Pourquoy inuenta Popæa de masquer les beautez de son visage,
que pour les rencherir à ses amants? Pourquoy a lon voilé iusques
au dessoubs des talons ces beautez, que chacun desire montrer,
que chacun desire voir? Pourquoy couurent elles de tant d'empeschemens,
les vns sur les autres, les parties, où loge principallement4
nostre desir et le leur? Et à quoy seruent ces gros bastions,
dequoy les nostres viennent d'armer leurs flancs, qu'à leurrer
nostre appetit, et nous attirer à elles en nous esloignant?
Et fugit ad salices, et se cupit antè videri.
Interdum tunica duxit operta moram.
A quoy sert l'art de cette honte virginalle? cette froideur rassise,
cette contenance seuere, cette profession d'ignorance des choses,
qu'elles sçauent mieux, que nous qui les en instruisons, qu'à nous
accroistre le desir de vaincre, gourmander, et fouler à nostre•
appetit, toute cette ceremonie, et ces obstacles? Car il y a non
seulement du plaisir, mais de la gloire encore, d'affolir et desbaucher
cette molle douceur, et cette pudeur infantine, et de ranger
à la mercy de nostre ardeur vne grauité froide et magistrale. C'est
gloire, disent-ils, de triompher de la modestie, de la chasteté, et1
de la temperance: et qui desconseille aux Dames, ces parties là,
il les trahit, et soy-mesmes. Il faut croire que le cœur leur fremit
d'effroy, que le son de nos mots blesse la pureté de leurs oreilles,
qu'elles nous en haissent et s'accordent à nostre importunité d'vne
force forcée. La beauté, toute puissante qu'elle est, n'a pas dequoy•
se faire sauourer sans cette entremise. Voyez en Italie, où il y a
plus de beauté à vendre, et de la plus fine, comment il faut qu'elle
cherche d'autres moyens estrangers, et d'autres arts pour se
rendre aggreable: et si à la verité, quoy qu'elle face estant venale
et publique, elle demeure foible et languissante. Tout ainsi que2
mesme en la vertu, de deux effects pareils, nous tenons neantmoins
celuy-là, le plus beau et plus digne, auquel il y a plus d'empeschement
et de hazard proposé. C'est vn effect de la prouidence diuine,
de permettre sa saincte Eglise estre agitée, comme nous la voyons
de tant de troubles et d'orages, pour esueiller par ce contraste•
les ames pies, et les r'auoir de l'oisiueté et du sommeil, où les
auoit plongees vne si longue tranquillité. Si nous contrepoisons la
perte que nous auons faicte, par le nombre de ceux qui se sont
desuoyez, au gain qui nous vient pour nous estre remis en haleine,
resuscité nostre zele et nos forces, à l'occasion de ce combat,3
Ie ne sçay si l'vtilité ne surmonte point le dommage. Nous auons
pensé attacher plus ferme le nœud de nos mariages, pour auoir
osté tout moyen de les dissoudre, mais d'autant s'est dépris et
relasché le nœud de la volonté et de l'affection, que celuy de la
contraincte s'est estrecy. Et au rebours, ce qui tint les mariages à•
Rome, si long temps en honneur et en seurté, fut la liberté de les
rompre, qui voudroit. Ils gardoient mieux leurs femmes, d'autant
qu'ils les pouuoient perdre: et en pleine licence de diuorces, il se
passa cinq cens ans et plus, auant que nul s'en seruist.
Quod licet, ingratum est: quod non licet, acrius vrit.4

A ce propos se pourroit ioindre l'opinion d'vn ancien, que les
supplices aiguisent les vices plustost qu'ils ne les amortissent:
qu'ils n'engendrent point le soing de bien faire, c'est l'ouurage de
la raison, et de la discipline: mais seulement vn soing de n'estre
surpris en faisant mal.
Latius excisæ pestis contagia serpunt
Ie ne sçay pas qu'elle soit vraye, mais cecy sçay-ie par experience,
que iamais police ne se trouua reformée par là. L'ordre et reglement
des mœurs, dépend de quelque autre moyen. Les histoires
Grecques font mention des Argippees voisins de la Scythie, qui
viuent sans verge et sans baston à offenser: que non seulement1
nul n'entreprend d'aller attaquer: mais quiconque s'y peut sauuer,
il est en franchise, à cause de leur vertu et saincteté de vie: et
n'est aucun si osé d'y toucher. On recourt à eux pour appoincter
les differents, qui naissent entre les hommes d'ailleurs. Il y a nation,
où la closture des iardins et des champs, qu'on veut conseruer,•
se faict d'vn filet de coton, et se trouue bien plus seure et
plus ferme que nos fossez et nos hayes. Furem signata sollicitant.
Aperta effractarius præterit. A l'aduenture sert entre autres
moyens, l'aisance, à couurir ma maison de la violence de noz
guerres ciuiles. La defense attire l'entreprise, et la deffiance l'offense.2
I'ay affoibly le dessein des soldats, ostant à leur exploit,
le hazard, et toute matiere de gloire militaire, qui a accoustumé de
leur seruir de titre et d'excuse. Ce qui est faict courageusement,
est tousiours faict honorablement, en temps où la iustice est morte.
