Plusieurs nations moins barbares en cela que la Grecque et la
Romaine, qui les appellent ainsin, estiment horrible et cruel de
tourmenter et desrompre vn homme, de la faute duquel vous estes
encore en doubte. Que peut il mais de vostre ignorance? Estes vous3
pas iniustes, qui pour ne le tuer sans occasion, luy faites pis que
le tuer? Qu'il soit ainsi, voyez combien de fois il ayme mieux mourir
sans raison, que de passer par cette information plus penible
que le supplice, et qui souuent par son aspreté deuance le supplice,
et l'execute. Ie ne sçay d'où ie tiens ce conte, mais il rapporte•
exactement la conscience de nostre iustice. Vne femme de village
accusoit deuant le General d'armée, grand justicier, vn soldat, pour
auoir arraché à ses petits enfants ce peu de bouillie qui luy restoit
à les substanter, cette armée ayant tout rauagé. De preuue il n'y
en auoit point. Le General apres auoir sommé la femme, de regarder
bien à ce qu'elle disoit, d'autant qu'elle seroit coulpable de son
accusation, si elle mentoit: et elle persistant, il fit ouurir le ventre
au soldat, pour s'esclaircir de la verité du faict: et la femme se
trouua auoir raison. Condemnation instructiue.•

CHAPITRE VI. [(TRADUCTION LIV. II, CH. VI.)]
De l'exercitation.

IL est malaisé que le discours et l'instruction, encore que nostre
creance s'y applique volontiers, soyent assez puissants pour nous
acheminer iusques à l'action, si outre cela nous n'exerçons et formons
nostre ame par experience au train, auquel nous la voulons
renger: autrement quand elle sera au propre des effets, elle s'y1
trouuera sans doute empeschée. Voylà pourquoy parmy les Philosophes,
ceux qui ont voulu atteindre à quelque plus grande excellence,
ne se sont pas contentez d'attendre à couuert et en repos les
rigueurs de la Fortune, de peur qu'elle ne les surprinst inexperimentez
et nouueaux au combat: ains ils luy sont allez au deuant,•
et se sont iettez à escient à la preuue des difficultez. Les vns en
ont abandonné les richesses, pour s'exercer à vne pauureté volontaire:
les autres ont recherché le labeur, et vne austerité de vie
penible, pour se durcir au mal et au trauail: d'autres se sont
priuez des parties du corps les plus cheres, comme de la veuë et2
des membres propres à la generation, de peur que leur seruice
trop plaisant et trop mol, ne relaschast et n'attendrist la fermeté
de leur ame. Mais à mourir, qui est la plus grande besoigne que
nous ayons à faire, l'exercitation ne nous y peut ayder. On se peut
par vsage et par experience fortifier contre les douleurs, la honte,•
l'indigence; et tels autres accidents: mais quant à la mort, nous
ne la pouuons essayer qu'vne fois: nous y sommes tous apprentifs,
quand nous y venons. Il s'est trouué anciennement des hommes
si excellens mesnagers du temps, qu'ils ont essayé en la mort
mesme, de la gouster et sauourer: et ont bandé leur esprit, pour3
voir que c'estoit de ce passage: mais ils ne sont pas reuenus nous
en dire les nouuelles.
Nemo expergitus extat,
Frigida quem semel est vitaï pausa sequuta.

Canius Iulius noble Romain, de vertu et fermeté singuliere, ayant
esté condamné à la mort par ce marault de Caligula: outre plusieurs
merueilleuses preuues qu'il donna de sa resolution, comme
il estoit sur le poinct de souffrir la main du bourreau, vn Philosophe
son amy luy demanda: Et bien Canius, en quelle démarche est•
à cette heure vostre ame? que fait elle? en quels pensemens estes
vous? Ie pensois, luy respondit-il, à me tenir prest et bandé de
toute ma force, pour voir, si en cet instant de la mort, si court et
si brief, ie pourray apperceuoir quelque deslogement de l'ame, et
si elle aura quelque ressentiment de son yssuë, pour, si i'en aprens1
quelque chose, en reuenir donner apres, si ie puis, aduertissement
à mes amis. Cestuy-cy philosophe non seulement iusqu'à la mort,
mais en la mort mesme. Quelle asseurance estoit-ce, et quelle
fierté de courage, de vouloir que sa mort luy seruist de leçon, et
auoir loisir de penser ailleurs en vn si grand affaire?•
Ius hoc animi morientis habebat.

