Platon en ses loix ordonne sepulture ignominieuse à celuy qui a
priué son plus proche et plus amy, sçauoir est soy mesme, et de la
vie, et du cours des destinées, non contraint par iugement publique,
ny par quelque triste et ineuitable accident de la Fortune, ny par•
vne honte insupportable, mais par lascheté et foiblesse d'vne ame
craintiue. Et l'opinion qui desdaigne nostre vie, elle est ridicule.
Car en fin c'est nostre estre, c'est nostre tout. Les choses qui ont
vn estre plus noble et plus riche, peuuent accuser le nostre: mais
c'est contre Nature, que nous nous mesprisons et mettons nous4
mesmes à nonchaloir; c'est vne maladie particuliere, et qui ne se
voit en aucune autre creature, de se hayr et desdaigner. C'est de
pareille vanité, que nous desirons estre autre chose, que ce que
nous sommes. Le fruict d'vn tel desir ne nous touche pas, d'autant
qu'il se contredit et s'empesche en soy: celuy qui desire d'estre•
faict d'vn homme ange, il ne faict rien pour luy. Il n'en vaudroit de
rien mieux, car n'estant plus, qui se resiouyra et ressentira de cet
amendement pour luy?
Debet enim, miserè cui fortè ægréque futurum est,
Ipse quoque esse in eo tum tempore, cum male possit5
Accidere.
La securité, l'indolence, l'impassibilité, la priuation des maux de
cette vie, que nous achetons au prix de la mort, ne nous apporte
aucune commodité. Pour neant euite la guerre, celuy qui ne peut
iouyr de la paix, et pour neant fuit la peine qui n'a de quoy sauourer
le repos. Entre ceux du premier aduis, il y a eu grand doubte
sur ce, quelles occasions sont assez iustes, pour faire entrer vn
homme en ce party de se tuer: ils appellent cela, ευλογον εξαγωγην.•
Car quoy qu'ils dient, qu'il faut souuent mourir pour causes legeres,
puis que celles qui nous tiennent en vie, ne sont gueres
fortes, si y faut-il quelque mesure. Il y a des humeurs fantastiques
et sans discours, qui ont poussé, non des hommes particuliers
seulement, mais des peuples à se deffaire. I'en ay allegué par cy1
deuant des exemples: et nous lisons en outre, des vierges Milesienes,
que par vne conspiration furieuse, elles se pendoient les
vnes apres les autres, iusques à ce que le magistrat y pourueust,
ordonnant que celles qui se trouueroyent ainsi penduës, fussent
trainées du mesme licol toutes nuës par la ville. Quand Threicion•
presche Cleomenes de se tuer, pour le mauuais estat de ses
affaires, et ayant fuy la mort plus honorable en la bataille qu'il
venoit de perdre, d'accepter cette autre, qui luy est seconde en
honneur, et ne donner point loisir au victorieux de luy faire souffrir
ou vne mort, ou vne vie honteuse: Cleomenes d'vn courage2
Lacedemonien et Stoique, refuse ce conseil comme lasche et effeminé:
C'est vne recepte, dit-il, qui ne me peut iamais manquer, et
de laquelle il ne se faut seruir tant qu'il y a vn doigt d'esperance
de reste: que le viure est quelquefois constance et vaillance: qu'il
veut que sa mort mesme serue à son païs, et en veut faire vn acte•
d'honneur et de vertu. Threicion se creut dés lors, et se tua. Cleomenes
en fit aussi autant depuis, mais ce fut apres auoir essaié le
dernier point de la Fortune. Tous les inconueniens ne valent pas
qu'on vueille mourir pour les euiter. Et puis y ayant tant de soudains
changemens aux choses humaines, il est malaisé à iuger, à3
quel poinct nous sommes iustement au bout de nostre esperance:
Sperat et in sæua victus gladiator arena,
Sit licet infesto pollice turba minax.

Toutes choses, disoit vn mot ancien, sont esperables à vn homme
pendant qu'il vit. Ouy mais, respond Seneca, pourquoy auray-ie
plustost en la teste cela, que la Fortune peut toutes choses pour
celuy qui est viuant; que cecy, que Fortune ne peut rien sur celuy
qui sçait mourir? On voit Iosephe engagé en vn si apparent danger
et si prochain, tout vn peuple s'estant esleué contre luy, que par•
discours il n'y pouuoit auoir aucune resource: toutefois estant,
comme il dit, conseillé sur ce point, par vn de ses amis de se deffaire,
bien luy seruit de s'opiniastrer encore en l'esperance: car la
Fortune contourna outre toute raison humaine cet accident, si qu'il
s'en veid deliuré sans aucun inconuenient. Et Cassius et Brutus au1
contraire, acheuerent de perdre les reliques de la Romaine liberté,
de laquelle ils estoient protecteurs, par la precipitation et temerité,
dequoy ils se tuerent auant le temps et l'occasion. A la iournée de
Serisolles Monsieur d'Anguien essaïa deux fois de se donner de
l'espée dans la gorge, desesperé de la fortune du combat, qui se•
porta mal en l'endroit où il estoit: et cuida par precipitation se
priuer de la iouyssance d'vne si belle victoire. I'ay veu cent lieures
se sauuer sous les dents des leuriers: Aliquis carnifici suo superstes
fuit.
