ME voicy deuenu grammairien, moy qui n'apprins iamais langue,
que par routine; et qui ne sçay encore que c'est d'adiectif, coniunctif,
et d'ablatif. Il me semble auoir ouy dire que les Romains
auoient des cheuaux qu'ils appelloient funales ou dextrarios, qui se
menoient à dextre ou à relais, pour les prendre tous fraiz au besoin:
et de là vient que nous appellons destriers les cheuaux de
seruice. Et noz romans disent ordinairement, adestrer, pour accompagner.
Ils appelloyent aussi desultorios equos, des cheuaux qui•
estoient dressez de façon que courans de toute leur roideur, accouplez
coste à coste l'vn de l'autre, sans bride, sans selle, les Gentils-hommes
Romains, voire tous armez, au milieu de la course se
iettoient et reiettoient de l'vn à l'autre. Les Numides gendarmes menoient
en main vn second cheual, pour changer au plus chaud de la1
meslée: quibus, desultorum in modum, binos trahentibus equos, inter
acerrimam sæpe pugnam, in recentem equum, ex fesso, armatis transsultare
mos erat. Tanta velocitas ipsis, támque docile equorum genus!

Il se trouue plusieurs cheuaux dressez à secourir leur maistre,
courir sus à qui leur presente vne espée nue; se ietter des pieds et•
des dents sur ceux qui les attaquent et affrontent: mais il leur aduient
plus souuent de nuire aux amis, qu'aux ennemis. Ioint que
vous ne les desprenez pas à vostre poste quand ils se sont vne fois
harpez; et demeurez à la misericorde de leur combat. Il mesprint
lourdement à Artibius general de l'armée de Perse combattant contre2
Onesilus Roy de Salamine, de personne à personne; d'estre
monté sur vn cheual façonné en cette escole: car il fut cause de sa
mort, le coustillier d'Onesilus l'ayant accueilly d'vne faulx, entre
les deux espaules, comme il s'estoit cabré sur son maistre. Et ce
que les Italiens disent, qu'en la battaille de Fornuoue, le cheual du•
Roy Charles se deschargea à ruades et pennades des ennemis qui
le pressoyent, qu'il estoit perdu sans cela: ce fut vn grand coup
de hazard, s'il est vray. Les Mammelus se vantent, d'auoir les plus
adroits cheuaux, de gensdarmes du monde. Que par nature, et par
coustume, ils sont faits à cognoistre et distinguer l'ennemy, sur qui3
il faut qu'ils se ruent de dents et de pieds, selon la voix ou signe
qu'on leur fait. Et pareillement, à releuer de la bouche les lances
et dards emmy la place, et les offrir au maistre, selon qu'il le commande.
On dit de Cæsar, et aussi du grand Pompeius, que parmy
leurs autres excellentes qualitez, ils estoient fort bons hommes de•
cheual: et de Cæsar, qu'en sa ieunesse monté à dos sur vn cheual,
et sans bride, il luy faisoit prendre carriere les mains tournées derriere
le dos. Comme nature a voulu faire de ce personnage et
d'Alexandre deux miracles en l'art militaire, vous diriez qu'elle s'est
aussi efforcée à les armer extraordinairement: car chacun sçait,•
du cheual d'Alexandre Bucefal, qu'il auoit la teste retirant à celle
d'vn toreau, qu'il ne se souffroit monter à personne qu'à son maistre,
ne peut estre dressé que par luy mesme, fut honoré apres sa
mort, et vne ville bastie en son nom. Cæsar en auoit aussi vn autre
qui auoit les pieds de deuant comme vn homme, ayant l'ongle coupée1
en forme de doigts, lequel ne peut estre monté ny dressé que
par Cæsar, qui dedia son image apres sa mort à la deesse Venus.

Ie ne demonte pas volontiers quand ie suis à cheual: car c'est
l'assiette, en laquelle ie me trouue le mieux et sain et malade. Platon
la recommande pour la santé: aussi dit Pline qu'elle est salutaire•
à l'estomach et aux iointures. Poursuiuons donc, puis que
nous y sommes. On lit en Xenophon la loy deffendant de voyager
à pied, à homme qui eust cheual. Trogus et Iustinus disent que les
Parthes auoient accoustumé de faire à cheual, non seulement la
guerre, mais aussi tous leurs affaires publiques et priuez, marchander,2
parlementer, s'entretenir, et se promener: et que la plus notable
difference des libres, et des serfs parmy eux, c'est que les vns
vont à cheual, les autres à pied: institution née du Roy Cyrus.