Il me semble toutesfois qu'il y a quelque façon de nous appriuoiser
à elle, et de l'essayer aucunement. Nous en pouuons auoir experience,
sinon entiere et parfaicte: aumoins telle qu'elle ne soit
pas inutile, et qui nous rende plus fortifiez et asseurez. Si nous ne2
la pouuons ioindre, nous la pouuons approcher, nous la pouuons
reconnoistre: et si nous ne donnons iusques à son fort, aumoins
verrons nous et en pratiquerons les aduenuës. Ce n'est pas sans
raison qu'on nous fait regarder à nostre sommeil mesme, pour la
ressemblance qu'il a de la mort. Combien facilement nous passons•
du veiller au dormir, auec combien peu d'interest nous perdons la
connoissance de la lumiere et de nous! A l'aduenture pourroit sembler
inutile et contre Nature la faculté du sommeil, qui nous priue
de toute action et de tout sentiment, n'estoit que par iceluy Nature
nous instruict, quelle nous a pareillement faicts pour mourir, que3
pour viure, et dés la vie nous presente l'eternel estat qu'elle nous
garde apres icelle, pour nous y accoustumer et nous en oster la
crainte. Mais ceux qui sont tombez par quelque violent accident
en defaillance de cœur, et qui y ont perdu tous sentimens, ceux là
à mon aduis ont esté bien pres de voir son vray et naturel visage.•
Car quant à l'instant et au poinct du passage, il n'est pas à craindre,
qu'il porte auec soy aucun trauail ou desplaisir: d'autant que
nous ne pouuons auoir nul sentiment, sans loisir. Nos souffrances
ont besoing de temps, qui est si court et si precipité en la mort,
qu'il faut necessairement qu'elle soit insensible. Ce sont les approches
que nous auons à craindre: et celles-là peuuent tomber en
experience. Plusieurs choses nous semblent plus grandes par imagination,
que par effect. I'ay passé vne bonne partie de mon aage
en vne parfaite et entiere santé: ie dy non seulement entiere, mais•
encore allegre et bouillante. Cet estat plein de verdeur et de feste,
me faisoit trouuer si horrible la consideration des maladies, que
quand ie suis venu à les experimenter, i'ay trouué leurs pointures
molles et lasches au prix de ma crainte. Voicy que i'espreuue tous
les iours: Suis-ie à couuert chaudement dans vne bonne sale, pendant1
qu'il se passe vne nuict orageuse et tempesteuse: ie m'estonne
et m'afflige pour ceux qui sont lors en la campaigne: y suis-ie
moy-mesme, ie ne desire pas seulement d'estre ailleurs. Cela seul,
d'estre tousiours enfermé dans vne chambre, me sembloit insupportable:
ie fus incontinent dressé à y estre vne semaine, et vn•
mois, plein d'émotion, d'alteration et de foiblesse: et ay trouué
que lors de ma santé, ie plaignois les malades beaucoup plus, que
ie ne me trouue à plaindre moy-mesme, quand i'en suis; et que la
force de mon apprehension encherissoit pres de moitié l'essence et
verité de la chose. I'espere qu'il m'en aduiendra de mesme de la2
mort: et qu'elle ne vaut pas la peine que ie prens à tant d'apprests
que ie dresse, et tant de secours que i'appelle et assemble pour en
soustenir l'effort. Mais à toutes aduantures nous ne pouuons nous
donner trop d'auantage. Pendant nos troisiesmes troubles, ou
deuxiesmes, il ne me souuient pas bien de cela, m'estant allé vn•
iour promener à vne lieuë de chez moy, qui suis assis dans le
moiau de tout le trouble des guerres ciuiles de France; estimant
estre en toute seureté, et si voisin de ma retraicte, que ie n'auoy,
point besoin de meilleur equipage, i'auoy pris vn cheual bien aisé,
mais non guere ferme. A mon retour, vne occasion soudaine s'estant3
presentée de m'aider de ce cheual à vn seruice, qui n'estoit pas