Multa dies variúsque labor mutabilis æui2
Rettulit in melius; multos alterna reuisens
Lusit, et in solido rursus fortuna locauit.

Pline dit qu'il n'y a que trois sortes de maladie, pour lesquelles
euiter on aye droit de se tuer. La plus aspre de toutes, c'est la
pierre à la vessie, quand l'vrine en est retenuë. Seneque, celles•
seulement, qui esbranlent pour long temps les offices de l'ame.
Pour euiter vne pire mort, il y en a qui sont d'aduis de la prendre
à leur poste. Damocritus chef des Ætoliens mené prisonnier à
Rome, trouua moyen de nuict d'eschapper. Mais suiuy par ses gardes,
auant que se laisser reprendre, il se donna de l'espee au trauers3
le corps. Antinoüs et Theodotus, leur ville d'Epire reduitte à
l'extremité par les Romains, furent d'aduis au peuple de se tuer
tous. Mais le conseil de se rendre plustost, ayant gaigné, ils allerent
chercher la mort, se ruants sur les ennemis, en intention de
frapper, non de se couurir. L'isle de Goze forcée par les Turcs, il y•
a quelques années, vn Sicilien qui auoit deux belles filles prestes à
marier, les tua de sa main, et leur mere apres, qui accourut à leur
mort. Cela faict, sortant en ruë auec vne arbaleste et vne arquebouze,
de deux coups il en tua les deux premiers Turcs, qui s'approcherent
de sa porte: et puis mettant l'espée au poing, s'alla4
mesler furieusement, où il fut soudain enuelopé et mis en pieces:
se sauuant ainsi du seruage, apres en auoir deliuré les siens. Les
femmes Iuifues apres auoir faict circoncire leurs enfans, s'alloient
precipiter quant et eux, fuyant la cruauté d'Antiochus. On m'a
compté qu'vn prisonnier de qualité, estant en nos conciergeries, ses
parens aduertis qu'il seroit certainement condamné, pour euiter la
honte de telle mort, aposterent vn prestre pour luy dire, que le
souuerain remede de sa deliurance, estoit qu'il se recommandast à•
tel sainct, auec tel et tel vœu, et qu'il fust huict iours sans prendre
aucun aliment, quelque deffaillance et foiblesse qu'il sentist
en soy. Il l'en creut, et par ce moyen se deffit sans y penser de sa
vie et du danger. Scribonia conseillant Libo son nepueu de se
tuer, plustost que d'attendre la main de la Iustice, luy disoit que1
c'estoit proprement faire l'affaire d'autruy que de conseruer sa vie,
pour la remettre entre les mains de ceux qui la viendroient chercher
trois ou quatre iours apres; et que c'estoit seruir ses ennemis,
de garder son sang pour leur en faire curée. Il se lict dans la Bible,
que Nicanor persecuteur de la Loy de Dieu, ayant enuoyé ses•
satellites pour saisir le bon vieillard Rasias, surnommé pour l'honneur
de sa vertu, le Pere aux Iuifs, comme ce bon homme n'y veist
plus d'ordre, sa porte bruslée, ses ennemis prests à le saisir, choisissant
de mourir genereusement, plustost que de venir entre les
mains des meschans, et de se laisser mastiner contre l'honneur de2
son rang, qu'il se frappa de son espée: mais le coup pour la haste,
n'ayant pas esté bien assené, il courut se precipiter du haut d'vn
mur, au trauers de la trouppe, laquelle s'escartant et luy faisant
place, il cheut droictement sur la teste. Ce neantmoins se sentant
encore quelque reste de vie, il ralluma son courage, et s'esleuant•
en pieds, tout ensanglanté et chargé de coups, et fauçant la presse
donna iusques à certain rocher couppé et precipiteux, où n'en pouuant
plus, il print par l'vne de ses playes à deux mains ses entrailles,
les deschirant et froissant, et les ietta à trauers les poursuiuans,
