui auoit
charge de le prendre, passa tout ioignant vn halier, où il s'estoit
tapy, et faillit de le descouurir. Mais luy sur ce point là, considerant
la peine et les difficultez, ausquelles il auoit desia si long•
temps duré, pour se sauuer des continuelles et curieuses recherches,
qu'on faisoit de luy par tout, le peu de plaisir qu'il pouuoit
esperer d'vne telle vie, et combien il luy valoit mieux passer vne
fois le pas, que demeurer tousiours en cette transe, luy-mesme les
r'appella, et leur trahit sa cachette, s'abandonnant volontairement2
à leur cruauté, pour oster eux et luy d'vne plus longue peine.
D'appeller les mains ennemies, c'est vn conseil vn peu gaillard: si
croy-ie, qu'encore vaudroit-il mieux le prendre, que de demeurer
en la fieure continuelle d'vn accident, qui n'a point de remede.
Mais puis que les prouisions qu'on y peut apporter sont pleines•
d'inquietude, et d'incertitude, il vaut mieux d'vne belle asseurance
se preparer à tout ce qui en pourra aduenir; et tirer quelque consolation
de ce qu'on n'est pas asseuré qu'il aduienne.

CHAPITRE XXIIII. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XXIV.)]
Du Pedantisme.

IE me suis souuent despité en mon enfance, de voir és comedies
Italiennes, tousiours vn pedante pour badin, et le surnom de3
magister, n'auoir guere plus honorable signification parmi nous.
Car leur estant donné en gouuernement, que pouuois-ie moins faire
que d'estre ialoux de leur reputation? Ie cherchois bien de les excuser
par la disconuenance naturelle qu'il y a entre le vulgaire, et
les personnes rares et excellentes en iugement, et en sçauoir:
d'autant qu'ils vont vn train entierement contraire les vns des
autres. Mais en cecy perdois-ie mon latin: que les plus galans
hommes c'estoient ceux qui les auoyent le plus à mespris, tesmoing
nostre bon du Bellay:•
Mais ie hay par sur tout vn sçauoir pedantesque.
Et est cette coustume ancienne: car Plutarque dit que Grec et
Escolier, estoient mots de reproche entre les Romains, et de mespris.
Depuis auec l'aage i'ay trouué qu'on auoit vne grandissime
raison, et que magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes.1
Mais d'où il puisse aduenir qu'vne ame riche de la cognoissance
de tant de choses, n'en deuienne pas plus viue, et plus esueillée;
et qu'vn esprit grossier et vulgaire puisse loger en soy,
sans s'amender, les discours et les iugemens des plus excellens
esprits, que le monde ait porté, i'en suis encore en doute. A receuoir•
tant de ceruelles estrangeres, et si fortes, et si grandes, il est
necessaire, me disoit vne fille, la premiere de nos Princesses, parlant
de quelqu'vn, que la sienne se foule, se contraigne et rappetisse,
pour faire place aux autres. Ie dirois volontiers, que comme
les plantes s'estouffent de trop d'humeur, et les lampes de trop2
d'huile, aussi faict l'action de l'esprit par trop d'estude et de matiere:
lequel occupé et embarassé d'vne grande diuersité de choses,
perde le moyen de se demesler. Et que cette charge le tienne courbe
et croupy. Mais il en va autrement; car nostre ame s'eslargit d'autant
plus qu'elle se remplit. Et aux exemples des vieux temps, il se•
voit tout au rebours, des suffisans hommes aux maniemens des
choses publiques, des grands Capitaines, et grands conseillers aux
affaires d'Estat, auoir esté ensemble tressçauans. Et quant aux
Philosophes retirez de toute occupation publique, ils ont esté aussi
quelque fois à la verité mesprisez, par la liberté Comique de leur3
temps, leurs opinions et façons les rendans ridicules. Les voulez
vous faire iuges des droits d'vn procés, des actions d'vn homme?
Ils en sont bien prests! Ils cerchent encore s'il y a vie, s'il y a
mouuement, si l'homme est autre chose qu'vn bœuf: que c'est
qu'agir et souffrir, quelles bestes ce sont, que loix et iustice. Parlent-ils•
du magistrat, ou parlent-ils à luy? c'est d'vne liberté irreuerente
et inciuile. Oyent-ils louer vn Prince ou vn Roy? c'est vn
pastre pour eux, oisif comme vn pastre, occupé à pressurer et tondre
ses bestes: mais bien plus rudement. En estimez vous quelqu'vn
plus grand, pour posseder deux mille arpents de terre? eux s'en
moquent, accoustumés d'embrasser tout le monde, comme leur
possession. Vous ventez vous de vostre noblesse, pour compter sept
ayeulx riches? ils vous estiment de peu, ne conceuant l'image
vniuerselle de nature, et combien chascun de nous a eu de predecesseurs,•
riches, pauures, Roys, valets, Grecs, Barbares. Et quand
vous seriez cinquantiesme descendant de Hercules, ils vous trouuent
vain, de faire valoir ce present de la fortune. Ainsi les desdeignoit
le vulgaire, comme ignorants les premieres choses et communes, et
comme presomptueux et insolents. Mais cette peinture Platonique1
est bien esloignée de celle qu'il faut à noz hommes. On enuioit
ceux-là comme estans au dessus de la commune façon, comme
mesprisans les actions publiques, comme ayans dressé vne vie
particuliere et inimitable, reglée à certains discours hautains et
hors d'vsage: ceux-cy on les desdeigne, comme estans au dessoubs•
de la commune façon, comme incapables des charges publiques,
comme trainans vne vie et des meurs basses et viles apres le vulgaire.
Odi homines ignaua opera, Philosopha sententia. Quant à
ces Philosophes, dis-ie, comme ils estoient grands en science, ils
estoient encore plus grands en toute action. Et tout ainsi qu'on dit2
de ce Geometrien de Syracuse, lequel ayant esté destourné de sa
contemplation, pour en mettre quelque chose en pratique, à la
deffence de son païs, qu'il mit soudain en train des engins espouuentables,
et des effects surpassans toute creance humaine; desdaignant
toutefois luy mesme toute cette sienne manufacture, et pensant•
en cela auoir corrompu la dignité de son art, de laquelle ses
ouurages n'estoient que l'apprentissage et le iouet. Aussi eux, si
quelquefois on les a mis à la preuue de l'action, on les a veu voler
d'vne aisle si haulte, qu'il paroissoit bien, leur cœur et leur ame
s'estre merueilleusement grossie et enrichie par l'intelligence des3
choses. Mais aucuns voyants la place du gouuernement politique
saisie par hommes incapables, s'en sont reculés. Et celuy qui demanda
à Crates, iusques à quand il faudroit philosopher, en receut
cette responce: Iusques à tant que ce ne soient plus des asniers,
qui conduisent noz armées. Heraclitus resigna la Royauté à son•
frere. Et aux Ephesiens, qui luy reprochoient, qu'il passoit son
temps à ioüer auec les enfans deuant le temple: Vaut-il pas mieux
faire cecy, que gouuerner les affaires en vostre compagnie? D'autres
ayans leur imagination logée au dessus de la fortune et du
monde, trouuerent les sieges de la iustice, et les thrones mesmes4
des Roys, bas et viles. Et refusa Empedocles la royauté, que les
Agrigentins luy offrirent. Thales accusant quelquefois le soing du
mesnage et de s'enrichir, on luy reprocha que c'estoit à la mode du
renard, pour n'y pouuoir aduenir. Il luy print enuie par passe-temps
d'en montrer l'experience, et ayant pour ce coup raualé son•
sçauoir au seruice du proffit et du gain, dressa vne trafique, qui
dans vn an rapporta telles richesses, qu'à peine en toute leur vie,
les plus experimentez de ce mestier là, en pouuoient faire de pareilles.
Ce qu'Aristote recite d'aucuns, qui appelloyent et celuy là
et Anaxagoras, et leurs semblables, sages et non prudents, pour1
n'auoir assez de soin des choses plus vtiles: outre ce que ie ne
digere pas bien cette difference de mots, cela ne sert point d'excuse
à mes gents, et à voir la basse et necessiteuse fortune, dequoy
ils se payent, nous aurions plustost occasion de prononcer tous les
deux, qu'ils sont, et non sages, et non prudents. Ie quitte cette•
premiere raison, et croy qu'il vaut mieux dire, que ce mal vienne
de leur mauuaise façon de se prendre aux sciences: et qu'à la mode
dequoy nous sommes instruicts, il n'est pas merueille, si ny les
escoliers, ny les maistres n'en deuiennent pas plus habiles, quoy
qu'ils s'y facent plus doctes. De vray le soing et la despence de nos2
peres, ne vise qu'à nous meubler la teste de science: du iugement
et de la vertu, peu de nouuelles. Criez d'vn passant à nostre peuple:
O le sçauant homme! Et d'vn autre, O le bon homme! Il ne faudra
pas à destourner les yeux et son respect vers le premier. Il y faudroit
vn tiers crieur: O les lourdes testes! Nous nous enquerons•
volontiers, Sçait-il du Grec ou du Latin? escrit-il en vers ou en
prose? mais, s'il est deuenu meilleur ou plus aduisé, c'estoit le
principal, et c'est ce qui demeure derriere. Il falloit s'enquerir qui
est mieux sçauant, non qui est plus sçauant. Nous ne trauaillons
qu'à remplir la memoire, et laissons l'entendement et la conscience3
vuide. Tout ainsi que les oyseaux vont quelquefois à la queste du
grain, et le portent au bec sans le taster, pour en faire bechée à
leurs petits: ainsi nos pedantes vont pillotans la science dans les
liures, et ne la logent qu'au bout de leurs léures, pour la dégorger
seulement, et mettre au vent. C'est merueille combien proprement
la sottise se loge sur mon exemple. Est-ce pas faire de mesme, ce
que ie fay en la plus part de cette composition? Ie m'en vay escornifflant
par-cy par-là, des liures, les sentences qui me plaisent; non
pour les garder, car ie n'ay point de gardoire, mais pour les transporter•
en cettuy-cy; où, à vray dire, elles ne sont non plus miennes,
qu'en leur premiere place. Nous ne sommes, ce croy-ie, sçauants,
que de la science presente: non de la passée, aussi peu que de la
future. Mais qui pis est, leurs escoliers et leurs petits ne s'en nourrissent
et alimentent non plus, ains elle passe de main en main,1
pour cette seule fin, d'en faire parade, d'en entretenir autruy, et d'en
faire des comptes, comme vne vaine monnoye inutile à tout autre
vsage et emploite, qu'à compter et ietter. Apud alios loqui didicerunt,
non ipsi secum. Non est loquendum, sed gubernandum. Nature,
pour montrer qu'il n'y a rien de sauuage en ce qu'elle conduit, faict•
naistre souuent és nations moins cultiuées par art, des productions
d'esprit, qui luittent les plus artistes productions. Comme sur mon
propos, le prouerbe Gascon tiré d'vne chalemie, est-il delicat, Bouha
prou bouha, mas à remuda lous dits qu'em. Souffler prou souffler,
mais à remuer les doits, nous en sommes là. Nous sçauons dire,2
Cicero dit ainsi, voila les meurs de Platon, ce sont les mots mesmes
d'Aristote: mais nous que disons nous nous mesmes? que faisons
nous? que iugeons nous? Autant en diroit bien vn perroquet.

Cette façon me faict souuenir de ce riche Romain, qui auoit esté
soigneux à fort grande despence, de recouurer des hommes suffisans•
en tout genre de science, qu'il tenoit continuellement autour
de luy, affin que quand il escheoit entre ses amis, quelque occasion
de parler d'vne chose ou d'autre, ils suppleassent en sa place, et
fussent tous prests à luy fournir, qui d'vn discours, qui d'vn vers
d'Homere, chacun selon son gibier: et pensoit ce sçauoir estre sien,3
par ce qu'il estoit en la teste de ses gens. Et comme font aussi ceux,
desquels la suffisance loge en leurs somptueuses librairies. I'en
cognoy, à qui quand ie demande ce qu'il sçait, il me demande vn
liure pour le montrer: et n'oseroit me dire, qu'il a le derriere galeux,
s'il ne va sur le champ estudier en son lexicon que c'est que•
galeux, et que c'est que derriere. Nous prenons en garde les opinions
et le sçauoir d'autruy, et puis c'est tout: il les faut faire
nostres. Nous semblons proprement celuy, qui ayant besoing de
feu, en iroit querir chez son voisin, et y en ayant trouué vn beau
et grand, s'arresteroit là à se chauffer, sans plus se souuenir d'en
raporter chez soy. Que nous sert-il d'auoir la panse pleine de viande,•
si elle ne se digere, si elle ne se transforme en nous? si elle ne nous
augmente et fortifie? Pensons nous que Lucullus, que les lettres
rendirent et formerent si grand capitaine sans experience, les eust
prises à nostre mode? Nous nous laissons si fort aller sur les bras
d'autruy, que nous aneantissons nos forces. Me veux-ie armer contre1
la crainte de la mort? c'est aux despens de Seneca. Veux-ie tirer de
la consolation pour moy, ou pour vn autre? ie l'emprunte de Cicero:
ie l'eusse prise en moy-mesme, si on m'y eust exercé. Ie
n'ayme point cette suffisance relatiue et mendiée. Quand bien nous
pourrions estre sçauans du sçauoir d'autruy, au moins sages ne•
pouuons nous estre que de nostre propre sagesse.
μισω σοφιστην, ὁστις ουχ αυτω σοφος.
Ex quo Ennius: Nequidquam sapere sapientem, qui ipse sibi prodesse
non quiret.
si cupidus, si2
Vanus, et Euganea quantumuis vilior agna.