bien de son vsage, vn de mes gens grand et fort, monté sur vn
puissant roussin, qui auoit vne bouche desesperée, frais au demeurant
et vigoureux, pour faire le hardy et deuancer ses compaignons,
vint à le pousser à toute bride droict dans ma route, et fondre•
comme vn colosse sur le petit homme et petit cheual, et le foudroyer
de sa roideur et de sa pesanteur, nous enuoyant l'vn et
l'autre les pieds contre-mont: si que voila le cheual abbatu et
couché tout estourdy, moy dix ou douze pas au delà, estendu à la
renuerse, le visage tout meurtry et tout escorché, mon espée que4
i'auoy à la main, à plus de dix pas au delà, ma ceinture en pieces,
n'ayant ny mouuement, ny sentiment, non plus qu'vne souche. C'est
le seul esuanouissement que i'aye senty, iusques à cette heure.
Ceux qui estoient auec moy, apres auoir essayé par tous les moyens
qu'ils peurent, de me faire reuenir, me tenans pour mort, me prindrent•
entre leurs bras, et m'emportoient auec beaucoup de difficulté
en ma maison, qui estoit loing de là, enuiron vne demy
lieuë Françoise. Sur le chemin, et apres auoir esté plus de deux
grosses heures tenu pour trespassé, ie commençay à me mouuoir
et respirer: car il estoit tombé si grande abondance de sang dans1
mon estomach, que pour l'en descharger, Nature eut besoin de
resusciter ses forces. On me dressa sur mes pieds, où ie rendy vn
plein seau de bouillons de sang pur: et plusieurs fois par le chemin,
il m'en falut faire de même. Par là ie commençay à reprendre
vn peu de vie, mais ce fut par les menus, et par vn si long traict•
de temps, que mes premiers sentimens estoient beaucoup plus approchans
de la mort que de la vie.
Perchè, dubbiosa anchor del suo ritorno,
Non s'assecura attonita la mente.

Cette recordation que i'en ay fort empreinte en mon ame, me representant2
son visage et son idée si pres du naturel, me concilie
aucunement à elle. Quand ie commençay à y voir, ce fut d'vne
veuë si trouble, si foible, et si morte, que ie ne discernois encores
rien que la lumiere,
—come quel ch'or apre, or chiude
Gli occhi, mezzo tra'l sonno è l'esser desto.
Quant aux functions de l'ame, elles naissoient auec mesme progrez,
que celles du corps. Ie me vy tout sanglant: car mon pourpoinct
estoit taché par tout du sang que i'auoy rendu. La premiere
pensée qui me vint, ce fut que i'auoy vne harquebusade en la teste:3
de vray en mesme temps, il s'en tiroit plusieurs autour de nous. Il
me sembloit que ma vie ne me tenoit plus qu'au bout des léures:
ie fermois les yeux pour ayder, ce me sembloit, à la pousser hors,
et prenois plaisir à m'alanguir et à me laisser aller. C'estoit vne
imagination qui ne faisoit que nager superficiellement en mon ame,•
aussi tendre et aussi foible que tout le reste: mais à la verité non
seulement exempte de desplaisir, ains meslée à cette douceur, que
sentent ceux qui se laissent glisser au sommeil. Ie croy que c'est
ce mesme estat, où se trouuent ceux qu'on void défaillans de foiblesse,
en l'agonie de la mort: et tiens que nous les plaignons4
sans cause, estimans qu'ils soyent agitez de griéues douleurs, ou
auoir l'ame pressée de cogitations penibles. Ç'a esté tousiours mon
aduis, contre l'opinion de plusieurs, et mesme d'Estienne de la
Boetie, que ceux que nous voyons ainsi renuersez et assoupis aux
approches de leur fin, ou accablez de la longueur du mal, ou par
accident d'vne apoplexie, ou mal caduc,
(vi morbi sæpe coactus
Ante oculos aliquis nostros, vt fulminis ictu,
Concidit, et spumas agit: ingemit, et fremit artus,
Desipit, extentat neruos, torquetur, anhelat,
Inconstanter et in iactando membra fatigat.)