Il y a plusieurs exemples en l'histoire Romaine, et Suetone le
remarque plus particulierement de Cæsar, des Capitaines qui commandoient•
à leurs gens de cheual de mettre pied à terre, quand ils
se trouuoient pressez de l'occasion, pour oster aux soldats toute
esperance de fuite, et pour l'aduantage qu'ils esperoient en cette
sorte de combat: quo, haud dubiè, superat Romanus, dit Tite Liue. Si
est-il, que la premiere prouision, dequoy ils se seruoient à brider la3
rebellion des peuples de nouuelle conqueste, c'estoit leur oster
armes et cheuaux. Pourtant voyons nous si souuent en Cæsar: arma
proferri, iumenta produci, obsides dari iubet. Le grand Seigneur ne
permet auiourd'huy ny à Chrestien, ny à Iuif, d'auoir cheual à soy,
sous son empire. Noz ancestres, et notamment du temps de la•
guerre des Anglois, és combats solennels et iournées assignées, se
mettoient la plus part du temps tous à pied, pour ne se fier à autre
chose qu'à leur force propre, et vigueur de leur courage, et de leurs
membres, de chose si chere que l'honneur et la vie. Vous engagez,
quoy qu'en die Chrysanthes en Xenophon, vostre valeur et vostre•
fortune, à celle de vostre cheual, ses playes et sa mort tirent la
vostre en consequence, son effray ou sa fougue vous rendent ou temeraire
ou lasche: s'il a faute de bouche ou d'esperon, c'est à vostre
honneur à en respondre. A cette cause ie ne trouue pas estrange,
que ces combats là fussent plus fermes, et plus furieux que ceux1
qui se font à cheual,
cædebant paritér, paritérque ruebant
Victores victique, neque his fuga nota, neque illis.
Leurs battailles se voyent bien mieux contestées: ce ne sont à cette
heure que routes: primus clamor atque impetus rem decernit. Et•
chose que nous appellons à la societé d'vn si grand hazard, doit
estre en nostre puissance le plus qu'il se peut. Comme ie conseilleroy
de choisir les armes les plus courtes, et celles dequoy nous
nous pouuons le mieux respondre. Il est bien plus apparent de s'asseurer
d'vne espée que nous tenons au poing, que du boulet qui2
eschappe de nostre pistole, en laquelle il y a plusieurs pieces, la
poudre, la pierre, le rouët, desquelles la moindre qui vienne à faillir,
vous fera faillir vostre fortune. On assene peu seurement le
coup, que l'air vous conduict,
Et, quò ferre velint, permittere vulnera ventis:
Ensis habet vires, et gens quæcunque virorum est,
Bella gerit gladiis.

Mais quant à cett'arme-là, i'en parleray plus amplement, où ie
feray comparaison des armes anciennes aux nostres: et sauf l'estonnement
des oreilles, à quoy desormais chacun est appriuoisé, ie3
croy que c'est vn' arme de fort peu d'effect, et espere que nous en
quitterons vn iour l'vsage. Celle dequoy les Italiens se seruoient de
iet, et à feu, estoit plus effroyable. Ils nommoient Phalarica, vne
certaine espece de iaueline, armée par le bout, d'vn fer de trois
pieds, affin qu'il peust percer d'outre en outre vn homme armé:•
et se lançoit tantost de la main, en la campagne, tantost à tout des
engins pour deffendre les lieux assiegez: la hante reuestue d'estouppe
empoixée et huilée, s'enflammoit de sa course: et s'attachant
au corps, ou au bouclier, ostoit tout vsage d'armes et de membres.
Toutesfois il me semble que pour venir au ioindre, elle portast4
aussi empeschement à l'assaillant, et que le champ ionché de ces
tronçons bruslants, produisist en la meslée vne commune incommodité.
Magnum stridens contorta Phalarica venit,
Fulminis acta modo.

