Les qualitez mesmes qui sont en moy non reprochables, ie les
trouuois inutiles en ce siecle. La facilité de mes mœurs, on l'eust
nommée lascheté et foiblesse: la foy et la conscience s'y feussent
trouuées scrupuleuses et superstitieuses: la franchise et la liberté,
importune, inconsiderée et temeraire. A quelque chose sert le mal'heur.3
Il fait bon naistre en vn siecle fort depraué: car par comparaison
d'autruy, vous estes estimé vertueux à bon marché. Qui n'est
que parricide en nos iours et sacrilege, il est homme de bien et
d'honneur:
Nunc, si depositum non inficiatur amicus,
Si reddat veterem cum tota ærugine follem,
Prodigiosa fides, et Tuscis digna libellis,
Quæque coronata lustrari debeat agna.
Et ne fut iamais temps et lieu, où il y eust pour les Princes loyer
plus certain et plus grand, proposé à la bonté, et à la iustice. Le4
premier qui s'auisera de se pousser en faueur, et en credit par cette
voye là, ie suis bien deçeu si à bon compte il ne deuance ses compaignons.
La force, la violence, peuuent quelque chose: mais non
pas tousiours tout. Les marchans, les iuges de village, les artisans,
nous les voyons aller à pair de vaillance et science militaire, auec•
la noblesse. Ils rendent des combats honorables et publiques et
priuez: ils battent, ils defendent villes en noz guerres presentes.
Vn Prince estouffe sa recommendation emmy cette presse. Qu'il reluise
d'humanité, de verité, de loyauté, de temperance, et sur tout
de iustice: marques rares, incognuës et exilées. C'est la seule volonté•
des peuples dequoy il peut faire ses affaires: et nulles autres
qualitez ne peuuent attirer leur volonté comme celles là: leur
estant les plus vtiles. Nihil est tam populare quàm bonitas. Par
cette proportion ie me fusse trouué grand et rare: comme ie me
trouue pygmée et populaire, à la proportion d'aucuns siecles passez:1
ausquels il estoit vulgaire, si d'autres plus fortes qualitez n'y
concurroient, de veoir vn homme moderé en ses vengeances, mol
au ressentiment des offences, religieux en l'obseruance de sa parolle:
ny double ny soupple, ny accommodant sa foy à la volonté
d'autruy et aux occasions. Plustost lairrois-ie rompre le col aux•
affaires, que de plier ma foy pour leur seruice. Car quant à cette
nouuelle vertu de faintise et dissimulation, qui est à cett'heure
si fort en credit, ie la hay capitalement: et de tous les vices, ie
n'en trouue aucun qui tesmoigne tant de lascheté et bassesse de
cœur. C'est vn' humeur coüarde et seruile de s'aller desguiser et2
cacher sous vn masque, et de n'oser se faire veoir tel qu'on est.
Par là nos hommes se dressent à la perfidie. Estans duicts à produire
des parolles fauces, ils ne font pas conscience d'y manquer.
Vn cœur genereux ne doit point desmentir ses pensées: il se veut
faire voir iusques au dedans: tout y est bon, ou aumoins, tout y•
est humain. Aristote estime office de magnanimité, hayr et aymer
à descouuert: iuger, parler auec toute franchise: et au prix de la
verité, ne faire cas de l'approbation ou reprobation d'autruy. Apollonius
disoit que c'estoit aux serfs de mentir, et aux libres de dire
verité. C'est la premiere et fondamentale partie de la vertu. Il la3
faut aymer pour elle mesme. Celuy qui dit vray, par ce qu'il y est
d'ailleurs obligé, et par ce qu'il sert: et qui ne craind point à dire
mensonge, quand il n'importe à personne, il n'est pas veritable suffisamment.
Mon ame de sa complexion refuit la menterie, et haït
mesme à la penser. I'ay vn' interne vergongne et vn remors piquant,•
si par fois elle m'eschappe, comme par fois elle m'eschappe,
les occasions me surprenans et agitans impremeditement. Il ne faut
pas tousiours dire tout, car ce seroit sottise. Mais ce qu'on dit, il
faut qu'il soit tel qu'on le pense: autrement, c'est meschanceté.

Ie ne sçay quelle commodité ils attendent de se faindre et contrefaire
sans cesse: si ce n'est, de n'en estre pas creus, lors mesmes
qu'ils disent verité. Cela peut tromper vne fois ou deux les
hommes: mais de faire profession de se tenir couuert: et se vanter,•
comme ont faict aucuns de nos Princes, qu'ils ietteroient leur chemise
au feu, si elle estoit participante de leurs vrayes intentions,
qui est vn mot de l'ancien Metellus Macedonicus: et qui ne sçait se
faindre, ne sçait pas regner: c'est tenir aduertis ceux qui ont à les
praticquer, que ce n'est que piperie et mensonge qu'ils disent. Quo1
quis versutior et callidior est, hoc inuisior et suspectior, detracta opinione
probitatis. Ce seroit vne grande simplesse à qui se lairroit
amuser ny au visage ny aux parolles de celuy, qui fait estat d'estre
tousiours autre au dehors, qu'il n'est au dedans: comme faisoit
Tibere. Et ne sçay quelle part telles gens peuuent auoir au commerce•
des hommes, ne produisans rien qui soit receu pour comptant.
Qui est desloyal enuers la verité, l'est aussi enuers le mensonge.