ou blessez en la teste, que nous oyons rommeller, et rendre par
fois des souspirs trenchans, quoy que nous en tirons aucuns signes,
par où il semble qu'il leur reste encore de la cognoissance, et1
quelques mouuemens que nous leur voyons faire du corps: i'ay
tousiours pensé, dis-ie, qu'ils auoient et l'ame et le corps enseueli,
et endormy.
Viuit, et est vitæ nescius ipse suæ.
Et ne pouuois croire qu'à vn si grand estonnement de membres, et•
si grande défaillance des sens, l'ame peust maintenir aucune force
au dedans pour se recognoistre: et que par ainsin ils n'auoient
aucun discours qui les tourmentast, et qui leur peust faire iuger et
sentir la misere de leur condition, et que par consequent, ils n'estoient
pas fort à plaindre. Ie n'imagine aucun estat pour moy si insupportable2
et horrible, que d'auoir l'ame vifue, et affligée, sans moyen
de se declarer. Comme ie dirois de ceux qu'on enuoye au supplice,
leur ayant couppé la langue: si ce n'estoit qu'en cette sorte de
mort, la plus muette me semble la mieux seante, si elle est accompaignée
d'vn ferme visage et graue. Et comme ces miserables prisonniers•
qui tombent és mains des vilains bourreaux soldats de ce
temps, desquels ils sont tourmentez de toute espece de cruel traictement,
pour les contraindre à quelque rançon excessiue et impossible:
tenus cependant en condition et en lieu, où ils n'ont moyen
quelconque d'expression et signification de leurs pensées et de leur3
misere. Les Poëtes ont feint quelques Dieux fauorables à la deliurance
de ceux qui trainoient ainsin vne mort languissante:
Hunc ego Diti
Sacrum iussa fero, téque isto corpore soluo.
Et les voix et responses courtes et descousues, qu'on leur arrache•
quelquefois à force de crier autour de leurs oreilles, et de les tempester,
ou des mouuemens qui semblent auoir quelque consentement
à ce qu'on leur demande, ce n'est pas tesmoignage qu'ils
viuent pourtant, au moins vne vie entiere. Il nous aduient ainsi sur
le beguayement du sommeil, auant qu'il nous ait du tout saisis, de4
sentir comme en songe, ce qui se faict autour de nous, et suyure
les voix, d'vne ouye trouble et incertaine, qui semble ne donner
qu'aux bords de l'ame: et faisons des responses à la suitte des dernieres
paroles, qu'on nous a dites, qui ont plus de fortune que de
sens. Or à present que ie l'ay essayé par effect, ie ne fay nul
doubte que ie n'en aye bien iugé iusques à cette heure. Car premierement•
estant tout esuanouy, ie me trauaillois d'entr'ouurir mon
pourpoinct à beaux ongles, car i'estoy desarmé, et si sçay que ie
ne sentois en l'imagination rien qui me blessast. Car il y a plusieurs
mouuemens en nous, qui ne partent pas de nostre ordonnance.
Semianimésque micant digiti, ferrúmque retractant.1
Ceux qui tombent, eslancent ainsi les bras au deuant de leur cheute,
par vne naturelle impulsion, qui fait que nos membres se prestent
des offices, et ont des agitations à part de nostre discours:
Falciferos memorant currus abscindere membra,
Vt tremere in terra videatur ab artubus, id quod
Decidit abscissum, cùm mens tamen atque hominis vis
Mobilitate mali, non quit sentire dolorem.