appellant sur eux et attestant la vengeance diuine. Des violences3
qui se font à la conscience, la plus à euiter à mon aduis, c'est celle
qui se faict à la chasteté des femmes; d'autant qu'il y a quelque
plaisir corporel, naturellement meslé parmy: et à cette cause, le
dissentement n'y peut estre assez entier; et semble que la force soit
meslée à quelque volonté. L'histoire Ecclesiastique a en reuerence•
plusieurs tels exemples de personnes deuotes qui appelerent la
mort à garant contre les outrages que les tyrans preparoient à leur
religion et conscience. Pelagia et Sophronia, toutes deux canonisées,
celle-là se precipita dans la riuiere auec sa mere et ses sœurs, pour
euiter la force de quelques soldats: et cette-cy se tua aussi pour
euiter la force de Maxentius l'Empereur. Il nous sera à l'aduenture
honnorable aux siecles aduenir, qu'vn sçauant autheur de ce•
temps, et notamment Parisien, se met en peine de persuader aux
Dames de nostre siecle, de prendre plustost tout autre party, que
d'entrer en l'horrible conseil d'vn tel desespoir. Ie suis marry qu'il
n'a sceu, pour mesler à ses comptes, le bon mot que i'apprins à
Toulouse d'vne femme, passée par les mains de quelques soldats:1
Dieu soit loüé, disoit-elle, qu'au moins vne fois en ma vie, ie m'en
suis soulée sans peché. A la verité ces cruautez ne sont pas dignes
de la douceur Françoise. Aussi Dieu mercy nostre air s'en voit infiniment
purgé depuis ce bon aduertissement. Suffit qu'elles dient
Nenny, en le faisant, suyuant la regle du bon Marot. L'Histoire•
est toute pleine de ceux qui en mille façons ont changé à la mort
vne vie peneuse. Lucius Aruntius se tua, pour, disoit-il, fuir et
l'aduenir et le passé. Granius Siluanus et Statius Proximus, apres
estre pardonnez par Neron, se tuerent: ou pour ne viure de la grace
d'vn si meschant homme, ou pour n'estre en peine vne autre fois2
d'vn second pardon: veu sa facilité aux soupçons et accusations, à
l'encontre des gents de bien. Spargapizés fils de la Royne Tomyris,
prisonnier de guerre de Cyrus, employa à se tuer la premiere
faueur, que Cyrus luy fit de le faire destacher: n'ayant pretendu
autre fruit de sa liberté, que de venger sur soy la honte de sa prinse.•
Bogez gouuerneur en Eione de la part du Roy Xerxes, assiegé par
l'armée des Atheniens sous la conduitte de Cimon, refusa la composition
de s'en retourner seurement en Asie à tout sa cheuance,
impatient de suruiure à la perte de ce que son maistre luy auoit
donné en garde: et apres auoir deffendu iusqu'à l'extremité sa ville,3
n'y restant plus que manger, iecta premierement en la riuiere de
Strymon tout l'or, et tout ce dequoy il luy sembla l'ennemy pouuoir
faire plus de butin. Et puis ayant ordonné allumer vn grand
bucher, et d'esgosiller femmes, enfants, concubines et seruiteurs,
les meit dans le feu, et puis soy-mesme. Ninachetuen seigneur•
Indois, ayant senty le premier vent de la deliberation du vice-Roy
Portugais, de le deposseder, sans aucune cause apparante, de la
charge qu'il auoit en Malaca, pour la donner au Roy de Campar:
print à part soy, cette resolution. Il fit dresser vn eschaffault plus
long que large, appuyé sur des colomnes, royallement tapissé, et
orné de fleurs, et de parfuns en abondance. Et puis, s'estant vestu
d'vne robbe de drap d'or chargée de quantité de pierreries de hault
prix, sortit en ruë: et par des degrez monta sur l'eschaffault en vn
coing duquel il y auoit vn bucher de bois aromatiques allumé. Le•
monde accourut voir, à quelle fin ces preparatifs inaccoustumés.
