FEV mon pere, homme pour n'estre aydé que de l'experience et
du naturel, d'vn iugement bien net, m'a dict autrefois, qu'il auoit
desiré mettre en train, qu'il y eust és villes certain lieu designé,
auquel ceux qui auroient besoin de quelque chose, se peussent rendre,
et faire enregistrer leur affaire à vn officier estably pour cet
effect: comme, ie cherche à vendre des perles: ie cherche des
perles à vendre; tel veut compagnie pour aller à Paris; tel s'enquiert
d'vn seruiteur de telle qualité, tel d'vn maistre; tel demande•
vn ouurier: qui cecy, qui cela, chacun selon son besoing.
Et semble que ce moyen de nous entr'aduertir, apporteroit non
legere commodité au commerce publique. Car à tous coups, il y a
des conditions, qui s'entrecherchent, et pour ne s'entr'entendre,
laissent les hommes en extreme necessité. I'entens auec vne1
grande honte de nostre siecle, qu'à nostre veuë, deux tres-excellens
personnages en sçauoir, sont morts en estat de n'auoir pas
leur saoul à manger: Lilius Gregorius Giraldus en Italie, et Sebastianus
Castalio en Allemaigne. Et croy qu'il y a mil'hommes qui
les eussent appellez auec tres-aduantageuses conditions, ou secourus•
où ils estoient s'ils l'eussent sçeu. Le monde n'est pas si generalement
corrompu, que ie ne sçache tel homme, qui souhaitteroit
de bien grande affection, que les moyens que les siens luy ont mis
en main, se peussent employer tant qu'il plaira à la fortune qu'il en
iouisse, à mettre à l'abry de la necessité, les personnages rares et2
remarquables en quelque espece de valeur, que le mal-heur combat
quelquefois iusques à l'extremité: et qui les mettroit pour le moins
en tel estat, qu'il ne tiendroit qu'à faute de bon discours, s'ils n'estoyent
contens. En la police œconomique mon pere auoit cet
ordre, que ie sçay loüer, mais nullement ensuiure. C'est qu'outre•
le registre des negoces du mesnage, où se logent les menus comptes,
payements, marchés, qui ne requierent la main du Notaire,
lequel registre, vn Receueur a en charge: il ordonnoit à celuy de
ses gents, qui luy seruoit à escrire, vn papier iournal, à inserer
toutes les suruenances de quelque remarque, et iour par iour les3
memoires de l'histoire de sa maison: tres-plaisante à veoir, quand
le temps commence à en effacer la souuenance, et tres à propos
pour nous oster souuent de peine. Quand fut entamee telle besoigne,
quand acheuee: quels trains y ont passé, combien arresté:
noz voyages, noz absences, mariages, morts: la reception des•
heureuses ou malencontreuses nouuelles: changement des seruiteurs
principaux: telles matieres. Vsage ancien, que ie trouue bon
à rafraichir, chacun en sa chacuniere: et me trouue vn sot d'y
auoir failly.
CHAPITRE XXXV. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XXXV.)]
De l'vsage de se vestir.
OV que ie vueille donner, il me faut forcer quelque barriere de
la coustume, tant ell'a soigneusement bridé toutes nos auenues.
Ie deuisoy en cette saison frilleuse, si la façon d'aller tout nud de
ces nations dernierement trouuees, est vne façon forcee par la
chaude temperature de l'air, comme nous disons des Indiens, et•
des Mores, ou si c'est l'originelle des hommes. Les gens d'entendement,
d'autant que tout ce qui est soubs le ciel, comme dit la
saincte Parole, est subiect à mesmes loix, ont accoustumé en pareilles
considerations à celles icy, où il faut distinguer les loix naturelles
des controuuees, de recourir à la generale police du1
monde, où il n'y peut auoir rien de contrefaict. Or tout estant
exactement fourny ailleurs de filet et d'éguille, pour maintenir son
estre, il est mécreable, que nous soyons seuls produits en estat
deffectueux et indigent, et en estat qui ne se puisse maintenir sans
secours estranger. Ainsi ie tiens que comme les plantes, arbres,•
animaux, et tout ce qui vit, se treuue naturellement equippé de
suffisante couuerture, pour se deffendre de l'iniure du temps,
Proptereáque ferè res omnes, aut corio sunt,
Aut seta, aut conchis, aut callo, aut cortice, tectæ,
aussi estions nous: mais comme ceux qui esteignent par artificielle2
lumiere celle du iour, nous auons esteint nos propres moyens, par
les moyens empruntez. Et est aisé à voir que c'est la coustume
qui nous fait impossible ce qui ne l'est pas. Car de ces nations qui
n'ont aucune cognoissance de vestemens, il s'en trouue d'assises
enuiron soubs mesme ciel, que le nostre, et soubs bien plus rude•
ciel que le nostre. Et puis la plus delicate partie de nous est celle
qui se tient tousiours descouuerte: les yeux, la bouche, le nez, les
oreilles; à noz contadins, comme à noz ayeulx, la partie pectorale
et le ventre. Si nous fussions nez auec condition de cotillons et de
greguesques, il ne faut faire doubte, que nature n'eust armé d'vne3
peau plus espoisse ce qu'elle eust abandonné à la baterie des saisons,
comme elle a faict le bout des doigts et plante des pieds.