I'auoy mon estomach pressé de ce sang caillé, mes mains y couroient
d'elles-memes, comme elles font souuent, où il nous demange,
contre l'aduis de nostre volonté. Il y a plusieurs animaux, et des2
hommes mesmes, apres qu'ils sont trespassez, ausquels on voit
resserrer et remuer des muscles. Chacun sçait par experience, qu'il
a des parties qui se branslent, dressent et couchent souuent sans
son congé. Or ces passions qui ne nous touchent que par l'escorse,
ne se peuuent dire nostres. Pour les faire nostres, il faut que•
l'homme y soit engagé tout entier: et les douleurs que le pied ou
la main sentent pendant que nous dormons, ne sont pas à nous.

Comme i'approchay de chez moy, où l'alarme de ma cheute
auoit desia couru, et que ceux de ma famille m'eurent rencontré,
auec les cris accoustumez en telles choses: non seulement ie respondois3
quelque mot à ce qu'on me demandoit, mais encore ils
disent que ie m'aduisay de commander qu'on donnast vn cheual à
ma femme, que ie voyoy s'empestrer et se tracasser dans le chemin,
qui est montueux et mal-aisé. Il semble que cette consideration
deust partir d'vne ame esueillée; si est-ce que ie n'y estois•
aucunement: c'estoyent des pensemens vains en nuë, qui estoyent
esmeuz par les sens des yeux et des oreilles: ils ne venoyent pas de
chez moy. Ie ne sçauoy pourtant ny d'où ie venoy, ny où i'aloy, ny
ne pouuois poiser et considerer ce qu'on me demandoit: ce sont
de legers effects, que les sens produysoyent d'eux mesmes, comme4
d'vn vsage: ce que l'ame y prestoit, c'estoit en songe, touchée bien
legerement, et comme lechée seulement et arrosée par la molle
impression des sens. Cependant mon assiette estoit à la verité tres-douce
et paisible: ie n'auoy affliction ny pour autruy ny pour moy:
c'estoit vne langueur et vne extreme foiblesse, sans aucune douleur.
Ie vy ma maison sans la recognoistre. Quand on m'eut couché,
ie senty vne infinie douceur à ce repos: car i'auoy esté vilainement
tirassé par ces pauures gens, qui auoyent pris la peine de me porter•
sur leurs bras, par vn long et tres-mauuais chemin, et s'y
estoient lassez deux ou trois fois les vns apres les autres. On me
presenta force remedes, dequoy ie n'en receuz aucun, tenant pour
certain, que i'estoy blessé à mort par la teste. C'eust esté sans
mentir vne mort bien heureuse: car la foiblesse de mon discours1
me gardoit d'en rien iuger, et celle du corps d'en rien sentir. Ie me
laissoy couler si doucement, et d'vne façon si molle et si aisée, que
ie ne sens guere autre action moins poisante que celle-la estoit.

Quand ie vins à reuiure, et à reprendre mes forces,
Vt tandem sensus conualuere mei,
qui fut deux ou trois heures apres, ie me senty tout d'vn train rengager
aux douleurs, ayant les membres tous moulus et froissez de
ma cheute, et en fus si mal deux ou trois nuits apres, que i'en cuiday
remourir encore vn coup: mais d'vne mort plus vifue, et me
sens encore de la secousse de cette froissure. Ie ne veux pas oublier2
cecy, que la derniere chose en quoy ie me peuz remettre, ce fut la
souuenance de cet accident: et me fis redire plusieurs fois, où
i'aloy, d'où ie venoy, à quelle heure cela m'estoit aduenu, auant
que de le pouuoir conceuoir. Quant à la façon de ma cheute, on me
la cachoit, en faueur de celuy, qui en auoit esté cause, et m'en•
forgeoit on d'autres. Mais long temps apres, et le lendemain, quand
ma memoire vint à s'entr'ouurir, et me representer l'estat, où ie
m'estoy trouué en l'instant que i'auoy aperçeu ce cheual fondant sur
moy (car ie l'auoy veu à mes talons, et me tins pour mort: mais ce