Non enim paranda nobis solum, sed fruenda sapientia est. Dionysius
se moquoit des Grammariens, qui ont soin de s'enquerir des
maux d'Vlysses, et ignorent les propres: des musiciens, qui accordent
leurs fleutes, et n'accordent pas leurs mœurs: des orateurs•
qui estudient à dire iustice, non à la faire. Si nostre ame n'en va
vn meilleur bransle, si nous n'en auons le iugement plus sain, i'aymerois
aussi cher que mon escolier eut passé le temps à ioüer à la
paume, au moins le corps en seroit plus allegre. Voyez le reuenir
de là, apres quinze ou seize ans employez, il n'est rien si mal propre3
à mettre en besongne, tout ce que vous y recognoissez d'auantage,
c'est que son Latin et son Grec l'ont rendu plus sot et presumptueux
qu'il n'estoit party de la maison. Il en deuoit rapporter
l'ame pleine, il ne l'en rapporte que bouffie: et l'a seulement
enflée, en lieu de la grossir. Ces maistres icy, comme Platon dit•
des Sophistes, leurs germains, sont de tous les hommes, ceux qui
promettent d'estre les plus vtiles aux hommes, et seuls entre tous
les hommes, qui non seulement n'amendent point ce qu'on leur
commet, comme faict vn charpentier et vn masson: mais l'empirent,
et se font payer de l'auoir empiré. Si la loy que Protagoras4
proposoit à ses disciples, estoit suiuie: ou qu'ils le payassent selon
son mot, ou qu'ils iurassent au temple, combien ils estimoient le
profit qu'ils auoient receu de sa discipline, et selon iceluy satisfissent
sa peine: mes pedagogues se trouueroient chouez, s'estans
remis au serment de mon experience. Mon vulgaire Perigordin
appelle fort plaisamment Lettre ferits, ces sçauanteaux, comme si
vous disiez Lettre-ferus, ausquels les lettres ont donné vn coup de
marteau, comme on dit. De vray le plus souuent ils semblent estre
raualez, mesmes du sens commun. Car le païsant et le cordonnier•
vous leur voyez aller simplement et naïuement leur train, parlant
de ce qu'ils sçauent: ceux-cy pour se vouloir esleuer et gendarmer
de ce sçauoir, qui nage en la superficie de leur ceruelle, vont
s'embarrassant, et empetrant sans cesse. Il leur eschappe de belles
parolles, mais qu'vn autre les accommode: ils cognoissent bien1
Galien, mais nullement le malade: ils vous ont des-ia rempli la
teste de loix, et si n'ont encore conçeu le neud de la cause: ils
sçauent la Theorique de toutes choses, cherchez qui la mette en
practique I'ay veu chez moy vn mien amy, par maniere de passetemps,
ayant affaire à vn de ceux-cy, contrefaire vn iargon de•
Galimatias, propos sans suitte, tissu de pieces rapportées, sauf qu'il
estoit souuent entrelardé de mots propres à leur dispute, amuser
ainsi tout vn iour ce sot à debattre, pensant tousiours respondre
aux obiections qu'on luy faisoit. Et si estoit homme de lettres et
de reputation, et qui auoit vne belle robbe.2
Vos ô patritius sanguis quos viuere par est
Occipiti cæco, posticæ occurrite sannæ.
Qui regardera de bien pres à ce genre de gens, qui s'estend bien
loing, il trouuera comme moy, que le plus souuent ils ne s'entendent,
ny autruy, et qu'ils ont la souuenance assez pleine, mais le•
iugement entierement creux: sinon que leur nature d'elle mesme
le leur ait autrement façonné. Comme i'ay veu Adrianus Turnebus,
qui n'ayant faict autre profession que de lettres, en laquelle c'estoit,
à mon opinion, le plus grand homme, qui fust il y a mil ans,
n'ayant toutesfois rien de pedantesque que le port de sa robbe, et3
quelque façon externe, qui pouuoit n'estre pas ciuilisée à la courtisane:
qui sont choses de neant. Et hay nos gens qui supportent
plus mal-aysement vne robbe qu'vne ame de trauers: et regardent
à sa reuerence, à son maintien et à ses bottes, quel homme il est.
Car au dedans c'estoit l'ame la plus polie du monde. Ie l'ay souuent•
à mon escient ietté en propos eslongnez de son vsage, il y voyoit
si cler, d'vne apprehension si prompte, d'vn iugement si sain, qu'il
sembloit, qu'il n'eust iamais faict autre mestier que la guerre, et
affaires d'Estat. Ce sont natures belles et fortes:
queis arte benigna
Et meliore luto finxit præcordia Titan,
qui se maintiennent au trauers d'vne mauuaise institution. Or ce
n'est pas assez que nostre institution ne nous gaste pas, il faut qu'elle
nous change en mieux. Il y a aucuns de noz Parlemens, quand
ils ont à receuoir des officiers, qui les examinent seulement sur la
science: les autres y adioustent encores l'essay du sens, en leur1
presentant le iugement de quelque cause. Ceux-cy me semblent
auoir vn beaucoup meilleur stile. Et encore que ces deux pieces
soyent necessaires, et qu'il faille qu'elles s'y trouuent toutes deux:
si est-ce qu'à la verité celle du sçauoir est moins prisable, que celle
du iugement; cette-cy se peut passer de l'autre, et non l'autre de•
cette cy. Car comme dict ce vers Grec,
ως ουδεν ἡ μαθησις, ην μη νους παρη.
A quoy faire la science, si l'entendement n'y est? Pleust à Dieu que
pour le bien de nostre iustice ces compagnies là se trouuassent aussi
bien fournies d'entendement et de conscience, comme elles sont2
encore de science. Non vitæ, sed scholæ discimus. Or il ne faut pas
attacher le sçauoir à l'ame, il l'y faut incorporer: il ne l'en faut
pas arrouser, il l'en faut teindre; et s'il ne la change, et meliore
son estat imparfaict, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser
là. C'est vn dangereux glaiue, et qui empesche et offence son maistre•
s'il est en main foible, et qui n'en sçache l'vsage: vt fuerit melius
non didicisse. A l'aduenture est ce la cause, que et nous, et
la Theologie ne requerons pas beaucoup de science aux femmes, et
que François Duc de Bretaigne filz de Iean V. comme on luy parla
de son mariage auec Isabeau fille d'Escosse, et qu'on luy adiousta3
qu'elle auoit esté nourrie simplement et sans aucune instruction de
lettres, respondit, qu'il l'en aymoit mieux, et qu'vne femme estoit
assez sçauante, quand elle sçauoit mettre difference entre la chemise
et le pourpoint de son mary. Aussi ce n'est pas si grande merueille,
comme on crie, que nos ancestres n'ayent pas faict grand•
estat des lettres, et qu'encores auiourd'huy elles ne se trouuent que
par rencontre aux principaux conseils de nos Roys: et si cette fin
de s'en enrichir, qui seule nous est auiourd'huy proposée par le
moyen de la Iurisprudence, de la Medecine, du pedantisme, et de
la Theologie encore, ne les tenoit en credit, vous les verriez sans
doubte aussi marmiteuses qu'elles furent onques. Quel dommage,•
si elles ne nous apprennent ny à bien penser, ny à bien faire?
Postquam docti prodierunt, boni desunt. Toute autre science, est
dommageable à celuy qui n'a la science de la bonté. Mais la raison
que ie cherchoys tantost, seroit elle point aussi de là, que
nostre estude en France n'ayant quasi autre but que le proufit,1
moins de ceux que nature a faict naistre à plus genereux offices
que lucratifs, s'adonnants aux lettres, ou si courtement (retirez
auant que d'en auoir pris appetit, à vne profession qui n'a rien de
commun auec les liures) il ne reste plus ordinairement, pour s'engager
tout à faict à l'estude, que les gents de basse fortune, qui y•
questent des moyens à viure? Et de ces gents-là, les ames estans
et par nature, et par institution domestique et exemple, du plus bas
aloy, rapportent faucement le fruit de la science. Car elle n'est pas
pour donner iour à l'ame qui n'en a point: ny pour faire voir vn
aueugle. Son mestier est, non de luy fournir de veuë, mais de la2
luy dresser, de luy regler ses allures, pourueu qu'elle aye de soy les
pieds, et les iambes droites et capables. C'est vne bonne drogue que
la science, mais nulle drogue n'est assés forte, pour se preseruer
sans alteration et corruption, selon le vice du vase qui l'estuye. Tel
a la veuë claire, qui ne l'a pas droitte: et par consequent void le•
bien, et ne le suit pas: et void la science, et ne s'en sert pas. La principale
ordonnance de Platon en sa republique, c'est donner à ses citoyens
selon leur nature, leur charge. Nature peut tout, et fait tout.
Les boiteux sont mal propres aux exercices du corps, et aux exercices
de l'esprit les ames boiteuses. Les bastardes et vulgaires sont indignes3
de la philosophie. Quand nous voyons vn homme mal chaussé,
nous disons que ce n'est pas merueille, s'il est chaussetier. De mesme
il semble, que l'experience nous offre souuent, vn medecin plus mal
medeciné, vn Theologien moins reformé, et coustumierement vn sçauant
moins suffisant qu'vn autre. Aristo Chius auoit anciennement•
raison de dire, que les philosophes nuisoient aux auditeurs: d'autant
que la plus part des ames ne se trouuent propres à faire leur profit de
telle instruction: qui, si elle ne se met à bien, se met à mal: ασωτους
ex Aristippi, acerbos ex Zenonis schola exire. En cette belle
institution que Xenophon preste aux Perses, nous trouuons qu'ils
apprenoient la vertu à leurs enfans, comme les autres nations font
les lettres. Platon dit que le fils aisné en leur succession royale,
estoit ainsi nourry. Apres sa naissance, on le donnoit, non à des•
femmes, mais à des eunuches de la premiere authorité autour des
Roys, à cause de leur vertu. Ceux-cy prenoient charge de luy rendre
le corps beau et sain: et apres sept ans le duisoient à monter
à cheual, et aller à la chasse. Quand il estoit arriué au quatorziesme,
ils le deposoient entre les mains de quatre: le plus sage,1
le plus iuste, le plus temperant, le plus vaillant de la nation. Le
premier luy apprenoit la religion: le second, à estre tousiours veritable:
le tiers, à se rendre maistre des cupidités: le quart, à ne
rien craindre. C'est chose digne de tres-grande consideration,
que en cette excellente police de Lycurgus, et à la verité monstrueuse•
par sa perfection, si songneuse pourtant de la nourriture
des enfans, comme de sa principale charge, et au giste mesmes des
Muses, il s'y face si peu de mention de la doctrine: comme si cette
genereuse ieunesse desdaignant tout autre ioug que de la vertu, on
luy aye deu fournir, au lieu de nos maistres de science, seulement2
des maistres de vaillance, prudence et iustice. Exemple que Platon
a suiuy en ses loix. La façon de leur discipline, c'estoit leur faire
des questions sur le iugement des hommes, et de leurs actions: et
s'ils condamnoient et loüoient, ou ce personnage, ou ce faict, il
falloit raisonner leur dire, et par ce moyen ils aiguisoient ensemble•
leur entendement, et apprenoient le droit. Astyages en Xenophon,
demande à Cyrus compte de sa derniere leçon; C'est, dit-il, qu'en
nostre escole vn grand garçon ayant vn petit saye, le donna à l'vn
de ses compagnons de plus petite taille, et luy osta son saye qui
estoit plus grand: nostre precepteur m'ayant fait iuge de ce different,3
ie iugeay qu'il falloit laisser les choses en cet estat, et que l'vn
et l'autre sembloit estre mieux accommodé en ce point: sur quoy il
me remontra que i'auois mal fait: car ie m'estois arresté à considerer
la bien seance, et il falloit premierement auoir proueu à la
iustice, qui vouloit que nul ne fust forcé en ce qui luy appartenoit.•
Et dit qu'il en fut fouëté, tout ainsi que nous sommes en nos villages,
pour auoir oublié le premier aoriste de τυπτω. Mon regent me
feroit vne belle harangue in genere demonstratiuo, auant qu'il me
persuadast que son escole vaut cette-là. Ils ont voulu coupper
chemin: et puis qu'il est ainsi que les sciences, lors mesmes qu'on
les prent de droit fil, ne peuuent que nous enseigner la prudence,•
la preud'hommie et la resolution, ils ont voulu d'arriuée mettre
leurs enfans au propre des effects, et les instruire non par ouïr dire,
mais par l'essay de l'action, en les formant et moulant vifuement,
non seulement de preceptes et parolles, mais principalement
d'exemples et d'œuures: afin que ce ne fust pas vne science en leur1
ame, mais sa complexion et habitude: que ce ne fust pas vn acquest,
mais vne naturelle possession. A ce propos, on demandoit à Agesilaus
ce qu'il seroit d'aduis, que les enfans apprinsent: Ce qu'ils
doiuent faire estans hommes, respondit-il. Ce n'est pas merueille,
si vne telle institution a produit des effects si admirables. On•
alloit, dit-on, aux autres villes de Grece chercher des Rhetoriciens,
des Peintres, et des Musiciens: mais en Lacedemone des legislateurs,
des magistrats, et Empereurs d'armée: à Athenes on aprenoit
à bien dire, et icy à bien faire: là à se desmesler d'vn argument
sophistique, et à rabattre l'imposture des mots captieusement2
entrelassez; icy à se desmesler des appats de la volupté, et à rabattre
d'vn grand courage les menasses de la fortune et de la
mort: ceux-là s'embesongnoient apres les parolles, ceux-cy apres
les choses: là c'estoit vne continuelle exercitation de la langue,
icy vne continuelle exercitation de l'ame. Parquoy il n'est pas estrange,•
si Antipater leur demandant cinquante enfans pour ostages,
ils respondirent tout au rebours de ce que nous ferions, qu'ils aymoient
mieux donner deux fois autant d'hommes faicts; tant ils
estimoient la perte de l'education de leur pays. Quand Agesilaus
conuie Xenophon d'enuoyer nourrir ses enfans à Sparte, ce n'est3
pas pour y apprendre la Rhetorique, ou Dialectique: mais pour
apprendre, ce dit-il, la plus belle science qui soit, asçauoir la
science d'obeir et de commander. Il est tres-plaisant, de voir Socrates,
à sa mode se moquant de Hippias, qui luy recite, comment
il a gaigné, specialement en certaines petites villettes de la Sicile,•
bonne somme d'argent, à regenter: et qu'à Sparte il n'a gaigné
pas vn sol. Que ce sont gents idiots, qui ne sçauent ny mesurer ny
compter: ne font estat ny de Grammaire ny de rythme: s'amusans
seulement à sçauoir la suitte des Roys, establissement et decadence
des Estats, et tels fatras de comptes. Et au bout de cela, Socrates
luy faisant aduouër par le menu, l'excellence de leur forme de gouuernement•
publique, l'heur et vertu de leur vie priuée, luy laisse
deuiner la conclusion de l'inutilité de ses arts. Les exemples nous
apprennent, et en cette martiale police, et en toutes ses semblables,
que l'estude des sciences amollit et effemine les courages, plus
qu'il ne les fermit et aguerrit. Le plus fort Estat, qui paroisse pour1
le present au monde, est celuy des Turcs, peuples egalement duicts
à l'estimation des armes, et mespris des lettres. Ie trouue Rome
plus vaillante auant qu'elle fust sçauante. Les plus belliqueuses
nations en nos iours, sont les plus grossieres et ignorantes. Les
Scythes, les Parthes, Tamburlan, nous seruent à cette preuue. Quand•
les Gots rauagerent la Grece, ce qui sauua toutes les librairies d'estre
passées au feu, ce fut vn d'entre eux, qui sema cette opinion,
qu'il failloit laisser ce meuble entier aux ennemis: propre à les
destourner de l'exercice militaire, et amuser à des occupations sedentaires
et oysiues. Quand nostre Roy, Charles huictieme, quasi2
sans tirer l'espee du fourreau, se veid maistre du Royaume de Naples,
et d'vne bonne partie de la Toscane, les Seigneurs de sa suitte,
attribuerent cette inesperee facilité de conqueste, à ce que les Princes
et la noblesse d'Italie s'amusoient plus à se rendre ingenieux et
sçauans, que vigoureux et guerriers.•

CHAPITRE XXV. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XXV.)]