Ceux qui de nostre temps ont consideré en l'establissement
du deuoir d'vn Prince, le bien de ses affaires seulement: et l'ont
preferé au soing de sa foy et conscience, diroyent quelque chose à2
vn Prince, de qui la Fortune auroit rengé à tel poinct les affaires,
que pour tout iamais il les peust establir par vn seul manquement
et faute à sa parole. Mais il n'en va pas ainsin. On rechet
souuent en pareil marché: on fait plus d'vne paix, plus d'vn
traitté en sa vie. Le gain, qui les conuie à la premiere desloyauté,•
et quasi tousiours il s'en presente, comme à toutes autres meschancetez:
les sacrileges, les meurtres, les rebellions, les trahisons,
s'entreprennent pour quelque espece de fruit: mais ce
premier gain apporte infinis dommages suyuants: iettant ce Prince
hors de tout commerce, et de tout moyen de negotiation par3
l'exemple de cette infidelité. Solyman de la race des Ottomans,
race peu soigneuse de l'obseruance des promesses et paches, lors
que de mon enfance, il fit descendre son armée à Otrante, ayant
sçeu que Mercurin de Gratinare, et les habitants de Castro, estoyent
detenus prisonniers, apres auoir rendu la place, contre ce qui auoit•
esté capitulé par ses gents auec eux, manda qu'on les relaschast:
et qu'ayant en main d'autres grandes entreprises en cette contrée
là, cette desloyauté, quoy qu'elle eust apparence d'vtilité presente,
luy apporteroit pour l'aduenir, vn descri et vne deffiance d'infini
preiudice. Or de moy i'ayme mieux estre importun et indiscret,
que flateur et dissimulé. I'aduoüe qu'il se peut mesler quelque
poincte de fierté, et d'opiniastreté, à se tenir ainsin entier et
ouuert comme ie suis sans consideration d'autruy. Et me semble
que ie deuiens vn peu plus libre, où il le faudroit moins estre: et•
que ie m'eschauffe par l'opposition du respect. Il peut estre aussi,
que ie me laisse aller apres ma nature à faute d'art. Presentant
aux grands cette mesme licence de langue et de contenance que
i'apporte de ma maison: ie sens combien elle decline vers l'indiscretion
et inciuilité. Mais outre ce que ie suis ainsi faict, ie n'ay1
pas l'esprit assez souple pour gauchir à vne prompte demande, et
pour en eschapper par quelque destour: ny pour feindre vne verité,
ny assez de memoire pour la retenir ainsi feinte: ny certes assez
d'asseurance pour la maintenir: et fais le braue par foiblesse.
Parquoy ie m'abandonne à la nayfueté, et à tousiours dire ce que•
ie pense, et par complexion, et par dessein: laissant à la Fortune
d'en conduire l'euenement. Aristippus disoit le principal fruit, qu'il
eust tiré de la philosophie, estre, qu'il parloit librement et ouuertement
à chacun. C'est vn outil de merueilleux seruice, que la
memoire, et sans lequel le iugement fait bien à peine son office:2
elle me manque du tout. Ce qu'on me veut proposer, il faut que ce
soit à parcelles: car de respondre à vn propos, où il y eust plusieurs
diuers chefs, il n'est pas en ma puissance. Ie ne sçaurois receuoir
vne charge sans tablettes. Et quand i'ay vn propos de consequence
à tenir, s'il est de longue haleine, ie suis reduit à cette vile•
et miserable necessité, d'apprendre par cœur mot à mot ce que
i'ay à dire: autrement ie n'auroy ny façon, ny asseurance, estant
en crainte que ma memoire vinst à me faire vn mauuais tour. Mais
ce moyen m'est non moins difficile. Pour apprendre trois vers, il
m'y faut trois heures. Et puis en vn propre ouurage la liberté et3
authorité de remuer l'ordre, de changer vn mot, variant sans cesse
la matiere, la rend plus malaisée à arrester en la memoire de son
autheur. Or plus ie m'en defie, plus elle se trouble: elle me sert
mieux par rencontre, il faut que ie la solicite nonchalamment: car
si ie la presse, elle s'estonne: et depuis qu'ell' a commencé à chanceler,•
plus ie la sonde, plus elle s'empestre et embarrasse: elle me
sert à son heure, non pas à la mienne. Cecy que ie sens en la
memoire, ie le sens en plusieurs autres parties. Ie fuis le commandement,
l'obligation, et la contrainte. Ce que ie fais aysément et
naturellement, si ie m'ordonne de le faire, par vne expresse et
prescrite ordonnance, ie ne sçay plus le faire. Au corps mesme, les
membres qui ont quelque liberté et iurisdiction plus particuliere•
sur eux, me refusent par fois leur obeyssance, quand ie les destine
et attache à certain poinct et heure de seruice necessaire. Cette
preordonnance contraincte et tyrannique les rebute: ils se croupissent
d'effroy ou de despit, et se transissent. Autresfois estant en
lieu, où c'est discourtoisie barbaresque, de ne respondre à ceux qui1
vous conuient à boire: quoy qu'on m'y traitast auec toute liberté,
i'essaiay de faire le bon compagnon, en faueur des Dames qui
estoyent de la partie, selon l'vsage du pays. Mais il y eut du plaisir:
car cette menasse et preparation, d'auoir à m'efforcer outre
ma coustume, et mon naturel, m'estoupa de maniere le gosier, que•
ie ne sçeuz aualler vne seule goute: et fus priué de boire, pour le
besoing mesme de mon repas. Ie me trouuay saoul et desalteré,
par tant de breuuage que mon imagination auoit preoccupé. Cet
effaict est plus apparent en ceux qui ont l'imagination plus vehemente
et puissante: mais il est pourtant naturel: et n'est aucun2
qui ne s'en ressente aucunement. On offroit à vn excellent archer
condamné à la mort, de luy sauuer la vie, s'il vouloit faire voir
quelque notable preuue de son art: il refusa de s'en essayer, craignant
que la trop grande contention de sa volonté, luy fist fouruoyer
la main, et qu'au lieu de sauuer sa vie, il perdist encore la•
reputation qu'il auoit acquise au tirer de l'arc. Vn homme qui pense
ailleurs, ne faudra point, à vn pousse pres, de refaire tousiours vn
mesme nombre et mesure de pas, au lieu où il se promene: mais
s'il y est auec attention de les mesurer et compter, il trouuera que
ce qu'il faisoit par nature et par hazard, il ne le fera pas si exactement3
par dessein. Ma librairie, qui est des belles entre les librairies
de village, est assise à vn coin de ma maison: s'il me
tombe en fantasie chose que i'y vueille aller chercher ou escrire,
de peur qu'elle ne m'eschappe en trauersant seulement ma cour, il
faut que ie la donne en garde à quelqu'autre. Si ie m'enhardis en•
parlant, à me destourner tant soit peu, de mon fil, ie ne faux iamais
de le perdre: qui fait que ie me tiens en mes discours, contrainct,
sec, et resserré. Les gens, qui me seruent, il faut que ie
les appelle par le nom de leurs charges, ou de leur pays: car il
m'est tres-malaisé de retenir des noms. Ie diray bien qu'il y a trois
syllabes, que le son en est rude, qu'il commence ou termine par
telle lettre. Et si ie durois à viure long temps, ie ne croy pas que•
ie n'oubliasse mon nom propre, comme ont faict d'autres. Messala
Coruinus fut deux ans n'ayant trace aucune de memoire. Ce qu'on
dit aussi de George Trapezonce. Et pour mon interest, ie rumine
souuent, quelle vie c'estoit que la leur: et si sans cette piece, il
me restera assez pour me soustenir auec quelque aisance. Et y regardant1
de pres, ie crains que ce defaut, s'il est parfaict, perde
toutes les functions de l'ame.
Plenus rimarum sum, hac atque illac perfluo.
