CHAPITRE XVII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XVII.)]
De la presumption.

IL y a vne autre sorte de gloire, qui est vne trop bonne opinion,2
que nous conceuons de nostre valeur. C'est vn'affection inconsiderée,
dequoy nous nous cherissons, qui nous represente à nous
mesmes, autres que nous ne sommes. Comme la passion amoureuse
preste des beautez, et des graces, au subject qu'elle embrasse,
et fait que ceux qui en sont espris, trouuent d'vn iugement•
trouble et alteré, ce qu'ils ayment, autre et plus parfaict qu'il n'est.

Ie ne veux pas, que de peur de faillir de ce costé là, vn homme
se mescognoisse pourtant, ny qu'il pense estre moins que ce qu'il
est: le iugement doit tout par tout maintenir son droit. C'est
raison qu'il voye en ce subject comme ailleurs, ce que la verité luy3
presente. Si c'est Cæsar, qu'il se treuue hardiment le plus grand
Capitaine du monde. Nous ne sommes que ceremonie, la ceremonie
nous emporte, et laissons la substance des choses: nous nous tenons
aux branches et abandonnons le tronc et le corps. Nous auons
appris aux Dames de rougir, oyants seulement nommer, ce qu'elles
ne craignent aucunement à faire: nous n'osons appeller à droict•
noz membres, et ne craignons pas de les employer à toute sorte de
desbauche. La ceremonie nous deffend d'exprimer par parolles
les choses licites et naturelles, et nous l'en croyons: la raison
nous deffend de n'en faire point d'illicites et mauuaises, et personne
ne l'en croit. Ie me trouue icy empestré és loix de la ceremonie:1
car elle ne permet, ny qu'on parle bien de soy, ny qu'on
en parle mal. Nous la lairrons là pour ce coup. Ceux de qui la
Fortune, bonne ou mauuaise qu'on la doiue appeller, a faict passer
la vie en quelque eminent degré, ils peuuent par leurs actions publiques
tesmoigner quels ils sont. Mais ceux qu'elle n'a employez•
qu'en foule, et de qui personne ne parlera, si eux mesmes n'en
parlent, ils sont excusables, s'ils prennent la hardiesse de parler
d'eux, mesmes enuers ceux qui ont interest de les cognoistre; à
l'exemple de Lucilius:
Ille velut fidis arcana sodalibus olim2
Credebat libris, neque si malè cesserat, vsquam
Decurrens alio, neque si benè: quo fit, vt omnis
Votiua pateat veluti descripta tabella
Vita senis.
Celuy la commettoit à son papier ses actions et ses pensées, et s'y•
peignoit tel qu'il se sentoit estre. Nec id Rutilio et Scauro citra
fidem, aut obtrectationi fuit. Il me souuient donc, que dés ma
plus tendre enfance, on remerquoit en moy ie ne sçay quel port
de corps, et des gestes tesmoignants quelque vaine et sotte fierté.
I'en veux dire premierement cecy, qu'il n'est pas inconuenient3
d'auoir des conditions et des propensions, si propres et si incorporées
en nous, que nous n'ayons pas moyen de les sentir et recognoistre.
Et de telles inclinations naturelles, le corps en retient
volontiers quelque ply, sans nostre sçeu et consentement. C'estoit
vne affetterie consente de sa beauté, qui faisoit vn peu pancher la•
teste d'Alexandre sur vn costé, et qui rendoit le parler d'Alcibiades
mol et gras: Iulius Cæsar se grattoit la teste d'vn doigt, qui est la
contenance d'vn homme remply de pensemens penibles: et Cicero,
ce me semble, auoit accoustumé de rincer le nez, qui signifie vn
naturel mocqueur. Tels mouuemens peuuent arriuer imperceptiblement4
en nous. Il y en a d'autres artificiels, dequoy ie ne parle
point. Comme les salutations, et reuerences, par où on acquiert le
plus souuent à tort, l'honneur d'estre bien humble et courtois: on
peut estre humble de gloire. Ie suis assez prodigue de bonnettades,
notamment en esté, et n'en reçois iamais sans reuenche, de
quelque qualité d'hommes que ce soit, s'il n'est à mes gages. Ie
desirasse d'aucuns Princes que ie cognois, qu'ils en fussent plus•
espargnans et iustes dispensateurs; car ainsin indiscretement espanduës,
elles ne portent plus de coup: si elles sont sans esgard,
elles sont sans effect. Entre les contenances desreglées, n'oublions
pas la morgue de l'Empereur Constantius, qui en publicq tenoit
tousiours la teste droicte, sans la contourner ou flechir ny çà ny là,1
non pas seulement pour regarder ceux qui le saluoient à costé,
ayant le corps planté immobile, sans se laisser aller au bransle de