De l'Institution des enfans,
à Madame Diane de Foix, Contesse de Gurson.

IE ne vis iamais pere, pour bossé ou teigneux que fust son fils, qui
laissast de l'aduoüer: non pourtant, s'il n'est du tout enyuré de
cet' affection, qu'il ne s'apperçoiue de sa defaillance: mais tant y
a qu'il est sien. Aussi moy, ie voy mieux que tout autre, que ce ne
sont icy que resueries d'homme, qui n'a gousté des sciences que la•
crouste premiere en son enfance, et n'en a retenu qu'vn general et
informe visage: vn peu de chaque chose, et rien du tout, à la Françoise.
Car en somme, ie sçay qu'il y a vne Medecine, vne Iurisprudence,
quatre parties en la Mathematique, et grossierement ce à
quoy elles visent. Et à l'aduenture encore sçay-ie la pretention des1
sciences en general, au seruice de nostre vie: mais d'y enfoncer
plus auant, de m'estre rongé les ongles à l'estude d'Aristote monarque
de la doctrine moderne, ou opiniatré apres quelque science,
ie ne l'ay iamais faict: ny n'est art dequoy ie peusse peindre seulement
les premiers lineaments. Et n'est enfant des classes moyennes,•
qui ne se puisse dire plus sçauant que moy: qui n'ay seulement
pas dequoy l'examiner sur sa premiere leçon. Et si l'on m'y force,
ie suis contraint assez ineptement, d'en tirer quelque matiere de
propos vniuersel, sur quoy i'examine son iugement naturel: leçon,
qui leur est autant incognue, comme à moy la leur. Ie n'ay dressé2
commerce auec aucun liure solide, sinon Plutarche et Seneque, où
ie puyse comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse.
I'en attache quelque chose à ce papier, à moy, si peu que rien.
L'histoire, c'est mon gibier en matiere de liures, ou la poësie, que
i'ayme d'vne particuliere inclination: car, comme disoit Cleanthes,•
tout ainsi que la voix contrainte dans l'étroit canal d'vne trompette
sort plus aigue et plus forte: ainsi me semble il que la sentence
pressee aux pieds nombreux de la poësie, s'eslance bien plus brusquement,
et me fiert d'vne plus viue secousse. Quant aux facultez
naturelles qui sont en moy, dequoy c'est icy l'essay, ie les sens
flechir sous la charge: mes conceptions et mon iugement ne marche•
qu'à tastons, chancelant, bronchant et chopant: et quand ie suis
allé le plus auant que ie puis, si ne me suis-ie aucunement satisfaict.
Ie voy encore du païs au delà: mais d'vne veüe trouble, et en
nuage, que ie ne puis demesler. Et entreprenant de parler indifferemment
de tout ce qui se presente à ma fantasie, et n'y employant1
que mes propres et naturels moyens, s'il m'aduient, comme il faict
souuent, de rencontrer de fortune dans les bons autheurs ces mesmes
lieux, que i'ay entrepris de traiter, comme ie vien de faire chez
Plutarque tout presentement, son discours de la force de l'imagination:
à me recognoistre au prix de ces gens là, si foible et si•
chetif, si poisant et si endormy, ie me fay pitié, ou desdain à moy
mesmes. Si me gratifie-ie de cecy, que mes opinions ont cet honneur
de rencontrer souuent aux leurs, et que ie vays au moins de
loing apres, disant que voire. Aussi que i'ay cela, que chacun n'a
pas, de cognoistre l'extreme difference d'entre-eux et moy: et2
laisse ce neant-moins courir mes inuentions ainsi foibles et basses,
comme ie les ay produites, sans en replastrer et recoudre les defaux
que cette comparaison m'y a descouuert. Il faut auoir les
reins bien fermes pour entreprendre de marcher front à front auec
ces gens là. Les escriuains indiscrets de nostre siecle, qui parmy•
leurs ouurages de neant, vont semant des lieux entiers des anciens
autheurs, pour se faire honneur, font le contraire. Car cett' infinie
dissemblance de lustres rend vn visage si pasle, si terni, et si laid
à ce qui est leur, qu'ils y perdent beaucoup plus qu'ils n'y gaignent.
C'estoient deux contraires fantasies. Le Philosophe Chrysippus3
mesloit à ses liures, non les passages seulement, mais des
ouurages entiers d'autres autheurs: et en vn la Medee d'Eurypides:
et disoit Apollodorus, que, qui en retrancheroit ce qu'il y
auoit d'estranger, son papier demeureroit en blanc. Epicurus au
rebours, en trois cents volumes qu'il laissa, n'auoit pas mis vne•
seule allegation. Il m'aduint l'autre iour de tomber sur vn tel
passage: I'auois trainé languissant apres des parolles Françoises,
si exangues, si descharnees, et si vuides de matiere et de sens,
que ce n'estoient voirement que parolles Françoises: au bout d'vn
long et ennuyeux chemin, ie vins à rencontrer vne piece haute,
riche et esleuee iusques aux nües: si i'eusse trouué la pente douce,
et la montee vn peu alongee, cela eust esté excusable: c'estoit vn•
precipice si droit et si coupé que des six premieres parolles ie cogneuz
que ie m'enuolois en l'autre monde: de là ie descouuris la
fondriere d'où ie venois, si basse et si profonde, que ie n'eus oncques
puis le cœur de m'y raualer. Si i'estoffois l'vn de mes discours
de ces riches despouilles, il esclaireroit par trop la bestise des autres.1
Reprendre en autruy mes propres fautes, ne me semble non
plus incompatible, que de reprendre, comme ie fay souuent, celles
d'autruy en moy. Il les faut accuser par tout, et leur oster tout
lieu de franchise. Si sçay ie, combien audacieusement i'entreprens
moy-mesmes à tous coups, de m'egaler à mes larrecins, d'aller pair•
à pair quand et eux: non sans vne temeraire esperance, que ie
puisse tromper les yeux des iuges à les discerner. Mais c'est autant
par le benefice de mon application, que par le benefice de mon
inuention et de ma force. Et puis, ie ne luitte point en gros ces
vieux champions là, et corps à corps: c'est par reprinses, menues2
et legeres attaintes. Ie ne m'y aheurte pas: ie ne fay que les taster:
et ne vay point tant, comme ie marchande d'aller. Si ie leur
pouuoy tenir palot, ie serois honneste homme: car ie ne les entreprens,
que par où ils sont les plus roides. De faire ce que i'ay
decouuert d'aucuns, se couurir des armes d'autruy, iusques à ne•
montrer pas seulement le bout de ses doigts: conduire son dessein
(comme il est aysé aux sçauans en vne matiere commune)
sous les inuentions anciennes, rappiecees par cy par là: à ceux
qui les veulent cacher et faire propres, c'est premierement iniustice
et lascheté, que n'ayans rien en leur vaillant, par où se produire,3
ils cherchent à se presenter par vne valeur purement estrangere:
et puis, grande sottise, se contentant par piperie de s'acquerir
l'ignorante approbation du vulgaire, se descrier enuers les gents
d'entendement, qui hochent du nez cette incrustation empruntee:
desquels seuls la louange a du poids. De ma part il n'est rien que
ie vueille moins faire. Ie ne dis les autres, sinon pour d'autant plus
me dire. Cecy ne touche pas les centons, qui se publient pour centons:
et i'en ay veu de tres-ingenieux en mon temps: entre-autres
vn, sous le nom de Capilupus: outre les anciens. Ce sont des esprits,•
qui se font veoir, et par ailleurs, et par là, comme Lipsius en
ce docte et laborieux tissu de ses Politiques. Quoy qu'il en soit,
veux-ie dire, et quelles que soient ces inepties, ie n'ay pas deliberé
de les cacher, non plus qu'vn mien pourtraict chauue et grisonnant,
où le peintre auroit mis non vn visage parfaict, mais le mien.1
Car aussi ce sont icy mes humeurs et opinions: ie les donne, pour
ce qui est en ma creance, non pour ce qui est à croire. Ie ne vise
icy qu'à decouurir moy-mesmes, qui seray par aduenture autre
demain, si nouuel apprentissage me change. Ie n'ay point l'authorité
d'estre creu, ny ne le desire, me sentant trop mal instruit•
pour instruire autruy. Quelcun doncq' ayant veu l'article precedant,
me disoit chez moy l'autre iour, que ie me deuoys estre vn
petit estendu sur le discours de l'institution des enfans. Or Madame
si i'auoy quelque suffisance en ce subiect, ie ne pourroy la mieux
employer que d'en faire vn present à ce petit homme, qui vous2
menasse de faire tantost vne belle sortie de chez vous (vous estes
trop genereuse pour commencer autrement que par vn masle). Car
ayant eu tant de part à la conduite de vostre mariage, i'ay quelque
droit et interest à la grandeur et prosperité de tout ce qui en
viendra: outre ce que l'ancienne possession que vous auez sur ma•
seruitude, m'oblige assez à desirer honneur, bien et aduantage à
tout ce qui vous touche. Mais à la verité ie n'y entens sinon cela,
que la plus grande difficulté et importance de l'humaine science
semble estre en cet endroit, où il se traitte de la nourriture et institution
des enfans. Tout ainsi qu'en l'agriculture, les façons, qui3
vont deuant le planter, sont certaines et aysees, et le planter mesme.