Il m'est aduenu plus d'vne fois, d'oublier le mot que i'auois trois
heures au parauant donné ou receu d'vn autre: et d'oublier où i'auoy•
caché ma bourse, quoy qu'en die Cicero. Ie m'ayde à perdre, ce
que ie serre particulierement. Memoria certè non modò philosophiam,
sed omnis vito vsum, omnésque artes, vnà maximè continet. C'est le
receptacle et l'estuy de la science, que la memoire: l'ayant si deffaillante
ie n'ay pas fort à me plaindre, si ie ne sçay guere. Ie sçay2
en general le nom des arts, et ce dequoy ils traictent, mais rien au
delà. Ie feuillete les liures, ie ne les estudie pas. Ce qui m'en demeure,
c'est chose que ie ne reconnoy plus estre d'autruy. C'est
cela seulement, dequoy mon iugement a faict son profit: les discours
et les imaginations, dequoy il s'est imbu. L'autheur, le lieu,•
les mots, et autres circonstances, ie les oublie incontinent. Et suis si
excellent en l'oubliance, que mes escripts mesmes et compositions,
ie ne les oublie pas moins que le reste. On m'allegue tous les
coups à moy-mesme, sans que ie le sente. Qui voudroit sçauoir
d'où sont les vers et exemples, que i'ay icy entassez, me mettroit3
en peine de le luy dire: et si ne les ay mendiez qu'és portes cognuës
et fameuses: ne me contentant pas qu'ils fussent riches, s'ils
ne venoient encore de main riche et honorable: l'authorité y concurre
quant et la raison. Ce n'est pas grande merueille si mon liure
suit la fortune des autres liures: et si ma memoire desempare•
ce que i'escry, comme ce que ie ly: et ce que ie donne, comme ce
que ie reçoy. Outre le deffaut de la memoire, i'en ay d'autres,
qui aydent beaucoup à mon ignorance. I'ay l'esprit tardif, et mousse,
le moindre nuage luy arreste sa poincte: en façon que, pour
exemple, ie ne luy proposay iamais enigme si aisé, qu'il sçeust4
desuelopper. Il n'est si vaine subtilité qui ne m'empesche. Aux
ieux, où l'esprit a sa part; des échets, des cartes, des dames, et
autres, ie n'y comprens que les plus grossiers traicts. L'apprehension,
ie l'ay lente et embrouillée: mais ce qu'elle tient vne fois,
elle le tient bien, et l'embrasse bien vniuersellement, estroitement
et profondement, pour le temps qu'elle le tient. I'ay la veuë longue,•
saine et entiere, mais qui se lasse aiséement au trauail, et
se charge. A cette occasion ie ne puis auoir long commerce auec
les liures, que par le moyen du seruice d'autruy. Le ieune Pline
instruira ceux qui ne l'ont essayé, combien ce retardement est
important à ceux qui s'adonnent à cette occupation. Il n'est1
point ame si chetifue et brutale, en laquelle on ne voye reluire
quelque faculté particuliere: il n'y en a point de si enseuelie, qui
ne face vne saillie par quelque bout. Et comment il aduienne
qu'vne ame aueugle et endormie à toutes autres choses, se trouue
vifue, claire, et excellente, à certain particulier effect, il s'en faut•
enquerir aux maistres. Mais les belles ames, ce sont les ames vniuerselles,
ouuertes, et prestes à tout: si non instruites, au moins
instruisables. Ce que ie dy pour accuser la mienne. Car soit par
foiblesse ou nonchalance (et de mettre à nonchaloir ce qui est à
nos pieds, ce que nous auons entremains, ce qui regarde de plus2
pres l'vsage de la vie, c'est chose bien eslongnée de mon dogme),
il n'en est point vne si inepte et si ignorante que la mienne, de
plusieurs telles choses vulgaires, et qui ne se peuuent sans honte
ignorer. Il faut que i'en conte quelques exemples. Ie suis né et
nourry aux champs, et parmy le labourage: i'ay des affaires, et•
du mesnage en main, depuis que ceux qui me deuançoient en la
possession des biens que ie iouys, m'ont quitté leur place. Or ie ne
sçay conter ny à get, ny à plume: la pluspart de nos monnoyes ie
ne les connoy pas: ny ne sçay la difference de l'vn grain à l'autre,
ny en la terre, ny au grenier, si elle n'est par trop apparente:3
ny à peine celle d'entre les choux et les laictues de mon iardin. Ie
n'entens pas seulement les noms des premiers outils du mesnage,
ny les plus grossiers principes de l'agriculture, et que les enfans
sçauent: moins aux arts mechaniques, en la trafique, et en la cognoissance
des marchandises, diuersité et nature des fruicts, de vins,•
de viandes: ny à dresser vn oiseau, ny à medeciner vn cheual, ou
vn chien. Et puis qu'il me faut faire la honte toute entiere, il n'y a
pas vn mois qu'on me surprint ignorant dequoy le leuain seruoit à
faire du pain; et que c'estoit que faire cuuer du vin. On coniectura
anciennement à Athenes, vne aptitude à la mathematique, en4
celuy à qui on voyoit ingenieusement agencer et fagotter vne charge
de brossailles. Vrayement on tireroit de moy vne bien contraire
conclusion: car qu'on me donne tout l'apprest d'vne cuisine, me
voila à la faim. Par ces traits de ma confession, on en peut imaginer
d'autres à mes despens. Mais quel que ie me face cognoistre,
pourueu que ie me face cognoistre tel que ie suis, ie fay mon effect.
Et si ne m'excuse pas, d'oser mettre par escrit des propos si
bas et friuoles que ceux-cy. La bassesse du suiet m'y contrainct.
Qu'on accuse si on veut mon proiect, mais mon progrez, non. Tant•
y a que sans l'aduertissement d'autruy, ie voy assez le peu que
tout cecy vaut et poise, et la folie de mon dessein. C'est prou que
mon iugement ne se deffere point, duquel ce sont icy les essais.
Nasutus sis vsque licet, sis denique nasus,
Quantum noluerit ferre rogatus Atlas:1
Et possis ipsum tu deridere Latinum,
Non potes in nugas dicere plura meas,
Ipse ego quàm dixi: quid dentem dente iuuabit
Rodere? carne opus est, si satur esse velis.
Ne perdas operam: qui se mirantur, in illos
Virus habe; nos hæc nouimus esse nihil.