son coche, sans oser ny cracher, ny se moucher, n'y essuyer le
visage deuant les gens. Ie ne sçay si ces gestes qu'on remerquoit
en moy, estoient de cette premiere condition, et si à la verité i'auoy•
quelque occulte propension à ce vice; comme il peut bien estre:
et ne puis pas respondre des bransles du corps. Mais quant aux
bransles de l'ame, ie veux icy confesser ce que i'en sens. Il y a
deux parties en cette gloire: sçauoir est, de s'estimer trop, et
n'estimer pas assez autruy. Quant à l'vne, il me semble premierement,2
ces considerations deuoir estre mises en compte. Ie me sens
pressé d'vne erreur d'ame, qui me desplaist, et comme inique, et
encore plus comme importune. I'essaye à la corriger: mais l'arracher
ie ne puis. C'est, que ie diminue du iuste prix des choses, que
ie possede: et hausse le prix aux choses, d'autant qu'elles sont•
estrangeres, absentes, et non miennes. Cette humeur s'espand bien
loing. Comme la prerogatiue de l'authorité fait, que les maris regardent
les femmes propres d'vn vicieux desdein, et plusieurs
peres leurs enfants: ainsi fay-ie: et entre deux pareils ouurages,
poiseroy tousiours contre le mien. Non tant que la ialousie de mon3
auancement et amendement trouble mon iugement, et m'empesche
de me satisfaire, comme que, d'elle mesme la maistrise engendre
mespris de ce qu'on tient et regente. Les polices, les mœurs loingtaines
me flattent, et les langues. Et m'apperçoy que le Latin me
pippe par la faueur de sa dignité, au delà de ce qui luy appartient,•
comme aux enfants et au vulgaire. L'œconomie, la maison, le cheual
de mon voisin, en egale valeur, vault mieux que le mien, de ce
qu'il n'est pas mien. Dauantage, que ie suis tres-ignorant en mon
faict: i'admire l'asseurance et promesse, que chacun a de soy: là
où il n'est quasi rien que ie sçache sçauoir, ny que i'ose me respondre
pouuoir faire. Ie n'ay point mes moyens en proposition et
par estat: et n'en suis instruit qu'apres l'effect: autant doubteux
de ma force que d'vne autre force. D'où il aduient, si ie rencontre•
louablement en vne besongne, que ie le donne plus à ma fortune,
qu'à mon industrie: d'autant que ie les desseigne toutes au hazard
et en crainte. Pareillement i'ay en general cecy, que de toutes
les opinions que l'ancienneté a euës de l'homme en gros, celles
que i'embrasse plus volontiers, et ausquelles ie m'attache le plus,1
ce sont celles qui nous mesprisent, auilissent, et aneantissent le
plus. La philosophie ne me semble iamais auoir si beau ieu, que
quand elle combat nostre presomption et vanité; quand elle recognoist
de bonne foy son irresolution, sa foiblesse, et son ignorance.
Il me semble que la mere nourrice des plus fausses opinions, et•
publiques et particulieres, c'est la trop bonne opinion que l'homme
a de soy. Ces gens qui se perchent à cheuauchons sur l'epicycle de
Mercure, qui voient si auant dans le ciel, ils m'arrachent les dents:
car en l'estude que ie fay, duquel le subject, c'est l'homme, trouuant
vne si extreme varieté de iugemens, vn si profond labyrinthe2
de difficultez les vnes sur les autres, tant de diuersité et incertitude,
en l'eschole mesme de la sapience: vous pouuez penser, puis que
ces gens là n'ont peu se resoudre de la cognoissance d'eux mesmes,
et de leur propre condition, qui est continuellement presente à
leurs yeux, qui est dans eux; puis qu'ils ne sçauent comment•
bransle ce qu'eux mesmes font bransler, ny comment nous peindre
et deschiffrer les ressorts qu'ils tiennent et manient eux mesmes,
comment ie les croirois de la cause du flux et reflux de la riuiere
du Nil. La curiosité de cognoistre les choses, a esté donnée aux
hommes pour fleau, dit la saincte Escriture. Mais pour venir à3
mon particulier, il est bien difficile, ce me semble, qu'aucun autre
s'estime moins, voire qu'aucun autre m'estime moins, que ce que
ie m'estime. Ie me tien de la commune sorte, sauf en ce que ie
m'en tiens: coulpable des deffectuositez plus basses et populaires:
mais non desaduoüées, non excusées. Et ne me prise seulement•
que de ce que ie sçay mon prix. S'il y a de la gloire, elle est infuse
en moy superficiellement, par la trahison de ma complexion: et
n'a point de corps, qui comparoisse à la veuë de mon iugement.