Ie leur rens la conqueste de ma maison lasche et traistresse. Elle•
n'est close à personne, qui y heurte. Il n'y a pour toute prouision,
qu'vn portier, d'ancien vsage et ceremonie: qui ne sert pas tant à
defendre ma porte, qu'à l'offrir plus decemment et gratieusement.
Ie n'ay ny garde ny sentinelle, que celle que les astres font pour
moy. Vn Gentil-homme a tort de faire montre d'estre en deffense,3
s'il ne l'est bien à poinct. Qui est ouuert d'vn costé, l'est par tout.
Noz peres ne penserent pas à bastir des places frontieres. Les
moyens d'assaillir, ie dy sans batterie et sans armée, et de surprendre
noz maisons, croissent touts les iours, au dessus des moyens
de se garder. Les esprits s'aiguisent generalement de ce costé là.•
L'inuasion touche touts, la defense non, que les riches. La mienne
estoit forte selon le temps qu'elle fut faitte: ie n'y ay rien adiousté
de ce costé là, et craindroy que sa force se tournast contre moy-mesme.
Ioint qu'vn temps paisible requerra, qu'on les defortifie.
Il est dangereux de ne les pouuoir regaigner: et est difficile de
s'en asseurer. Car en matiere de guerres intestines, vostre vallet
peut estre du party que vous craignez. Et où la religion sert de•
pretexte, les parentez mesmes deuiennent infiables auec couuerture
de iustice. Les finances publiques n'entretiendront pas noz
garnisons domestiques. Elles s'y espuiseroient. Nous n'auons pas dequoy
le faire sans nostre ruine: ou plus incommodeement et iniurieusement
encore, sans celle du peuple. L'estat de ma perte ne1
seroit guere pire. Au demeurant, vous y perdez vous, voz amis
mesmes s'amusent à accuser vostre inuigilance et improuidence,
plus qu'à vous pleindre, et l'ignorance ou nonchalance aux offices
de vostre profession. Ce que tant de maisons gardées se sont perduës,
où ceste cy dure: me fait soupçonner, qu'elles se sont perduës•
de ce, qu'elles estoyent gardées. Cela donne et l'enuie et la raison
à l'assaillant. Toute garde porte visage de guerre. Qui se iettera,
si Dieu veut, chez moy: mais tant y a, que ie ne l'y appelleray pas.
C'est la retraitte à me reposer des guerres. I'essaye de soustraire
ce coing, à la tempeste publique, comme ie fay vn autre coing en2
mon ame. Nostre guerre a beau changer de formes, se multiplier
et diuersifier en nouueaux partis: pour moy ie ne bouge. Entre
tant de maisons armées, moy seul, que ie sçache, de ma condition,
ay fié purement au ciel la protection de la mienne. Et n'en ay iamais
osté ny vaisselle d'argent, ny titre, ny tapisserie. Ie ne veux•
ny me craindre, ny me sauuer à demy. Si vne pleine recognoissance
acquiert la faueur diuine, elle me durera iusqu'au bout:
sinon, i'ay tousiours assez duré, pour rendre ma durée remerquable
et enregistrable. Comment? Il y a bien trente ans.

CHAPITRE XVI. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XVI.)]
De la gloire.

IL y a le nom et la chose: le nom, c'est vne voix qui remerque et3
signifie la chose: le nom, ce n'est pas vne partie de la chose, ny
de la substance: c'est vne piece estrangere ioincte à la chose, et
hors d'elle. Dieu qui est en soy toute plenitude, et le comble de
toute perfection, il ne peut s'augmenter et accroistre au dedans:
mais son nom se peut augmenter et accroistre, par la benediction
et loüange, que nous donnons à ses ouurages exterieurs. Laquelle•
loüange, puis que nous ne la pouuons incorporer en luy, d'autant
qu'il n'y peut auoir accession de bien, nous l'attribuons à son nom,
qui est la piece hors de luy, la plus voisine. Voylà comment c'est à
Dieu seul, à qui gloire et honneur appartient. Et n'est rien si esloigné
de raison, que de nous en mettre en queste pour nous: car estans1
indigens et necessiteux au dedans, nostre essence estant imparfaicte,
et ayant continuellement besoing d'amelioration, c'est là, à
quoy nous nous deuons trauailler. Nous sommes tous creux et vuides:
ce n'est pas de vent et de voix que nous auons à nous remplir:
il nous faut de la substance plus solide à nous reparer. Vn homme•
affamé seroit bien simple de chercher à se pouruoir plustost d'vn
beau vestement, que d'vn bon repas: il faut courir au plus pressé.
Comme disent nos ordinaires prieres, Gloria in excelcis Deo, et in
terra pax hominibus. Nous sommes en disette de beauté, santé, sagesse,
vertu, et telles parties essentieles: les ornemens externes se2
chercheront apres que nous aurons proueu aux choses necessaires.