Ie ne suis pas obligé à ne dire point de sottises, pourueu que ie
ne me trompe pas à les cognoistre. Et de faillir à mon escient, cela
m'est si ordinaire, que ie ne faux guere d'autre façon, ie ne faux
guere fortuitement. C'est peu de chose de prester à la temerité de2
mes humeurs les actions ineptes, puis que ie ne me puis pas deffendre
d'y prester ordinairement les vitieuses. Ie vis vn iour à
Barleduc, qu'on presentoit au Roy François second, pour la recommandation
de la memoire de René Roy de Sicile, vn pourtraict
qu'il auoit luy-mesmes fait de soy. Pourquoy n'est-il loisible de•
mesme à vn chacun, de se peindre de la plume, comme il se peignoit
d'vn creon? Ie ne veux donc pas oublier encor cette cicatrice,
bien mal propre à produire en public. C'est l'irresolution: defaut
tres-incommode à la negociation des affaires du monde. Ie ne sçay
pas prendre party és entreprinses doubteuses:3
Ne si, ne no, net cor mi suona intero.
Ie sçay bien soustenir vne opinion, mais non pas la choisir. Par ce
qu'és choses humaines, à quelque bande qu'on panche, il se presente
force apparences, qui nous y confirment: et le philosophe
Chrysippus disoit, qu'il ne vouloit apprendre de Zenon et Cleanthez•
ses maistres, que les dogmes simplement: car quant aux
preuues et raisons, il en fourniroit assez de luy mesme. De quelque
costé que ie me tourne, ie me fournis tousiours assez de cause et
de vray-semblance pour m'y maintenir. Ainsi i'arreste chez moy le
doubte, et la liberté de choisir, iusques à ce que l'occasion me4
presse. Et lors, à confesser la verité, ie iette le plus souuent la
plume au vent, comme on dit, et m'abandonne à la mercy de la
Fortune. Vne bien legere inclination et circonstance m'emporte.

Dum in dubio est animus, paulo momento huc atque
Illuc impellitur.
L'incertitude de mon iugement, est si également balancée en la
pluspart des occurrences, que ie compromettrois volontiers à la
decision du sort et des dets. Et remarque auec grande consideration•
de nostre foiblesse humaine, les exemples que l'histoire diuine
mesme nous a laissé de cet vsage, de remettre à la Fortune et
au hazard, la determination des eslections és choses doubteuses:
Sors cecidit super Matthiam. La raison humaine est vn glaiue double
et dangereux. Et en la main mesme de Socrates son plus intime1
et plus familier amy: voyez à quants de bouts c'est vn baston.
Ainsi, ie ne suis propre qu'à suyure, et me laisse aysément emporter
à la foule. Ie ne me fie pas assez en mes forces, pour entreprendre
de commander, ny guider. Ie suis bien ayse de trouuer
mes pas trassez par les autres. S'il faut courre le hazard d'vn•
choix incertain, i'ayme mieux que ce soit soubs tel, qui s'asseure
plus de ses opinions, et les espouse plus, que ie ne fay les miennes,
ausquelles ie trouue le fondement et le plant glissant. Et si ne
suis pas trop facile pourtant au change, d'autant que i'apperçois
aux opinions contraires vne pareille foiblesse. Ipsa consuetudo2
assentiendi periculosa esse videtur, et lubrica. Notamment aux affaires
politiques, il y a vn beau champ ouuert au bransle et à la
contestation.
Iusta pari premitur veluti cum pondere libra
Prona, nec hac plus parte sedet, nec surgit ab illa.
Les discours de Machiauel, pour exemple, estoient assez solides
pour le subiect, si y a-il eu grand'aisance à les combattre; et ceux
qui l'ont faict, n'ont pas laissé moins de facilité à combattre les
leurs. Il s'y trouueroit tousiours à vn tel argument, dequoy y
fournir responces, dupliques, repliques, tripliques, quadrupliques,3
et cette infinie contexture de debats, que nostre chicane a alongé
tant qu'elle a peu en faueur des procez:
Cædimur, et totidem plagis consumimus hostem:
les raisons n'y ayant guere autre fondement que l'experience, et
la diuersité des euenemens humains, nous presentant infinis exemples•
à toutes sortes de formes. Vn sçauant personnage de nostre
temps, dit qu'en nos almanacs, où ils disent chaud, qui voudra dire
froid, et au lieu de sec, humide: et mettre tousiours le rebours de
ce qu'ils pronostiquent, s'il deuoit entrer en gageure de l'euenement
de l'vn ou l'autre, qu'il ne se soucieroit pas quel party il4
prinst, sauf és choses où il n'y peut escheoir incertitude: comme
de promettre à Noël des chaleurs extremes, et à la sainct Iean, des
rigueurs de l'hyuer. I'en pense de mesmes de ces discours politiques:
à quelque rolle qu'on vous mette, vous auez aussi beau
ieu que vostre compagnon, pourueu que vous ne veniez à choquer
les principes trop grossiers et apparens. Et pourtant, selon mon
humeur, és affaires publiques, il n'est aucun si mauuais train,
pourueu qu'il aye de l'aage et de la constance, qui ne vaille mieux
que le changement et le remuement. Nos mœurs sont extremement•
corrompuës, et panchent d'vne merueilleuse inclination vers
l'empirement: de nos loix et vsances, il y en a plusieurs barbares
et monstrueuses: toutesfois pour la difficulté de nous mettre en
meilleur estat, et le danger de ce croullement, si ie pouuoy planter
vne cheville à nostre rouë, et l'arrester en ce poinct, ie le ferois1
de bon cœur.
Nunquam adeo fœdis adeóque pudendis
Vtimur exemplis, vt non peiora supersint.
Le pis que ie trouue en nostre estat, c'est l'instabilité: et que nos
loix, non plus que nos vestemens, ne peuuent prendre aucune•
forme arrestée. Il est bien aysé d'accuser d'imperfection vne police:
car toutes choses mortelles en sont pleines: il est bien aysé
d'engendrer à vn peuple le mespris de ses anciennes obseruances:
iamais homme n'entreprint cela, qui n'en vinst à bout: mais d'y
restablir vn meilleur estat en la place de celuy qu'on a ruiné, à2
cecy plusieurs se sont morfondus, de ceux qui l'auoient entreprins.
Ie fay peu de part à ma prudence, de ma conduite: ie me laisse
volontiers mener à l'ordre public du monde. Heureux peuple, qui
fait ce qu'on commande, mieux que ceux qui commandent, sans
se tourmenter des causes: qui se laisse mollement rouller apres•
le roullement celeste. L'obeyssance n'est iamais pure ny tranquille
en celuy qui raisonne et qui plaide. Somme pour reuenir à moy,
ce seul, par où ie m'estime quelque chose, c'est ce, en quoy iamais
homme ne s'estima deffaillant: ma recommendation est vulgaire,
commune, et populaire: car qui a iamais cuidé auoir faute de3
sens? Ce seroit vne proposition qui impliqueroit en soy de la contradiction.