pensement auoit esté si soudain, que la peur n'eut pas loisir de s'y3
engendrer) il me sembla que c'estoit vn esclair qui me frapoit l'ame
de secousse, et que ie reuenoy de l'autre monde. Ce conte d'vn
euénement si leger, est assez vain, n'estoit l'instruction que i'en ay
tirée pour moy: car à la verité pour s'apriuoiser à la mort, ie
trouue qu'il n'y a que de s'en auoisiner. Or, comme dit Pline, chacun•
est à soy-mesmes vne tres bonne discipline, pourueu qu'il ait
la suffisance de s'espier de pres. Ce n'est pas icy ma doctrine, c'est
mon estude: et n'est pas la leçon d'autruy, c'est la mienne. Et ne
me doibt on pourtant sçauoir mauuais gré, si ie la communique. Ce
qui me sert, peut aussi par accident seruir à vn autre. Au demeurant,
ie ne gaste rien, ie n'vse que du mien. Et si ie fay le fol, c'est
à mes despends, et sans l'interest de personne: car c'est en follie,
qui meurt en moy, qui n'a point de suitte. Nous n'auons nouuelles•
que de deux ou trois anciens, qui ayent battu ce chemin: et si ne
pouuons dire, si c'est du tout en pareille maniere à cette-cy, n'en
connoissant que les noms. Nul depuis ne s'est ietté sur leur trace.
C'est vne espineuse entreprinse, et plus qu'il ne semble, de suyure
vne alleure si vagabonde, que celle de nostre esprit: de penetrer1
les profondeurs opaques de ses replis internes: de choisir et arrester
tant de menus airs de ses agitations: et est vn amusement
nouueau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes
du monde: ouy, et des plus recommandées. Il y a plusieurs
années que ie n'ay que moy pour visée à mes pensées, que•
ie ne contrerolle et n'estudie que moy. Et si i'estudie autre chose,
c'est pour soudain le coucher sur moy, ou en moy, pour mieux
dire. Et ne me semble point faillir, si, comme il se faict des autres
sciences, sans comparaison moins vtiles, ie fay part de ce que i'ay
apprins en cette cy: quoy que ie ne me contente guere du progrez2
que i'y ay faict. Il n'est description pareille en difficulté, à la description
de soy-mesmes, ny certes en vtilité. Encore se faut il
testonner, encore se faut il ordonner et renger pour sortir en
place. Or ie me pare sans cesse: car ie me descris sans cesse.

La coustume a faict le parler de soy, vicieux: et le prohibe•
obstinéement en hayne de la ventance, qui semble tousiours estre
attachée aux propres tesmoignages. Au lieu qu'on doit moucher
l'enfant, cela s'appelle l'enaser,
In vicium ducit culpæ fuga.
Ie trouue plus de mal que de bien à ce remede. Mais quand il seroit3
vray, que ce fust necessairement, presomption, d'entretenir le peuple
de soy: ie ne doy pas suyuant mon general dessein, refuser vne
action qui publie cette maladiue qualité, puis qu'elle est en moy:
et ne doy cacher cette faute, que i'ay non seulement en vsage, mais
en profession. Toutesfois à dire ce que i'en croy, cette coustume a•
tort de condamner le vin, par ce que plusieurs s'y enyurent. On ne
peut abuser que des choses qui sont bonnes. Et croy de cette regle,
qu'elle ne regarde que la populaire defaillance. Ce sont brides à
veaux, desquelles ny les Saincts, que nous oyons si hautement parler
d'eux, ny les Philosophes, ny les Theologiens ne se brident. Ne
fay-ie moy, quoy que ie soye aussi peu l'vn que l'autre. S'ils n'en
escriuent à point nommé, aumoins, quand l'occasion les y porte, ne
feignent ils pas de se ietter bien auant sur le trottoir. Dequoy traitte
Socrates plus largement que de soy? A quoy achemine il plus souuient•
les propos de ses disciples, qu'à parler d'eux, non pas de la
leçon de leur liure, mais de l'estre et branle de leur ame? Nous
nous disons religieusement à Dieu, et à nostre confesseur, comme
