Et en esté ils faisoyent souuent en leurs sales basses, couler de
l'eau fresche et claire, dans des canaux au dessous d'eux, où il y
auoit force poisson en vie, que les assistans choisissoyent et prenoyent•
en la main, pour le faire aprester, chacun à sa poste. Le
poisson a tousiours eu ce priuilege, comme il a encores, que les
grans se meslent de le sçauoir apprester: aussi en est le goust
beaucoup plus exquis, que de la chair, aumoins pour moy. Mais
en toute sorte de magnificence, desbauche, et d'inuentions voluptueuses,4
de mollesse et de sumptuosité, nous faisons à la verité
ce que nous pouuons pour les égaler: car nostre volonté est bien
aussi gastée que la leur, mais nostre suffisance n'y peut arriuer:
nos forces ne sont non plus capables de les ioindre, en ces parties
là vitieuses, qu'aux vertueuses: car les vnes et les autres partent•
d'vne vigueur d'esprit, qui estoit sans comparaison plus grande en
eux qu'en nous. Et les ames à mesure qu'elles sont moins fortes,
elles ont d'autant moins de moyen de faire ny fort bien, ny fort
mal. Le haut bout d'entre eux, c'estoit le milieu. Le deuant et
derriere n'auoient en escriuant et parlant aucune signification de
grandeur, comme il se voit euidemment par leurs escris: ils diront•
Oppius et Cæsar, aussi volontiers que Cæsar et Oppius: et diront
moy et toy indifferemment, comme toy et moy. Voyla pourquoy i'ay
autrefois remarqué en la vie de Flaminius de Plutarque François,
vn endroit, où il semble que l'autheur parlant de la ialousie de
gloire, qui estoit entre les Ætoliens et les Romains, pour le gain1
d'vne bataille qu'ils auoyent obtenu en commun, face quelque poix
de ce qu'aux chansons Grecques, on nommoit les Ætoliens auant
les Romains, s'il n'y a de l'amphibologie aux mots François. Les
Dames estans aux estuues, y receuoyent quant et quant des hommes,
et se seruoyent là mesme de leurs valets à les frotter et oindre.•
Inguina succinctus nigra tibi seruus aluta
Stat, quoties calidis nuda fouêris aquis.
Elles se saupoudroyent de quelque poudre, pour reprimer les sueurs.
Les anciens Gaulois, dit Sidonius Apollinaris, portoyent le poil
long par le deuant, et le derriere de la teste tondu, qui est cette2
façon qui vient à estre renouuellée par l'vsage effeminé et lasche
de ce siecle. Les Romains payoient ce qui estoit deu aux bateliers,
pour leur naulage dez l'entrée du bateau, ce que nous faisons
apres estre rendus à port.
Dum as exigitur, dum mula ligatur,•
Tota abit hora.
Les femmes couchoyent au lict du costé de la ruelle: voyla pourquoy
on appelloit Cæsar, spondam Regis Nicomedis. Ils prenoyent
aleine en beuuant. Ils baptisoient le vin,
Quis puer ocius3
Restinguet ardentis falerni
Pocula prætereunte lympha?
Et ces champisses contenances de nos laquais y estoyent aussi.
O Iane! à tergo quem nulla ciconia pinsit,
Nec manus auriculas imitata est mobilis albas,•
Nec linguæ quantum sitiet canis Apula tantum.
Les Dames Argiennes et Romaines portoyent le deuil blanc,
comme les nostres auoient accoustumé, et deuroient continuer de
faire, si i'en estois creu. Mais il y a des liures entiers faits sur
cet argument.4
CHAPITRE L. [(TRADUCTION LIV. I, CH. L.)]
De Democritus et Heraclitus.