C'est vne maladie, qui n'est iamais où elle se voit:
elle est bien tenace et forte, mais laquelle pourtant, le premier
rayon de la veuë du patient, perce et dissipe: comme le regard du
soleil vn brouïllas opaque. S'accuser, ce seroit s'excuser en ce•
subiect là: et se condamner, ce seroit s'absoudre. Il ne fut iamais
crocheteur ny femmelette, qui ne pensast auoir assez de
sens pour sa prouision. Nous recognoissons aysément és autres,
l'aduantage du courage, de la force corporelle, de l'experience,
de la disposition, de la beauté: mais l'aduantage du iugement,4
nous ne le cedons à personne. Et les raisons qui partent du simple
discours naturel en autruy, il nous semble qu'il n'a tenu
qu'à regarder de ce costé là, que nous ne les ayons trouuees. La
science, le stile, et telles parties, que nous voyons és ouurages
estrangers, nous touchons bien aysément si elles surpassent les
nostres: mais les simples productions de l'entendement, chacun
pense qu'il estoit en luy de les rencontrer toutes pareilles, et en
apperçoit malaisement le poids et la difficulté, si ce n'est, et à•
peine, en vne extreme et incomparable distance. Et qui verroit
bien à clair la hauteur d'vn iugement estranger, il y arriueroit et
y porteroit le sien. Ainsi, c'est vne sorte d'exercitation, de laquelle
on doit esperer fort peu de recommandation et de loüange, et vne
maniere de composition, de peu de nom. Et puis, pour qui escriuez1
vous? Les sçauants, à qui appartient la iurisdiction liuresque, ne
cognoissent autre prix que de la doctrine; et n'aduoüent autre
proceder en noz esprits, que celuy de l'erudition, et de l'art. Si vous
auez prins l'vn des Scipions pour l'autre, que vous reste il à dire,
qui vaille? Qui ignore Aristote, selon eux, s'ignore quand et quand•
soy-mesme. Les ames grossieres et populaires ne voyent pas la grace
d'vn discours delié. Or ces deux especes occupent le monde. La
tierce, à qui vous tombez en partage, des ames reglées et fortes
d'elles mesmes, est si rare, que iustement elle n'a ny nom, ny rang
entre nous: c'est à demy temps perdu, d'aspirer, et de s'efforcer2
à luy plaire. On dit communément que le plus iuste partage que
Nature nous aye fait de graces, c'est celuy du sens: car il n'est
aucun qui ne se contente de ce qu'elle luy en a distribué, n'est-ce
pas raison? qui verroit au delà, il verroit au delà de sa veuë. Ie
pense auoir les opinions bonnes et saines, mais qui n'en croit•
autant des siennes? L'vne des meilleures preuues que i'en aye,
c'est le peu d'estime que ie fay de moy, car si elles n'eussent esté
bien asseurées, elles se fussent aisément laissé piper à l'affection
que ie me porte, singuliere, comme celuy qui la ramene quasi toute
à moy, et qui ne l'espands gueres hors de là. Tout ce que les autres3
en distribuent à vne infinie multitude d'amis, et de cognoissans,
à leur gloire, à leur grandeur, ie le rapporte tout au repos de mon
esprit, et à moy. Ce qui m'en eschappe ailleurs, ce n'est pas proprement
de l'ordonnance de mon discours:
Mihi nempe valere et viuere doctus.

Or mes opinions, ie les trouue infiniement hardies et constantes
à condamner mon insuffisance. De vray c'est aussi vn subiect,
auquel i'exerce mon iugement autant qu'à nul autre. Le monde
regarde tousiours vis à vis: moy, ie replie ma veuë au dedans, ie
la plante, ie l'amuse là. Chacun regarde deuant soy, moy ie regarde
dedans moy. Ie n'ay affaire qu'à moy, ie me considere sans cesse,•
ie me contrerolle, ie me gouste. Les autres vont tousiours ailleurs,
s'ils y pensent bien: ils vont tousiours auant,
Nemo in sese tentat descendere:
moy, ie me roulle en moy-mesme. Cette capacité de trier le vray,
quelle qu'elle soit en moy, et cett'humeur libre de n'assubiectir1
aysément ma creance, ie la dois principalement à moy: car les plus
fermes imaginations que i'aye, et generalles, sont celles qui par
maniere de dire, nasquirent auec moy: elles sont naturelles, et
toutes miennes. Ie les produisis crues et simples, d'vne production
hardie et forte, mais vn peu trouble et imparfaicte: depuis•
ie les ay establies et fortifiées par l'authorité d'autruy, et par les
sains exemples des anciens, ausquels ie me suis rencontré conforme
en iugement. Ceux-là m'en ont asseuré de la prinse, et m'en ont
donné la iouyssance et possession plus claire. La recommandation
que chacun cherche, de viuacité et promptitude d'esprit, ie la pretends2
du reglement, d'vne action esclatante et signalée, ou de
quelque particuliere suffisance: ie la pretends de l'ordre, correspondance,
et tranquillité d'opinions et de mœurs. Omnino si quidquam
est decorum, nihil est profectò magis quàm æquabilitas vniuersæ
vitæ, tum singularum actionum: quam conseruare non possis,
si, aliorum naturam imitans, omittas tuam. Voyla donq iusques où
ie me sens coulpable de cette premiere partie, que ie disois estre
au vice de la presomption. Pour la seconde, qui consiste à n'estimer
point assez autruy, ie ne sçay si ie m'en puis si bien excuser:
car quoy qu'il me couste, ie delibere de dire ce qui en est. A l'aduenture3
que le commerce continuel que i'ay auec les humeurs
anciennes, et l'idée de ces riches ames du temps passé, me dégouste,
et d'autruy, et de moy-mesme: ou bien qu'à la verité nous
viuons en vn siecle qui ne produict les choses que bien mediocres.
Tant y a que ie ne connoy rien digne de grande admiration. Aussi•
ne connoy-ie guere d'hommes, auec telle priuauté, qu'il faut pour
en pouuoir iuger: et ceux ausquels ma condition me mesle plus
ordinairement, sont pour la pluspart, gens qui ont peu de soing de
la culture de l'ame, et ausquels on ne propose pour toute beatitude
que l'honneur, et pour toute perfection, que la vaillance.

Ce que ie voy de beau en autruy, ie le louë et l'estime tres-volontiers.