noz voisins à tout le peuple. Mais nous n'en disons, me respondra-on,
que les accusations. Nous disons donc tout: car nostre vertu1
mesme est fautiere et repentable. Mon mestier et mon art, c'est
viure. Qui me defend d'en parler selon mon sens, experience et
vsage: qu'il ordonne à l'architecte de parler des bastiments non
selon soy, mais selon son voisin, selon la science d'vn autre, non
selon la sienne. Si c'est gloire, de soy-mesme publier ses valeurs,•
que ne met Cicero en auant l'eloquence de Hortense; Hortense celle
de Cicero? A l'aduenture entendent ils que ie tesmoigne de moy par
ouurage et effects, non nuement par des paroles. Ie peins principalement
mes cogitations, subiect informe, qui ne peut tomber en
production ouuragere. A toute peine le puis ie coucher en ce corps2
aëré de la voix. Des plus sages hommes, et des plus deuots, ont
vescu fuyants tous apparents effects. Les effects diroyent plus de la
Fortune, que de moy. Ils tesmoignent leur roolle, non pas le mien,
si ce n'est coniecturalement et incertainement. Eschantillons d'vne
montre particuliere. Ie m'estalle entier: c'est vn skeletos, où d'vne•
veuë les veines, les muscles, les tendons paroissent, chasque piece
en son siege. L'effect de la toux en produisoit vne partie: l'effect de
la palleur ou battement de cœur vn' autre, et doubteusement. Ce ne
sont mes gestes que i'escris; c'est moy, c'est mon essence. Ie tien
qu'il faut estre prudent à estimer de soy, et pareillement conscientieux3
à en tesmoigner: soit bas, soit haut, indifferemment. Si ie
me sembloy bon et sage tout à fait, ie l'entonneroy à pleine teste.
De dire moins de soy, qu'il n'y en a, c'est sottise, non modestie: se
payer de moins, qu'on ne vaut, c'est lascheté et pusillanimité selon
Aristote. Nulle vertu ne s'ayde de la fausseté: et la verité n'est iamais•
matiere d'erreur. De dire de soy plus qu'il n'en y a, ce n'est
pas tousiours presomption, c'est encore souuent sottise. Se complaire
outre mesure de ce qu'on est, en tomber en amour de soy
indiscrete, est à mon aduis la substance de ce vice. Le supreme remede
à le guarir, c'est faire tout le rebours de ce que ceux icy ordonnent,•
qui en défendant le parler de soy, defendent par consequent
encore plus de penser à soy. L'orgueil gist en la pensée: la
langue n'y peut auoir qu'vne bien legere part. De s'amuser à soy,
il leur semble que c'est se plaire en soy: de se hanter et prattiquer,
que c'est se trop cherir. Mais cet excez naist seulement en ceux qui1
ne se tastent que superficiellement, qui se voyent apres leurs affaires,
qui appellent resuerie et oysiueté de s'entretenir de soy, et
s'estoffer et bastir, faire des chasteaux en Espaigne: s'estimants
chose tierce et estrangere à eux mesmes. Si quelcun s'enyure de sa
science, regardant souz soy: qu'il tourne les yeux au dessus vers les•
siecles passez, il baissera les cornes, y trouuant tant de milliers
d'esprits, qui le foulent aux pieds. S'il entre en quelque flateuse
presomption de sa vaillance, qu'il se ramentoiue les vies de Scipion,
d'Epaminondas, de tant d'armées, de tant de peuples, qui le laissent
si loing derriere eux. Nulle particuliere qualité n'enorgueillira celuy,2
qui mettra quand et quand en compte, tant d'imparfaittes et foibles
qualitez autres, qui sont en luy, et au bout, la nihilité de l'humaine
condition. Parce que Socrates auoit seul mordu à certes au precepte
de son Dieu, de se connoistre, et par cet estude estoit arriué à se
mespriser, il fut estimé seul digne du nom de Sage. Qui se connoistra•
ainsi, qu'il se donne hardiment à connoistre par sa bouche.