Ninachetuen remontra d'vn visage hardy et mal contant, l'obligation
que la nation Portugaloise luy auoit: combien fidelement il
auoit versé en sa charge: qu'ayant si souuent tesmoigné pour autruy,
les armes à la main, que l'honneur luy estoit de beaucoup plus1
cher que la vie, il n'estoit pas pour en abandonner le soing pour
soy mesme: que Fortune luy refusant tout moyen de s'opposer à l'iniure
qu'on luy vouloit faire, son courage au moins luy ordonnoit
de s'en oster le sentiment: et de ne seruir de fable au peuple, et de
triomphe, à des personnes qui valoient moins que luy. Ce disant il•
se iecta dans le feu. Sextilia femme de Scaurus, et Paxea femme
de Labeo, pour encourager leurs maris à euiter les dangers, qui les
pressoient, ausquels elles n'auoyent part, que par l'interest de l'affection
coniugale, engagerent volontairement la vie pour leur seruir
en cette extreme necessité, d'exemple et de compagnie. Ce2
qu'elles firent pour leurs maris, Cocceius Nerua le fit pour sa patrie,
moins vtilement, mais de pareil amour. Ce grand Iurisconsulte,
fleurissant en santé, en richesses, en reputation, en credit,
pres de l'Empereur, n'eut autre cause de se tuer, que la compassion
du miserable estat de la chose publique Romaine. Il ne se peut rien•
adiouster à la delicatesse de la mort de la femme de Fuluius, familier
d'Auguste. Auguste ayant descouuert, qu'il auoit esuenté vn
secret important qu'il luy auoit fié: vn matin qu'il le vint voir, luy
en fit vne maigre mine. Il s'en retourne au logis plain de desespoir,
et dict tout piteusement à sa femme, qu'estant tombé en ce malheur,3
il estoit resolu de se tuer. Elle tout franchement, Tu ne feras que
raison, veu qu'ayant assez souuent experimenté l'incontinance de
ma langue, tu ne t'en és point donné de garde. Mais laisse, que ie
me tue la premiere: et sans autrement marchander, se donna d'vne
espée dans le corps. Vibius Virius desesperé du salut de sa ville•
assiegée par les Romains, et de leur misericorde, en la derniere
deliberation de leur Senat, apres plusieurs remonstrances employées
à cette fin, conclud que le plus beau estoit d'eschapper à la Fortune
par leurs propres mains. Les ennemis les en auroient en honneur,
et Hannibal sentiroit de combien fideles amis il auroit abandonnés.4
Conuiant ceux qui approuueroient son aduis, d'aller prendre vn bon
souper, qu'on auoit dressé chez luy, où apres auoir fait bonne
chere, ils boiroyent ensemble de ce qu'on luy presenteroit; breuuage
qui deliurera noz corps des tourments, noz ames des iniures,
noz yeux et noz oreilles du sentiment de tant de villains maux, que•
les vaincus ont à souffrir des vainqueurs tres cruels et offencez.
I'ay, disoit-il, mis ordre qu'il y aura personnes propres à nous ietter
dans vn bucher au deuant de mon huis, quand nous serons expirez.
Assez approuuerent cette haute resolution: peu l'imiterent. Vingt
sept Senateurs le suiuirent: et apres auoir essayé d'estouffer dans1
le vin cette fascheuse pensée, finirent leur repas par ce mortel
mets: et s'entre-embrassans apres auoir en commun deploré le
malheur de leur païs: les vns se retirerent en leurs maisons, les
autres s'arresterent, pour estre enterrez dans le feu de Vibius auec
luy: et eurent tous la mort si longue, la vapeur du vin ayant•
occupé les veines, et retardant l'effect du poison, qu'aucuns furent
à vne heure pres de veoir les ennemis dans Capouë, qui fut emportée
le lendemain, et d'encourir les miseres qu'ils auoyent si cherement
fuy. Taurea Iubellius, vn autre citoyen de là, le Consul
Fuluius retournant de cette honteuse boucherie qu'il auoit faicte de2
deux cents vingtcinq Senateurs, le rappella fierement par son nom,
et l'ayant arresté: Commande, fit-il, qu'on me massacre aussi apres
tant d'autres, afin que tu te puisses vanter d'auoir tué vn beaucoup
plus vaillant homme que toy. Fuluius le desdaignant, comme
insensé: aussi que sur l'heure il venoit de receuoir lettres de•
Rome contraires à l'inhumanité de son execution, qui luy lioient les
mains: Iubellius continua: Puis que mon païs prins, mes amis
morts, et ayant occis de ma main ma femme et mes enfants, pour
les soustraire à la desolation de cette ruine, il m'est interdict de
mourir de la mort de mes concitoyens: empruntons de la vertu la3
vengeance de cette vie odieuse. Et tirant vn glaiue, qu'il auoit
caché, s'en donna au trauers la poictrine, tumbant renuersé, mourant
aux pieds du Consul. Alexandre assiegeoit vne ville aux
Indes, ceux de dedans se trouuans pressez, se resolurent vigoureusement
à le priuer du plaisir de cette victoire, et s'embraiserent•
vniuersellement tous, quand et leur ville, en despit de son humanité.