Voire i'enrichis souuent sur ce que i'en pense, et me
permets de mentir iusques là. Car ie ne sçay point inuenter vn
subiect faux. Ie tesmoigne volontiers de mes amis, par ce que i'y•
trouue de loüable. Et d'vn pied de valeur, i'en fay volontiers vn
pied et demy. Mais de leur prester les qualitez qui n'y sont pas,
ie ne puis: ny les defendre ouuertement des imperfections qu'ils
ont. Voyre à mes ennemis, ie rends nettement ce que ie dois de
tesmoignage d'honneur. Mon affection se change, mon iugement1
non. Et ne confons point ma querelle auec autres circonstances qui
n'en sont pas. Et suis tant ialoux de la liberté de mon iugement,
que mal-ayséement la puis-ie quitter pour passion que ce soit. Ie
me fay plus d'iniure en mentant, que ie n'en fay à celuy, de qui ie
mens. On remarque cette loüable et genereuse coustume de la•
nation Persienne, qu'ils parloient de leurs mortels ennemis, et à
qui ils faisoyent la guerre à outrance, honorablement et equitablement
autant que portoit le merite de leur vertu. Ie connoy des
hommes assez, qui ont diuerses parties belles: qui l'esprit, qui le
cœur, qui l'adresse, qui la conscience, qui le langage, qui vne2
science, qui vn'autre: mais de grand homme en general, et ayant
tant de belles pieces ensemble, ou vne, en tel degré d'excellence,
qu'on le doiue admirer, ou le comparer à ceux que nous honorons
du temps passé, ma fortune ne m'en a faict voir nul. Et le plus
grand que i'aye conneu au vif, ie di des parties naturelles de l'ame,•
et le mieux né, c'estoit Estienne de la Boitie: c'estoit vrayement
vn' ame pleine, et qui montroit vn beau visage à tout sens:
vn' ame à la vieille marque: et qui eust produit de grands effects,
si sa fortune l'eust voulu: ayant beaucoup adiousté à ce riche naturel,
par science et estude. Mais ie ne sçay comment il aduient,3
et si aduient sans doubte, qu'il se trouue autant de vanité et de
foiblesse d'entendement, en ceux qui font profession d'auoir plus
de suffisance, qui se meslent de vacations lettrées, et de charges
qui despendent des liures, qu'en nulle autre sorte de gens. Ou bien
par ce que lon requiert et attend plus d'eux, et qu'on ne peut•
excuser en eux les fautes communes: ou bien que l'opinion du
sçauoir leur donne plus de hardiesse de se produire, et de se descouurir
trop auant, par où ils se perdent, et se trahissent. Comme
vn artisan tesmoigne bien mieux sa bestise, en vne riche matiere,
qu'il ait entre mains, s'il l'accommode et mesle sottement, et contre•
les regles de son ouurage, qu'en vne matiere vile: et s'offence lon
plus du defaut, en vne statue d'or, qu'en celle qui est de plastre.
Ceux cy en font autant, lors qu'ils mettent en auant des choses qui
d'elles mesmes, et en leur lieu, seroyent bonnes: car ils s'en seruent
sans discretion, faisans honneur à leur memoire, aux despens1
de leur entendement: et faisans honneur à Cicero, à Galien, à
Vlpian, et à sainct Hierosme, pour se rendre eux ridicules. Ie
retombe volontiers sur ce discours de l'ineptie de nostre institution.
Elle a eu pour sa fin, de nous faire, non bons et sages, mais
sçauans: elle y est arriuée. Elle ne nous a pas appris de suyure•
et embrasser la vertu et la prudence: mais elle nous en a imprimé
la deriuation et l'etymologie. Nous sçauons decliner vertu, si nous
ne sçauons l'aymer. Si nous ne sçauons que c'est que prudence par
effect, et par experience, nous le sçauons par iargon et par cœur.
De nos voisins, nous ne nous contentons pas d'en sçauoir la race,2
les parentelles, et les alliances, nous les voulons auoir pour amis,
et dresser auec eux quelque conuersation et intelligence: elle
nous a appris les definitions, les diuisions, et partitions de la vertu,
comme des surnoms et branches d'vne genealogie, sans auoir autre
soing de dresser entre nous et elle, quelque pratique de familiarité•
et priuée accointance. Elle nous a choisi pour nostre apprentissage,
non les liures qui ont les opinions plus saines et plus vrayes, mais
ceux qui parlent le meilleur Grec et Latin: et parmy ses beaux
mots, nous a fait couler en la fantasie les plus vaines humeurs
de l'antiquité. Vne bonne institution, elle change le iugement3
et les mœurs: comme il aduint à Polemon: ce ieune homme
Grec desbauché, qui estant allé ouïr par rencontre, vne leçon de
Xenocrates, ne remerqua pas seulement l'éloquence et la suffisance
du lecteur, et n'en rapporta pas seulement en la maison, la science
de quelque belle matiere: mais vn fruit plus apparent et plus solide:•
qui fut, le soudain changement et amendement de sa premiere
vie. Qui a iamais senti vn tel effect de nostre discipline?

Faciásne quod olim
Mutatus Polemon? ponas insignia morbi,
Fasciolas, cubital, focalia, potus vt ille
Dicitur ex collo furtim carpsisse coronas,
Postquam est impransi correptus voce magistri?

La moins dedeignable condition de gents, me semble estre,
celle qui par simplesse tient le dernier rang: et nous offrir vn
commerce plus reglé. Les mœurs et les propos des paysans, ie les
trouue communement plus ordonnez selon la prescription de la
vraye philosophie, que ne sont ceux de noz philosophes. Plus sapit1
vulgus, quia tantum, quantum opus est, sapit. Les plus notables
hommes que i'aye iugé, par les apparences externes, car pour les
iuger à ma mode, il les faudroit esclairer de plus pres, c'ont esté,
pour le faict de la guerre, et suffisance militaire, le Duc de Guyse,
qui mourut à Orleans, et le feu Mareschal Strozzi. Pour gens suffisans,•
et de vertu non commune, Oliuier, et l'Hospital Chanceliers
de France. Il me semble aussi de la poësie qu'elle a eu sa vogue
en nostre siecle. Nous auons abondance de bons artisans de ce
mestier-là, Aurat, Beze, Buchanan, l'Hospital, Mont-doré, Turnebus.