Pourquoy semble il difficile à croire? entre ma façon d'estre vestu,
et celle du païsan de mon païs, ie trouue bien plus de distance,
qu'il n'y a de sa façon, à celle d'vn homme, qui n'est vestu que de
sa peau. Combien d'hommes, et en Turchie sur tout, vont nuds
par deuotion? Ie ne sçay qui demandoit à vn de nos gueux, qu'il
voyoit en chemise en plein hyuer, aussi scarbillat que tel qui se
tient ammitonné dans les martes iusques aux oreilles, comme il•
pouuoit auoir patience: Et vous monsieur, respondit-il, vous
auez bien la face descouuerte: or moy ie suis tout face. Les Italiens
content du fol du Duc de Florence, ce me semble, que son
maistre s'enquerant comment ainsi mal vestu, il pouuoit porter le
froid, à quoy il estoit bien empesché luy-mesme: Suiuez, dit-il,1
ma recepte de charger sur vous tous vos accoustrements, comme
ie fay les miens, vous n'en souffrirez non plus que moy. Le Roy
Massinissa iusques à l'extreme vieillesse, ne peut estre induit à
aller la teste couuerte par froid, orage, et pluye qu'il fist, ce qu'on
dit aussi de l'Empereur Seuerus. Aux batailles donnees entre les•
Ægyptiens et les Perses, Herodote dit auoir esté remarqué et par
d'autres, et par luy, que de ceux qui y demeuroient morts, le test
estoit sans comparaison plus dur aux Ægyptiens qu'aux Perses: à
raison que ceux cy portent tousiours leurs testes couuertes de
beguins, et puis de turbans: ceux la rases des l'enfance et descouuertes.2
Et le Roy Agesilaus obserua iusques à sa decrepitude, de
porter pareille vesture en hyuer qu'en esté. Cæsar, dit Suetone,
marchoit tousiours deuant sa troupe, et le plus souuent à pied, la
teste descouuerte, soit qu'il fist Soleil, ou qu'il pleust, et autant
en dit-on de Hannibal,•
tum vertice nudo
Excipere insanos imbres, cælique ruinam.
Vn Venitien, qui s'y est tenu long temps, et qui ne fait que d'en
venir, escrit qu'au Royaume du Pegu, les autres parties du corps
vestues, les hommes et les femmes vont tousiours les pieds nuds,3
mesme à cheual. Et Platon conseille merueilleusement pour la santé
de tout le corps, de ne donner aux pieds et à la teste autre couuerture,
que celle que nature y a mise. Celuy que les Polonnois ont
choisi pour leur Roy, apres le nostre, qui est à la verité l'vn des
plus grands Princes de nostre siecle, ne porte iamais gands, ny•
ne change pour hyuer et temps qu'il face, le mesme bonnet qu'il
porte au couuert. Comme ie ne puis souffrir d'aller deboutonné et
destaché, les laboureurs de mon voisinage se sentiroient entrauez
de l'estre. Varro tient, que quand on ordonna que nous tinsions la
teste descouuerte, en presence des Dieux ou du Magistrat, on le fit4
plus pour nostre santé, et nous fermir contre les iniures du temps,
que pour compte de la reuerence. Et puis que nous sommes sur
le froid, et François accoustumez à nous biguarrer, (non pas moy,
car ie ne m'habille guiere que de noir ou de blanc, à l'imitation de
mon pere) adioustons d'vne autre piece, que le Capitaine Martin
du Bellay recite, au voyage de Luxembourg, auoir veu les gelees
si aspres, que le vin de la munition se coupoit à coups de hache et
de coignee, se debitoit aux soldats par poix, et qu'ils l'emportoient
dans des panniers: et Ouide,•
Nudáque consistunt, formam seruantia testæ,
Vina; nec hausta meri, sed data frusta, bibunt.