Nouuelle guerre, les ennemis combattoient pour les sauuer,
eux pour se perdre, et faisoient pour garentir leur mort, toutes les
choses qu'on fait pour garentir sa vie. Astapa ville d'Espaigne se
trouuant foible de murs et de deffenses, pour soustenir les Romains,
les habitans firent amas de leurs richesses et meubles en la place,
et ayants rengé au dessus de ce monceau les femmes et les enfants,
et l'ayants entouré de bois et matiere propre à prendre feu soudainement
et laissé cinquante ieunes hommes d'entre eux pour l'execution•
de leur resolution, feirent vne sortie, où suiuant leur vœu,
à faute de pouuoir vaincre, ils se feirent tous tuer. Les cinquante,
apres auoir massacré toute ame viuante esparse par leur ville, et
mis le feu en ce monceau, s'y lancerent aussi, finissants leur genereuse
liberté en un estat insensible plus tost, que douloureux et1
honteux: et montrant aux ennemis, que si Fortune l'eust voulu, ils
eussent eu aussi bien le courage de leur oster la victoire, comme
ils auoient eu de la leur rendre et frustratoire et hideuse, voire et
mortelle à ceux, qui amorsez par la lueur de l'or coulant en cette
flamme, s'en estants approchez en bon nombre, y furent suffoquez•
et bruslez: le reculer leur estant interdict par la foulle, qui les
suiuoit. Les Abydeens pressez par Philippus, se resolurent de
mesmes: mais estans prins de trop court, le Roy qui eut horreur
de voir la precipitation temeraire de cette execution (les thresors
et les meubles, qu'ils auoyent diuersement condamnez au feu et au2
naufrage, saisis) retirant ses soldats, leur conceda trois iours à se
tuer, auec plus d'ordre et plus à l'aise: lesquels ils remplirent de
sang et de meurtre au delà de toute hostile cruauté: et ne s'en
sauua vne seule personne, qui eust pouuoir sur soy. Il y a infinis
exemples de pareilles conclusions populaires, qui semblent plus•
aspres, d'autant que l'effect en est plus vniuersel. Elles le sont moins
que separées. Ce que le discours ne feroit en chacun, il le fait en
tous: l'ardeur de la societé rauissant les particuliers iugements.

Les condamnez qui attendoyent l'execution, du temps de Tibere,
perdoyent leurs biens, et estoyent priuez de sepulture: ceux qui3
l'anticipoyent en se tuants eux mesmes, estoyens enterrez, et pouuoyent
faire testament. Mais on desire aussi quelquefois la mort,
pour l'esperance d'vn plus grand bien. Ie desire, dict Sainct Paul,
estre dissoult, pour estre auec Iesus Christ: et, Qui me desprendra
de ces liens? Cleombrotus Ambraciota ayant leu le Phædon de Platon,•
entra en si grand appetit de la vie aduenir, que sans autre
occasion il s'alla precipiter en la mer. Par où il appert combien
improprement nous appellons desespoir cette dissolution volontaire,
à laquelle la chaleur de l'espoir nous porte souuent, et souuent
vne tranquille et rassise inclination de iugement. Iacques du1
Chastel Euesque de Soissons, au voyage d'outremer que fit Sainct
Loys, voyant le Roy et toute l'armée en train de reuenir en France,
laissant les affaires de la religion imparfaictes, print resolution de
s'en aller plus tost en Paradis; et ayant dict à Dieu à ses amis,
donna seul à la veuë d'vn chacun, dans l'armée des ennemis, où il•
fut mis en pieces. En certain Royaume de ces nouuelles terres, au
iour d'vne solemne procession, auquel l'idole qu'ils adorent, est
promenée en publicq, sur vn char de merueilleuse grandeur: outre
ce qu'il se void plusieurs se detaillants les morceaux de leur chair
viue, à luy offrir: il s'en void nombre d'autres, se prosternants2
emmy la place, qui se font mouldre et briser souz les rouës, pour
en acquerir apres leur mort, veneration de saincteté, qui leur est
rendue. La mort de cet Euesque les armes au poing, a de la generosité
plus, et moins de sentiment: l'ardeur du combat en amusant
vne partie. Il y a des polices qui se sont meslées de regler la•
iustice et opportunité des morts volontaires. En nostre Marseille il
se gardoit au temps passé du venin preparé à tout de la cigue, aux
despens publics, pour ceux qui voudroient haster leurs iours;
ayants premierement approuué aux six cens, qui estoit leur Senat,
les raisons de leur entreprise: et n'estoit loisible autrement que3