Quant aux François, ie pense qu'ils l'ont montée au plus haut2
degré où elle sera iamais: et aux parties, en quoy Ronsart et du
Bellay excellent, ie ne les treuue gueres esloignez de la perfection
ancienne. Adrianus Turnebus sçauoit plus, et sçauoit mieux ce qu'il
sçauoit, qu'homme qui fust de son siecle, ny loing au delà. Les
vies du Duc d'Albe dernier mort, et de nostre Connestable de•
Mommorancy, ont esté des vies nobles, et qui ont eu plusieurs
rares ressemblances de fortune. Mais la beauté, et la gloire de la
mort de cettuy-cy, à la veuë de Paris, et de son Roy; pour leur
seruice contre ses plus proches; à la teste d'vne armée victorieuse
par sa conduitte; et d'vn coup de main, en si extreme vieillesse,3
me semble meriter qu'on la loge entre les remerquables euenemens
de mon temps. Comme aussi, la constante bonté, douceur de
mœurs, et facilité consciencieuse de Monsieur de la Nouë, en vne
telle iniustice de parts armées, vraye eschole de trahison, d'inhumanité,
et de brigandage, où tousiours il s'est nourry, grand homme•
de guerre, et tres-experimenté. I'ay pris plaisir à publier en
plusieurs lieux, l'esperance que i'ay de Marie de Gournay le Iars
ma fille d'alliance: et certes aymée de moy beaucoup plus que
paternellement, et enueloppée en ma retraitte et solitude, comme
l'vne des meilleures parties de mon propre estre. Ie ne regarde
plus qu'elle au monde. Si l'adolescence peut donner presage, cette
ame sera quelque iour capable des plus belles choses, et entre
autres de la perfection de cette tressaincte amitié, où nous ne lisons•
point que son sexe ait peu monter encores: la sincerité et la
solidité de ses mœurs, y sont desia bastantes, son affection vers
moy plus que sur-abondante: et telle en somme qu'il n'y a rien à
souhaiter, sinon que l'apprehension qu'elle a de ma fin, par les cinquante
et cinq ans ausquels elle m'a rencontré, la trauaillast moins1
cruellement. Le iugement qu'elle fit des premiers Essays, et femme,
et en ce siecle, et si ieune, et seule en son quartier, et la vehemence
fameuse dont elle m'ayma et me desira long temps sur la
seule estime qu'elle en print de moy, auant m'auoir veu, c'est vn
accident de tres-digne consideration. Les autres vertus ont eu•
peu, ou point de mise en cet aage: mais la vaillance, elle est deuenue
populaire par noz guerres ciuiles: et en cette partie, il se
trouue parmy nous, des ames fermes, iusques à la perfection, et
en grand nombre, si que le triage en est impossible à faire. Voila
tout ce que i'ay cognu, iusques à cette heure, d'extraordinaire2
grandeur et non commune.

CHAPITRE XVIII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XVIII.)]
Du desmentir.

VOIRE mais, on me dira, que ce dessein de se seruir de soy, pour
subject à escrire, seroit excusable à des hommes rares et fameux,
qui par leur reputation auroyent donné quelque desir de leur cognoissance.
Il est certain, ie l'adoüe, et sçay bien que pour voir vn•
homme de la commune façon, à peine qu'vn artisan leue les yeux
de sa besongne: là où pour voir vn personnage grand et signalé,
arriuer en vne ville, les ouuroirs et les boutiques s'abandonnent.
Il messiet à tout autre de se faire cognoistre, qu'à celuy qui a
dequoy se faire imiter; et duquel la vie et les opinions peuuent3
seruir de patron. Cæsar et Xenophon ont eu dequoy fonder et
fermir leur narration, en la grandeur de leurs faicts, comme en
vne baze iuste et solide. Ainsi sont à souhaiter les papiers iournaux
du grand Alexandre, les Commentaires qu'Auguste, Caton, Sylla,
Brutus, et autres auoyent laissé de leurs gestes. De telles gens, on•
ayme et estudie les figures, en cuyure mesmes et en pierre. Cette
remontrance est tres-vraye; mais elle ne me touche que bien peu.
Non recito cuiquam, nisi amicis, idque rogatus.
Non vbiuis, corámve quibuslibet. In medio qui
Scripta foro recitent sunt multi, quique lauantes.1
Ie ne dresse pas icy vne statue à planter au carrefour d'vne ville,
ou dans vne eglise, ou place publique:
Non equidem hoc studeo bullatis vt mihi nugis
Pagina turgescat:
Secreti loquimur.
C'est pour le coin d'vne librairie, et pour en amuser vn voisin, vn
parent, vn amy qui aura plaisir à me racointer et repratiquer en
cett' image. Les autres ont pris cœur de parler d'eux, pour y auoir
trouué le subject digne et riche; moy au rebours, pour l'auoir trouué
si sterile et si maigre, qu'il n'y peut eschoir soupçon d'ostentation.2
Ie iuge volontiers des actions d'autruy: des miennes, ie donne
peu à iuger, à cause de leur nihilité. Ie ne trouue pas tant de bien
en moy, que ie ne le puisse dire sans rougir. Quel contentement
me seroit-ce d'ouyr ainsi quelqu'vn, qui me recitast les mœurs, le
visage, la contenance, les plus communes parolles, et les fortunes•
de mes ancestres, combien i'y serois attentif. Vrayement cela partiroit
d'vne mauuaise nature, d'auoir à mespris les portraits mesmes
de noz amis et predecesseurs, la forme de leurs vestements, et de
leurs armes. I'en conserue l'escriture, le seing et vne espée peculiere:
et n'ay point chassé de mon cabinet, des longues gaules, que3
mon pere portoit ordinairement en la main. Paterna vestis et annulus,
tanto charior est posteris, quanto ergo parentes maior affectus. Si
toutefois ma posterité est d'autre appetit, i'auray bien dequoy me
reuencher: car ils ne sçauroyent faire moins de comte de moy, que
i'en feray d'eux en ce temps là. Tout le commerce que i'ay en cecy•
auec le publicq, c'est que i'emprunte les vtils de son escriture, plus
soudaine et plus aisée. En recompense, i'empescheray peut estre,
que quelque coin de beurre ne se fonde au marché.