Mais depuis que ce qui est planté, vient à prendre vie: à l'esleuer,
il y a vne grande varieté de façons, et difficulté: pareillement aux
hommes, il y a peu d'industrie à les planter: mais depuis qu'ils
sont naiz, on se charge d'vn soing diuers, plein d'embesoignement•
et de crainte, à les dresser et nourrir. La montre de leurs inclinations
est si tendre en ce bas aage, et si obscure, les promesses si
incertaines et fauces, qu'il est mal-aisé d'y establir aucun solide
iugement. Voyez Cimon, voyez Themistocles et mille autres, combien
ils se sont disconuenuz à eux mesmes. Les petits des ours, et
des chiens, montrent leur inclination naturelle; mais les hommes
se iettans incontinent en des accoustumances, en des opinions, en•
des loix, se changent ou se deguisent facilement. Si est-il difficile
de forcer les propensions naturelles. D'où il aduient que par faute
d'auoir bien choisi leur route, pour neant se trauaille on souuent,
et employe lon beaucoup d'aage, à dresser des enfans aux choses,
ausquelles ils ne peuuent prendre pied. Toutesfois en cette difficulté1
mon opinion est, de les acheminer tousiours aux meilleures choses
et plus profitables; et qu'on se doit peu appliquer à ces legeres
diuinations et prognostiques, que nous prenons des mouuemens
de leur enfance. Platon en sa republique, me semble leur donner
trop d'autorité. Madame c'est vn grand ornement que la science,•
et vn vtil de merueilleux seruice, notamment aux personnes esleuees
en tel degré de fortune, comme vous estes. A la verité elle n'a
point son vray vsage en mains viles et basses. Elle est bien plus
fiere, de prester ses moyens à conduire vne guerre, à commander
vn peuple, à pratiquer l'amitié d'vn Prince, ou d'vne nation estrangere,2
qu'à dresser vn argument dialectique, ou à plaider vn appel,
ou ordonner vne masse de pillules. Ainsi Madame, par ce que ie
croy que vous n'oublierez pas cette partie en l'institution des vostres,
vous qui en auez sauouré la douceur, et qui estes d'vne race
lettree (car nous auons encore les escrits de ces anciens Comtes•
de Foix, d'où Monsieur le Comte vostre mary et vous, estes descendus:
et François Monsieur de Candale, vostre oncle, en faict
naistre tous les iours d'autres, qui estendront la cognoissance de
cette qualité de vostre famille, à plusieurs siecles) ie vous veux dire
là dessus vne seule fantasie, que i'ay contraire au commun vsage.3
C'est tout ce que ie puis conferer à vostre seruice en cela. La
charge du gouuerneur, que vous luy donrez, du chois duquel depend
tout l'effect de son institution, elle a plusieurs autres grandes
parties, mais ie n'y touche point, pour n'y sçauoir rien apporter
qui vaille: et de cet article, sur lequel ie me mesle de luy donner
aduis, il m'en croira autant qu'il y verra d'apparence. A vn enfant
de maison, qui recherche les lettres, non pour le gaing (car vne
fin si abiecte, est indigne de la grace et faueur des Muses, et puis•
elle regarde et depend d'autruy) ny tant pour les commoditez externes,
que pour les sienes propres, et pour s'en enrichir et parer
au dedans, ayant plustost enuie d'en reussir habil'homme, qu'homme
sçauant, ie voudrois aussi qu'on fust soigneux de luy choisir vn
conducteur, qui eust plustost la teste bien faicte, que bien pleine:1
et qu'on y requist tous les deux, mais plus les mœurs et l'entendement
que la science: et qu'il se conduisist en sa charge d'vne
nouuelle maniere. On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme
qui verseroit dans vn antonnoir; et nostre charge ce n'est que redire
ce qu'on nous a dit. Ie voudrois qu'il corrigeast cette partie;•
et que de belle arriuee, selon la portee de l'ame, qu'il a en main,
il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les
choses, les choisir, et discerner d'elle mesme. Quelquefois luy ouurant
le chemin, quelquefois le luy laissant ouurir. Ie ne veux pas
qu'il inuente, et parle seul: ie veux qu'il escoute son disciple parler2
à son tour. Socrates, et depuis Arcesilaus, faisoient premierement
parler leurs disciples, et puis ils parloient à eux. Obest plerumque
ijs, qui discere volunt, auctoritas eorum, qui docent. Il est bon qu'il
le face trotter deuant luy, pour iuger de son train: et iuger iusques
à quel point il se doibt raualler, pour s'accommoder à sa•
force. A faute de cette proportion, nous gastons tout. Et de la sçauoir
choisir, et s'y conduire bien mesurément, c'est vne des plus ardues
besongnes que ie sache. Et est l'effect d'vne haute ame et bien forte,
sçauoir condescendre à ses allures pueriles, et les guider. Ie marche
plus ferme et plus seur, à mont qu'à val. Ceux qui, comme3
nostre vsage porte, entreprenent d'vne mesme leçon et pareille
mesure de conduite, regenter plusieurs esprits de si diuerses
mesures et formes: ce n'est pas merueille, si en tout vn peuple
d'enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois, qui rapportent
quelque iuste fruit de leur discipline. Qu'il ne luy demande pas
seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la
substance. Et qu'il iuge du profit qu'il aura fait, non par le tesmoignage
de sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra
d'apprendre, il le luy face mettre en cent visages, et accommoder•
à autant de diuers subiets, pour voir s'il l'a encore bien pris et
bien faict sien, prenant l'instruction à son progrez, des paidagogismes
de Platon. C'est tesmoignage de crudité et indigestion que de
regorger la viande comme on l'a auallee: l'estomach n'a pas faict
son operation, s'il n'a faict changer la façon et la forme, à ce1
qu'on luy auoit donné à cuire. Nostre ame ne branle qu'à credit,
liee et contrainte à l'appetit des fantasies d'autruy, serue et captiuee
soubs l'authorité de leur leçon. On nous a tant assubiectis aux
cordes, que nous n'auons plus de franches alleures: nostre vigueur
et liberté est esteinte.•
Nunquam tutelæ suæ fiunt.
Ie vy priuément à Pise vn honneste homme, mais si Aristotelicien,
que le plus general de ses dogmes est: Que la touche et regle de
toutes imaginations solides, et de toute verité, c'est la conformité
à la doctrine d'Aristote: que hors de là, ce ne sont que chimeres2
et inanité: qu'il a tout veu et tout dict. Cette sienne proposition,
pour auoir esté vn peu trop largement et iniquement interpretee,
le mit autrefois et tint long temps en grand accessoire à l'inquisition
à Rome. Qu'il luy face tout passer par l'estamine, et ne
loge rien en sa teste par simple authorité, et à credit. Les principes•
d'Aristote ne luy soyent principes, non plus que ceux des
Stoiciens ou Epicuriens. Qu'on luy propose cette diuersité de iugemens,
il choisira s'il peut: sinon il en demeurera en doubte.
Che non men che saper dubbiar m'aggrada.
Car s'il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon, par son3
propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes.
Qui suit vn autre, il ne suit rien: il ne trouue rien: voire il ne
cerche rien. Non sumus sub rege, sibi quisque se vindicet. Qu'il sache,
qu'il sçait, au moins. Il faut qu'il imboiue leurs humeurs, non qu'il
apprenne leurs preceptes. Et qu'il oublie hardiment s'il veut, d'où•
il les tient, mais qu'il se les sache approprier. La verité et la raison
sont communes à vn chacun, et ne sont non plus à qui les a dites
premierement, qu'à qui les dit apres. Ce n'est non plus selon Platon,
que selon moy: puis que luy et moy l'entendons et voyons de
mesme. Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en
font apres le miel, qui est tout leur; ce n'est plus thin, ny mariolaine.•
Ainsi les pieces empruntees d'autruy, il les transformera et
confondra, pour en faire vn ouurage tout sien: à sçauoir son iugement,
son institution, son trauail et estude ne vise qu'à le former.
Qu'il cele tout ce dequoy il a esté secouru, et ne produise que ce
qu'il en a faict. Les pilleurs, les emprunteurs, mettent en parade1
leurs bastiments, leurs achapts, non pas ce qu'ils tirent d'autruy.
Vous ne voyez pas les espices d'vn homme de parlement: vous
voyez les alliances qu'il a gaignees, et honneurs à ses enfants. Nul
ne met en compte publique sa recette: chacun y met son acquest.

Le guain de nostre estude, c'est en estre deuenu meilleur et•
plus sage. C'est, disoit Epicharmus, l'entendement qui voyt et qui
oyt: c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui
agit, qui domine et qui regne: toutes autres choses sont aueugles,
sourdes et sans ame. Certes nous le rendons seruile et coüard, pour
ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demanda iamais2
à son disciple ce qu'il luy semble de la Rhetorique et de la Grammaire,
de telle ou telle sentence de Ciceron? On nous les placque
en la memoire toutes empennees, comme des oracles, où les lettres
et les syllabes sont de la substance de la chose. Sçauoir par cœur
n'est pas sçauoir: c'est tenir ce qu'on a donné en garde à sa memoire.•
Ce qu'on sçait droittement, on en dispose, sans regarder au
patron, sans tourner les yeux vers son liure. Fascheuse suffisance,
qu'vne suffisance pure liuresque! Ie m'attens qu'elle serue d'ornement,
non de fondement: suiuant l'aduis de Platon, qui dit, la
fermeté, la foy, la sincerité, estre la vraye philosophie: les autres3
sciences, et qui visent ailleurs, n'estre que fard. Ie voudrois que le
Paluël ou Pompee, ces beaux danseurs de mon temps, apprinsent
des caprioles à les voir seulement faire, sans nous bouger de nos
places, comme ceux-cy veulent instruire nostre entendement, sans
l'esbranler: ou qu'on nous apprinst à manier vn cheual, ou vne•
pique, ou vn luth, ou la voix, sans nous y exercer: comme ceux
icy nous veulent apprendre à bien iuger, et à bien parler, sans
nous exercer à parler ny à iuger. Or à cet apprentissage tout ce
qui se presente à nos yeux, sert de liure suffisant: la malice d'vn
page, la sottise d'vn valet, vn propos de table, ce sont autant de•
nouuelles matieres. A cette cause le commerce des hommes y est
merueilleusement propre, et la visite des pays estrangers: non
pour en rapporter seulement, à la mode de nostre noblesse Françoise,
combien de pas a Santa rotonda, ou la richesse de calessons
de la Signora Liuia, ou comme d'autres, combien le visage de1
Neron, de quelque vieille ruyne de là, est plus long ou plus large,
que celuy de quelque pareille medaille. Mais pour en rapporter
principalement les humeurs de ces nations et leurs façons: et pour
frotter et limer nostre ceruelle contre celle d'autruy, ie voudrois
qu'on commençast à le promener dés sa tendre enfance: et premierement,•
pour faire d'vne pierre deux coups, par les nations
voisines, où le langage est plus esloigné du nostre, et auquel si
vous ne la formez de bon'heure, la langue ne se peut plier. Aussi
bien est-ce vne opinion receuë d'vn chacun, que ce n'est pas raison
de nourrir vn enfant au giron de ses parens. Cette amour naturelle2
les attendrit trop, et relasche, voire les plus sages: ils ne
sont capables ny de chastier ses fautes, ny de le voir nourry grossierement
comme il faut, et hasardeusement. Ils ne le sçauroient
souffrir reuenir suant et poudreux de son exercice, boire chaud,
boire froid, ny le voir sur vn cheual rebours, ny contre vn rude•
tireur le floret au poing, ou la premiere harquebuse. Car il n'y a
remede, qui en veut faire vn homme de bien, sans doubte il ne
le faut espargner en cette ieunesse: et faut souuent choquer les
regles de la medecine:
Vitámque sub dio et trepidis agat3
In rebus.
Ce n'est pas assez de luy roidir l'ame, il luy faut aussi roidir les
muscles; elle est trop pressee, si elle n'est secondee; et a trop à
faire, de seule fournir à deux offices. Ie sçay combien ahanne la
mienne en compagnie d'vn corps si tendre, si sensible, qui se•
laisse si fort aller sur elle. Et apperçoy souuent en ma leçon,
qu'en leurs escrits, mes maistres font valoir pour magnanimité et
force de courage, des exemples, qui tiennent volontiers plus de
l'espessissure de la peau et durté des os. I'ay veu des hommes,
des femmes et des enfans, ainsi nays, qu'une bastonade leur est4
moins qu'à moy vne chiquenaude; qui ne remuent ny langue ny
sourcil, aux coups qu'on leur donne. Quand les athletes contrefont
les Philosophes en patience, c'est plustost vigueur de nerfs que de
cœur. Or l'accoustumance à porter le trauail, est accoustumance à
porter la douleur: labor collum obducit dolori. Il le faut rompre à•
la peine, et aspreté des exercices, pour le dresser à la peine, et
aspreté de la dislocation, de la colique, du caustere: et de la
geaule aussi, et de la torture. Car de ces derniers icy, encore
peut-il estre en prinse, qui regardent les bons, selon le temps,
comme les meschants. Nous en sommes à l'espreuue. Quiconque1
combat les loix, menace les gents de bien d'escourgees et de la
corde. Et puis, l'authorité du gouuerneur, qui doit estre souueraine
sur luy, s'interrompt et s'empesche par la presence des
parents. Ioint que ce respect que la famille luy porte, la cognoissance
des moyens et grandeurs de sa maison, ce ne sont à mon•
opinion pas legeres incommoditez en cet aage. En cette escole
du commerce des hommes, i'ay souuent remarqué ce vice, qu'au
lieu de prendre cognoissance d'autruy, nous ne trauaillons qu'à la
donner de nous: et sommes plus en peine d'emploiter nostre marchandise,
que d'en acquerir de nouuelle. Le silence et la modestie2
sont qualitez tres-commodes à la conuersation. On dressera cet
enfant à estre espargnant et mesnager de sa suffisance, quand
il l'aura acquise, à ne se formalizer point des sottises et fables
qui se diront en sa presence: car c'est vne inciuile importunité de
choquer tout ce qui n'est pas de nostre appetit. Qu'il se contente•
de se corriger soy mesme. Et ne semble pas reprocher à autruy,
tout ce qu'il refuse à faire: ny contraster aux mœurs publiques.
Licet sapere sine pompa, sine inuidia. Fuie ces images regenteuses
du monde, et inciuiles: et cette puerile ambition, de vouloir paroistre
plus fin, pour estre autre; et comme si ce fust marchandise3
malaizee, que reprehensions et nouuelletez, vouloir tirer de
là, nom de quelque peculiere valeur. Comme il n'affiert qu'aux
grands Poëtes, d'vser des licences de l'art: aussi n'est-il supportable,
qu'aux grandes ames et illustres de se priuilegier au dessus
de la coustume. Si quid Socrates et Aristippus contra morem et consuetudinem
fecerunt, idem sibi ne arbitretur licere: magnis enim
illi et diuinis bonis hanc licentiam assequebantur. On luy apprendra
de n'entrer en discours et contestation, que là où il verra vn champion
digne de sa lute: et là mesmes à n'emploier pas tous les
tours qui luy peuuent seruir, mais ceux-là seulement qui luy peuuent
le plus seruir. Qu'on le rende delicat au chois et triage de
ses raisons, et aymant la pertinence, et par consequent la briefueté.
Qu'on l'instruise sur tout à se rendre, et à quitter les armes
à la verité, tout aussi tost qu'il l'apperceura: soit qu'elle naisse•
és mains de son aduersaire, soit qu'elle naisse en luy-mesmes par
quelque rauisement. Car il ne sera pas mis en chaise pour dire vn
rolle prescript, il n'est engagé à aucune cause, que par ce qu'il
l'appreuue. Ny ne sera du mestier, où se vend à purs deniers contans,
la liberté de se pouuoir repentir et recognoistre. Neque, vt1
omnia, quæ præscripta et imperata sint, defendat, necessitate vlla
cogitur. Si son gouuerneur tient de mon humeur, il luy formera
la volonté à estre tres-loyal seruiteur de son Prince, et tres-affectionné,
et tres-courageux: mais il luy refroidira l'enuie de s'y attacher
autrement que par vn deuoir publique. Outre plusieurs autres•
inconuenients, qui blessent nostre liberté, par ces obligations
particulieres, le iugement d'vn homme gagé et achetté, ou il est
moins entier et moins libre, ou il est taché et d'imprudence et
d'ingratitude. Vn pur courtisan ne peut auoir ny loy ny volonté,
de dire et penser que fauorablement d'vn maistre, qui parmi tant2
de milliers d'autres subiects, l'a choisi pour le nourrir et eleuer de
sa main. Cette faueur et vtilité corrompent non sans quelque
raison, sa franchise, et l'esblouissent. Pourtant void on coustumierement,
le langage de ces gens là, diuers à tout autre langage,
en vn estat, et de peu de foy en telle matiere. Que sa conscience•
et sa vertu reluisent en son parler, et n'ayent que la raison pour
conduite. Qu'on luy face entendre, que de confesser la faute qu'il
descouurira en son propre discours, encore qu'elle ne soit apperceuë
que par luy, c'est vn effet de iugement et de sincerité, qui
sont les principales parties qu'il cherche. Que l'opiniatrer et contester,3
sont qualitez communes: plus apparentes aux plus basses
ames. Que se r'aduiser et se corriger, abandonner vn mauuais
party, sur le cours de son ardeur, ce sont qualitez rares, fortes, et
philosophiques. On l'aduertira, estant en compagnie, d'auoir les
yeux par tout: car ie trouue que les premiers sieges sont communement•
saisis par les hommes moins capables, et que les grandeurs
de fortune ne se trouuent gueres meslees à la suffisance.