par congé du magistrat, et par occasions legitimes, de mettre la
main sur soy. Cette loy estoit encor' ailleurs. Sextus Pompeius
allant en Asie, passa par l'Isle de Cea de Negrepont; il aduint de
fortune pendant qu'il y estoit, comme nous l'apprend l'vn de ceux
de sa compagnie, qu'vne femme de grande authorité, ayant rendu•
compte à ses citoyens, pourquoy elle estoit resolue de finir sa vie,
pria Pompeius d'assister à sa mort, pour la rendre plus honorable:
ce qu'il fit, et ayant long temps essayé pour neant, à force d'eloquence,
[qui luy estoit merueilleusement à main] et de persuasion,
de la destourner de ce dessein, souffrit en fin qu'elle se contentast.•
Elle auoit passé quatre vingts dix ans, en tres-heureux estat d'esprit
et de corps, mais lors couchée sur son lict, mieux paré que de
coustume, et appuyée sur le coude: Les Dieux, dit elle, ô Sextus
Pompeius, et plustost ceux que ie laisse, que ceux que ie vay trouuer,
te sçachent gré dequoy tu n'as desdaigné d'estre et conseiller1
de ma vie, et tesmoing de ma mort. De ma part, ayant tousiours
essayé le fauorable visage de Fortune, de peur que l'enuie de trop
viure ne m'en face voir vn contraire, ie m'en vay d'vne heureuse
fin donner congé aux restes de mon ame, laissant de moy deux
filles et vne legion de nepueux. Cela faict, ayant presché et enhorté•
les siens à l'vnion et à la paix, leur ayant departy ses biens, et recommandé
les Dieux domestiques à sa fille aisnée, elle print d'vne
main asseurée la coupe, où estoit le venin, et ayant faict ses vœux
à Mercure, et les prieres de la conduire en quelque heureux siege
en l'autre monde, auala brusquement ce mortel breuuage. Or entretint2
elle la compagnie, du progrez de son operation: et comme
les parties de son corps se sentoyent saisies de froid l'vne apres
l'autre: iusques à ce qu'ayant dict en fin qu'il arriuoit au cœur et
aux entrailles, elle appella ses filles pour luy faire le dernier office,
et luy clorre les yeux. Pline recite de certaine nation Hyperborée,•
qu'en icelle, pour la douce temperature de l'air, les vies ne se finissent
communément que par la propre volonté des habitans; mais
qu'estans las et saouls de viure, ils ont en coustume au bout d'vn
long aage, apres auoir faict bonne chere, se precipiter en la mer,
du hault d'un certain rocher, destiné à ce seruice. La douleur,3
et vne pire mort, me semblent les plus excusables incitations.

CHAPITRE IIII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. IV.)]
A demain les affaires.

IE donne auec raison, ce me semble, la palme à Iacques Amiot,
sur tous noz escriuains François; non seulement pour la naïfueté
et pureté du langage, en quoy il surpasse tous autres, ny pour la
constance d'vn si long trauail, ny pour la profondeur de son sçauoir,
ayant peu deuelopper si heureusement vn autheur si espineux et•
ferré: car on m'en dira ce qu'on voudra, ie n'entens rien au
Grec, mais ie voy vn sens si bien ioint et entretenu, par tout en sa
traduction, que ou il a certainement entendu l'imagination vraye de
l'autheur, ou ayant par longue conuersation, planté viuement dans
son ame, vne generale idée de celle de Plutarque, il ne luy a aumoins1
rien presté qui le desmente, ou qui le desdie: mais sur tout,
ie luy sçay bon gré, d'auoir sçeu trier et choisir vn liure si digne
et si à propos, pour en faire present à son païs. Nous autres ignorans
estions perdus, si ce liure ne nous eust releué du bourbier:
sa mercy nous osons à cett'heure et parler et escrire: les dames•
en regentent les maistres d'escole: c'est nostre breuiaire. Si ce
bon homme vit, ie luy resigne Xenophon pour en faire autant.
C'est vn' occupation plus aisée, et d'autant plus propre à sa vieillesse.
Et puis, ie ne sçay comment il me semble, quoy qu'il se
desmesle bien brusquement et nettement d'vn mauuais pas, que2
toutefois son stile est plus chez soy, quand il n'est pas pressé, et
qu'il roulle à son aise. I'estois à cett'heure sur ce passage, où
Plutarque dit de soy-mesmes, que Rusticus assistant à vne sienne
declamation à Rome, y receut vn pacquet de la part de l'Empereur,
et temporisa de l'ouurir, iusques à ce que tout fust faict: En quoy,•
dit-il, toute l'assistance loua singulierement la grauité de ce personnage.