Ne toga cordyllis, ne penula desit oliuis,
Et laxas scombris sæpe dabo tunicas.4

Et quand personne ne me lira, ay-ie perdu mon temps, de
m'estre entretenu tant d'heures oisiues, à pensements si vtiles et
aggreables? Moulant sur moy cette figure, il m'a fallu si souuent
me testonner et composer, pour m'extraire, que le patron s'en est
fermy, et aucunement formé soy-mesme. Me peignant pour autruy,•
ie me suis peint en moy, de couleurs plus nettes, que n'estoyent
les miennes premieres. Ie n'ay pas plus faict mon liure, que mon
liure m'a faict. Liure consubstantiel à son autheur: d'vne occupation
propre: membre de ma vie: non d'vne occupation et fin,
tierce et estrangere, comme tous autres liures. Ay-ie perdu mon1
temps, de m'estre rendu compte de moy, si continuellement, si
curieusement? Car ceux qui se repassent par fantasie seulement,
et par langue, quelque heure, ne s'examinent pas si primement, ny
ne se penetrent, comme celuy, qui en fait son estude, son ouurage,
et son mestier: qui s'engage à vn registre de durée, de toute sa•
foy, de toute sa force. Les plus delicieux plaisirs, si se digerent
ils au dedans: fuyent à laisser trace de soy: et fuyent la veuë,
non seulement du peuple, mais d'vn autre. Combien de fois m'a
cette besongne diuerty de cogitations ennuieuses? Et doiuent estre
comptées pour ennuyeuses toutes les friuoles. Nature nous a estrenez2
d'vne large faculté à nous entretenir à part: et nous y appelle
souuent, pour nous apprendre, que nous nous deuons en partie à
la societé, mais en la meilleure partie, à nous. Aux fins de renger
ma fantasie, à resuer mesme, par quelque ordre et proiect, et la
garder de se perdre et extrauaguer au vent, il n'est que de donner•
corps, et mettre en registre, tant de menues pensées, qui se
presentent à elle. I'escoutte à mes resueries, par ce que i'ay à les
enroller. Quantes-fois, estant marry de quelque action, que la ciuilité
et la raison me prohiboient de reprendre à descouuert, m'en
suis-ie icy desgorgé, non sans dessein de publique instruction! Et3
si ces verges poëtiques:
Zon sus l'œil, zon sur le groin,
Zon sur le dos du Sagoin,
s'impriment encore mieux en papier, qu'en la chair viue. Quoy si
ie preste vn peu plus attentiuement l'oreille aux liures, depuis que•
ie guette, si i'en pourray friponner quelque chose dequoy esmailler
ou estayer le mien? Ie n'ay aucunement estudié pour faire vn liure:
mais i'ay aucunement estudié, pour ce que ie l'auoy faict: si
c'est aucunement estudier, qu'effleurer et pincer, par la teste, ou
par les pieds, tantost vn autheur, tantost vn autre: nullement pour4
former mes opinions: ouï, pour les assister, pieça formées, seconder
et seruir. Mais à qui croirons nous parlant de soy, en vne
saison si gastée? veu qu'il en est peu, ou point, à qui nous puissions
croire parlants d'autruy, où il y a moins d'interest à mentir.
Le premier traict de la corruption des mœurs, c'est le bannissement•
de la verité; car comme disoit Pindare, l'estre veritable, est
le commencement d'vne grande vertu, et le premier article que
Platon demande au gouuerneur de sa republique. Nostre verité de
maintenant, ce n'est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autruy:
comme nous appellons monnoye, non celle qui est loyalle1
seulement, mais la fauce aussi, qui a mise. Nostre nation est de
long temps reprochée de ce vice. Car Saluianus Massiliensis, qui
estoit du temps de l'Empereur Valentinian, dit qu'aux François le
mentir et se pariurer n'est pas vice, mais vne façon de parler. Qui
voudroit encherir sur ce tesmoignage, il pourroit dire que ce leur•
est à present vertu. On s'y forme, on s'y façonne, comme à vn
exercice d'honneur: car la dissimulation est des plus notables qualitez
de ce siecle. Ainsi i'ay souuent consideré d'où pouuoit naistre
cette coustume, que nous obseruons si religieusement, de nous
sentir plus aigrement offencez du reproche de ce vice, qui nous2
est si ordinaire, que de nul autre: et que ce soit l'extreme iniure
qu'on nous puisse faire de parolle, que de nous reprocher la mensonge.
Sur cela, ie treuue qu'il est naturel, de se deffendre le
plus, des deffaux, dequoy nous sommes le plus entachez. Il semble
qu'en nous ressentans de l'accusation, et nous en esmouuans, nous•
nous deschargeons aucunement de la coulpe: si nous l'auons par
effect, aumoins nous la condamnons par apparence. Seroit-ce pas
aussi, que ce reproche semble enuelopper la couardise et lascheté
de cœur? En est-il de plus expresse, que se desdire de sa parolle?
quoy se desdire de sa propre science? C'est vn vilain vice, que le3
mentir; et qu'vn ancien peint bien honteusement, quand il dit, que
c'est donner tesmoignage de mespriser Dieu, et quand et quand de
craindre les hommes. Il n'est pas possible d'en representer plus
richement l'horreur, la vilité, et le desreglement. Car que peut on
imaginer plus vilain, que d'estre couart à l'endroit des hommes,•
et braue à l'endroit de Dieu? Nostre intelligence se conduisant par
la seule voye de la parolle, celuy qui la fauce, trahit la societé publique.
C'est le seul vtil, par le moyen duquel se communiquent
noz volontez et noz pensées: c'est le truchement de nostre ame:
s'il nous faut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entrecognoissons
plus. S'il nous trompe, il rompt tout nostre commerce, et
dissoult toutes les liaisons de nostre police. Certaines nations des
nouuelles Indes (on n'a que faire d'en remerquer les noms, ils ne•
sont plus; car iusques à l'entier abolissement des noms, et ancienne
cognoissance des lieux, s'est estendue la desolation de cette
conqueste, d'vn merueilleux exemple, et inouy) offroyent à leurs
Dieux, du sang humain, mais non autre, que tiré de leur langue, et
oreilles, pour expiation du peché de la mensonge, tant ouye que1
prononcée. Ce bon compagnon de Grece disoit, que les enfans s'amusent
par les osselets, les hommes par les parolles. Quant aux
diuers vsages de noz desmentirs, et les loix de nostre honneur en
cela, et les changemens qu'elles ont reçeu, ie remets à vne autre-fois
d'en dire ce que i'en sçay; et apprendray cependant, si ie puis,•
en quel temps print commencement cette coustume, de si exactement
poiser et mesurer les parolles, et d'y attacher nostre honneur:
car il est aisé à iuger qu'elle n'estoit pas anciennement
entre les Romains et les Grecs. Et m'a semblé souuent nouueau et
estrange, de les voir se dementir et s'iniurier, sans entrer pourtant2
en querelle. Les loix de leur deuoir, prenoient quelque autre voye
que les nostres. On appelle Cæsar, tantost voleur, tantost yurongne
à sa barbe. Nous voyons la liberté des inuectiues, qu'ils font
les vns contre les autres; ie dy les plus grands chefs de guerre, de
l'vne et l'autre nation, où les parolles se reuenchent seulement par•
les parolles, et ne se tirent à autre consequence.

CHAPITRE XIX. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XIX.)]
De la liberté de conscience.