I'en suis arrosé, mais non pas teint. Car à la verité, quant aux
effects de l'esprit, en quelque façon que ce soit, il n'est iamais
party de moy chose qui me contentast. Et l'approbation d'autruy
ne me paye pas. I'ay le iugement tendre et difficile, et notamment
en mon endroit. Ie me sens flotter et fleschir de foiblesse. Ie n'ay•
rien du mien, dequoy satisfaire mon iugement: i'ay la veue assez
claire et reglée, mais à l'ouurer elle se trouble: comme i'essaye
plus euidemment en la poësie. Ie l'ayme infiniment; ie me cognois
assez aux ouurages d'autruy: mais ie fay à la verité l'enfant quand
i'y veux mettre la main; ie ne me puis souffrir. On peut faire le1
sot par tout ailleurs, mais non en la poësie.
Mediocribus esse poetis
Non dij, non homines, non concessere columnæ.
Pleust à Dieu que cette sentence se trouuast au front des boutiques
de tous noz imprimeurs, pour en deffendre l'entrée à tant de•
versificateurs.
Verùm
Nil securius est malo poeta.

Que n'auons nous de tels peuples? Dionysius le pere n'estimoit
rien tant de soy, que sa poësie. A la saison des jeux Olympiques,2
auec des chariots surpassant tous autres en magnificence, il enuoya
aussi des poëtes et des musiciens, pour presenter ses vers, auec
des tentes et pauillons dorez et tapissez royalement. Quand on vint
à mettre ses vers en auant, la faueur et excellence de la prononciation
attira sur le commencement l'attention du peuple. Mais quand•
par apres il vint à poiser l'ineptie de l'ouurage, il entra premierement
en mespris: et continuant d'aigrir son iugement, il se ietta
tantost en furie, et courut abbattre et deschirer par despit tous
ces pauillons. Et ce que ces chariots ne feirent non plus, rien qui
vaille en la course, et que la nauire, qui rapportoit ses gents, faillit3
la Sicile, et fut par la tempeste poussée et fracassée contre la
coste de Tarante: il tint pour certain que c'estoit l'ire des Dieux
irritez comme luy, contre ce mauuais poëme: et les mariniers
mesmes, eschappez du naufrage, alloient secondant l'opinion de ce
peuple: à laquelle, l'oracle qui predit sa mort, sembla aussi aucunement•
soubscrire. Il portoit, que Dionysius seroit pres de sa fin,
quand il auroit vaincu ceux qui vaudroyent mieux que luy. Ce qu'il
interpreta des Carthaginois, qui le surpassoyent en puissance. Et
ayant affaire à eux, gauchissoit souuent la victoire, et la temperoit,
pour n'encourir le sens de cette prediction. Mais il l'entendoit mal:4
car le Dieu marquoit le temps de l'aduantage, que par faueur et
iniustice il gaigna à Athenes sur les poëtes tragiques, meilleurs
que luy: ayant faict iouer à l'enuy la sienne, intitulée les Leneïens.
Soudain apres laquelle victoire, il trepassa: et en partie pour l'excessiue
ioye, qu'il en conceut. Ce que ie treuue excusable du
mien, ce n'est pas de soy, et à la verité: mais c'est à la comparaison
d'autres choses pires, ausquelles ie voy qu'on donne credit.
Ie suis enuieux du bon-heur de ceux, qui se sçauent resiouyr et gratifier
en leur besongne; car c'est vn moyen aysé de se donner du•
plaisir, puis qu'on le tire de soy-mesmes. Specialement s'il y a vn
peu de fermeté en leur opiniastrise. Ie sçay vn poëte, à qui fort et
foible, en foulle et en chambre, et le ciel et la terre, crient qu'il
n'y entend guere. Il n'en rabat pour tout cela rien de la mesure à
quoy il s'est taillé. Tousiours recommence, tousiours reconsulte:1
et tousiours persiste, d'autant plus ahurté en son aduis, qu'il touche
à luy seul, de le maintenir. Mes ouurages, il s'en faut tant
qu'ils me rient, qu'autant de fois que ie les retaste, autant de fois
ie m'en despite.
Cùm relego, scripsisse pudet, quia plurima cerno,
Me quoque qui feci, iudice, digna lini.
I'ay tousiours vne idée en l'ame, qui me presente vne meilleure
forme, que celle que i'ay mis en besongne, mais ie ne la puis saisir
ny exploicter. Et cette idée mesme n'est que du moyen estage.