Les gelees sont si aspres en l'emboucheure des Palus Mæotides,
qu'en la mesme place où le Lieutenant de Mithridates auoit liuré
bataille aux ennemis à pied sec, et les y auoit desfaicts, l'esté venu,1
il y gaigna contre eux encore vne bataille naualle. Les Romains
souffrirent grand desaduantage au combat qu'ils eurent contre les
Carthaginois pres de Plaisance, de ce qu'ils allerent à la charge, le
sang figé, et les membres contreints de froid: là où Hannibal auoit
faict espandre du feu par tout son ost, pour eschaufer ses soldats:•
et distribuer de l'huyle par les bandes, afin que s'oignants, ils
rendissent leurs nerfs plus souples et desgourdis, et encroustassent
les pores contre les coups de l'air et du vent gelé, qui couroit
lors. La retraitte des Grecs, de Babylone en leurs païs, est fameuse
des difficultez et mesaises, qu'ils eurent à surmonter. Cette cy en2
fut, qu'accueillis aux montaignes d'Armenie d'vn horrible rauage
de neiges, ils en perdirent la cognoissance du païs et des chemins:
et en estants assiegés tout court, furent vn iour et vne nuict, sans
boire et sans manger, la plus part de leurs bestes mortes: d'entre
eux plusieurs morts, plusieurs aueugles du coup du gresil, et lueur•
de la neige: plusieurs estropiés par les extremitez: plusieurs roides
transis et immobiles de froid, ayants encore le sens entier. Alexandre
veit vne nation en laquelle on enterre les arbres fruitiers en
hyuer pour les defendre de la gelee: et nous en pouuons aussi voir.3
Sur le subiect de vestir, le Roy de la Mexique changeoit quatre
fois par iour d'accoustremens, iamais ne les reiteroit, employant
sa desferre à ses continuelles liberalitez et recompenses: comme
aussi ny pot, ny plat, ny vtensile de sa cuisine, et de sa table, ne
luy estoient seruis à deux fois.•
CHAPITRE XXXVI. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XXXVI.)]
Du ieune Caton.
IE n'ay point cette erreur commune, de iuger d'vn autre selon que
ie suis. I'en croy aysément des choses diuerses à moy. Pour
me sentir engagé à vne forme, ie n'y oblige pas le monde, comme
chascun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie: et
au rebours du commun, reçoy plus facilement la difference, que la•
ressemblance en nous. Ie descharge tant qu'on veut, vn autre estre,
de mes conditions et principes: et le considere simplement en luy
mesme, sans relation, l'estoffant sur son propre modelle. Pour
n'estre continent, ie ne laisse d'aduoüer sincerement, la continence
des Feuillans et des Capuchins, et de bien trouuer l'air de leur train.1
Ie m'insinue par imagination fort bien en leur place: et les ayme
et les honore d'autant plus, qu'ils sont autres que moy. Ie desire
singulierement, qu'on nous iuge chascun à part soy: et qu'on ne
me tire en consequence des communs exemples. Ma foiblesse n'altere
aucunement les opinions que ie dois auoir de la force et vigueur•
de ceux qui le méritent. Sunt, qui nihil suadent, quàm quod
se imitari posse confidunt. Rampant au limon de la terre, ie ne laisse
pas de remarquer iusques dans les nuës la hauteur inimitable d'aucunes
ames heroïques. C'est beaucoup pour moy d'auoir le iugement
reglé, si les effects ne le peuuent estre, et maintenir au moins cette2
maistresse partie, exempte de corruption. C'est quelque chose d'auoir
la volonté bonne, quand les iambes me faillent. Ce siecle,
auquel nous viuons, au moins pour nostre climat, est si plombé,
que ie ne dis pas l'execution, mais l'imagination mesme de la vertu
en est à dire: et semble que ce ne soit autre chose qu'vn iargon de•
college.
Virtutem verba putant, vt
Lucum ligna;
quam vereri deberent, etiam si percipere non possent. C'est vn affiquet
à pendre en vn cabinet, ou au bout de la langue, comme au bout3
de l'oreille, pour parement. Il ne se recognoist plus d'action vertueuse:
celles qui en portent le visage, elles n'en ont pas pourtant
l'essence: car le profit, la gloire, la crainte, l'accoutumance, et
autres telles causes estrangeres nous acheminent à les produire. La
iustice, la vaillance, la debonnaireté, que nous exerçons lors, elles
peuuent estre ainsi nommees, pour la consideration d'autruy, et du
visage qu'elles portent en public: mais chez l'ouurier, ce n'est aucunement•
vertu. Il y a vne autre fin proposee, autre cause mouuante.