De vray, estant sur le propos de la curiosité, et de cette
passion auide et gourmande de nouuelles, qui nous fait auec tant
d'indiscretion et d'impatience abandonner toutes choses, pour entretenir
vn nouueau venu, et perdre tout respect et contenance,3
pour crocheter soudain, où que nous soyons, les lettres qu'on nous
apporte: il a eu raison de louër la grauité de Rusticus: et pouuoit
encor y ioindre la louange de sa ciuilité et courtoisie, de n'auoir
voulu interrompre le cours de sa declamation. Mais ie fay doubte
qu'on le peust louër de prudence: car receuant à l'improueu lettres,
et notamment d'vn Empereur, il pouuoit bien aduenir que le
differer à les lire, eust esté d'vn grand preiudice. Le vice contraire
à la curiosité, c'est la nonchalance: vers laquelle ie panche•
euidemment de ma complexion; et en laquelle i'ay veu plusieurs
hommes si extremes, que trois ou quatre iours apres, on retrouuoit
encores en leur pochette les lettres toutes closes, qu'on leur
auoit enuoyées. Ie n'en ouuris iamais, non seulement de celles,
qu'on m'eust commises: mais de celles mesmes que la Fortune1
m'eust faict passer par les mains. Et fais conscience si mes yeux
desrobent par mesgarde, quelque cognoissance des lettres d'importance
qu'il lit, quand ie suis à costé d'vn grand. Iamais homme ne
s'enquit moins, et ne fureta moins és affaires d'autruy. Du temps
de noz peres Monsieur de Boutieres cuida perdre Turin, pour, estant•
en bonne compagnie à soupper, auoir remis à lire vn aduertissement
qu'on luy donnoit des trahisons qui se dressoient contre cette
ville, où il commandoit. Et ce mesme Plutarque m'a appris que
Iulius Cæsar se fust sauué, si allant au Senat, le iour qu'il y fut tué
par les coniurez, il eust leu vn memoire qu'on luy presenta. Et fait2
aussi le compte d'Archias Tyran de Thebes, que le soir auant l'execution
de l'entreprise que Pelopidas auoit faicte de le tuer, pour
remettre son païs en liberté, il luy fut escrit par vn autre Archias
Athenien de poinct en poinct, ce qu'on luy preparoit: et que ce
pacquet luy ayant esté rendu pendant son soupper, il remit à l'ouurir,•
disant ce mot, qui depuis passa en prouerbe en Grece: A demain
les affaires. Vn sage homme peut à mon opinion pour l'interest
d'autruy, comme pour ne rompre indecemment compagnie
ainsi que Rusticus, ou pour ne discontinuer vn autre affaire d'importance,
remettre à entendre ce qu'on luy apporte de nouueau:3
mais pour son interest ou plaisir particulier, mesmes s'il est homme
ayant charge publique; pour ne rompre son disner, voyre ny son
sommeil, il est inexcusable de le faire. Et anciennement estoit à
Rome la place Consulaire, qu'ils appelloyent, la plus honorable à
table, pour estre plus à deliure, et plus accessible à ceux qui suruiendroyent,•
pour entretenir celuy qui y seroit assis. Tesmoignage,
que pour estre à table, ils ne se departoyent pas de l'entremise
d'autres affaires et suruenances. Mais quand tout est dict, il est malaisé
és actions humaines, de donner regle si iuste par discours de
raison, que la Fortune n'y maintienne son droict.4

CHAPITRE V. [(TRADUCTION LIV. II, CH. V.)]
De la Conscience.

VOYAGEANT vn iour, mon frere Sieur de la Brousse et moy, durant
noz guerres ciuiles, nous rencontrasmes vn Gentilhomme
de bonne façon: il estoit du party contraire au nostre, mais ie
n'en sçauois rien, car il se contrefaisoit autre. Et le pis de ces
guerres, c'est, que les chartes sont si meslées, vostre ennemy n'estant•
distingué d'auec vous d'aucune marque apparente, ny de langage,
ny de port, nourry en mesmes loix, mœurs et mesme air,
qu'il est mal-aisé d'y euiter confusion et desordre. Cela me faisoit
craindre à moy-mesme de r'encontrer nos trouppes, en lieu où ie ne
fusse cogneu, pour n'estre en peine de dire mon nom, et de pis à1
l'aduanture. Comme il m'estoit autrefois aduenu: car en vn tel
mescompte, ie perdis et hommes et cheuaux, et m'y tua lon miserablement,
entre autres, vn page Gentil-homme Italien, que ie nourrissois
soigneusement; et fut estainte en luy vne tresbelle enfance,
et pleine de grande esperance. Mais cettuy-cy en auoit vne frayeur•
si esperduë, et ie le voyois si mort à chasque rencontre d'hommes
à cheual, et passage de villes, qui tenoient pour le Roy, que ie deuinay
en fin que c'estoient alarmes que sa conscience luy donnoit.
Il sembloit à ce pauure homme qu'au trauers de son masque et des
croix de sa cazaque on iroit lire iusques dans son cœur, ses secrettes2
intentions. Tant est merueilleux l'effort de la conscience.
Elle nous fait trahir, accuser, et combattre nous mesmes, et à
faute de tesmoing estranger, elle nous produit contre nous,
Occultum quatiens animo tortore flagellum.

Ce conte est en la bouche des enfans. Bessus Pœnien reproché•
d'auoir de gayeté de cœur abbatu vn nid de moineaux, et les auoir
tuez: disoit auoir eu raison, par ce que ces oysillons ne cessoient
de l'accuser faucement du meurtre de son pere. Ce parricide iusques
lors auoit esté occulte et inconnu: mais les furies vengeresses
de la conscience, le firent mettre hors à celuy mesmes qui en3
deuoit porter la penitence. Hesiode corrige le dire de Platon, que
la peine suit de bien pres le peché: car il dit qu'elle naist en l'instant
et quant et quant le peché. Quiconque attent la peine, il la
souffre, et quiconque l'a meritée, l'attend. La meschanceté fabrique
des tourmens contre soy.