I'ay veu ce pendant qu'on s'entretenoit au bout d'vne table, de la
beauté d'vne tapisserie, ou du goust de la maluoisie, se perdre
beaucoup de beaux traicts à l'autre bout. Il sondera la portee d'vn•
chacun: vn bouuier, un masson, vn passant, il faut tout mettre en
besongne, et emprunter chacun selon sa marchandise: car tout sert
en mesnage: la sottise mesmes, et foiblesse d'autruy luy sera instruction.
A contreroller les graces et façons d'vn chacun, il s'engendrera
enuie des bonnes, et mespris des mauuaises. Qu'on1
luy mette en fantasie vne honneste curiosité de s'enquerir de
toutes choses: tout ce qu'il y aura de singulier autour de luy, il
le verra: vn bastiment, vne fontaine, vn homme, le lieu d'vne
bataille ancienne, le passage de Cæsar ou de Charlemaigne.
Quæ tellus sit lenta gelu, quæ putris ab æstu,
Ventus in Italiam quis bene vela ferat.
Il s'enquerra des mœurs, des moyens et des alliances de ce Prince,
et de celuy-là. Ce sont choses tres-plaisantes à apprendre, et tres-vtiles
à sçauoir. En cette practique des hommes, i'entens y comprendre,
et principalement, ceux qui ne viuent qu'en la memoire2
des liures. Il praticquera par le moyen des histoires, ces grandes
ames des meilleurs siecles. C'est vn vain estude qui veut: mais qui
veut aussi c'est vn estude de fruit estimable: et le seul estude, comme
dit Platon, que les Lacedemoniens eussent reserué à leur part. Quel
profit ne fera-il en cette part là, à la lecture des vies de nostre Plutarque?•
Mais que mon guide se souuienne où vise sa charge; et qu'il
n'imprime pas tant à son disciple, la date de la ruine de Carthage, que
les mœurs de Hannibal et de Scipion: ny tant où mourut Marcellus,
que pourquoy il fut indigne de son deuoir, qu'il mourust là.
Qu'il ne luy apprenne pas tant les histoires, qu'à en iuger. C'est à3
mon gré, entre toutes, la matiere à laquelle nos esprits s'appliquent
de plus diuerse mesure. I'ay leu en Tite Liue cent choses que tel
n'y a pas leu. Plutarche y en a leu cent; outre ce que i'y ay sçeu
lire: et à l'aduenture outre ce que l'autheur y auoit mis. A d'aucuns
c'est vn pur estude grammairien: à d'autres, l'anatomie de la•
Philosophie, par laquelle les plus abstruses parties de nostre nature
se penetrent. Il y a dans Plutarque beaucoup de discours estendus
tres-dignes d'estre sçeus: car à mon gré c'est le maistre ouurier
de telle besongne: mais il y en a mille qu'il n'a que touché simplement:
il guigne seulement du doigt par où nous irons, s'il nous
plaist, et se contente quelquefois de ne donner qu'vne atteinte dans
le plus vif d'vn propos. Il les faut arracher de là, et mettre en•
place marchande. Comme ce sien mot, Que les habitans d'Asie
seruoient à vn seul, pour ne sçauoir prononcer vne seule syllable,
qui est, Non, donna peut estre, la matiere, et l'occasion à la Boœtie,
de sa Seruitude volontaire. Cela mesme de luy voir trier vne legiere
action en la vie d'vn homme, ou vn mot, qui semble ne1
porter pas cela, c'est vn discours. C'est dommage que les gens
d'entendement, ayment tant la briefueté: sans doubte leur reputation
en vaut mieux, mais nous en valons moins. Plutarque ayme
mieux que nous le vantions de son iugement, que de son sçauoir:
il ayme mieux nous laisser desir de soy, que satieté. Il sçauoit•
qu'és choses bonnes mesmes on peut trop dire, et que Alexandridas
reprocha iustement, à celuy qui tenoit aux Ephores des bons propos,
mais trop longs: O estranger, tu dis ce qu'il faut, autrement
qu'il ne faut. Ceux qui ont le corps gresle, le grossissent d'embourrures:
ceux qui ont la matiere exile, l'enflent de paroles. Il se2
tire vne merueilleuse clarté pour le iugement humain, de la frequentation
du monde. Nous sommes tous contraints et amoncellez
en nous, et auons la veuë racourcie à la longueur de nostre nez.
On demandoit à Socrates d'où il estoit, il ne respondit pas, d'Athenes,
mais, du monde. Luy qui auoit l'imagination plus plaine•
et plus estanduë, embrassoit l'vniuers, comme sa ville, iettoit ses
cognoissances, sa societé et ses affections à tout le genre humain:
non pas comme nous, qui ne regardons que sous nous. Quand les
vignes gelent en mon village, mon prebstre en argumente l'ire de
Dieu sur la race humaine, et iuge que la pepie en tienne des-ia3
les Cannibales. A voir nos guerres ciuiles, qui ne crie que cette
machine se bouleuerse, et que le iour du iugement nous prent au
collet: sans s'auiser que plusieurs pires choses se sont veuës, et
que les dix mille parts du monde ne laissent pas de galler le bon
temps cependant? Moy, selon leur licence et impunité, admire de•
les voir si douces et molles. A qui il gresle sur la teste, tout l'hemisphere
semble estre en tempeste et orage. Et disoit le Sauoïard,
que si ce sot de Roy de France, eut sçeu bien conduire sa fortune,
il estoit homme pour deuenir maistre d'hostel de son Duc. Son
imagination ne conceuoit autre plus esleuee grandeur, que celle
de son maistre. Nous sommes insensiblement touts en cette erreur:•
erreur de grande suitte et preiudice. Mais qui se presente
comme dans vn tableau, cette grande image de nostre mere nature,
en son entiere maiesté: qui lit en son visage, vne si generale et
constante varieté: qui se remarque là dedans, et non soy, mais
tout vn royaume, comme vn traict d'vne pointe tres-delicate, celuy-là1
seul estime les choses selon leur iuste grandeur. Ce grand
monde, que les vns multiplient encore comme especes soubs vn
genre, c'est le miroüer, où il nous faut regarder, pour nous cognoistre
de bon biais. Somme ie veux que ce soit le liure de mon
escolier. Tant d'humeurs, de sectes, de iugemens, d'opinions, de•
loix, et de coustumes, nous apprennent à iuger sainement des nostres,
et apprennent nostre iugement à recognoistre son imperfection
et sa naturelle foiblesse: qui n'est pas vn legier apprentissage.
Tant de remuements d'estat, et changements de fortune publique,
nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nostre. Tant de2
noms, tant de victoires et conquestes enseuelies soubs l'oubliance,
rendent ridicule l'esperance d'eterniser nostre nom par la prise de
dix argoulets, et d'vn pouillier, qui n'est cognu que de sa cheute.
L'orgueil et la fiereté de tant de pompes estrangeres, la maiesté si
enflee de tant de cours et de grandeurs, nous fermit et asseure la•
veüe, à soustenir l'esclat des nostres, sans siller les yeux. Tant de
milliasses d'hommes enterrez auant nous, nous encouragent à ne
craindre d'aller trouuer si bonne compagnie en l'autre monde:
ainsi du reste. Nostre vie, disoit Pythagoras, retire à la grande et
populeuse assemblee des ieux Olympiques. Les vns exercent le3
corps, pour en acquerir la gloire des ieux: d'autres y portent des
marchandises à vendre, pour le gain. Il en est, et qui ne sont pas
les pires, lesquels n'y cherchent aucun fruict, que de regarder comment
et pourquoy chasque chose se faict: et estre spectateurs de
la vie des autres hommes, pour en iuger et regler la leur. Aux•
exemples se pourront proprement assortir tous les plus profitables
discours de la philosophie, à laquelle se doiuent toucher les actions
humaines, comme à leur regle. On luy dira,
quid fas optare, quid asper
Vtile nummus habet, patriæ charisque propinquis4
Quantum elargiri deceat, quem te Deus esse
Iussit, et humana qua parte locatus es in re,
Quid sumus, aut quidnam victuri gignimur:
Que c'est que scauoir et ignorer, qui doit estre le but de l'estude:
que c'est que vaillance, temperance, et iustice: ce qu'il y a à dire
entre l'ambition et l'auarice: la seruitude et la subiection, la licence
et la liberté: à quelles marques on congnoit le vray et solide
contentement: iusques où il faut craindre la mort, la douleur et la•
honte.
Et quo quemque modo fugiátque ferátque laborem.
Quels ressors nous meuuent, et le moyen de tant diuers branles en
nous. Car il me semble que les premiers discours, dequoy on luy
doit abreuuer l'entendement, ce doiuent estre ceux, qui reglent ses1
mœurs et son sens, qui luy apprendront à se cognoistre, et à
sçauoir bien mourir et bien viure. Entre les arts liberaux, commençons
par l'art qui nous faict libres. Elles seruent toutes voirement
en quelque maniere à l'instruction de nostre vie, et à son
vsage: comme toutes autres choses y seruent en quelque maniere•
aussi. Mais choisissons celle qui y sert directement et professoirement.
Si nous sçauions restraindre les appartenances de nostre vie
à leurs iustes et naturels limites, nous trouuerions, que la meilleure
part des sciences, qui sont en vsage, est hors de nostre vsage.
Et en celles mesmes qui le sont, qu'il y a des estendues et enfonceures2
tres-inutiles, que nous ferions mieux de laisser là: et suiuant
l'institution de Socrates, borner le cours de nostre estude en
icelles, où faut l'vtilité.
sapere aude,
Incipe: Viuendi qui rectè prorogat horam,
Rusticus expectat dum defluat amnis, at ille
Labitur, et labetur in omne volubilis æuum.
C'est vne grande simplesse d'aprendre à nos enfans,
Quid moueant pisces, animosáque signa leonis,
Lotus et Hesperia quid capricornus aqua;3
la science des astres et le mouuement de la huictiesme sphere,
auant que les leurs propres.
τι πλειαδεσσι καμοι,
τι δ'αστρασιν βοωτεω.
Anaximenes escriuant à Pythagoras: De quel sens puis ie m'amuser•
aux secrets des estoilles, ayant la mort ou la seruitude touiours
presente aux yeux? Car lors les Roys de Perse preparoient la guerre
contre son pays. Chacun doit dire ainsin. Estant battu d'ambition,
d'auarice, de temerité, de superstition: et ayant au dedans tels
autres ennemis de la vie: iray-ie songer au bransle du monde?4

Apres qu'on luy aura appris ce qui sert à le faire plus sage et
meilleur, on l'entretiendra que c'est que Logique, Physique, Geometrie,
Rhetorique: et la science qu'il choisira, ayant desia le iugement
formé, il en viendra bien tost à bout. Sa leçon se fera tantost
par deuis, tantost par liure: tantost son gouuerneur luy fournira•
de l'autheur mesme propre à cette fin de son institution:
tantost il luy en donnera la moelle, et la substance toute maschee.
Et si de soy mesme il n'est assez familier des liures, pour y trouuer
tant de beaux discours qui y sont, pour l'effect de son dessein, on
luy pourra ioindre quelque homme de lettres, qui à chaque besoing1
fournisse les munitions qu'il faudra, pour les distribuer et dispenser
à son nourrisson. Et que cette leçon ne soit plus aisee, et naturelle
que celle de Gaza, qui y peut faire doute? Ce sont là preceptes
espineux et mal plaisans, et des mots vains et descharnez, où il n'y
a point de prise, rien qui vous esueille l'esprit: en cette cy l'ame•
trouue où mordre, où se paistre. Ce fruict est plus grand sans comparaison,
et si sera plustost meury. C'est grand cas que les choses
en soyent là en nostre siecle, que la philosophie soit iusques
aux gens d'entendement, vn nom vain et fantastique, qui se treuue
de nul vsage, et de nul pris par opinion et par effect. Ie croy que2
ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses auenues. On a
grand tort de la peindre inaccessible aux enfans, et d'vn visage
renfroigné, sourcilleux et terrible: qui me l'a masquee de ce faux
visage pasle et hideux? Il n'est rien plus gay, plus gaillard, plus
enioué, et à peu que ie ne die follastre. Elle ne presche que feste•
et bon temps. Vne mine triste et transie, montre que ce n'est pas là
son giste. Demetrius le Grammairien rencontrant dans le temple de
Delphes vne troupe de Philosophes assis ensemble, il leur dit: Ou
ie me trompe, ou à vous voir la contenance si paisible et si gaye,
vous n'estes pas en grand discours entre vous. A quoy l'vn d'eux,3
Heracleon le Megarien, respondit: C'est à faire à ceux qui cherchent
si le futur du verbe βαλλω a double λ, ou qui cherchent la
deriuation des comparatifs χειρον et βελτιον, et des superlatifs χειριστον
et βελτιστον, qu'il faut rider le front s'entretenant de leur science:
mais quant aux discours de la philosophie, ils ont accoustumé d'esgayer•
et resiouïr ceux qui les traictent, non les renfroigner et
contrister.
Deprendas animi tormenta latentis in ægro
Corpore, deprendas et gaudia, sumit vtrumque
Inde habitum facies.