I'argumente par là, que les productions de ces riches et grandes2
ames du temps passé, sont bien loing au delà de l'extreme estenduë
de mon imagination et souhaict. Leurs escris ne me satisfont
pas seulement et me remplissent, mais ils m'estonnent et transissent
d'admiration. Ie iuge leur beauté, ie la voy, sinon iusques au
bout, au moins si auant qu'il m'est impossible d'y aspirer. Quoy•
que i'entreprenne, ie doibs vn sacrifice aux Graces, comme dit
Plutarque de quelqu'vn, pour practiquer leur faueur.
Si quid enim placet,
Si quid dulce hominum sensibus influit,
Debentur lepidis omnia Gratiis.3
Elles m'abandonnent par tout. Tout est grossier chez moy, il y a
faute de polissure et de beauté. Ie ne sçay faire valoir les choses
pour le plus que ce qu'elles valent. Ma façon n'ayde rien à la matiere.
Voyla pourquoy il me la faut forte, qui aye beaucoup de
prise, et qui luyse d'elle mesme. Quand i'en saisi des populaires•
et plus gayes, c'est pour me suiure, moy, qui n'aime point vne
sagesse ceremonieuse et triste, comme fait le monde: et pour
m'egayer, non pour egayer mon stile, qui les veut plustost graues
et seueres. Aumoins si ie doy nommer stile, vn parler informe et
sans regle: vn iargon populaire, et vn proceder sans definition,4
sans partition, sans conclusion, trouble, à la façon de celuy d'Amafanius
et de Rabirius. Ie ne sçay ny plaire, ny resiouyr, ny chatouiller.
Le meilleur compte du monde se seche entre mes mains,
et se ternit. Ie ne sçay parler qu'en bon escient. Et suis du tout
desnué de cette facilité, que ie voy en plusieurs de mes compagnons,
d'entretenir les premiers venus, et tenir en haleine toute•
vne trouppe, ou amuser sans se lasser, l'oreille d'vn Prince, de
toute sorte de propos; la matiere ne leur faillant iamais, pour cette
grace qu'ils ont de sçauoir employer la premiere venue, et l'accommoder
à l'humeur et portée de ceux à qui ils ont affaire. Les
Princes n'ayment guere les discours fermes, ny moy à faire des1
comptes. Les raisons premieres et plus aisées, qui sont communément
les mieux prinses, ie ne sçay pas les employer. Mauuais
prescheur de commune. De toute matiere ie dy volontiers les plus
extremes choses, que i'en sçay. Cicero estime, qu'és traictez de la
philosophie, le plus difficile membre soit l'exorde. S'il est ainsi, ie•
me prens à la conclusion sagement. Si faut-il sçauoir relascher la
corde à toute sorte de tons: et le plus aigu est celuy qui vient le
moins souuent en ieu. Il y a pour le moins autant de perfection à
releuer vne chose vuide, qu'à en soutenir vne poisante. Tantost
il faut superficiellement manier les choses, tantost les profonder.2
Ie sçay bien que la plus part des hommes se tiennent en ce bas
estage, pour ne conceuoir les choses que par cette premiere
escorse. Mais ie sçay aussi que les plus grands maistres, et Xenophon
et Platon, on les void souuent se relascher à cette basse
façon, et populaire, de dire et traitter les choses, la soustenans des•
graces qui ne leur manquent iamais. Au demeurant mon langage
n'a rien de facile et fluide: il est aspre, ayant ses dispositions
libres et desreglées. Et me plaist ainsi; sinon par mon iugement,
par mon inclination. Mais ie sens bien que par fois ie m'y
laisse trop aller, et qu'à force de vouloir euiter l'art et l'affection,3
i'y retombe d'vne autre part;
Breuis esse laboro,
Obscurus fio.