LE iugement est vn vtil à tous subiects, et se mesle par tout. A
cette cause aux Essais que i'en fay icy, i'y employe toute sorte
d'occasion. Si c'est vn subiect que ie n'entende point, à cela mesme
ie l'essaye, sondant le gué de bien loing, et puis le trouuant trop
profond pour ma taille, ie me tiens à la riue. Et cette reconnoissance•
de ne pouuoir passer outre, c'est vn traict de son effect, ouy
de ceux, dont il se vante le plus. Tantost à vn subiect vain et de
neant, i'essaye voir s'il trouuera dequoy luy donner corps, et dequoy
l'appuyer et l'estançonner. Tantost ie le promene à vn subiect
noble et tracassé, auquel il n'a rien à trouuer de soy, le chemin en1
estant si frayé, qu'il ne peut marcher que sur la piste d'autruy. Là
il fait son ieu à eslire la route qui luy semble la meilleure: et de
mille sentiers, il dit que cettuy-cy, ou celuy là, a esté le mieux
choisi. Ie prends de la fortune le premier argument: ils me sont
egalement bons: et ne desseigne iamais de les traicter entiers. Car•
ie ne voy le tout de rien. Ne font pas, ceux qui nous promettent de
nous le faire veoir. De cent membres et visages, qu'à chasque chose
i'en prens vn, tantost à lecher seulement, tantost à effleurer: et
par fois à pincer iusqu'à l'os. I'y donne vne poincte, non pas le plus
largement, mais le plus profondement que ie sçay. Et aime plus2
souuent à les saisir par quelque lustre inusité. Ie me hazarderoy de
traitter à fons quelque matiere, si ie me connoissoy moins, et me
trompois en mon impuissance. Semant icy vn mot, icy vn autre,
eschantillons dépris de leur piece, escartez, sans dessein, sans promesse:
ie ne suis pas tenu d'en faire bon, ny de m'y tenir moy-mesme,•
sans varier, quand il me plaist, et me rendre au doubte et
incertitude, et à ma maistresse forme, qui est l'ignorance. Tout
mouuement nous descouure. Cette mesme ame de Cæsar, qui se fait
voir à ordonner et dresser la bataille de Pharsale, elle se fait aussi
voir à dresser des parties oysiues et amoureuses. On iuge vn cheual,
non seulement à le voir manier sur vne carriere, mais encore à
luy voir aller le pas, voire et à le voir en repos à l'estable. Entre•
les functions de l'ame, il en est de basses. Qui ne la void encor par
là, n'acheue pas de la connoistre. Et à l'aduenture la remarque lon
mieux où elle va son pas simple. Les vents des passions la prennent
plus en ses hautes assiettes, ioint qu'elle se couche entiere sur chasque
matiere et s'y exerce entiere; et n'en traitte iamais plus d'vne1
à la fois: et la traitte non selon elle, mais selon soy. Les choses à
part elles, ont peut estre leurs poids et mesures, et conditions: mais
au dedans, en nous, elle les leur taille comme elle l'entend. La
mort est effroyable à Cicero, desirable à Caton, indifferente à Socrates.
La santé, la conscience, l'authorité, la science, la richesse,•
la beauté, et leurs contraires, se despouillent à l'entrée, et reçoiuent
de l'ame nouuelle vesture, et de la teinture qu'il luy plaist:
brune, claire, verte, obscure: aigre, douce, profonde, superficielle:
et qu'il plaist à chacune d'elles. Car elles n'ont pas verifié en
commun leurs stiles, regles et formes: chacune est Royne en son2
estat. Parquoy ne prenons plus excuse des externes qualitez des
choses: c'est à nous, à nous en rendre compte. Nostre bien et nostre
mal ne tient qu'à nous. Offrons y nos offrandes et nos vœus,
non pas à la fortune: elle ne peut rien sur nos mœurs: au rebours,
elles l'entrainent à leur suitte, et la moulent à leur forme. Pourquoy•
ne iugeray-ie d'Alexandre à table deuisant et beuuant d'autant?
Ou s'il manioit des eschecs, quelle corde de son esprit, ne
touche et n'employe ce niais et puerile ieu? Ie le hay et fuy, de ce
qu'il n'est pas assez ieu, et qu'il nous esbat trop serieusement; ayant
honte d'y fournir l'attention qui suffiroit à quelque bonne chose.3
Il ne fut pas plus embesoigné à dresser son glorieux passage aux
Indes: ny cet autre à desnouër vn passage, duquel depend le salut
du genre humain. Voyez combien nostre ame trouble cet amusement
ridicule, si touts ses nerfs ne bandent. Combien amplement
elle donne loy à chacun en cela, de se connoistre, et iuger droittement
de soy. Ie ne me voy et retaste, plus vniuersellement, en nulle
autre posture. Quelle passion ne nous y exerce? la cholere, le despit,•
la hayne, l'impatience: et vne vehemente ambition de vaincre,
en chose, en laquelle il seroit plus excusable d'estre ambitieux d'estre
vaincu. Car la precellence rare et au dessus du commun, messied
à vn homme d'honneur, en chose friuole. Ce que ie dy en cet
exemple, se peut dire en touts autres. Chasque parcelle, chasque1
occupation de l'homme, l'accuse, et le montre egalement qu'vn
autre. Democritus et Heraclitus ont esté deux philosophes, desquels
le premier trouuant vaine et ridicule l'humaine condition, ne
sortoit en public, qu'auec vn vsage moqueur et riant: Heraclitus,
ayant pitié et compassion de cette mesme condition nostre, en portoit•
le visage continuellement triste, et les yeux chargez de larmes.
Alter
Ridebat quoties à limine mouerat vnum
Protulerátque pedem, flebat contrarius alter.