L'ame qui loge la philosophie, doit par sa santé rendre sain encores
le corps: elle doit faire luyre iusques au dehors son repos, et son
aise: doit former à son moule le port exterieur, et l'armer par
consequent d'vne gratieuse fierté, d'vn maintien actif, et allaigre,
et d'vne contenance contante et debonnaire. La plus expresse1
marque de la sagesse, c'est vne esiouissance constante: son estat
est comme des choses au dessus de la lune, tousiours serein. C'est
Baroco et Baralipton, qui rendent leurs supposts ainsi crotez et enfumez;
ce n'est pas elle, ils ne la cognoissent que par ouyr dire.
Comment? elle faict estat de sereiner les tempestes de l'ame, et•
d'apprendre la faim et les fiebures à rire: non par quelques Epicycles
imaginaires, mais par raisons naturelles et palpables. Elle a
pour son but, la vertu: qui n'est pas, comme dit l'eschole, plantée
à la teste d'vn mont coupé, rabotteux et inaccessible. Ceux qui l'ont
approchée, la tiennent au rebours, logée dans vne belle plaine fertile2
et fleurissante: d'où elle void bien souz soy toutes choses; mais
si peut on y arriuer, qui en sçait l'addresse, par des routtes ombrageuses,
gazonnées, et doux fleurantes; plaisamment, et d'vne
pante facile et polie, comme est celle des voutes celestes. Pour
n'auoir hanté cette vertu supreme, belle, triumphante, amoureuse,•
delicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe et irreconciliable
d'aigreur, de desplaisir, de crainte, et de contrainte, ayant
pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes: ils sont
allez selon leur foiblesse, faindre cette sotte image, triste, querelleuse,
despite, menaceuse, mineuse, et la placer sur vn rocher à3
l'escart, emmy des ronces: fantosme à estonner les gents. Mon
gouuerneur qui cognoist deuoir remplir la volonté de son disciple,
autant ou plus d'affection, que de reuerence enuers la vertu, luy
sçaura dire, que les poëtes suiuent les humeurs communes: et luy
faire toucher au doigt, que les Dieux ont mis plustost la sueur aux•
aduenues des cabinetz de Venus que de Pallas. Et quand il commencera
de se sentir, luy presentant Bradamant ou Angelique, pour
maistresse à ioüir: et d'vne beauté naïue, actiue, genereuse, non
hommasse, mais virile, au prix d'vne beauté molle, affettée, delicate,
artificielle; l'vne trauestie en garçon, coiffée d'vn morrion4
luisant: l'autre vestue en garce, coiffée d'vn attiffet emperlé: il
iugera masle son amour mesme, s'il choisit tout diuersement à cet
effeminé pasteur de Phrygie. Il luy fera cette nouuelle leçon,
que le prix et hauteur de la vraye vertu, est en la facilité, vtilité et
plaisir de son exercice: si esloigné de difficulté, que les enfans y
peuuent comme les hommes, les simples comme les subtilz. Le•
reglement c'est son vtil, non pas la force. Socrates son premier
mignon, quitte à escient sa force, pour glisser en la naïueté et aisance
de son progrés. C'est la mere nourrice des plaisirs humains.
En les rendant iustes, elle les rend seurs et purs. Les moderant,
elle les tient en haleine et en appetit. Retranchant ceux qu'elle refuse,1
elle nous aiguise enuers ceux qu'elle nous laisse: et nous
laisse abondamment tous ceux que veut nature: et iusques à la
satieté, sinon iusques à la lasseté; maternellement: si d'aduenture
nous ne voulons dire, que le regime, qui arreste le beuueur auant
l'yuresse, le mangeur auant la crudité, le paillard auant la pelade,•
soit ennemy de noz plaisirs. Si la fortune commune luy faut, elle
luy eschappe; ou elle s'en passe, et s'en forge vne autre toute
sienne: non plus flottante et roulante: elle sçait estre riche, et
puissante, et sçauante, et coucher en des matelats musquez. Elle
aime la vie, elle aime la beauté, la gloire, et la santé. Mais son2
office propre et particulier, c'est sçauoir vser de ces biens là regléement,
et les sçauoir perdre constamment: office bien plus noble
qu'aspre, sans lequel tout cours de vie est desnaturé, turbulent
et difforme: et y peut-on iustement attacher ces escueils, ces haliers,
et ces monstres. Si ce disciple se rencontre de si diuerse condition,•
qu'il aime mieux ouyr vne fable, que la narration d'vn beau
voyage, ou vn sage propos, quand il l'entendra. Qui au son du tabourin,
qui arme la ieune ardeur de ses compagnons, se destourne
à vn autre, qui l'appelle au ieu des batteleurs. Qui par souhait ne
trouue plus plaisant et plus doux, reuenir poudreux et victorieux3
d'un combat, que de la paulme ou du bal, auec le prix de cet exercice:
ie n'y trouue autre remede, sinon qu'on le mette patissier
dans quelque bonne ville: fust il fils d'vn Duc: suiuant le precepte
de Platon, qu'il faut colloquer les enfans, non selon les facultez de
leur pere, mais selon les facultez de leur ame. Puis que la Philosophie
est celle qui nous instruict à viure, et que l'enfance y a sa
leçon, comme les autres aages, pourquoy ne la luy communique•
lon?
Vdum et molle lutum est, nunc nunc properandus, et acri
Fingendus sine fine rota.
On nous apprent à viure, quand la vie est passée. Cent escoliers
ont pris la verolle auant que d'estre arriuez à leur leçon d'Aristote1
de la temperance. Cicero disoit, que quand il viuroit la vie de deux
hommes, il ne prendroit pas le loisir d'estudier les Poëtes Lyriques.
Et ie trouue ces ergotistes plus tristement encores inutiles. Nostre
enfant est bien plus pressé: il ne doit au paidagogisme que les
premiers quinze ou seize ans de sa vie: le demeurant est deu à•
l'action. Employons vn temps si court aux instructions necessaires.
Ce sont abus, ostez toutes ces subtilitez espineuses de la Dialectique,
dequoy nostre vie ne se peut amender, prenez les simples
discours de la philosophie, sçachez les choisir et traitter à point,
ils sont plus aisez à conceuoir qu'vn conte de Boccace. Vn enfant2
en est capable au partir de la nourrisse, beaucoup mieux que d'apprendre
à lire ou escrire. La philosophie a des discours pour la
naissance des hommes, comme pour la decrepitude. Ie suis de
l'aduis de Plutarque, qu'Aristote n'amusa pas tant son grand disciple
à l'artifice de composer syllogismes, ou aux principes de Geometrie,•
comme à l'instruire des bons preceptes, touchant la vaillance,
proüesse, la magnanimité et temperance, et l'asseurance de
ne rien craindre: et auec cette munition, il l'enuoya encores enfant
subiuguer l'empire du monde à tout 30000. hommes de pied, 4000.
cheuaulx, et quarante deux mille escuz seulement. Les autres arts3
et sciences, dit-il, Alexandre les honoroit bien, et loüoit leur excellence
et gentilesse, mais pour plaisir qu'il y prist, il n'estoit pas
facile à se laisser surprendre à l'affection de les vouloir exercer.
Petite hinc iuuenésque senésque
Finem animo certum, miserique viatica canis.
C'est ce que disoit Epicurus au commencement de sa lettre à Meniceus:
Ny le plus ieune refuie à philosopher, ny le plus vieil s'y
lasse. Qui fait autrement, il semble dire, ou qu'il n'est pas encores
saison d'heureusement viure: ou qu'il n'en est plus saison. Pour
tout cecy, ie ne veux pas qu'on emprisonne ce garçon, ie ne veux4
pas qu'on l'abandonne à la colere et humeur melancholique d'vn
furieux maistre d'escole: ie ne veux pas corrompre son esprit, à
le tenir à la gehenne et au trauail, à la mode des autres, quatorze
ou quinze heures par iour, comme vn portefaiz. Ny ne trouueroys
bon, quand par quelque complexion solitaire et melancholique, on
le verroit adonné d'vne application trop indiscrette à l'estude des
liures, qu'on la luy nourrist. Cela les rend ineptes à la conuersation•
ciuile, et les destourne de meilleures occupations. Et combien
ay-ie veu de mon temps, d'hommes abestis, par temeraire auidité de
science? Carneades s'en trouua si affollé, qu'il n'eut plus le loisir
de se faire le poil et les ongles. Ny ne veux gaster ses meurs genereuses
par l'inciuilité et barbarie d'autruy. La sagesse Françoise a1
esté anciennement en prouerbe, pour vne sagesse qui prenoit de
bon'heure, et n'auoit gueres de tenue. A la verité nous voyons encores
qu'il n'est rien si gentil que les petits enfans en France:
mais ordinairement ils trompent l'esperance qu'on en a conceuë,
et hommes faicts, on n'y voit aucune excellence. I'ay ouy tenir à•
gens d'entendement, que ces colleges où on les enuoie, dequoy ils
ont foison, les abrutissent ainsin. Au nostre, vn cabinet, vn iardin,
la table, et le lict, la solitude, la compagnie, le matin et le
vespre, toutes heures luy seront vnes: toutes places luy seront
estude: car la philosophie, qui, comme formatrice des iugements2
et des meurs, sera sa principale leçon, a ce priuilege, de se mesler
par tout. Isocrates l'orateur estant prié en vn festin de parler de
son art, chacun trouue qu'il eut raison de respondre: Il n'est pas
maintenant temps, de ce que ie sçay faire, et ce dequoy il est maintenant
temps, ie ne le sçay pas faire. Car de presenter des harangues•
ou des disputes de rhetorique, à vne compagnie assemblée
pour rire et faire bonne chere, ce seroit vn meslange de trop
mauuais accord. Et autant en pourroit-on dire de toutes les autres
sciences. Mais quant à la philosophie, en la partie où elle traicte
de l'homme et de ses deuoirs et offices, ç'a esté le iugement commun3
de tous les sages, que pour la douceur de sa conuersation,
elle ne deuoit estre refusée, ny aux festins, ny aux ieux. Et Platon
l'ayant inuitée à son conuiue, nous voyons comme elle entretient
l'assistence d'vne façon molle, et accommodée au temps et au lieu,
quoy que ce soit de ses plus hauts discours et plus salutaires.
Æquè pauperibus prodest, locupletibus æquè,
Et neglecta æquè pueris senibúsque nocebit.

Ainsi sans doubte il choumera moins, que les autres. Mais comme
les pas que nous employons à nous promener dans vne galerie, quoy
qu'il y en ait trois fois autant, ne nous lassent pas, comme ceux que
nous mettons à quelque chemin dessigné: aussi nostre leçon se
passant comme par rencontre, sans obligation de temps et de lieu,
et se meslant à toutes noz actions, se coulera sans se faire sentir.
Les ieux mesmes et les exercices seront vne bonne partie de l'estude:•
la course, la lucte, la musique, la danse, la chasse, le maniement
des cheuaux et des armes. Ie veux que la bien-seance exterieure,
et l'entre-gent, et la disposition de la personne se façonne
quant et quant l'ame. Ce n'est pas vne ame, ce n'est pas vn corps
qu'on dresse, c'est vn homme, il n'en faut pas faire à deux. Et1
comme dit Platon, il ne faut pas les dresser l'vn sans l'autre, mais
les conduire également, comme vne couple de cheuaux attelez à
mesme timon. Et à l'oüir semble il pas prester plus de temps et de
solicitude, aux exercices du corps: et estimer que l'esprit s'en exerce
quant et quant, et non au contraire? Au demeurant, cette institution•
se doit conduire par vne seuere douceur, non comme il se
fait. Au lieu de conuier les enfans aux lettres, on ne leur presente
à la verité, qu'horreur et cruauté. Ostez moy la violence et la force;
il n'est rien à mon aduis qui abatardisse et estourdisse si fort vne
nature bien née. Si vous auez enuie qu'il craigne la honte et le2
chastiement, ne l'y endurcissez pas. Endurcissez le à la sueur et au
froid, au vent, au soleil et aux hazards qu'il luy faut mespriser.
Ostez luy toute mollesse et delicatesse au vestir et coucher, au
manger et au boire: accoustumez le à tout: que ce ne soit pas vn
beau garçon et dameret, mais vn garçon vert et vigoureux. Enfant,•
homme, vieil, i'ay tousiours creu et iugé de mesme. Mais entre autres
choses, cette police de la plus part de noz colleges, m'a
tousiours despleu. On eust failly à l'aduenture moins dommageablement,
s'inclinant vers l'indulgence. C'est vne vraye geaule de ieunesse
captiue. On la rend desbauchée, l'en punissant auant qu'elle3
le soit. Arriuez y sur le point de leur office; vous n'oyez que cris,
et d'enfans suppliciez, et de maistres enyurez en leur cholere.
Quelle maniere, pour esueiller l'appetit enuers leur leçon, à ces
tendres ames, et craintiues, de les y guider d'vne troigne effroyable,
les mains armées de fouets? Inique et pernicieuse forme. Ioint ce•
que Quintilian en a tres-bien remarqué, que cette imperieuse authorité,
tire des suittes perilleuses: et nommément à nostre façon de
chastiement. Combien leurs classes seroient plus decemment ionchées
de fleurs et de feuillées, que de tronçons d'osiers sanglants?
l'y feroy pourtraire la ioye, l'allegresse, et Flora, et les Graces:
comme fit en son eschole le philosophe Speusippus. Où est leur
profit, que là fust aussi leur esbat. On doit ensucrer les viandes
salubres à l'enfant: et enfieller celles qui luy sont nuisibles. C'est
merueille combien Platon se montre soigneux en ses loix, de la•
gayeté et passetemps de la ieunesse de sa cité: et combien il s'arreste
à leurs courses, ieux, chansons, saults et danses: desquelles
il dit, que l'antiquité a donné la conduitte et le patronnage aux
Dieux mesmes, Apollon, aux Muses et Minerue. Il s'estend à mille
preceptes pour ses gymnases. Pour les sciences lettrées, il s'y amuse1
fort peu: et semble ne recommander particulierement la poësie,
que pour la musique. Toute estrangeté et particularité en noz
mœurs et conditions est euitable, comme ennemie de societé. Qui
ne s'estonneroit de la complexion de Demophon, maistre d'hostel
d'Alexandre, qui suoit à l'ombre, et trembloit au soleil? I'en ay veu•
fuir la senteur des pommes, plus que les harquebuzades; d'autres
s'effrayer pour vne souris: d'autres rendre la gorge à voir de la
cresme: d'autres à voir brasser vn lict de plume: comme Germanicus
ne pouuoit souffrir ny la veuë ny le chant des cocqs. Il y peut
auoir à l'aduanture à cela quelque proprieté occulte, mais on l'esteindroit,2
à mon aduis, qui s'y prendroit de bon'heure. L'institution
a gaigné cela sur moy, il est vray que ce n'a point esté sans quelque
soing, que sauf la biere, mon appetit est accommodable indifferemment
à toutes choses, dequoy on se paist. Le corps est encore
souple, on le doit à cette cause plier à toutes façons et coustumes:•
et pourueu qu'on puisse tenir l'appetit, et la volonté soubs boucle,
qu'on rende hardiment vn ieune homme commode à toutes nations
et compagnies, voire au desreglement et aux excés, si besoing est.