La theologie traicte amplement et plus pertinemment ce subiect,
mais ie n'y suis guere versé. Chrysippus et Diogenes ont esté les
premiers autheurs et les plus fermes du mespris de la gloire. Et
entre toutes les voluptez, ils disoient qu'il n'y en auoit point de•
plus dangereuse, ny plus à fuir, que celle qui nous vient de
l'approbation d'autruy. De vray l'experience nous en fait sentir
plusieurs trahisons bien dommageables. Il n'est chose qui empoisonne
tant les Princes que la flatterie, ny rien par où les meschans
gaignent plus aiséement credit autour d'eux: ny maquerelage si3
propre et si ordinaire à corrompre la chasteté des femmes, que
de les paistre et entretenir de leurs loüanges. Le premier enchantement
que les Sirenes employent à piper Vlysses, est de cette
nature:
Deça vers nous, deça, ô tresloüable Vlysse,
Et le plus grand honneur dont la Grece fleurisse.
Ces philosophes là disoient, que toute la gloire du monde ne meritoit
pas qu'vn homme d'entendement estendist seulement le doigt
pour l'acquerir:
Gloria quantalibet quid erit, si gloria tantúm est?4
Ie dis pour elle seule: car elle tire souuent à sa suite plusieurs commoditez,
pour lesquelles elle se peut rendre desirable: elle nous
acquiert de la bienvueillance: elle nous rend moins exposez aux iniures
et offences d'autruy, et choses semblables. C'estoit aussi
des principaux dogmes d'Epicurus: car ce precepte de sa secte,
cache ta vie, qui deffend aux hommes de s'empescher des charges•
et negotiations publiques, presuppose aussi necessairement qu'on
mesprise la gloire: qui est vne approbation que le monde fait des
actions que nous mettons en euidence. Celuy qui nous ordonne de
nous cacher, et de n'auoir soing que de nous, et qui ne veut pas
que nous soyons connus d'autruy, il veut encores moins que nous1
en soyons honorez et glorifiez. Aussi conseille il à Idomeneus, de
ne regler aucunement ses actions, par l'opinion ou reputation commune:
si ce n'est pour euiter les autres incommoditez accidentales,
que le mespris des hommes luy pourroit apporter. Ces
discours là sont infiniment vrais, à mon aduis, et raisonnables.•
Mais nous sommes, ie ne sçay comment, doubles en nous mesmes,
qui fait que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas: et ne
nous pouuons deffaire de ce que nous condamnons. Voyons les dernieres
paroles d'Epicurus, et qu'il dit en mourant: elles sont grandes
et dignes d'vn tel philosophe: mais si ont elles quelque merque2
de la recommendation de son nom, et de cette humeur qu'il auoit
descriée par ses preceptes. Voicy vne lettre qu'il dicta vn peu auant
son dernier souspir.
Epicvrvs a Hermachvs salvt.

Ce pendant que ie passois l'heureux, et celuy-là mesmes le dernier
iour de ma vie, i'escriuois cecy, accompaigné toutesfois de telle•
douleur en la vessie et aux intestins, qu'il ne peut rien estre adiousté
à sa grandeur. Mais elle estoit compensée par le plaisir
qu'apportoit à mon ame la souuenance de mes inuentions et de
mes discours. Or toy comme requiert l'affection que tu as eu dés
ton enfance enuers moy, et la philosophie, embrasse la protection3
des enfans de Metrodorus.

Voila sa lettre. Et ce qui me fait interpreter que ce plaisir qu'il
dit sentir en son ame, de ses inuentions, regarde aucunement la
reputation qu'il en esperoit acquerir apres sa mort, c'est l'ordonnance
de son testament, par lequel il veut que Aminomachus et Timocrates•
ses heritiers, fournissent pour la celebration de son iour
natal tous les mois de Ianuier, les frais que Hermachus ordonneroit:
et aussi pour la despence qui se feroit le vingtiesme iour de
chasque lune, au traittement des philosophes ses familiers, qui
s'assembleroient à l'honneur de la memoire de luy et de Metrodorus.4
Carneades a esté chef de l'opinion contraire: et a maintenu
que la gloire estoit pour elle mesme desirable, tout ainsi que
nous embrassons nos posthumes pour eux-mesmes, n'en ayans aucune
cognoissance ny iouyssance. Cette opinion n'a pas failly d'estre
plus communement suyuie, comme sont volontiers celles qui•
s'accommodent le plus à nos inclinations. Aristote luy donne le
premier rang entre les biens externes: Euite, comme deux extremes
vicieux, l'immoderation, et à la rechercher, et à la fuyr. Ie
croy que si nous auions les liures que Cicero auoit escrit sur ce subiect,
il nous en conteroit de belles: car cet homme là fut si forcené1
de cette passion, que s'il eust osé, il fust, ce crois-ie, volontiers tombé
en l'excez où tomberent d'autres, que la vertu mesme n'estoit desirable,
que pour l'honneur qui se tenoit tousiours à sa suitte:
Paulum sepultæ distat inertiæ
Celata virtus.