I'ayme mieux la premiere humeur, non par ce qu'il est plus plaisant2
de rire que de pleurer: mais par ce qu'elle est plus desdaigneuse,
et qu'elle nous condamne plus que l'autre: et il me semble,
que nous ne pouuons iamais estre assez mesprisez selon nostre
merite. La plainte et la commiseration sont meslées à quelque estimation
de la chose qu'on plaint: les choses dequoy on se moque,•
on les estime sans prix. Ie ne pense point qu'il y ait tant de malheur
en nous, comme il y a de vanité, ny tant de malice comme de
sotise: nous ne sommes pas si pleins de mal, comme d'inanité:
nous ne sommes pas si miserables, comme nous sommes vils. Ainsi
Diogenes, qui baguenaudoit apart soy, roulant son tonneau, et hochant3
du nez le grand Alexandre, nous estimant des mouches, ou
des vessies pleines de vent, estoit bien iuge plus aigre et plus poingnant,
et par consequent, plus iuste à mon humeur que Timon,
celuy qui fut surnommé le haisseur des hommes. Car ce qu'on hait,
on le prend à cœur. Cettuy-cy nous souhaitoit du mal, estoit passionné•
du desir de nostre ruine, fuioit nostre conuersation comme
dangereuse, de meschans, et de nature deprauée: l'autre nous estimoit
si peu, que nous ne pourrions ny le troubler, ny l'alterer par
nostre contagion, nous laissoit de compagnie, non pour la crainte,
mais pour le desdain de nostre commerce: il ne nous estimoit capables4
ny de bien ny de mal faire. De mesme marque fut la response
de Statilius, auquel Brutus parla pour le ioindre à la conspiration
contre Cæsar: il trouua l'entreprinse iuste, mais il ne
trouua pas les hommes dignes, pour lesquels on se mist aucunement
en peine: conformément à la discipline de Hegesias, qui disoit,
le sage ne deuoir rien faire que pour soy: d'autant que, seul
il est digne, pour qui on face. Et à celle de Theodorus, que c'est
iniustice, que le sage se hazarde pour le bien de son païs, et qu'il•
mette en peril la sagesse pour des fols. Nostre propre condition est
autant ridicule, que risible.
CHAPITRE LI. [(TRADUCTION LIV. I, CH. LI.)]
De la vanité des paroles.
VN rhetoricien du temps passé, disoit que son mestier estoit, de
choses petites les faire paroistre et trouuer grandes. C'est vn
cordonnier qui sçait faire de grands souliers à vn petit pied. On1
luy eust faict donner le fouët en Sparte, de faire profession d'vn' art
piperesse et mensongere: et croy qu'Archidamus qui en estoit Roy,
n'ouit pas sans estonnement la response de Thucydidez, auquel il
s'enqueroit, qui estoit plus fort à la luicte, ou Pericles ou luy:
Cela, fit-il, seroit mal-aysé à verifier: car quand ie l'ay porté par•
terre en luictant, il persuade à ceux qui l'ont veu, qu'il n'est pas
tombé, et le gaigne. Ceux qui masquent et fardent les femmes,
font moins de mal: car c'est chose de peu de perte de ne les voir
pas en leur naturel: là où ceux-cy font estat de tromper, non pas
nos yeux, mais nostre iugement, et d'abastardir et corrompre l'essence2
des choses. Les republiques qui se sont maintenuës en vn
estat reglé et bien policé, comme la Cretense ou Lacedemonienne,
elles n'ont pas faict grand compte d'orateurs. Ariston definit sagement
la rhetorique, science à persuader le peuple: Socrates, Platon,
art de tromper et de flatter. Et ceux qui le nient en la generale•
description le verifient par tout, en leurs preceptes. Les Mahometans
en defendent l'instruction à leurs enfants, pour son inutilité.