Son exercitation suiue l'vsage. Qu'il puisse faire toutes choses, et
n'ayme à faire que les bonnes. Les philosophes mesmes ne trouuent3
pas louable en Callisthenes, d'auoir perdu la bonne grace du grand
Alexandre son maistre, pour n'auoir voulu boire d'autant à luy. Il
rira, il follastrera, il se desbauchera auec son Prince. Ie veux qu'en
la desbauche mesme, il surpasse en vigueur et en fermeté ses compagnons,
et qu'il ne laisse à faire le mal, ny à faute de force ny de•
science, mais à faute de volonté. Multum interest, vtrum peccare quis
nolit, aut nesciat. Ie pensois faire honneur à vn Seigneur aussi eslongné
de ces debordemens, qu'il en soit en France, de m'enquerir à
luy en bonne compagnie, combien de fois en sa vie il s'estoit
enyuré, pour la necessité des affaires du Roy en Allemaigne: il le•
print de cette façon, et me respondit que c'estoit trois fois, lesquelles
il recita. I'en sçay, qui à faute de cette faculté, se sont mis en
grand peine, ayans à pratiquer cette nation. I'ay souuent remarqué
auec grande admiration la merueilleuse nature d'Alcibiades, de se
transformer si aisément à façons si diuerses, sans interest de sa1
santé; surpassant tantost la sumptuosité et pompe Persienne, tantost
l'austerité et frugalité Lacedemonienne; autant reformé en
Sparte, comme voluptueux en Ionie.
Omnis Aristippum decuit color, et status et res.
Tel voudrois-ie former mon disciple,•
Quem duplici panno patientia velat,
Mirabor, vitæ via si conuersa decebit,
Personamque feret non inconcinnus vtramque.

Voicy mes leçons: Celuy-là y a mieux proffité, qui les fait, que qui
les sçait. Si vous le voyez, vous l'oyez: si vous l'oyez, vous le voyez.2
Ia à Dieu ne plaise, dit quelqu'vn en Platon, que philosopher ce
soit apprendre plusieurs choses, et traitter les arts. Hanc amplissimam
omnium artium bene viuendi disciplinam, vita magis quàm
literis persequuti sunt. Leon Prince des Phliasiens, s'enquerant à
Heraclides Ponticus, de quelle science, de quelle art il faisoit profession:•
Ie ne sçay, dit-il, ny art, ny science: mais ie suis Philosophe.
On reprochoit à Diogenes, comment, estant ignorant, il se
mesloit de la Philosophie: Ie m'en mesle, dit-il, d'autant mieux à
propos. Hegesias le prioit de luy lire quelque liure: Vous estes
plaisant, luy respondit il: vous choisissés les figues vrayes et naturelles,3
non peintes: que ne choisissez vous aussi les exercitations
naturelles, vrayes, et non escrites? Il ne dira pas tant sa leçon,
comme il la fera. Il la repetera en ses actions. On verra s'il y a de
la prudence en ses entreprises: s'il y a de la bonté, de la iustice en
ses deportements: s'il a du iugement et de la grace en son parler:•
de la vigueur en ses maladies: de la modestie en ses ieux: de la
temperance en ses voluptez: de l'ordre en son œconomie: de l'indifference
en son goust, soit chair, poisson, vin ou eau. Qui disciplinam
suam non ostentationem scientiæ, sed legem vitæ putet: quique
obtemperet ipse sibi, et decretis pareat. Le vray miroir de nos discours,
est le cours de nos vies. Zeuxidamus respondit à vn qui luy
demanda pourquoy les Lacedemoniens ne redigeoient par escrit les
ordonnances de la prouesse, et ne les donnoient à lire à leurs ieunes•
gens; que c'estoit parce qu'ils les vouloient accoustumer aux faits,
non pas aux parolles. Comparez au bout de 15. ou 16. ans, à cettuy-cy,
vn de ces latineurs de college, qui aura mis autant de temps
à n'apprendre simplement qu'à parler. Le monde n'est que babil,
et ne vis iamais homme, qui ne die plustost plus, que moins qu'il1
ne doit: toutesfois la moitié de nostre aage s'en va là. On nous tient
quatre ou cinq ans à entendre les mots et les coudre en clauses,
encores autant à en proportionner vn grand corps estendu en quatre
ou cinq parties, autres cinq pour le moins à les sçauoir brefuement
mesler et entrelasser de quelque subtile façon. Laissons le à ceux•
qui en font profession expresse. Allant vn iour à Orleans, ie trouuay
dans cette plaine au deça de Clery, deux regents qui venoyent à
Bourdeaux, enuiron à cinquante pas l'vn de l'autre: plus loing
derriere eux, ie voyois vne trouppe, et vn maistre en teste, qui
estoit feu Monsieur le Comte de la Rochefoucaut: vn de mes gens2
s'enquit au premier de ces regents, qui estoit ce Gentil'homme qui
venoit apres luy: luy qui n'auoit pas veu ce train qui le suiuoit, et
qui pensoit qu'on luy parlast de son compagnon, respondit plaisamment,
Il n'est pas Gentil'homme, c'est vn grammairien, et ie
suis logicien. Or nous qui cherchons icy au rebours, de former non•
vn grammairien ou logicien, mais vn Gentil'homme, laissons les
abuser de leur loisir: nous auons affaire ailleurs. Mais que notre
disciple soit bien pourueu de choses, les parolles ne suiuront que
trop: il les trainera, si elles ne veulent suiure. I'en oy qui s'excusent
de ne se pouuoir exprimer; et font contenance d'auoir la3
teste pleine de plusieurs belles choses, mais à faute d'eloquence,
ne les pouuoir mettre en euidence: c'est vne baye. Sçauez vous à
mon aduis que c'est que cela? ce sont des ombrages, qui leur viennent
de quelques conceptions informes, qu'ils ne peuuent démesler
et esclarcir au dedans, ny par consequent produire au dehors. Ils•
ne s'entendent pas encore eux mesmes: et voyez les vn peu begayer
sur le point de l'enfanter, vous iugez que leur trauail n'est point à
l'accouchement, mais à la conception, et qu'ils ne font que lecher
encores cette matiere imparfaicte. De ma part, ie tiens, et Socrates
ordonne, que qui a dans l'esprit vne viue imagination et claire, il
la produira, soit en Bergamasque, soit par mines, s'il est muet:
Verbâque præuisam rem non inuita sequentur.
Et comme disoit celuy-là, aussi poëtiquement en sa prose, cùm res
animum occupauere, verba ambiunt. Et cest autre: ipsæ res verbas
rapiunt. Il ne sçait pas ablatif, coniunctif, substantif, ny la grammaire;
ne faict pas son laquais, ou vne harangere de Petit pont:
et si vous entretiendront tout vostre soul, si vous en auez enuie, et
se desferreront aussi peu, à l'aduenture, aux regles de leur langage,
que le meilleur maistre és arts de France. Il ne sçait pas la1
rhetorique, ny pour auant-jeu capter la beneuolence du candide
lecteur, ny ne luy chaut de le sçauoir. De vray, toute cette belle
peinture s'efface aisément par le lustre d'vne verité simple et naifue.
Ces gentilesses ne seruent que pour amuser le vulgaire, incapable
de prendre la viande plus massiue et plus ferme; comme Afer montre•
bien clairement chez Tacitus. Les Ambassadeurs de Samos estoyent
venus à Cleomenes Roy de Sparte, preparez d'vne belle et
longue oraison, pour l'esmouuoir à la guerre contre le tyran Polycrates:
apres qu'il les eut bien laissez dire, il leur respondit: Quant
à vostre commencement, et exorde, il ne m'en souuient plus, ny par2
consequent du milieu; et quant à vostre conclusion, ie n'en veux
rien faire. Voila vne belle responce, ce me semble, et des harangueurs
bien camus. Et quoy cet autre? Les Atheniens estoient à
choisir de deux architectes, à conduire vne grande fabrique; le premier
plus affeté, se presenta auec vn beau discours premedité sur•
le subiect de cette besongne, et tiroit le iugement du peuple à sa
faueur: mais l'autre en trois mots: Seigneurs Atheniens, ce que
cettuy a dict, ie le feray. Au fort de l'eloquence de Cicero, plusieurs
en entroient en admiration, mais Caton n'en faisant que
rire: Nous auons, disoit-il, vn plaisant Consul. Aille deuant ou3
apres: vne vtile sentence, vn beau traict est tousiours de saison.
S'il n'est pas bien à ce qui va deuant, ny à ce qui vient apres, il
est bien en soy. Ie ne suis pas de ceux qui pensent la bonne
rythme faire le bon poëme: laissez luy allonger vne courte syllabe
s'il veut, pour cela non force; si les inuentions y rient, si l'esprit•
et le iugement y ont bien faict leur office: voyla vn bon poëte,
diray-ie, mais vn mauuais versificateur,
Emunctæ naris, durus componere versus.
Qu'on face, dit Horace, perdre à son ouurage toutes ses coustures
et mesures,
Tempora certa modósque, et quod prius ordine verbum est,
Posterius facias, præponens vltima primis,
Inuenias etiam disiecti membra poetæ:
il ne se dementira point pour cela: les pieces mesmes en seront
belles. C'est ce que respondit Menander, comme on le tensast, approchant
le iour, auquel il auoit promis vne comedie, dequoy il n'y
auoit encore mis la main: elle est composée et preste, il ne reste
qu'à y adiouster les vers. Ayant les choses et la matiere disposée1
en l'ame, il mettoit en peu de compte le demeurant. Depuis que
Ronsard et du Bellay ont donné credit à nostre poësie Françoise, ie
ne vois si petit apprenti, qui n'enfle des mots, qui ne renge les cadences
à peu pres, comme eux. Plus sonat quàm valet. Pour le vulgaire,
il ne fut iamais tant de poëtes: mais comme il leur a esté•
bien aisé de representer leurs rythmes, ils demeurent bien aussi
court à imiter les riches descriptions de l'vn, et les délicates inuentions
de l'autre. Voire mais que fera-il, si on le presse de la
subtilité sophistique de quelque syllogisme? Le iambon fait boire,
le boire desaltere, parquoi le iambon desaltere. Qu'il s'en mocque.2
Il est plus subtil de s'en mocquer, que d'y respondre. Qu'il emprunte
d'Aristippus cette plaisante contrefinesse: Pourquoy le deslieray-ie,
puis que tout lié il m'empesche? Quelqu'vn proposoit
contre Cleanthes des finesses dialectiques: à qui Chrysippus dit,
Iouë toy de ces battelages auec les enfans, et ne destourne à cela•
les pensées serieuses d'vn homme d'aage. Si ces sottes arguties,
contorta et aculeata sophismata, luy doiuent persuader vne mensonge,
cela est dangereux: mais si elles demeurent sans effect, et ne l'esmeuuent
qu'à rire, ie ne voy pas pourquoy il s'en doiue donner
garde. Il en est de si sots, qu'ils se destournent de leur voye vn3
quart de lieuë, pour courir apres vn beau mot: aut qui non verba
rebus aptant, sed res extrinsecus arcessunt, quibus verba conueniant.
Et l'autre: Qui alicuius verbi decore placentis vocentur ad id quod
non proposuerant scribere. Ie tors bien plus volontiers vne belle
sentence, pour la coudre sur moy, que ie ne destors mon fil, pour•
l'aller querir. Au rebours, c'est aux paroles à seruir et à suiure, et
que le Gascon y arriue, si le François n'y peut aller. Ie veux que les
choses surmontent, et qu'elles remplissent de façon l'imagination
de celuy qui escoute, qu'il n'aye aucune souuenance des mots. Le
parler que i'ayme, c'est vn parler simple et naif, tel sur le papier
qu'à la bouche: vn parler succulent et nerueux, court et serré, non
tant delicat et peigné, comme vehement et brusque.
Hæc demum sapiet dictio, quæ feriet.