Platon dit que le long ou le court, ne sont proprietez qui ostent ny
qui donnent prix au langage. Quand i'entreprendrois de suiure cet•
autre stile æquable, vny et ordonné, ie n'y sçaurois aduenir. Et
encore que les coupures et cadences de Saluste reuiennent plus à
mon humeur, si est-ce que ie treuue Cæsar et plus grand, et moins
aisé à representer. Et si mon inclination me porte plus à l'imitation
du parler de Seneque, ie ne laisse pas d'estimer dauantage4
celuy de Plutarque. Comme à taire, à dire aussi, ie suy tout simplement
ma forme naturelle. D'où c'est à l'aduanture que ie puis
plus, à parler qu'à escrire. Le mouuement et action animent les
parolles, notamment à ceux qui se remuent brusquement, comme
ie fay, et qui s'eschauffent. Le port, le visage, la voix, la robbe,
l'assiette, peuuent donner quelque prix aux choses, qui d'elles•
mesmes n'en ont guere, comme le babil. Messala se pleint en Tacitus
de quelques accoustremens estroits de son temps, et de la
façon des bancs où les orateurs auoient à parler, qui affoiblissoient
leur eloquence. Mon langage François est alteré, et en la
prononciation et ailleurs, par la barbarie de mon creu. Ie ne vis1
iamais homme des contrées de deçà, qui ne sentist bien euidemment
son ramage, et qui ne blessast les oreilles qui sont pures
Françoises. Si n'est-ce pas pour estre fort entendu en mon Perigourdin:
car ie n'en ay non plus d'vsage que de l'Allemand; et ne
m'en chault gueres. C'est vn langage, comme sont autour de moy•
d'vne bande et d'autre, le Poitteuin, Xaintongeois, Angoulemoisin,
Lymosin, Auuergnat, brode, trainant, esfoiré. Il y a bien au dessus
de nous, vers les montagnes, vn Gascon, que ie treuue singulierement
beau, sec, bref, signifiant, et à la verité vn langage masle et
militaire, plus qu'aucun autre, que i'entende: autant nerueux, et2
puissant, et pertinent, comme le François est gracieux, delicat, et
abondant. Quant au Latin, qui m'a esté donné pour maternel, i'ay
perdu par des-accoustumance, la promptitude de m'en pouuoir
seruir à parler: ouï, et à escrire, en quoy autrefois ie me faisoy
appeller maistre Iean. Voylla combien peu ie vaux de ce costé là.•

La beauté est vne piece de grande recommendation au commerce
des hommes. C'est le premier moyen de conciliation des vns
aux autres; et n'est homme si barbare et si rechigné, qui ne se
sente aucunement frappé de sa douceur. Le corps a vne grand'part
à nostre estre, il y tient vn grand rang: ainsi sa structure et composition3
sont de bien iuste consideration. Ceux qui veulent desprendre
noz deux pieces principales, et les sequestrer l'vne de
l'autre, ils ont tort. Au rebours, il les faut r'accoupler et reioindre.
Il faut ordonner à l'ame, non de se tirer à quartier, de s'entretenir
à part, de mespriser et abandonner le corps (aussi ne le sçauroit•
elle faire que par quelque singerie contrefaicte) mais de se r'allier
à luy, de l'embrasser, le cherir, luy assister, le contreroller, le
conseiller, le redresser, et ramener quand il fouruoye; l'espouser
en somme, et luy seruir de mary: à ce que leurs effects ne paroissent
pas diuers et contraires, ains accordans et vniformes. Les4
Chrestiens ont vne particuliere instruction de cette liaison, car ils
sçauent, que la iustice diuine embrasse cette societé et ioincture
du corps et de l'ame, iusques à rendre le corps capable des recompenses
eternelles: et que Dieu regarde agir tout l'homme, et
veut qu'entier il reçoiue le chastiement, ou le loyer, selon ses demerites.•
La secte Peripatetique, de toutes sectes la plus sociable,
attribue à la sagesse ce seul soing, de pouruoir et procurer en
commun, le bien de ces deux parties associées: et montre les
autres sectes, pour ne s'estre assez attachées à la consideration de
ce meslange, s'estre partializées, cette-cy pour le corps, cette autre1
pour l'ame, d'vne pareille erreur: et auoir escarté leur subject,
qui est l'homme; et leur guide, qu'ils aduouent en general estre
Nature. La premiere distinction, qui aye esté entre les hommes,
et la premiere consideration, qui donna les præeminences aux vns
sur les autres, il est vray-semblable que ce fut l'aduantage de la•
beauté.
Agros diuisere atque dedere
Pro facie cuiusque et viribus ingenióque:
Nam facies multum valuit, virésque vigebant.

Or ie suis d'vne taille vn peu au dessoubs de la moyenne. Ce2
deffaut n'a pas seulement de la laideur, mais encore de l'incommodité:
à ceux mesmement, qui ont des commandements et des
charges: car l'authorité que donne vne belle presence et majesté
corporelle, en est à dire. C. Marius ne receuoit pas volontiers des
soldats, qui n'eussent six pieds de haulteur. Le Courtisan a bien•
raison de vouloir pour ce Gentilhomme qu'il dresse, vne taille
commune, plustost que toute autre: et de refuser pour luy, toute
estrangeté, qui le face montrer au doigt. Mais de choisir, s'il faut
à cette mediocrité, qu'il soit plustost au deçà, qu'au delà d'icelle,
ie ne le ferois pas, à vn homme militaire. Les petits hommes, dit3
Aristote, sont bien iolis, mais non pas beaux: et se cognoist en la
grandeur, la grande ame, comme la beauté, en vn grand corps et
hault. Les Æthiopes et les Indiens, dit-il, elisants leurs Roys et Magistrats,
auoyent esgard à la beauté et procerité des personnes. Ils
auoient raison: car il y a du respect pour ceux qui le suiuent, et•
pour l'ennemy de l'effroy, de voir à la teste d'vne trouppe, marcher
vn chef de belle et riche taille:
Ipse inter primos præstanti corpore Turnus
Vertitur, arma tenens, et toto vertice suprà est.