Et les Atheniens, s'aperceuants combien son vsage, qui auoit tout
credit en leur ville, estoit pernicieux, ordonnerent, que sa principale
partie, qui est, esmouuoir les affections, fust ostée, ensemble3
les exordes et perorations. C'est vn vtil inuenté pour manier et
agiter vne tourbe, et vne commune desreglée: et est vtil qui ne
s'employe qu'aux Estats malades, comme la medecine. En ceux où
le vulgaire, où les ignorans, où tous ont tout peu, comme celuy
d'Athenes, de Rhodes, et de Rome, et où les choses ont esté en
perpetuelle tempeste, là ont afflué les orateurs. Et à la verité, il se
void peu de personnages en ces republiques là, qui se soient poussez•
en grand credit sans le secours de l'eloquence: Pompeius, Cæsar,
Crassus, Lucullus, Lentulus, Metellus, ont pris de là, leur grand
appuy à se monter à cette grandeur d'authorité, où ils sont en fin
arriuez: et s'en sont aydez plus que des armes, contre l'opinion des
meilleurs temps. Car L. Volumnius parlant en public en faueur de1
l'election au Consulat, faitte des personnes de Q. Fabius et P. Decius:
Ce sont gents nays à la guerre, grands aux effects: au combat
du babil, rudes: esprits vrayement consulaires. Les subtils,
eloquents et sçauants, sont bons pour la ville, Preteurs à faire iustice,
dit-il. L'eloquence a fleury le plus à Rome lors que les affaires•
ont esté en plus mauuais estat, et que l'orage des guerres ciuiles
les agitoit; comme vn champ libre et indompté porte les herbes plus
gaillardes. Il semble par là que les polices, qui dépendent d'vn
Monarque, en ont moins de besoin que les autres: car la bestise et
facilité, qui se trouue en la commune, et qui la rend subiecte à estre2
maniée et contournée par les oreilles, au doux son de cette harmonie,
sans venir à poiser et connoistre la verité des choses par la
force de raison; cette facilité, dis-ie, ne se trouue pas si aisément
en vn seul, et est plus aisé de le garentir par bonne institution et
bon conseil, de l'impression de cette poison. On n'a pas veu sortir•
de Macedoine ny de Perse, aucun orateur de renom. I'en ay dit
ce mot, sur le subiect d'vn Italien, que ie vien d'entretenir, qui a
seruy le feu Cardinal Caraffe de maistre d'hostel iusques à sa mort.
Ie luy faisoy compter de sa charge. Il m'a fait vn discours de cette
science de gueule, auec vne grauité et contenance magistrale, comme3
s'il m'eust parlé de quelque grand poinct de theologie. Il m'a dechifré
vne difference d'appetits: celuy qu'on a à ieun, qu'on a apres
le second et tiers seruice: les moyens tantost de luy plaire simplement,
tantost de l'eueiller et picquer: la police de ses sauces; premierement
en general, et puis particularisant les qualitez des ingrediens,•
et leurs effects: les differences des salades selon leur
saison, celle qui doit estre reschaufée, celle qui veut estre seruie
froide, la façon de les orner et embellir, pour les rendre encores
plaisantes à la veuë. Apres cela il est entré sur l'ordre du seruice,
plein de belles et importantes considerations.4
Nec minimo sanè discrimine refert
Quo gestu lepores, et quo gallina secetur.
Et tout cela enflé de riches et magnifiques parolles: et celles mesmes
qu'on employe à traiter du gouuernement d'vn Empire. Il m'est
souuenu de mon homme,•
Hoc salsum est, hoc adustum est, hoc lautum est parum;
Illud rectè, iterum sic memento; sedulò
Moneo quæ possum pro mea sapientia.
Postremo tanquam in speculum, in patinas, Demea,
Inspicere iubeo, et moneo quid facto vsus sit.1
Si est-ce que les Grecs mesmes louërent grandement l'ordre et la
disposition que Paulus Æmylius obserua au festin, qu'il leur fit au
retour de Macedoine: mais ie ne parle point icy des effects, ie parle
des mots. Ie ne sçay s'il en aduient aux autres comme à moy:
mais ie ne me puis garder quand i'oy nos architectes, s'enfler de•
ces gros mots de pilastres, architraues, corniches d'ouurage Corinthien,
et Dorique, et semblables de leur iargon, que mon imagination
ne se saisisse incontinent du palais d'Apollidon, et par effect
ie trouue que ce sont les chetiues pieces de la porte de ma cuisine.
Oyez dire metonomie, metaphore, allegorie, et autres tels noms2
de la grammaire, semble-il pas qu'on signifie quelque forme de
langage rare et pellegrin? ce sont titres qui touchent le babil de
vostre chambriere. C'est vne piperie voisine à cette-cy, d'appeller
les offices de nostre Estat, par les titres superbes des Romains, encore
qu'ils n'ayent aucune ressemblance de charge, et encores moins•
d'authorité et de puissance. Et cette-cy aussi, qui seruira, à mon
aduis, vn iour de reproche à nostre siecle, d'employer indignement
à qui bon nous semble les surnoms les plus glorieux, dequoy l'ancienneté
ait honoré vn ou deux personnages en plusieurs siecles.
Platon a emporté ce surnom de diuin, par vn consentement vniuersel,3
qu'aucun n'a essayé luy enuier: et les Italiens qui se vantent,
et auecques raison, d'auoir communément l'esprit plus esueillé, et
le discours plus sain que les autres nations de leur temps, en viennent
d'estrener l'Aretin: auquel, sauf vne façon de parler bouffie
et bouillonnée de pointes, ingenieuses à la verité, mais recherchées•
de loing, et fantastiques, et outre l'eloquence en fin, telle qu'elle
puisse estre, ie ne voy pas qu'il y ait rien au dessus des communs
autheurs de son siecle: tant s'en faut qu'il approche de cette diuinité
ancienne. Et le surnom de Grand, nous l'attachons à des
Princes, qui n'ont rien au dessus de la grandeur populaire.4