Or la vertu n'aduoüe rien, que ce qui se faict par elle, et
pour elle seule. En cette grande bataille de Potidee, que les Grecs
sous Pausanias gaignerent contre Mardonius, et les Perses: les
victorieux suiuant leur coustume, venants à partir entre eux la1
gloire de l'exploit, attribuerent à la nation Spartiate la precellence
de valeur en ce combat. Les Spartiates excellents iuges de la vertu,
quand ils vindrent à decider, à quel particulier de leur nation debuoit
demeurer l'honneur d'auoir le mieux faict en cette iournee,
trouuerent qu'Aristodemus s'estoit le plus courageusement hasardé:•
mais pourtant ils ne luy en donnerent point de prix, par ce que sa
vertu auoit esté incitee du desir de se purger du reproche, qu'il
auoit encouru au faict des Thermopyles: et d'vn appetit de mourir
courageusement, pour garantir sa honte passee. Nos iugemens
sont encores malades, et suyuent la deprauation de nos mœurs. Ie2
voy la pluspart des esprits de mon temps faire les ingenieux à obscurcir
la gloire des belles et genereuses actions anciennes, leur
donnant quelque interpretation vile, et leur controuuant des occasions
et des causes vaines. Grande subtilité. Qu'on me donne l'action
la plus excellente et pure, ie m'en vois y fournir vraysemblablement•
cinquante vitieuses intentions. Dieu sçait, à qui les veut
estendre, quelle diuersité d'images ne souffre nostre interne volonté.
Ils ne font pas tant malitieusement, que lourdement et grossierement,
les ingenieux, à tout leur mesdisance. La mesme peine,
qu'on prent à detracter de ces grands noms, et la mesme licence,3
ie la prendroye volontiers à leur prester quelque tour d'espaule
pour les hausser. Ces rares figures, et triees pour l'exemple du
monde, par le consentement des sages, ie ne me feindroy pas de
les recharger d'honneur, autant que mon inuention pourroit, en
interpretation et fauorable circonstance. Et il faut croire, que les•
efforts de nostre inuention sont loing au dessous de leur merite.
C'est l'office des gents de bien, de peindre la vertu la plus belle
qui se puisse. Et ne messieroit pas, quand la passion nous transporteroit
à la faueur de si sainctes formes. Ce que ceux cy font au
contraire, ils le font ou par malice, ou par ce vice de ramener
leur creance à leur portee, dequoy ie viens de parler: ou comme
ie pense plustost, pour n'auoir pas la veuë assez forte et assez nette
ny dressee à conceuoir la splendeur de la vertu en sa pureté•
naifue. Comme Plutarque dit, que de son temps, aucuns attribuoient
la cause de la mort du ieune Caton, à la crainte qu'il auoit eu de
Cæsar: dequoy il se picque auecques raison: et peut on iuger par
là, combien il se fust encore plus offencé de ceux qui l'ont attribuee
à l'ambition. Sottes gents. Il eust bien faict vne belle action, genereuse1
et iuste plustost auec ignominie, que pour la gloire. Ce personnage
là fut veritablement vn patron, que nature choisit, pour
montrer iusques où l'humaine vertu et fermeté pouuoit atteindre.
Mais ie ne suis pas icy à mesmes pour traicter ce riche argument.
Ie veux seulement faire luiter ensemble, les traicts de cinq•
poëtes Latins, sur la louange de Caton, et pour l'interest de Caton:
et par incident, pour le leur aussi. Or deura l'enfant bien
nourry, trouuer au prix des autres, les deux premiers trainants. Le
troisiesme, plus verd: mais qui s'est abattu par l'extrauagance de
sa force. Il estimera que là il y auroit place à vn ou deux degrez2
d'inuention encore, pour arriuer au quatriesme, sur le point duquel
il ioindra ses mains par admiration. Au dernier, premier de
quelque espace: mais laquelle espace, il iurera ne pouuoir estre
remplie par nul esprit humain, il s'estonnera, il se transira. Voicy
merueilles. Nous auons bien plus de poëtes, que de iuges et interpretes•
de poësie. Il est plus aisé de la faire, que de la cognoistre.