Qui est vn' opinion si fauce, que ie suis dépit qu'elle ait iamais
peu entrer en l'entendement d'homme, qui eust cet honneur de
porter le nom de philosophe. Si cela estoit vray, il ne faudroit
estre vertueux qu'en public: et les operations de l'ame, où est le
vray siege de la vertu, nous n'aurions que faire de les tenir en2
regle et en ordre, sinon autant qu'elles deburoient venir à la cognoissance
d'autruy. N'y va il donc que de faillir finement et subtilement?
Si tu sçais, dit Carneades, vn serpent caché en ce lieu,
auquel sans y penser, se va seoir celuy, de la mort duquel tu esperes
profit: tu fais meschamment, si tu ne l'en aduertis: et d'autant•
plus que ton action ne doibt estre cognuë que de toy. Si nous
ne prenons de nous mesmes la loy de bien faire: si l'impunité nous
est iustice, à combien de sortes de meschancetez auons nous tous
les iours à nous abandonner? Ce que S. Peduceus fit, de rendre fidelement
cela que C. Plotius auoit commis à sa seule science, de ses3
richesses, et ce que i'en ay faict souuent de mesme, ie ne le trouue
pas tant loüable, comme ie trouueroy execrable, que nous y eussions
failly. Et trouue bon et vtile à ramenteuoir en noz iours, l'exemple
de P. Sextilius Ruffus, que Cicero accuse pour auoir recueilly
vne heredité contre sa conscience: non seulement, non contre les•
loix, mais par les loix mesmes. Et M. Crassus, et Q. Hortensius,
lesquels à cause de leur authorité et puissance, ayants esté pour certaines
quotitez appellez par vn estranger à la succession d'vn testament
faux, à fin que par ce moyen il y establist sa part: se contenterent
de n'estre participants de la fauceté, et ne refuserent d'en
tirer du fruit: assez couuerts, s'ils se tenoient à l'abry des accusations,
et des tesmoins, et des loix. Meminerint Deum se habere testem,
id est, vt ego arbitror, mentem suam. La vertu est chose•
bien vaine et friuole, si elle tire sa recommendation de la gloire.
Pour neant entreprendrions nous de luy faire tenir son rang à part,
et la déioindrions de la Fortune: car qu'est-il plus fortuite que la
reputation? Profectò fortuna in omni re dominatur: ea res cunctas
ex libidine magis quàm ex vero celebrat obscurátque. De faire que1
les actions soyent cognues et veuës, c'est le pur ouurage de la Fortune.
C'est le sort qui nous applique la gloire, selon sa temerité.
Ie l'ay veuë fort souuent marcher auant le merite: et souuent
outrepasser le merite d'vne longue mesure. Celuy qui premier s'aduisa
de la ressemblance de l'ombre à la gloire, fit mieux qu'il ne•
vouloit. Ce sont choses excellemment vaines. Elle va aussi quelque
fois deuant son corps: et quelque fois l'excede de beaucoup en
longueur. Ceux qui apprennent à la noblesse de ne chercher en la
vaillance que l'honneur: quasi non sit honestum quod nobilitatum
non sit: que gaignent-ils par là, que de les instruire de ne se hazarder2
iamais, si on ne les voit, et de prendre bien garde, s'il y a
des tesmoins, qui puissent rapporter nouuelles de leur valeur, là
où il se presente mille occasions de bien faire, sans qu'on en puisse
estre remerqué? Combien de belles actions particulieres s'enseuelisent
dans la foule d'vne bataille? Quiconque s'amuse à contreroller•
autruy pendant vne telle meslée, il n'y est guere embesoigné:
et produit contre soy mesmes le tesmoignage qu'il rend
des deportemens de ses compaignons. Vera et sapiens animi magnitudo,
honestum illud quod maximè naturam sequitur, in factis
positum, non in gloria, iudicat. Toute la gloire, que ie pretens de3
ma vie, c'est de l'auoir vescue tranquille. Tranquille non selon Metrodorus,
ou Arcesilas, ou Aristippus, mais selon moy. Puisque la
philosophie n'a sçeu trouuer aucune voye pour la tranquillité, qui
fust bonne en commun, que chacun la cherche en son particulier.