Ils auoyent d'autres moyens, à quoy l'vsage les dressoit, et qui
nous semblent incroyables par inexperience: par où ils suppleoyent
au deffaut de nostre poudre et de noz boulets. Ils dardoyent leurs
piles, de telle roideur, que souuent ils en enfiloyent deux boucliers
et deux hommes armés, et les cousoyent. Les coups de leurs fondes1
n'estoient pas moins certains et loingtains: saxis globosis funda,
mare apertum incessentes: coronas modici circuli, magno ex interuallo
loci, assueti traijcere: non capita modó hostium vulnerabant, sed quem
locum destinassent. Leurs pieces de batterie representoient, comme
l'effect, aussi le tintamarre des nostres: ad ictus mænium cum terribili
sonitu editos, pauor et trepidatio cæpit. Les Gaulois noz cousins
en Asie, haïssoyent ces armes traistresses, et volantes: duits à
combattre main à main auec plus de courage. Non tam patentibus
plagis mouentur, vbi latior quàm altior plaga est, etiam gloriosius se
pugnare putant: ijdem quum aculeus sagittæ aut glandis abditæ introrsus2
tenui vulnere in speciem vrit: tum, in rabiem et pudorem tam
paruæ perimentis pestis versi, prosternunt corpora humi. Peinture
bien voisine d'vne arquebusade. Les dix mille Grecs, en leur longue
et fameuse retraitte, rencontrerent vne nation, qui les endommagea
merueilleusement à coups de grands arcs et forts, et des sagettes•
si longues, qu'à les reprendre à la main on les pouuoit reietter à
la mode d'vn dard, et perçoient de part en part vn bouclier et vn
homme armé. Les engeins que Dionysius inuenta à Syracuse, à tirer
des gros traits massifs, et des pierres d'horrible grandeur, d'vne si
longue volée et impetuosité, representoient de bien pres nos inuentions.3
Encore ne faut-il pas oublier la plaisante assiette qu'auoit
sur sa mule vn maistre Pierre Pol Docteur en Theologie, que Monstrelet
recite auoir accoustumé se promener par la ville de Paris,
assis de costé comme les femmes. Il dit aussi ailleurs, que les Gascons
auoient des cheuaux terribles, accoustumez de virer en courant,
dequoy les François, Picards, Flamands, et Brabançons, faisoyent
grand miracle, pour n'auoir accoustumé de les voir: ce sont
ses mots. Cæsar parlant de ceux de Suede: Aux rencontres qui se
font à cheual, dit-il, ils se iettent souuent à terre pour combattre à•
pied, ayant accoustumé leurs cheuaux de ne bouger ce pendant de
la place, ausquels ils recourent promptement, s'il en est besoin, et
selon leur coustume, il n'est rien si vilain et si lasche que d'vser
de selles et bardelles, et mesprisent ceux qui en vsent: de maniere
que fort peu en nombre, ils ne craignent pas d'en assaillir plusieurs.1
Ce que i'ay admiré autresfois, de voir vn cheual dressé à se manier
à toutes mains, auec vne baguette, la bride auallée sur ses
oreilles, estoit ordinaire aux Massiliens, qui se seruoient de leurs
cheuaux sans selle et sans bride.
Et gens, quæ nudo residens Massilia dorso,
Ora leui flectit, frænorum nescia, virga.
Et Numidæ infræni cingunt.
Equi sine frænis, deformis ipse cursus, rigida ceruice et extento capite
currentium. Le Roy Alphonce, celuy qui dressa en Espaigne
l'ordre des Cheualiers de la Bande, ou de l'Escharpe, leur donna2
entre autres regles, de ne monter ny mule ny mulet, sur peine d'vn
marc d'argent d'amende: comme ie viens d'apprendre dans les lettres
de Gueuara, desquelles ceux qui les ont appellées Dorées, faisoient
iugement bien autre que celuy que i'en fay. Le Courtisan dit,
qu'auant son temps c'estoit reproche à vn Gentilhomme d'en cheuaucher.•
Les Abyssins au rebours: à mesure qu'ils sont les plus
aduancez pres le Pretteian leur Prince, affectent pour la dignité et
pompe, de monter des grandes mules. Xenophon recite que les
Assyriens tenoient tousiours leurs cheuaux entrauez au logis, tant
ils estoient fascheux et farouches: et qu'il falloit tant de temps à3
les destacher et harnacher, que, pour que cette longueur ne leur
apportast dommage s'ils venoient à estre en desordre surprins par
les ennemis, ils ne logeoient iamais en camp, qui ne fust fossoyé et
remparé. Son Cyrus, si grand maistre au faict de cheualerie, mettoit
les cheuaux de son escot: et ne leur faisoit bailler à manger,•
qu'ils ne l'eussent gaigné par la sueur de quelque exercice. Les
Scythes, où la necessité les pressoit en la guerre, tiroient du sang
de leurs cheuaux, et s'en abbreuuoient et nourrissoient,

Venit et epoto Sarmata pastus equo.