A certaine mesure basse, on la peut iuger par les preceptes et par
art. Mais la bonne, la supreme, la diuine, est au dessus des regles
et de la raison. Quiconque en discerne la beauté, d'vne veuë ferme
et rassise, il ne la void pas: non plus que la splendeur d'vn esclair.3
Elle ne pratique point nostre iugement: elle le rauit et rauage. La
fureur, qui espoinçonne celuy qui la sçait penetrer, fiert encores
vn tiers, à la luy ouyr traitter et reciter. Comme l'aymant attire
non seulement vne aiguille, mais infond encores en icelle, sa faculté
d'en attirer d'autres: et il se void plus clairement aux theatres,•
que l'inspiration sacree des muses, ayant premierement agité
le poëte à la cholere, au deuil, à la hayne, et hors de soy, où elles
veulent, frappe encore par le poëte, l'acteur, et par l'acteur, consecutiuement
tout vn peuple. C'est l'enfileure de noz aiguilles, suspendues
l'vne de l'autre. Dés ma premiere enfance, la poësie a eu
cela, de me transpercer et transporter. Mais ce ressentiment bien•
vif, qui est naturellement en moy, a esté diuersement manié, par
diuersité de formes, non tant, plus hautes et plus basses, car c'estoient
tousiours des plus hautes en chasque espece, comme differentes
en couleur. Premierement, vne fluidité gaye et ingenieuse:
depuis vne subtilité aiguë et releuee. En fin, vne force meure et1
constante. L'exemple le dira mieux. Ouide, Lucain, Vergile. Mais
voyla nos gens sur la carriere.
Sit Cato, dum viuit, sanè vel Cæsare maior,
dit l'vn:
Et inuictum, deuicta morte, Catonem,•
dit l'autre. Et l'autre, parlant des guerres ciuiles d'entre Cæsar et
Pompeius,
Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.
Et le quatriesme sur les louanges de Cæsar:
Et cuncta terrarum subacta,2
Præter atrocem animun Catonis.
Et le maistre du cœur, apres auoir étalé les noms des plus grands
Romains en sa peinture, finit en cette maniere:
His dantem iura Catonem.
CHAPITRE XXXVII. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XXXVII.)]
Comme nous pleurons et rions d'vne mesme chose.
QVAND nous rencontrons dans les histoires, qu'Antigonus sçeut•
tres-mauuais gré à son fils de luy auoir presenté la teste du
Roy Pyrrhus son ennemy, qui venoit sur l'heure mesme d'estre
tué combatant contre luy: et que l'ayant veuë il se print bien
fort à pleurer: et que le Duc René de Lorraine, pleingnit aussi la
mort du Duc Charles de Bourgoigne, qu'il venoit de deffaire, et en3
porta le deuil en son enterrement: et qu'en la bataille d'Auroy
(que le Comte de Montfort gaigna contre Charles de Blois sa partie,
pour le Duché de Bretaigne) le victorieux rencontrant le corps
de son ennemy trespassé, en mena grand deuil, il ne faut pas s'escrier
soudain,
Et cosi auen che l'animo ciascuna
Sua passion sotto el contrario manto
Ricopre, con la vista hor' chiara, hor bruna.•
Quand on presenta à Cæsar la teste de Pompeius, les histoires disent
qu'il en destourna sa veuë, comme d'vn vilain et mal plaisant spectacle.
Il y auoit eu entr'eux vne si longue intelligence, et societé au
maniement des affaires publiques, tant de communauté de fortunes,
tant d'offices reciproques et d'alliance, qu'il ne faut pas croire que1
cette contenance fust toute fauce et contrefaicte, comme estime cet
autre:
Tutúmque putauit
Iam bonus esse socer, lacrymas non sponte cadentes
Effudit, gemitúsque expressit pectore læto.•
Car bien qu'à la verité la pluspart de nos actions ne soient que
masque et fard, et qu'il puisse quelquefois estre vray,
Heredis fletus sub persona risus est.