A qui doiuent Cæsar et Alexandre cette grandeur infinie de leur•
renommée, qu'à la Fortune? Combien d'hommes a elle esteint, sur
le commencement de leur progrés, desquels nous n'auons aucune
cognoissance, qui y apportoient mesme courage que le leur, si le
malheur de leur sort ne les eust arrestez tout court, sur la naissance
mesme de leurs entreprinses? Au trauers de tant et si extremes
dangers il ne me souuient point auoir leu que Cæsar ait
esté iamais blessé. Mille sont morts de moindres perils, que le
moindre de ceux qu'il franchit. Infinies belles actions se doiuent•
perdre sans tesmoignage, auant qu'il en vienne vne à profit. On
n'est pas tousiours sur le haut d'vne bresche, ou à la teste d'vne
armée, à la veuë de son general, comme sur vn eschaffaut. On est
surpris entre la haye et le fossé: il faut tenter fortune contre vn
poullailler: il faut dénicher quatre chetifs harquebusiers d'vne1
grange: il faut seul s'escarter de la trouppe et entreprendre seul,
selon la necessité qui s'offre. Et si on prend garde, on trouuera, à
mon aduis, qu'il aduient par experience, que les moins esclattantes
occasions sont les plus dangereuses: et qu'aux guerres, qui se sont
passées de notre temps, il s'est perdu plus de gens de bien, aux occasions•
legeres et peu importantes, et à la contestation de quelque
bicoque, qu'és lieux dignes et honnorables. Qui tient sa mort
pour mal employée, si ce n'est en occasion signalée: au lieu d'illustrer
sa mort, il obscurcit volontiers sa vie: laissant eschapper
ce pendant plusieurs iustes occasions de se hazarder. Et toutes les2
iustes sont illustres assez: sa conscience les trompettant suffisamment
à chacun. Gloria nostra est testimonium conscientiæ nostræ.
Qui n'est homme de bien que par ce qu'on le sçaura, et par ce
qu'on l'en estimera mieux, apres l'auoir sçeu, qui ne veut bien faire
qu'en condition que sa vertu vienne à la cognoissance des hommes,•
celuy-là n'est pas personne de qui on puisse tirer beaucoup de seruice.
Credo che'l resto di quel verno cose
Facesse degne di tener ne conto;
Ma fur sin'à quel tempo si nascose,3
Che non è colpa mia s'hor' non le conto:
Perche Orlando a far l'opre virtuose,
Piu ch'à narrarle poi, sempre era pronto,
Nè mai fu alcun'de li suoi fatti espresso,
Senon quando hebbe i testimonij appresso.
Il faut aller à la guerre pour son deuoir, et en attendre cette recompense,
qui ne peut faillir à toutes belles actions, pour occultes
qu'elles soyent, non pas mesmes aux vertueuses pensées: c'est le
contentement qu'vne conscience bien reglée reçoit en soy, de bien
faire. Il faut estre vaillant pour soy-mesmes, et pour l'auantage4
que c'est d'auoir son courage logé en vne assiette ferme et asseurée,
contre les assauts de la Fortune.
Virtus, repulsæ nescia sordidæ,
Intaminatis fulget honoribus:
Nec sumit aut ponit secures
Arbitrio popularis auræ.
Ce n'est pas pour la montre, que nostre ame doit iouër son rolle,
c'est chez nous au dedans, où nuls yeux ne donnent que les nostres:
là elle nous couure de la crainte de la mort, des douleurs et
de la honte mesme: elle nous asseure là, de la perte de nos enfans,
de nos amis, et de nos fortunes: et quand l'opportunité s'y
presente, elle nous conduit aussi aux hazards de la guerre. Non
emolumento aliquo, sed ipsius honestatis decore. Ce profit est bien
plus grand, et bien plus digne d'estre souhaité et esperé, que l'honneur
et la gloire, qui n'est autre chose qu'vn fauorable iugement
qu'on fait de nous. Il faut trier de toute vne nation, vne douzaine
d'hommes, pour iuger d'vn arpent de terre, et le iugement de nos1
inclinations, et de nos actions, la plus difficile matiere, et la plus
importante qui soit, nous la remettons à la voix de la commune et
de la tourbe, mere d'ignorance, d'iniustice, et d'inconstance. Est-ce
raison de faire dependre la vie d'vn sage, du iugement des fols?
An quidquam stultius, quàm quos singulos contemnas, eos aliquid
putare esse vniuersos? Quiconque vise à leur plaire, il n'a iamais
faict, c'est vne bute qui n'a ny forme ny prise. Nil tam inæstimabile
est, quàm animi multitudinis. Demetrius disoit plaisamment de la
voix du peuple, qu'il ne faisoit non plus de recette, de celle qui
luy sortoit par en haut, que de celle qui luy sortoit par en bas.2
Celuy la dit encore plus: Ego hoc iudico, si quando turpe non sit,
tamen non esse non turpe, quum id à multitudine laudetur. Null'art,
nulle soupplesse d'esprit pourroit conduire nos pas à la suitte
d'vn guide si desuoyé et si desreglé. En cette confusion venteuse
de bruits de rapports et opinions vulgaires, qui nous poussent, il•
ne se peut establir aucune route qui vaille. Ne nous proposons
point vne fin si flotante et volage: allons constamment apres la
raison: que l'approbation publique nous suyue par là, si elle veut:
et comme elle despend toute de la Fortune, nous n'auons point loy
de l'esperer plustost par autre voye que par celle là. Quand pour3
sa droiture ie ne suyurois le droit chemin, ie le suyurois pour
auoir trouué par experience, qu'au bout du compte, c'est communement
le plus heureux, et le plus vtile. Dedit hoc prouidentia hominibus
munus, vt honesta magis iuuarent. Le marinier ancien disoit
ainsin à Neptune, en vne grande tempeste: O Dieu tu me sauueras•
si tu veux, si tu veux tu me perdras: mais si tiendray-ie
tousiours droit mon timon. I'ay veu de mon temps mill' hommes
soupples, mestis, ambigus, et que nul ne doubtoit plus prudens
mondains que moy, se perdre où ie me suis sauué:
Risi successu posse carere dolos.