Nostre grand Roy diuin et celeste, duquel toutes les circonstances4
doiuent estre remerquées auec soing, religion et reuerence, n'a pas
refusé la recommandation corporelle, speciosus forma præ filiis hominum.
Et Platon auec la temperance et la fortitude, desire la
beauté aux conseruateurs de sa republique. C'est vn grand despit
qu'on s'addresse à vous parmy voz gens, pour vous demander où est
Monsieur: et que vous n'ayez que le reste de la bonnetade, qu'on•
fait à vostre barbier ou à vostre secretaire. Comme il aduint au
pauure Philopœmen: estant arriué le premier de sa trouppe en vn
logis, où on l'attendoit, son hostesse, qui ne le cognoissoit pas, et
le voyoit d'assez mauuaise mine, l'employa d'aller vn peu aider à
ses femmes à puiser de l'eau, ou attiser du feu, pour le seruice de1
Philopœmen. Les Gentils-hommes de sa suitte estans arriuez, et
l'ayants surpris embesongné à cette belle vacation, car il n'auoit
pas failly d'obeïr au commandement qu'on luy auoit faict, luy
demanderent ce qu'il faisoit-là: Ie paie, leur respondit-il, la peine
de ma laideur. Les autres beautez, sont pour les femmes: la beauté•
de la taille, est la seule beauté des hommes. Où est la petitesse, ny
la largeur et rondeur du front, ny la blancheur et douceur des
yeux, ny la mediocre forme du nez, ny la petitesse de l'oreille, et
de la bouche, ny l'ordre et blancheur des dents, ny l'espesseur
bien vnie d'vne barbe brune à escorce de chataigne, ny le poil2
releué, ny la iuste proportion de teste, ny la fraischeur du teint,
ny l'air du visage aggreable, ny vn corps sans senteur, ny la iuste
proportion de membres, peuuent faire vn bel homme. I'ay au
demeurant, la taille forte et ramassée, le visage, non pas gras,
mais plein, la complexion entre le iovial et le melancholique,•
moyennement sanguine et chaude,
Vnde rigent setis mihi crura, et pectora villis:
la santé, forte et allegre, iusques bien auant en mon aage, rarement
troublée par les maladies. I'estois tel, car ie ne me considere
pas à cette heure, que ie suis engagé dans les auenues de la vieillesse,3
ayant pieça franchy les quarante ans.
Minutatim vires et robur adultum
Frangit, et in partem peiorem liquitur ætas.
Ce que ie seray doresnauant, ce ne sera plus qu'vn demy estre: ce
ne sera plus moy. Ie m'eschappe tous les iours, et me desrobbe à•
moy:
Singula de nobis anni prædantur euntes.

D'addresse et de disposition, ie n'en ay point eu; et si suis fils
d'vn pere dispost, et d'vne allegresse qui luy dura iusques à son
extreme vieillesse. Il ne trouua guere homme de sa condition, qui4
s'egalast à luy en tout exercice de corps: comme ie n'en ay trouué
guere aucun, qui ne me surmontast; sauf au courir, en quoy i'estoy
des mediocres. De la musique, ny pour la voix, que i'y ay tres-inepte,
ny pour les instrumens, on ne m'y a iamais sçeu rien apprendre.
A la danse, à la paulme, à la lucte, ie n'y ay peu acquerir
qu'vne bien fort legere et vulgaire suffisance: à nager, à escrimer,
à voltiger, et à saulter, nulle du tout. Les mains, ie les ay si•
gourdes, que ie ne sçay pas escrire seulement pour moy; de façon,
que ce que i'ay barbouillé, i'ayme mieux le refaire que de me donner
la peine de le demesler, et ne ly guere mieux. Ie me sens poiser
aux escoutans: autrement bon clerc. Ie ne sçay pas clorre à droit
vne lettre, ny ne sçeuz iamais tailler plume, ny trancher à table,1
qui vaille, ny equipper vn cheval de son harnois, ny porter à poinct
vn oyseau, et le lascher: ny parler aux chiens, aux oyseaux, aux
cheuaux. Mes conditions corporelles sont en somme tresbien accordantes
à celles de l'ame, il n'y a rien d'allegre: il y a seulement
vne vigueur pleine et ferme. Ie dure bien à la peine, mais i'y dure,•
si ie m'y porte moy-mesme, et autant que mon desir m'y conduit:
Molliter austerum studio fallente laborem.