Plustost difficile qu'ennuieux, esloigné d'affectation: desreglé, descousu,•
et hardy: chaque loppin y face son corps: non pedantesque,
non fratesque, non pleideresque, mais plustost soldatesque,
comme Suetone appelle celuy de Iulius Cæsar. Et si ne sens pas
bien, pourquoy il l'en appelle. I'ay volontiers imité cette desbauche
qui se voit en nostre ieunesse, au port de leurs vestemens.1
Vn manteau en escharpe, la cape sur vne espaule, vn bas mal
tendu, qui represente vne fierté desdaigneuse de ces paremens estrangers,
et nonchallante de l'art: mais ie la trouue encore mieux
employée en la forme du parler. Toute affectation, nommément en
la gayeté et liberté Françoise, est mesaduenante au courtisan. Et•
en vne Monarchie, tout Gentil'homme doit estre dressé au port d'vn
courtisan. Parquoy nous faisons bien de gauchir vn peu sur le naif
et mesprisant. Ie n'ayme point de tissure, où les liaisons et les coustures
paroissent: tout ainsi qu'en vn beau corps, il ne faut qu'on
y puisse compter les os et les veines. Quæ veritati operam dat oratio,2
incomposita sit et simplex. Quis accuratè loquitur, nisi qui vult putidè
loqui? L'eloquence faict iniure aux choses, qui nous destourne à
soy. Comme aux accoustremens, c'est pusillanimité, de se vouloir
marquer par quelque façon particuliere et inusitée. De mesme au
langage, la recherche des frases nouuelles, et des mots peu cogneuz,•
vient d'vne ambition scholastique et puerile. Peusse-ie ne me seruir
que de ceux qui seruent aux hales à Paris! Aristophanes le Grammairien
n'y entendoit rien, de reprendre en Epicurus la simplicité
de ses mots: et la fin de son art oratoire, qui estoit, perspicuité
de langage seulement. L'imitation du parler, par sa facilité, suit3
incontinent tout vn peuple. L'imitation du iuger, de l'inuenter, ne
va pas si viste. La plus part des lecteurs, pour auoir trouué vne
pareille robbe, pensent tresfaucement tenir vn pareil corps. La
force et les nerfs, ne s'empruntent point: les atours et le manteau
s'empruntent. La plus part de ceux qui me hantent, parlent de•
mesmes les Essais: mais ie ne sçay, s'ils pensent de mesmes. Les
Atheniens, dit Platon, ont pour leur part, le soing de l'abondance
et elegance du parler, les Lacedemoniens de la briefueté, et ceux de
Crete, de la fecundité des conceptions, plus que du langage: ceux-cy
sont les meilleurs. Zenon disoit qu'il auoit deux sortes de disciples:4
les vns qu'il nommoit φιλολóγους, curieux d'apprendre les
choses, qui estoient ses mignons: les autres λογοφιλους, qui n'auoyent
soing que du langage. Ce n'est pas à dire que ce ne soit vne
belle et bonne chose que le bien dire: mais non pas si bonne qu'on
la faict, et suis despit dequoy nostre vie s'embesongne toute à cela.
Ie voudrois premierement bien sçauoir ma langue, et celle de mes•
voisins, où i'ay plus ordinaire commerce. C'est vn bel et grand
agencement sans doubte, que le Grec et Latin, mais on l'achepte
trop cher. Ie diray icy vne façon d'en auoir meilleur marché que de
coustume, qui a esté essayée en moy-mesmes; s'en seruira qui
voudra. Feu mon pere, ayant faict toutes les recherches qu'homme1
peut faire, parmy les gens sçauans et d'entendement, d'vne forme
d'institution exquise; fut aduisé de cet inconuenient, qui estoit en
vsage: et luy disoit-on que cette longueur que nous mettions à apprendre
les langues qui ne leur coustoient rien, est la seule cause,
pourquoy nous ne pouuons arriuer à la grandeur d'ame et de cognoissance•
des anciens Grecs et Romains. Ie ne croy pas que c'en
soit la seule cause. Tant y a que l'expedient que mon pere y trouua,
ce fut qu'en nourrice, et auant le premier desnouement de ma
langue, il me donna en charge à vn Allemand, qui depuis est mort
fameux medecin en France, du tout ignorant de nostre langue, et2
tresbien versé en la Latine. Cettuy-cy, qu'il auoit fait venir expres,
et qui estoit bien cherement gagé, m'auoit continuellement
entre les bras. Il en eut aussi auec luy deux autres moindres en
sçauoir, pour me suiure, et soulager le premier: ceux-cy ne m'entretenoient
d'autre langue que Latine. Quant au reste de sa maison,•
c'estoit vne regle inuiolable, que ny luy mesme, ny ma mere, ny
valet, ny chambriere, ne parloient en ma compagnie, qu'autant de
mots de Latin, que chacun auoit appris pour iargonner auec moy.
C'est merueille du fruict que chacun y fit: mon pere et ma mere y
apprindrent assez de Latin pour l'entendre, et en acquirent à suffisance,3
pour s'en seruir à la necessité, comme firent aussi les autres
domestiques, qui estoient plus attachez à mon seruice. Somme,
nous nous latinizames tant, qu'il en regorgea iusques à nos villages
tout autour, où il y a encores, et ont pris pied par l'vsage, plusieurs
appellations Latines d'artisans et d'vtils. Quant à moy, i'auois plus•
de six ans, auant que i'entendisse non plus de François ou de Perigordin,
que d'Arabesque: et sans art, sans liure, sans grammaire
ou precepte, sans fouet, et sans larmes, i'auois appris du Latin,
tout aussi pur que mon maistre d'escole le sçauoit: car ie ne le
pouuois auoir meslé ny alteré. Si par essay on me vouloit donner4
vn theme, à la mode des colleges; on le donne aux autres en François,
mais à moy il me le falloit donner en mauuais Latin, pour le
tourner en bon. Et Nicolas Grouchi, qui a escript de comitiis Romanorum,
Guillaume Guerente, qui a commenté Aristote, George Bucanan,
ce grand poëte Escossois, Marc Antoine Muret, que la France•
et l'Italie recognoist pour le meilleur orateur du temps, mes precepteurs
domestiques, m'ont dit souuent, que i'auois ce langage en
mon enfance, si prest et si à main, qu'ils craignoient à m'accoster.
Bucanan, que ie vis depuis à la suitte de feu Monsieur le Mareschal
de Brissac, me dit, qu'il estoit apres à escrire de l'institution des1
enfans: et qu'il prenoit l'exemplaire de la mienne: car il auoit lors
en charge ce Comte de Brissac, que nous auons veu depuis si valeureux
et si braue. Quant au Grec, duquel ie n'ay quasi du tout
point d'intelligence, mon pere desseigna me le faire apprendre par
art. Mais d'vne voie nouuelle, par forme d'ébat et d'exercice: nous•
pelotions nos declinaisons, à la maniere de ceux qui par certains
ieux de tablier apprennent l'Arithmetique et la Geometrie. Car
entre autres choses, il auoit esté conseillé de me faire gouster la
science et le deuoir, par vne volonté non forcée, et de mon propre
desir; et d'esleuer mon ame en toute douceur et liberté, sans rigueur2
et contrainte. Ie dis iusques à telle superstition, que par ce
qu'aucuns tiennent, que cela trouble la ceruelle tendre des enfans,
de les esueiller le matin en sursaut, et de les arracher du sommeil
(auquel ils sont plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout à
coup, et par violence, il me faisoit esueiller par le son de quelque•
instrument, et ne fus iamais sans homme qui m'en seruist. Cet
exemple suffira pour en iuger le reste, et pour recommander aussi
et la prudence et l'affection d'vn si bon pere: auquel il ne se faut
prendre, s'il n'a recueilly aucuns fruits respondans à vne si exquise
culture. Deux choses en furent cause: en premier, le champ sterile3
et incommode. Car quoy que i'eusse la santé ferme et entiere, et
quant et quant vn naturel doux et traitable, i'estois parmy cela si
poisant, mol et endormy, qu'on ne me pouuoit arracher de l'oisiueté,
non pas pour me faire iouer. Ce que ie voyois, ie le voyois
bien; et souz cette complexion lourde, nourrissois des imaginations•
hardies, et des opinions au dessus de mon aage. L'esprit, ie l'auois
lent, et qui n'alloit qu'autant qu'on le menoit: l'apprehension tardiue,
l'inuention lasche, et apres tout vn incroyable defaut de memoire.
De tout cela il n'est pas merueille, s'il ne sceut rien tirer
qui vaille. Secondement, comme ceux que presse vn furieux desir4
de guerison, se laissent aller à toute sorte de conseil, le bon homme,
ayant extreme peur de faillir en chose qu'il auoit tant à cœur, se
laissa en fin emporter à l'opinion commune, qui suit tousiours ceux
qui vont deuant, comme les gruës; et se rengea à la coustume,
n'ayant plus autour de luy ceux qui luy auoient donné ces premieres
institutions, qu'il auoit apportées d'Italie: et m'enuoya enuiron•
mes six ans au college de Guienne, tres-florissant pour lors, et le
meilleur de France. Et là, il n'est possible de rien adiouster au
soing qu'il eut, et à me choisir des precepteurs de chambre suffisans,
et à toutes les autres circonstances de ma nourriture; en
laquelle il reserua plusieurs façons particulieres, contre l'vsage des1
colleges: mais tant y a que c'estoit tousiours college. Mon Latin s'abastardit
incontinent, duquel depuis par desaccoustumance i'ay perdu
tout vsage. Et ne me seruit cette mienne inaccoustumée institution,
que de me faire eniamber d'arriuée aux premieres classes. Car à treize
ans, que ie sortis du college, i'auois acheué mon cours (qu'ils appellent)•
et à la verité sans aucun fruit, que ie peusse à present mettre
en compte. Le premier goust que i'euz aux liures, il me vint du
plaisir des fables de la Metamorphose d'Ouide. Car enuiron l'aage
de 7. ou 8. ans, ie me desrobois de tout autre plaisir, pour les lire:
d'autant que cette langue estoit la mienne maternelle; et que c'estoit2
le plus aisé liure, que ie cogneusse, et le plus accommodé à la foiblesse
de mon aage, à cause de la matiere. Car des Lancelots du
Lac, des Amadis, des Huons de Bordeaux, et tels fatras de liures,
à quoy l'enfance s'amuse, ie n'en cognoissois pas seulement le nom,
ny ne fais encore le corps: tant exacte estoit ma discipline. Ie•
m'en rendois plus nonchalant à l'estude de mes autres leçons prescrites.
Là il me vint singulierement à propos, d'auoir affaire à vn
homme d'entendement de precepteur, qui sceust dextrement conniuer
à cette mienne desbauche, et autres pareilles. Car par là,
i'enfilay tout d'vn train Vergile en l'Æneide, et puis Terence, et3
puis Plaute, et des comedies Italiennes, leurré tousiours par la
douceur du subiect. S'il eust esté si fol de rompre ce train, i'estime
que ie n'eusse rapporté du college que la haine des liures, comme
fait quasi toute nostre noblesse. Il s'y gouuerna ingenieusement,
faisant semblant de n'en voir rien. Il aiguisoit ma faim, ne me•
laissant qu'à la desrobée gourmander ces liures, et me tenant doucement
en office pour les autres estudes de la regle. Car les principales
parties que mon pere cherchoit à ceux à qui il donnoit
charge de moy, c'estoit la debonnaireté et facilité de complexion.
Aussi n'auoit la mienne autre vice, que langueur et paresse. Le
danger n'estoit pas que ie fisse mal, mais que ie ne fisse rien. Nul•
ne prognostiquoit que ie deusse deuenir mauuais, mais inutile: on
y preuoyoit de la faineantise, non pas de la malice. Ie sens qu'il en
est aduenu comme cela. Les plaintes qui me cornent aux oreilles,
sont telles: Il est oisif, froid aux offices d'amitié, et de parenté:
et aux offices publiques, trop particulier, trop desdaigneux. Les1
plus iniurieux mesmes ne disent pas, Pourquoy a il prins, pourquoy
n'a-il payé? mais, Pourquoy ne quitte-il, pourquoy ne
donne-il? Ie receuroy à faueur, qu'on ne desirast en moy que tels
effects de supererogation. Mais ils sont iniustes, d'exiger ce que ie
ne doy pas, plus rigoureusement beaucoup, qu'ils n'exigent d'eux•
ce qu'ils doiuent. En m'y condemnant, ils effacent la gratification
de l'action, et la gratitude qui m'en seroit deuë. Là où le bien faire
actif, deuroit plus peser de ma main, en consideration de ce que ie
n'en ay de passif nul qui soit. Ie puis d'autant plus librement disposer
de ma fortune, qu'elle est plus mienne: et de moy, que ie2
suis plus mien. Toutesfois si i'estoy grand enlumineur de mes
actions, à l'aduenture rembarrerois-ie bien ces reproches; et à
quelques-vns apprendrois, qu'ils ne sont pas si offensez que ie ne
face pas assez: que dequoy ie puisse faire assez plus que ie ne
fay. Mon ame ne laissoit pourtant en mesme temps d'auoir à part•
soy des remuements fermes: et des iugements seurs et ouuerts autour
des obiects qu'elle cognoissoit: et les digeroit seule, sans aucune
communication. Et entre autres choses ie croy à la verité
qu'elle eust esté du tout incapable de se rendre à la force et violence.
Mettray-ie en compte cette faculté de mon enfance, vne asseurance3
de visage, et soupplesse de voix et de geste, à m'appliquer
aux rolles que i'entreprenois? Car auant l'aage,
Alter ab vndecimo tum me vix ceperat annus:
i'ay soustenu les premiers personnages, és tragedies latines de Bucanan,
de Guerente, et de Muret, qui se representerent en nostre•
college de Guienne auec dignité. En cela, Andreas Goueanus nostre
principal, comme en toutes autres parties de sa charge, fut sans
comparaison le plus grand principal de France; et m'en tenoit-on
maistre ouurier. C'est vn exercice, que ie ne meslouë point aux
ieunes enfans de maison; et ay veu nos Princes s'y addonner depuis,4
en personne, à l'exemple d'aucuns des anciens, honnestement
et louablement. Il estoit loisible, mesme d'en faire mestier, aux
gents d'honneur et en Grece, Aristoni tragico actori rem aperit:
huic et genus et fortuna honesta erant: nec ars, quia nihil tale apud
Græcos pudori est, ea deformabat. Car i'ay tousiours accusé d'impertinence,•
ceux qui condemnent ces esbatemens: et d'iniustice,
ceux qui refusent l'entrée de nos bonnes villes aux comediens qui
le valent, et enuient au peuple ces plaisirs publiques. Les bonnes
polices prennent soing d'assembler les citoyens, et les r'allier,
comme aux offices serieux de la deuotion, aussi aux exercices et1
ieux. La societé et amitié s'en augmente, et puis on ne leur sçauroit
conceder des passetemps plus reglez, que ceux qui se font en presence
d'vn chacun, et à la veuë mesme du magistrat: et trouuerois
raisonnable que le Prince à ses despens en gratifiast quelquefois la
commune, d'vne affection et bonté comme paternelle: et qu'aux•
villes populeuses il y eust des lieux destinez et disposez pour ces
spectacles: quelque diuertissement de pires actions et occultes.