Paul Æmyle allant en sa glorieuse expedition de Macedoine, aduertit•
sur tout le peuple à Rome, de contenir leur langue de ses actions,
pendant son absence. Que la licence des iugements, est vn
grand destourbier aux grands affaires! D'autant que chacun n'a pas
la fermeté de Fabius à l'encontre des voix communes, contraires et
iniurieuses qui ayma mieux laisser desmembrer son authorité aux1
vaines fantasies des hommes, que faire moins bien sa charge, auec
fauorable reputation, et populaire consentement. Il y a ie ne
sçay quelle douceur naturelle à se sentir louër, mais nous luy prestons
trop de beaucoup.
Laudari haud metuam, neque enim mihi cornea fibra es;
Sed recti finémqve extremúmque esse recuso
Euge tuum et bellè.
Ie ne me soucie pas tant, quel ie sois chez autruy, comme ie me
soucie quel ie sois en moy-mesme. Ie veux estre riche par moy,
non par emprunt. Les estrangers ne voyent que les euenemens et2
apparences externes: chacun peut faire bonne mine par le dehors,
plein au dedans de fiebure et d'effroy. Ils ne voyent pas mon cœur,
ils ne voyent que mes contenances. On a raison de descrier l'hypocrisie,
qui se trouue en la guerre: car qu'est il plus aisé à vn
homme pratic, que de gauchir aux dangers, et de contrefaire le•
mauuais, ayant le cœur plein de mollesse? Il y a tant de moyens
d'euiter les occasions de se hazarder en particulier, que nous aurons
trompé mille fois le monde, auant que de nous engager à vn
dangereux pas: et lors mesme, nous y trouuant empétrez, nous
sçaurons bien pour ce coup, couurir nostre ieu d'vn bon visage, et3
d'vne parolle asseurée, quoy que l'ame nous tremble au dedans. Et
qui auroit l'vsage de l'anneau Platonique, rendant inuisible celuy
qui le portoit au doigt, si on luy donnoit le tour vers le plat de la
main: assez de gents souuent se cacheroyent, où il se faut presenter
le plus: et se repentiroyent d'estre placez en lieu si honorable,•
auquel la necessité les rend asseurez.
Falsus honor iuuat, et mendax infamia terret
Quem, nisi mendosum et mendacem?
Voyla comment tous ces iugemens qui se font des apparences externes,
sont merueilleusement incertains et douteux: et n'est aucun
si asseuré tesmoing, comme chacun à soy-mesme. En celles là
combien auons nous de goujats, compaignons de nostre gloire? Celuy
qui se tient ferme dans vne tranchée descouuerte, que fait il en
cela, que ne facent deuant luy cinquante pauures pionniers, qui•
luy ouurent le pas, et le couurent de leurs corps, pour cinq sols de
paye par iour?
Non quicquid turbida Roma
Eleuet, accedas, examénque improbum in illa
Castiges trutina: nec te quæsiueris extrà.1

Nous appellons aggrandir nostre nom, l'estendre et semer en
plusieurs bouches: nous voulons qu'il y soit receu en bonne part,
et que cette sienne accroissance luy vienne à profit: voyla ce qu'il
y peut auoir de plus excusable en ce dessein. Mais l'exces de cette
maladie en va iusques là, que plusieurs cherchent de faire parler•
d'eux en quelque façon que ce soit. Trogus Pompeius dit de Herostratus,
et Titus Liuius de Manlius Capitolinus, qu'ils estoyent plus
desireux de grande, que de bonne reputation. Ce vice est ordinaire.
Nous nous soignons plus qu'on parle de nous, que comment on en
parle: et nous est assez que nostre nom coure par la bouche des2
hommes, en quelque condition qu'il y coure. Il semble que l'estre
conneu, ce soit aucunement auoir sa vie et sa durée en la garde
d'autruy. Moy, ie tiens que ie ne suis que chez moy, et de cette
autre mienne vie qui loge en la cognoissance de mes amis, à la
considerer nuë, et simplement en soy, ie sçay bien que ie n'en sens•
fruict ny iouyssance, que par la vanité d'vne opinion fantastique.