Autrement, si ie n'y suis alleché par quelque plaisir, et si i'ay autre
guide que ma pure et libre volonté, ie n'y vauls rien. Car i'en suis
là, que sauf la santé et la vie, il n'est chose pourquoy ie vueille2
ronger mes ongles, et que ie vueill' acheter au prix du tourment
d'esprit et de la contrainte:
Tanti mihi non sit opaci
Omnis arena Tagi, quódque in mare voluitur aurum.
Extremement oisif, extremement libre, et par nature et par art. Ie•
presteroy aussi volontiers mon sang, que mon soing. I'ay vne ame
libre et toute sienne, accoustumée à se conduire à sa mode. N'ayant
eu iusques à cett' heure ny commandant ny maistre forcé, i'ay
marché aussi auant, et le pas qu'il m'a pleu. Cela m'a amolli et
rendu inutile au seruice d'autruy, et ne m'a faict bon qu'à moy.3

Et pour moy, il n'a esté besoin de forcer ce naturel poisant,
paresseux et fay-neant. Car m'estant trouué en tel degré de fortune
dés ma naissance, que i'ay eu occasion de m'y arrester: (vne
occasion pourtant, que mille autres de ma cognoissance eussent
prinse, pour planche plustost, à se passer à la queste, à l'agitation•
et inquietude) ie n'ay rien cherché, et n'ay aussi rien pris:
Non agimur tumidis velis Aquilone secundo,
Non tamen aduersis ætatem ducimus Austris:
Viribus, ingenio, specie, virtute, loco, re,
Extremi primorum, extremis vsque priores.4
Ie n'ay eu besoin que de la suffisance de me contenter. Qui est
toutesfois vn reglement d'ame, à le bien prendre, esgalement difficile
en toute sorte de condition, et que par vsage, nous voyons se
trouuer plus facilement encores en la disette qu'en l'abondance.
D'autant, à l'aduanture, que selon le cours de noz autres passions,
la faim des richesses est plus aiguisée par leur vsage, que par leur•
besoin: et la vertu de la moderation, plus rare, que celle de la patience.
Et n'ay eu besoin que de iouyr doucement des biens que
Dieu par sa liberalité m'auoit mis entre mains. Ie n'ay gousté aucune
sorte de trauail ennuieux. Ie n'ay eu guere en maniement que
mes affaires: ou, si i'en ay eu, ç'a esté en condition de les manier1
à mon heure et à ma façon: commis par gents, qui s'en fioyent à
moy, et qui ne me pressoyent pas, et me cognoissoyent. Car encore
tirent les experts, quelque seruice d'vn cheual restif et poussif.

Mon enfance mesme a esté conduicte d'vne façon molle et libre, et
lors mesme exempte de subjection rigoureuse. Tout cela m'a donné•
vne complexion delicate et incapable de sollicitude; iusques là, que
i'ayme qu'on me cache mes pertes, et les desordres qui me touchent.
Au chapitre de mes mises, ie loge ce que ma nonchalance
me couste à nourrir et entretenir:
Hæc nempe supersunt,
Quæ dominum fallunt, quæ prosint furibus.2
I'ayme à ne sçauoir pas le compte de ce que i'ay, pour sentir
moins exactement ma perte. Ie prie ceux qui viuent auec moy, où
l'affection leur manque, et les bons effects, de me pipper et payer
de bonnes apparences. A faute d'auoir assez de fermeté, pour•
souffrir l'importunité des accidens contraires, ausquels nous sommes
subjects, et pour ne me pouuoir tenir tendu à regler et ordonner
les affaires, ie nourris autant que ie puis en moy cett' opinion:
m'abandonnant du tout à la Fortune, de prendre toutes choses
au pis; et ce pis là, me resoudre à le porter doucement et patiemment.3
C'est à cela seul, que ie trauaille, et le but auquel i'achemine
tous mes discours. A vn danger, ie ne songe pas tant comment
i'en eschapperay, que combien peu il importe que i'en
eschappe. Quand i'y demeurerois, que seroit ce? Ne pouuant regler
les euenements, ie me regle moy-mesme: et m'applique à eux,•
s'ils ne s'appliquent à moy. Ie n'ay guere d'art pour sçauoir gauchir
la Fortune, et luy eschapper, ou la forcer; et pour dresser et
conduire par prudence les choses à mon poinct. I'ay encore moins
de tolerance, pour supporter le soing aspre et penible qu'il faut à
cela. Et la plus penible assiette pour moy, c'est estre suspens és4
choses qui pressent, et agité entre la crainte et l'esperance. Le
deliberer, voire és choses plus legeres, m'importune. Et sens mon
esprit plus empesché à souffrir le bransle, et les secousses diuerses
du doute, et de la consultation, qu'à se rassoir et resoudre à quelque
party que ce soit, apres que la chance est liurée. Peu de passions
m'ont troublé le sommeil, mais des deliberations, la moindre•
me le trouble. Tout ainsi que des chemins, i'en euite volontiers les
costez pendants et glissans, et me iette dans le battu, le plus
boüeux, et enfondrant, d'où ie ne puisse aller plus bas, et y cherche
seurté. Aussi i'ayme les malheurs tous purs, qui ne m'exercent et
tracassent plus, apres l'incertitude de leur rabillage: et qui du1
premier saut me poussent droictement en la souffrance.