Ceux de Crotte assiegez par Metellus, se trouuerent en telle disette
de tout autre breuuage, qu'ils eurent à se seruir de l'vrine de leurs
chenaux. Pour verifier, combien les armées Turquesques se conduisent
et maintiennent à meilleure raison, que les nostres: ils disent,•
qu'outre ce que les soldats ne boiuent que de l'eau, et ne mangent
que riz et de la chair salée mise en poudre, dequoy chacun porte
aisément sur soy prouision pour vn moys, ils sçauent aussi viure
du sang de leurs cheuaux, comme les Tartares et Moscouites, et le
salent. Ces nouueaux peuples des Indes, quand les Espagnols y1
arriuerent, estimerent tant des hommes que des cheuaux, que ce
fussent, ou Dieux ou animaux, en noblesse au dessus de leur nature.
Aucuns apres auoir esté vaincus, venans demander paix et
pardon aux hommes, et leur apporter de l'or et des viandes, ne faillirent
d'en aller autant offrir aux cheuaux, auec vne toute pareille•
harangue à celle des hommes, prenans leur hannissement, pour langage
de composition et de trefue. Aux Indes de deçà, c'estoit anciennement
le principal et royal honneur de cheuaucher vn elephant,
le second d'aller en coche, trainé à quatre cheuaux, le tiers de
monter vn chameau, le dernier et plus vil degré, d'estre porté ou2
charrié par vn cheual seul. Quelcun de nostre temps, escrit auoir
veu en ce climat là, des païs, où on cheuauche les bœufs, auec bastines,
estriers et brides, et s'estre bien trouué de leur porture.

Quintus Fabius Maximus Rutilianus, contre les Samnites, voyant
que ses gents de cheual à trois ou quatre charges auoient failly•
d'enfoncer le bataillon des ennemis, print ce conseil: qu'ils debridassent
leurs cheuaux, et brochassent à toute force des esperons:
si que rien ne les pouuant arrester, au trauers des armes et des
hommes renuersez, ils ouurirent le pas à leurs gens de pied, qui
parfirent vne tres-sanglante deffaitte. Autant en commanda Quintus3
Fuluius Flaccus, contre les Celtiberiens: Id cum maiore vi equorum
facietis, si effrænatos in hostes equos immittitis: quod sæpe Romanos
equites cum laude fecisse sua, memoriæ proditum est. Detractisque
frænis bis vltrò citróque cum magna strage hostium, infractis omnibus
hastis, transcurrerunt. Le Duc de Moscouie deuoit anciennement•
cette reuerence aux Tartares, quand ils enuoioyent vers luy des Ambassadeurs,
qu'il leur alloit au deuant à pied, et leur presentoit vn
gobeau de lait de iument, breuuage qui leur est en delices, et si en
beuuant quelque goutte en tomboit sur le crin de leurs cheuaux, il
estoit tenu de la lecher auec la langue. En Russie, l'armée que l'Empereur
Baiazet y auoit enuoyée, fut accablée d'vn si horrible rauage
de neiges, que pour s'en mettre à couuert, et sauuer du froid, plusieurs•
s'aduiserent de tuer et euentrer leurs cheuaux, pour se getter
dedans, et iouyr de cette chaleur vitale. Baiazet apres cest aspre
estour où il fut rompu par Tamburlan, se sauuoit belle erre sur vne
jument Arabesque, s'il n'eust esté contrainct de la laisser boire son
saoul, au passage d'vn ruisseau: ce qui la rendit si flacque et refroidie,1
qu'il fut bien aisément apres acconsuiuy par ceux qui le
poursuiuoyent. On dit bien qu'on les lasche, les laissant pisser:
mais le boire, i'eusse plustost estimé qu'il l'eust renforcée. Crœsus
passant le long de la ville de Sardis, y trouua des pastis, où il y
auoit grande quantité de serpents, desquels les cheuaux de son armée•
mangeoient de bon appetit: qui fut vn mauuais prodige à ses affaires,
dit Herodote. Nous appellons vn cheual entier qui a crin
et oreille, et ne passent les autres à la montre. Les Lacedemoniens
ayant desfait les Atheniens, en la Sicile, retournans de la victoire
en pompe en la ville de Syracuse, entre autres brauades, firent tondre2
les cheuaux vaincus, et les menerent ainsin en triomphe.