Et quand ie seray mort, ie m'en resentiray encores beaucoup
moins. Et si perdray tout net, l'vsage des vrayes vtilitez, qui accidentalement
la suyuent par fois: ie n'auray plus de prise par où
saisir la reputation: ny par où elle puisse me toucher ny arriuer à3
moy. Car de m'attendre que mon nom la reçoiue: premierement ie
n'ay point de nom qui soit assez mien: de deux que i'ay, l'vn est
commun à toute ma race, voire encore à d'autres. Il y a vne famille
à Paris et à Montpelier, qui se surnomme Montaigne: vne autre en
Bretaigne, et en Xaintonge, de la Montaigne. Le remuement d'vne•
seule syllabe, meslera noz fusées, de façon que i'auray part à leur
gloire, et eux à l'aduenture à ma honte. Et si, les miens se sont
autresfois surnommez Eyquem, surnom qui touche encore vne maison
cogneuë en Angleterre. Quant à mon autre nom, il est, à quiconque
aura enuie de le prendre. Ainsi i'honoreray peut estre, vn
crocheteur en ma place. Et puis quand i'aurois vne merque particuliere
pour moy, que peut elle merquer quand ie n'y suis plus?•
peut elle designer et fauorir l'inanité?
Nunc leuior cippus non imprimit ossa
Laudat posteritas, nunc non è manibus illis,
Nunc non è tumulo fortunatáque fauilla
Nascuntur violæ?1
Mais de cecy i'en ay parlé ailleurs. Au demeurant en toute vne
bataille où dix mill' hommes sont stropiez ou tuez, il n'en est pas
quinze dequoy lon parle. Il faut que ce soit quelque grandeur bien
eminente, ou quelque consequence d'importance, que la Fortune y
ait iointe, qui face valoir vn' action priuée, non d'vn harquebuzier•
seulement, mais d'vn Capitaine: car de tuer vn homme, ou deux,
ou dix, de se presenter courageusement à la mort, c'est à la verité
quelque chose à chacun de nous, car il y va de tout: mais pour le
monde, ce sont choses si ordinaires, il s'en voit tant tous les iours,
et en faut tant de pareilles pour produire vn effect notable, que2
nous n'en pouuons attendre aucune particuliere recommendation.
Casus multis hic cognitus, ac iam
Tritus, et è medio fortunæ ductus aceruo.

De tant de miliasses de vaillans hommes qui sont morts depuis
quinze cens ans en France, les armes en la main, il n'y en a pas•
cent, qui soyent venus à nostre cognoissance. La memoire non des
chefs seulement, mais des battailles et victoires est enseuelie. Les
fortunes de plus de la moitié du monde, à faute de registre, ne
bougent de leur place, et s'esuanoüissent sans durée. Si i'auois en
ma possession les euenemens incognus, i'en penserois tresfacilement3
supplanter les cognus, en toute espece d'exemples. Quoy,
que des Romains mesmes, et des Grecs, parmy tant d'escriuains et
de tesmoings, et tant de rares et nobles exploicts, il en est venu si
peu iusques à nous?
Ad nos vix tenuis famæ perlabitur aura.
Ce sera beaucoup si d'icy à cent ans on se souuient en gros, que
de nostre temps il y a eu des guerres ciuiles en France. Les Lacedemoniens
sacrifioient aux Muses entrans en battaille, afin que
leurs gestes fussent bien et dignement escris, estimants que ce fust
vne faueur diuine, et non commune, que les belles actions trouuassent4
des tesmoings qui leur sçeussent donner vie et memoire.

Pensons nous qu'à chasque harquebusade qui nous touche, et à
chasque hazard que nous courons, il y ait soudain vn greffier qui
l'enrolle? et cent greffiers outre cela le pourront escrire, desquels
les commentaires ne dureront que trois iours, et ne viendront à la•
veuë de personne. Nous n'auons pas la milliesme partie des escrits
anciens; c'est la Fortune qui leur donne vie, ou plus courte, ou plus
longue, selon sa faueur: et ce que nous en auons, il nous est loisible
de doubter, si c'est le pire, n'ayans pas veu le demeurant. On
ne fait pas des histoires de choses de si peu: il faut auoir esté1
chef à conquerir vn Empire, ou vn Royaume, il faut auoir gaigné
cinquante deux battailles assignées, tousiours plus foible en nombre,
comme Cæsar. Dix mille bons compagnons et plusieurs grands
Capitaines, moururent à sa suitte, vaillamment et courageusement,
desquels les noms n'ont duré qu'autant que leurs femmes et leurs•
enfans vesquirent:
Quos fama obscura recondit.
De ceux mesme, que nous voyons bien faire, trois mois, ou trois
ans apres qu'ils y sont demeurez, il ne s'en parle non plus que s'ils
n'eussent iamais esté. Quiconque considerera auec iuste mesure et2
proportion, de quelles gens et de quels faits, la gloire se maintient
en la memoire des liures, il trouuera qu'il y a de nostre siecle, fort
peu d'actions, et fort peu de personnes, qui y puissent pretendre
nul droict. Combien auons nous veu d'hommes vertueux, suruiure
à leur propre reputation, qui ont veu et souffert esteindre en leur•
presence, l'honneur et la gloire tres-iustement acquise en leurs
ieunes ans? Et pour trois ans de cette vie fantastique et imaginaire,
allons nous perdant nostre vraye vie et essentielle, et nous engager
à vne mort perpetuelle? Les sages se proposent vne plus belle et plus
iuste fin, à vne si importante entreprise. Rectè facti, fecisse merces3
est: Officij fructus, ipsum officium est. Il seroit à l'aduanture excusable
à vn peintre ou autre artisan, ou encores à vn rhetoricien
ou grammairien, de se trauailler pour acquerir nom, par ses ouurages:
mais les actions de la vertu, elles sont trop nobles d'elles
mesmes, pour rechercher autre loyer, que de leur propre valeur:•
et notamment pour la chercher en la vanité des iugemens humains.