si est-ce qu'au iugement de ces accidens, il faut considerer, comme
nos ames se trouuent souuent agitees de diuerses passions. Et tout2
ainsi qu'en nos corps ils disent qu'il y a vne assemblee de diuerses
humeurs, desquelles celle là est maistresse, qui commande le plus
ordinairement en nous, selon nos complexions: aussi en nostre ame,
bien qu'il y ait diuers mouuements, qui l'agitent, si faut-il qu'il
y en ayt vn à qui le champ demeure. Mais ce n'est pas auec si entier•
auantage, que pour la volubilité et soupplesse de nostre ame, les
plus foibles par occasion ne regaignent encores la place, et ne facent
vne courte charge à leur tour. D'où nous voyons non seulement les
enfans, qui vont tout naifuement apres la nature, pleurer et rire
souuent de mesme chose: mais nul d'entre nous ne se peut vanter,3
quelque voyage qu'il face à son souhait, qu'encore au départir de
sa famille, et de ses amis, il ne se sente frissonner le courage: et
si les larmes ne luy en eschappent tout à faict, au moins met-il le
pied à l'estrié d'vn visage morne et contristé. Et quelque gentille
flamme qui eschauffe le cœur des filles bien nees, encore les despend•
on à force du col de leurs meres, pour les rendre à leur espoux:
quoy que die ce bon compagnon,
Estne nouis nuptis odio Venus, ánne parentum
Frustrantur falsis gaudia lacrymulis,
Vbertim thalami quas intra limina fundunt?4
Non, ita me diui, vera gemunt, iuuerint.
Ainsin il n'est pas estrange de plaindre celuy-là mort, qu'on ne voudroit
aucunement estre en vie. Quand ie tance auec mon valet,
ie tance du meilleur courage que i'aye: ce sont vrayes et non feintes
imprecations: mais cette fumee passee, qu'il ayt besoing de moy,
ie luy bien-feray volontiers, ie tourne à l'instant le fueillet. Quand
ie l'appelle vn badin, vn veau: ie n'entrepren pas de luy coudre à
iamais ces titres: ny ne pense me desdire, pour le nommer honeste•
homme tantost apres. Nulle qualité nous embrasse purement et vniuersellement.
Si ce n'estoit la contenance d'vn fol, de parler seul,
il n'est iour ny heure à peine, en laquelle on ne m'ouist gronder
en moy-mesme, et contre moy, Bren du fat: et si n'enten pas, que
ce soit ma definition. Qui pour me voir vne mine tantost froide,1
tantost amoureuse enuers ma femme, estime que l'vne ou l'autre
soit feinte, il est vn sot. Neron prenant congé de sa mere, qu'il enuoioit
noyer, sentit toutefois l'émotion de cet adieu maternel: et
en eust horreur et pitié. On dit que la lumiere du Soleil, n'est pas
d'vne piece continuë: mais qu'il nous élance si dru sans cesse nouueaux•
rayons les vns sur les autres, que nous n'en pouuons apperceuoir
l'entre deux.
Largus enim liquidi fons luminis, ætherius sol
Inrigat assiduè cœlum candore recenti,
Suppeditátque nouo confestim lumine lumen:2
ainsin eslance nostre ame ses pointes diuersement et imperceptiblement.
Artabanus surprint Xerxes son nepueu, et le tança de
la mutation soudaine de sa contenance. Il estoit à considerer la
grandeur desmesurée de ses forces, au passage de l'Hellespont,
pour l'entreprinse de la Grece. Il luy print premierement vn tressaillement•
d'aise, à veoir tant de milliers d'hommes à son seruice,
et le tesmoigna par l'allegresse et feste de son visage. Et tout soudain
en mesme instant, sa pensée luy suggerant, comme tant de
vies auoient à defaillir au plus loing, dans vn siecle, il refroigna
son front, et s'attrista iusques aux larmes. Nous auons poursuiuy3
auec resoluë volonté la vengeance d'vne iniure, et ressenty vn singulier
contentement de la victoire; nous en pleurons pourtant: ce
n'est pas de cela que nous pleurons: il n'y a rien de changé; mais
nostre ame regarde la chose d'vn autre œil, et se la represente par
vn autre visage: car chasque chose a plusieurs biais et plusieurs•
lustres. La parenté, les anciennes accointances et amitiez, saisissent
nostre imagination, et la passionnent pour l'heure, selon
leur condition; mais le contour en est si brusque, qu'il nous
eschappe.
Nil adeo fieri celeri ratione videtur,4
Quàm si mens fieri proponit, et inchoat ipsa
Ocius ergo animus, quàm res se perciet vlla,
Ante oculos quarum in promptu natura videtur.
Et à cette cause, voulans de toute cette suitte continuer vn corps,
nous nous trompons. Quand Timoleon pleure le meurtre qu'il auoit
commis d'vne si meure et genereuse deliberation, il ne pleure pas
la liberté rendue à sa patrie, il ne pleure pas le Tyran, mais il pleure
son frere. L'vne partie de son deuoir est iouée, laissons luy en iouer•
l'autre.