Alexandre combatit vne nation, Dahas, ils alloyent deux à deux armez
à cheual à la guerre, mais en la meslée l'vn descendoit à terre,
et combatoient ore à pied, ore à cheual, l'vn apres l'autre. Ie
n'estime point, qu'en suffisance, et en grace à cheual, nulle nation•
nous emporte. Bon homme de cheual, à l'vsage de nostre parler,
semble plus regarder au courage qu'à l'addresse. Le plus sçauant,
le plus seur, le mieux aduenant à mener vn cheual à raison, que
i'aye cognu, fut à mon gré Monsieur de Carneualet, qui en seruoit
nostre Roy Henry second. I'ay veu homme donner carriere à deux3
pieds sur sa selle, demonter sa selle, et au retour la releuer, reaccommoder,
et s'y rasseoir, fuyant tousiours à bride auallée: ayant
passé par dessus vn bonnet, y tirer par derriere de bons coups de
son arc: amasser ce qu'il vouloit, se iettant d'vn pied à terre, tenant
l'autre en l'estrier; et autres pareilles singeries, dequoy il•
viuoit. On a veu de mon temps à Constantinople, deux hommes
sur vn cheual, lesquels en sa plus roide course, se reiettoyent à
tours, à terre, et puis sur la selle, Et vn, qui seulement des dents,
bridoit et harnachoit son cheual. Vn autre, qui entre deux cheuaux,
vn pied sur vne selle, l'autre sur l'autre, portant vn second sur ses
bras, piquoit à toute bride: ce second tout debout, sur luy, tirant
en la course, des coups bien certains de son arc. Plusieurs, qui les
iambes contre-mont, donnoient carriere, la teste plantee sur leurs
selles, entre les pointes des simeterres attachez au harnois. En mon•
enfance le Prince de Sulmone à Naples, maniant vn rude cheual, de
toute sorte de maniemens, tenoit soubz ses genouz et soubs ses orteils
des reales: comme si elles y eussent esté clouées: pour montrer
la fermeté de son assiette.

CHAPITRE XLIX. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XLIX.)]
Des coustumes anciennes.

I'EXCVSEROIS volontiers en nostre peuple de n'auoir autre patron et1
regle de perfection, que ses propres meurs et vsances: car c'est
vn commun vice, non du vulgaire seulement, mais quasi de tous
hommes, d'auoir leur visée et leur arrest, sur le train auquel ils
sont nais. Ie suis content, quand il verra Fabritius ou Lælius, qu'il
leur trouue la contenance et le port barbare, puis qu'ils ne sont ni•
vestus ny façonnez à nostre mode. Mais ie me plains de sa particuliere
indiscretion, de se laisser si fort piper et aueugler à l'authorité
de l'vsage present, qu'il soit capable de changer d'opinion et d'aduis
tous les mois, s'il plaist à la coustume: et qu'il iuge si diuersement
de soy-mesme. Quand il portoit le busc de son pourpoint entre2
les mammelles, il maintenoit par viues raisons qu'il estoit en son
vray lieu: quelques années apres le voyla aualé iusques entre les
cuisses, il se moque de son autre vsage, le trouue inepte et insupportable.