Malum consilium consultori pessimum.
Comme la mouche guespe picque et offence autruy, mais plus soy-mesme,•
car elle y perd son esguillon et sa force pour iamais;
Vitásque in vulnere ponunt.
Les cantharides ont en elles quelque partie qui sert contre leur
poison de contrepoison, par vne contrarieté de nature. Aussi à
mesme qu'on prend le plaisir au vice, il s'engendre vn desplaisir1
contraire en la conscience, qui nous tourmente de plusieurs imaginations
penibles, veillans et dormans,
Quippe vbi se multi, per somnia sæpe loquentes,
Aut morbo delirantes, procraxe ferantur,
Et celata diu in medium peccata dedisse.
Apollodorus songeoit qu'il se voyoit escorcher par les Scythes, et
puis bouillir dedans vne marmitte, et que son cœur murmuroit en
disant; Ie te suis cause de tous ces maux. Aucune cachette ne sert
aux meschans, disoit Epicurus, par ce qu'ils ne se peuuent asseurer
d'estre cachez, la conscience les descouurant à eux mesmes,2
Prima est hæc vltio, quòd se
Iudice nemo nocens absoluitur.

Comme elle nous remplit de crainte, aussi fait elle d'asseurance
et de confiance. Et ie puis dire auoir marché en plusieurs hazards,
d'vn pas bien plus ferme, en consideration de la secrette science•
que i'auois de ma volonté et innocence de mes desseins.
Conscia mens vt cuique sua est, ita concipit intra
Pectora pro facto spémque metúmque suo.
Il y en a mille exemples: il suffira d'en alleguer trois de mesme
personnage. Scipion estant vn iour accusé deuant le peuple Romain3
d'vne accusation importante, au lieu de s'excuser ou de flatter ses
iuges: Il vous siera bien, leur dit-il, de vouloir entreprendre de
iuger de la teste de celuy, par le moyen duquel vous auez l'authorité
de iuger de tout le monde. Et vn' autre fois, pour toute responce
aux imputations que luy mettoit sus vn Tribun du peuple,•
au lieu de plaider sa cause: Allons, dit-il, mes citoyens, allons rendre
graces aux Dieux de la victoire qu'ils me donnerent contre les
Carthaginois en pareil iour que cettuy-cy. Et se mettant à marcher
deuant vers le temple, voylà toute l'assemblée, et son accusateur
mesmes à sa suitte. Et Petilius ayant esté suscité par Caton pour4
luy demander compte de l'argent manié en la prouince d'Antioche,
Scipion estant venu au Senat pour cet effect, produisit le liure des
raisons qu'il auoit dessoubs sa robbe, et dit, que ce liure en contenoit
au vray la recepte et la mise: mais comme on le luy demanda
pour le mettre au greffe, il le refusa, disant, ne se vouloir pas faire•
cette honte à soy-mesme: et de ses mains en la presence du Senat
le deschira et mit en pieces. Ie ne croy pas qu'vne ame cauterizée
sçeust contrefaire vne telle asseurance: il auoit le cœur trop gros
de nature, et accoustumé à trop haute fortune, dit Tite Liue, pour
sçauoir estre criminel, et se demettre à la bassesse de deffendre
son innocence. C'est vne dangereuse inuention que celle des
gehennes, et semble que ce soit plustost vn essay de patience•
que de verité. Et celuy qui les peut souffrir, cache la verité, et
celuy qui ne les peut souffrir. Car pourquoy la douleur me fera
elle plustost confesser ce qui en est, qu'elle ne me forcera de dire
ce qui n'est pas? Et au rebours, si celuy qui n'a pas faict ce dequoy
on l'accuse, est assez patient pour supporter ces tourments, pourquoy1
ne le sera celuy qui l'a faict, vn si beau guerdon, que de la
vie, luy estant proposé? Ie pense que le fondement de cette inuention,
vient de la consideration de l'effort de la conscience. Car au
coulpable il semble qu'elle aide à la torture pour luy faire confesser
sa faute, et qu'elle l'affoiblisse: et de l'autre part qu'elle fortifie•
l'innocent contre la torture. Pour dire vray, c'est vn moyen plein
d'incertitude et de danger. Que ne diroit on, que ne feroit on pour
fuyr à si griefues douleurs?
Etiam innocentes cogit mentiri dolor.
D'où il aduient, que celuy que le iuge a gehenné pour ne le faire2
mourir innocent, il le face mourir et innocent et gehenné. Mille et
mille en ont chargé leur teste de faulces confessions. Entre lesquels
ie loge Philotas, considerant les circonstances du procez qu'Alexandre
luy fit, et le progrez de sa gehenne. Mais tant y a que c'est,
dit-on, le moins mal que l'humaine foiblesse aye peu inuenter:•
bien inhumainement pourtant, et bien inutilement à mon aduis.