Si toute-fois cette fauce opinion sert au public à contenir
les hommes en leur deuoir: si le peuple en est esueillé à la
vertu: si les Princes sont touchez, de voir le monde benir la memoire
de Traian, et abominer celle de Neron: si cela les esmeut,4
de voir le nom de ce grand pendart, autresfois si effroyable et si
redoubté, maudit et outragé si librement par le premier escolier
qui l'entreprend: qu'elle accroisse hardiment, et qu'on la nourrisse
entre nous le plus qu'on pourra. Et Platon employant toutes
choses à rendre ses citoyens vertueux, leur conseille aussi, de ne•
mespriser la bonne estimation des peuples. Et dit, que par quelque
diuine inspiration il aduient, que les meschans mesmes sçauent
souuent tant de parole, que d'opinion, iustement distinguer les
bons des mauuais. Ce personnage et son pedagogue sont merueilleux,
et hardis ouuriers à faire ioindre les operations et reuelations1
diuines tout par tout où faut l'humaine force. Et pour cette cause
peut estre, l'appelloit Timon en l'iniuriant, le grand forgeur de
miracles. Vt traijei poetæ confugiunt ad Deum, cùm explicare argumenti
exitum non possunt. Puis que les hommes par leur insuffisance
ne se peuuent assez payer d'vne bonne monnoye, qu'on•
y employe encore la fauce. Ce moyen a esté practiqué par tous
les legislateurs: et n'est police, où il n'y ait quelque meslange, ou
de vanité ceremonieuse, ou d'opinion mensongere, qui serue de
bride à tenir le peuple en office. C'est pour cela que la pluspart
ont leurs origines et commencemens fabuleux, et enrichis de2
mysteres supernaturels. C'est cela, qui a donné credit aux religions
bastardes, et les a faictes fauorir aux gens d'entendement. Et pour
cela, que Numa et Sertorius, pour rendre leurs hommes de meilleure
creance, les paissoyent de cette sottise, l'vn que la nymphe
Egeria, l'autre que sa biche blanche, luy apportoit de la part des•
Dieux, tous les conseils qu'il prenoit. Et l'authorité que Numa
donna à ses loix soubs tiltre du patronage de cette Deesse, Zoroastre
legislateur des Bactrians et des Perses, la donna aux siennes,
soubs le nom du Dieu Oromazis: Trismegiste des Ægyptiens, de
Mercure: Zamolxis des Scythes, de Vesta: Charondas des Chalcides,3
de Saturne: Minos des Candiots, de Iuppiter: Lycurgus des
Lacedemoniens, d'Apollo: Dracon et Solon des Atheniens, de Minerue.
Et toute police a vn Dieu à sa teste: faucement les autres:
veritablement celle, que Moïse dressa au peuple de Iudée sorty
d'Ægypte. La religion des Bedoins, comme dit le sire de Iouinuille,•
portoit entre autres choses, que l'ame de celuy d'entre eux qui
mouroit pour son Prince, s'en alloit en vn autre corps plus heureux,
plus beau et plus fort que le premier: au moyen dequoy ils
en hazardoyent beaucoup plus volontiers leur vie;
In ferrum mens prona viris, animæque capaces4
Mortis, et ignauum est redituræ parcere vitæ.
Voyla vne creance tressalutaire, toute vaine qu'elle soit. Chasque
nation a plusieurs tels exemples chez soy: mais ce subject meriteroit
vn discours à part. Pour dire encore vn mot sur mon premier
propos: ie ne conseille non plus aux Dames, d'appeller honneur,
leur deuoir, vt enim consuetudo loquitur, id solum dicitur
honestum, quod est populari fama gloriosum: leur deuoir est le•
marc: leur honneur n'est que l'escorce. Ny ne leur conseille de
nous donner cette excuse en payement de leur refus: car ie presuppose,
que leurs intentions, leur desir, et leur volonté, qui sont
pieces où l'honneur n'a que voir, d'autant qu'il n'en paroist rien au
dehors, soyent encore plus reglées que les effects.1
Quæ, quia non liceat, non facit, illa facit.
L'offence et enuers Dieu, et en la conscience, seroit aussi grande de
le desirer que de l'effectuer. Et puis ce sont actions d'elles mesmes
cachées et occultes, il seroit bien-aysé qu'elles en desrobassent
quelqu'vne à la cognoissance d'autruy, d'où l'honneur depend, si•
elles n'auoyent autre respect à leur deuoir, et à l'affection qu'elles
portent à la chasteté, pour elle mesme. Toute personne d'honneur
choisit de perdre plus tost son honneur, que de perdre sa conscience.