La façon de se vestir presente, luy fait incontinent condamner
l'ancienne, d'vne resolution si grande, et d'vn consentement•
si vniuersel, que vous diriez que c'est quelque espece de manie, qui
luy tourneboule ainsi l'entendement. Par ce que nostre changement
est si subit et si prompt en cela, que l'inuention de tous les tailleurs
du monde ne sçauroit fournir assez de nouuelletez, il est force
que bien souuent les formes mesprisées reuiennent en credit, et
celles là mesmes tombent en mespris tantost apres; et qu'vn mesme
iugement prenne en l'espace de quinze ou vingt ans, deux ou trois,
non diuerses seulement, mais contraires opinions, d'vne inconstance•
et legereté incroyable. Il n'y a si fin entre nous, qui ne se laisse
embabouiner de cette contradiction, et esbloüyr tant les yeux internes,
que les externes insensiblement. Ie veux icy entasser aucunes
façons anciennes, que i'ay en memoire: les vnes de mesme
les nostres, les autres differentes: à fin qu'ayant en l'imagination1
cette continuelle variation des choses humaines, nous en ayons le
iugement plus esclaircy et plus ferme. Ce que nous disons de
combatre à l'espée et la cape, il s'vsoit encores entre les Romains,
ce dit Cæsar, sinistras sagis inuoluunt, gladiósque distringunt. Et remarque
dés lors en nostre nation ce vice, qui y est encore d'arrester•
les passans que nous rencontrons en chemin, et de les forcer de
nous dire qui ils sont, et de receuoir à iniure et occasion de querelle,
s'ils refusent de nous respondre. Aux bains que les anciens
prenoyent tous les iours auant le repas; et les prenoyent aussi ordinairement
que nous faisons de l'eau à lauer les mains, ils ne se2
lauoyent du commencement que les bras et les iambes, mais depuis,
et d'vne coustume qui a duré plusieurs siecles et en la plus part des
nations du monde, ils se lauoyent tous nudz, d'eau mixtionnée et
perfumée: de maniere, qu'ils tenoient pour tesmoignage de grande
simplicité de se lauer d'eau simple. Les plus affetez et delicatz se•
perfumoyent tout le corps bien trois ou quatre fois par iour. Ils se
faisoyent souuent pinceter tout le poil, comme les femmes Françoises
ont pris en vsage depuis quelque temps, de faire leur front,
Quod pectus, quod crura tibi, quod brachia vellis,
quoy qu'ils eussent des oignemens propres à cela.3
Psilothro nitet, aut acida latet abdita creta.
Ils aymoient à se coucher mollement, et alleguent pour preuue de
patience, de coucher sur le matelats. Ils mangeoyent couchez sur
des lits, à peu pres en mesme assiette que les Turcs de nostre
temps.•
Inde toro pater Æneas sic orsus ab alto.
Et dit on du ieune Caton que depuis la bataille de Pharsale, estant
entré en dueil du mauuais estat des affaires publiques, il mangea
tousiours assis, prenant vn train de vie austere. Ils baisoyent les
mains aux grands pour les honnorer et caresser. Et entre les amis,
ils s'entrebaisoyent en se saluant, comme font les Venitiens.
Gratatúsque darem cum dulcibus oscula verbis.
Et touchoyent aux genoux, pour requerir et saluer vn grand. Pasiclez
le Philosophe, frere de Crates, au lieu de porter la main au•
genouil, la porta aux genitoires. Celuy à qui il s'addressoit, l'ayant
rudement repoussé, Comment, dit-il, cette partie n'est elle pas
vostre, aussi bien que l'autre? Ils mangeoyent comme nous, le fruict
à l'yssue de la table. Ils se torchoyent le cul (il faut laisser aux
femmes cette vaine superstition des parolles) auec vne esponge:1
voyla pourquoy spongia est vn mot obscœne en Latin: et estoit cette
esponge attachée au bout d'vn baston: comme tesmoigne l'histoire
de celuy qu'on menoit pour estre presenté aux bestes, deuant
le peuple, qui demanda congé d'aller à ses affaires, et n'ayant autre
moyen de se tuer, il se fourra ce baston et esponge dans le gosier,•
et s'en estouffa. Ils s'essuyoient le catze de laine perfumée, quand
ils en auoyent faict,
At tibi nil faciam, sed lota mentula lana.
Il y auoit aux carrefours à Rome, des vaisseaux et demy-cuues,
pour y apprester à pisser aux passans:2
Pusi sæpe lacum propter se ac dolia curta,
Somno deuincti, credunt extollere vestem.

Ils faisoyent collation entre les repas. Et y auoit en esté, des
vendeurs de nege pour refréchir le vin: et en y auoit qui se seruoyent
de nege en hyuer, ne trouuans pas le vin encore lors assez•
froid. Les grands auoyent leurs eschançons et trenchans; et leurs
fols, pour leur donner du plaisir. On leur seruoit en hyuer la viande
sur les fouyers qui se portoyent sur la table: et auoyent des cuysines
portatiues, comme i'en ay veu, dans lesquelles tout leur seruice
se trainoit apres eux.3
Has vobis epulas habete lauti,
Nos offendimur ambulante cœna.