Dubia plus torquent mala.

Aux euenemens, ie me porte virilement, en la conduicte puerilement.
L'horreur de la cheute me donne plus de fiebure que le
coup. Le ieu ne vaut pas la chandelle. L'auaritieux a plus mauvais•
conte de sa passion, que n'a le pauure: et le ialoux, que le cocu.
Et y a moins de mal souuent, à perdre sa vigne, qu'à la plaider.
La plus basse marche, est la plus ferme: c'est le siege de la constance.
Vous n'y auez besoing que de vous. Elle se fonde là, et appuye
toute en soy. Cet exemple, d'vn Gentil-homme que plusieurs2
ont cogneu, a il pas quelque air philosophique? Il se marya bien
auant en l'aage, ayant passé en bon compaignon sa ieunesse, grand
diseur, grand gaudisseur. Se souuenant combien la matiere de
cornardise luy auoit donné dequoy parler et se moquer des autres:
pour se mettre à couuert, il espousa vne femme, qu'il print au•
lieu, où chacun en trouue pour son argent, et dressa auec elle ses
alliances: Bon iour putain, bon iour cocu: et n'est chose dequoy
plus souuent et ouuertement, il entretinst chez luy les suruenans,
que de ce sien dessein: par où il bridoit les occultes caquets des
moqueurs, et esmoussoit la poincte de ce reproche. Quant à3
l'ambition, qui est voisine de la presumption, ou fille plustost, il
eust fallu pour m'aduancer, que la Fortune me fust venu querir
par le poing: car de me mettre en peine pour vn' esperance incertaine,
et me soubmettre à toutes les difficultez, qui accompaignent
ceux qui cherchent à se pousser en credit, sur le commencement•
de leur progrez, ie ne l'eusse sçeu faire,
Spem pretio non emo.
Ie m'attache à ce que ie voy, et que ie tiens, et ne m'eslongne guere
du port:
Alter remus aquas, alter tibi radat arenas.
Et puis on arriue peu à ces auancements, qu'en hazardant premierement
le sien. Et ie suis d'aduis, que si ce qu'on a, suffit à maintenir•
la condition en laquelle on est nay, et dressé, c'est folie d'en
lascher la prise, sur l'incertitude de l'augmenter. Celuy à qui la
Fortune refuse dequoy planter son pied, et establir vn estre tranquille
et reposé, il est pardonnable s'il iette au hazard ce qu'il a,
puis qu'ainsi comme ainsi la necessité l'enuoye à la queste.1
Capienda rebus in malis præceps via est.
Et i'excuse plustost vn cabdet, de mettre sa legitime au vent, que
celuy à qui l'honneur de la maison est en charge, qu'on ne peut
point voir necessiteux qu'à sa faute. I'ay bien trouué le chemin
plus court et plus aisé, auec le conseil de mes bons amis du temps•
passé, de me défaire de ce desir, et de me tenir coy:
Cui sit conditio dulcis, sine puluere palmæ.
Iugeant aussi bien sainement, de mes forces, qu'elles n'estoient pas
capables de grandes choses. Et me souuenant de ce mot du feu
Chancelier Oliuier, que les François semblent des guenons, qui vont2
grimpant contremont vn arbre, de branche en branche, et ne cessent
d'aller, iusques à ce qu'elles soyent arriuées à la plus haute
branche: et y montrent le cul, quand elles y sont.
Turpe est, quòd nequeas, capiti committere pondus,
Et pressum inflexo mox dare terga genu.