IL est ordinaire, de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites
sans moderation, pousser les hommes à des effects tres-vitieux.
En ce desbat, par lequel la France est à present agitée de
guerres ciuiles, le meilleur et le plus sain party, est sans doubte3
celuy, qui maintient et la religion et la police ancienne du pays.
Entre les gens de bien toutesfois, qui le suyuent (car ie ne parle
point de ceux, qui s'en seruent de pretexte, pour, ou exercer leurs
vengeances particulieres, ou fournir à leur auarice, ou suiure la
faueur des Princes: mais de ceux qui le font par vray zele enuers
leur religion, et saincte affection, à maintenir la paix et l'estat de•
leur patrie) de ceux-cy, dis-ie, il s'en voit plusieurs, que la passion
pousse hors les bornes de la raison, et leur faict par fois prendre
des conseils iniustes, violents, et encore temeraires. Il est certain,
qu'en ces premiers temps, que nostre religion commença de
gaigner authorité auec les loix, le zele en arma plusieurs contre1
toute sorte de liures payens; dequoy les gens de lettre souffrent
vne merueilleuse perte. I'estime que ce desordre ait plus porté de
nuysance aux lettres, que tous les feux des barbares. Cornelius
Tacitus en est vn bon tesmoing: car quoy que l'Empereur Tacitus
son parent, en eust peuplé par ordonnances expresses toutes les•
librairies du monde: toutes-fois vn seul exemplaire entier n'a peu
eschapper la curieuse recherche de ceux qui desiroyent l'abolir,
pour cinq ou six vaines clauses, contraires à nostre creance. Ils
ont aussi eu cecy, de prester aisément des louanges fauces, à tous
les Empereurs, qui faisoyent pour nous, et condamner vniuersellement2
toutes les actions de ceux, qui nous estoyent aduersaires,
comme il est aisé à voir en l'Empereur Iulian, surnommé l'Apostat.
C'estoit à la verité vn tres-grand homme et rare; comme celuy,
qui auoit son ame viuement tainte des discours de la philosophie,
ausquels il faisoit profession de regler toutes ses actions: et•
de vray il n'est aucune sorte de vertu, dequoy il n'ait laissé de tres-notables
exemples. En chasteté, de laquelle le cours de sa vie donne
bien clair tesmoignage, on lit de luy vn pareil traict, à celuy d'Alexandre
et de Scipion, que de plusieurs tresbelles captiues, il n'en
voulut pas seulement voir vne, estant en la fleur de son aage: car il3
fut tué par les Parthes aagé de trente vn an seulement. Quant à la
iustice, il prenoit luy-mesme la peine d'ouyr les parties: et encore
que par curiosité il s'informast à ceux qui se presentoient à luy, de
quelle religion ils estoient: toutes-fois l'inimitié qu'il portoit à la
nostre, ne donnoit aucun contrepoix à la balance. Il fit luy mesme•
plusieurs bonnes loix, et retrancha vne grande partie des subsides
et impositions, que leuoyent ses predecesseurs. Nous auons deux
bons historiens tesmoings oculaires de ses actions: l'vn desquels,
Marcellinus, reprend aigrement en diuers lieux de son histoire,
cette sienne ordonnance, par laquelle il deffendit l'escole, et interdit•
l'enseigner à tous les rhetoriciens et grammairiens Chrestiens,
et dit, qu'il souhaiteroit cette sienne action estre enseuelie
soubs le silence. Il est vray-semblable, s'il eust faict quelque chose
de plus aigre contre nous, qu'il ne l'eust pas oublié, estant bien affectionné
à nostre party. Il nous estoit aspre à la verité, mais non1
pourtant cruel ennemy. Car noz gens mesmes recitent de luy cette
histoire, que se promenant vn iour autour de la ville de Chalcedoine,
Maris Euesque du lieu, osa bien l'appeller meschant, traistre
à Christ, et qu'il n'en fit autre chose, sauf luy respondre: Va
miserable, pleure la perte de tes yeux: à quoy l'Euesque encore•
repliqua: Ie rends graces à Iesus Christ, de m'auoir osté la veuë,
pour ne voir ton visage impudent: affectant en cela, disent-ils, vne
patience philosophique. Tant y a que ce faict là, ne se peut pas
bien rapporter aux cruautez qu'on le dit auoir exercées contre nous.
Il estoit, dit Eutropius mon autre tesmoing, ennemy de la Chrestienté,2
mais sans toucher au sang. Et pour reuenir à sa iustice,
il n'est rien qu'on y puisse accuser, que les rigueurs, dequoy il
vsa au commencement de son empire, contre ceux qui auoyent
suiuy le party de Constantius son predecesseur. Quant à sa sobrieté,
il viuoit tousiours vn viure soldatesque: et se nourrissoit•
en pleine paix, comme celuy qui se preparoit et accoustumoit à
l'austerité de la guerre. La vigilance estoit telle en luy, qu'il departoit
la nuict à trois ou à quatre parties, dont la moindre estoit
celle qu'il donnoit au sommeil: le reste, il l'employoit à visiter
luy mesme en personne, l'estat de son armée et ses gardes, ou à3
estudier: car entre autres siennes rares qualitez, il estoit tres-excellent
en toute sorte de literature. On dit d'Alexandre le grand,
qu'estant couché, de peur que le sommeil ne le desbauchast de ses
pensemens, et de ses estudes, il faisoit mettre vn bassin ioignant
son lict, et tenoit l'vne de ses mains au dehors, auec vne boulette•
de cuiure: affin que le dormir le surprenant, et relaschant les prises
de ses doigts, cette boullette par le bruit de sa cheutte dans le
bassin, le reueillast. Cettuy-cy auoit l'ame si tendue à ce qu'il
vouloit, et si peu empeschée de fumées, par sa singuliere abstinence,
qu'il se passoit bien de cet artifice. Quant à la suffisance4
militaire, il fut admirable en toutes les parties d'vn grand Capitaine:
aussi fut-il quasi toute sa vie en continuel exercice de
guerre: et la pluspart, auec nous, en France contre les Allemans
et Francons. Nous n'auons guere memoire d'homme, qui ait veu
plus de hazards, ny qui ait plus souuent faict preuue de sa
personne. Sa mort a quelque chose de pareil à celle d'Epaminondas:
car il fut frappé d'vn traict, et essaya de l'arracher, et l'eust
fait, sans ce que le traict estant tranchant, il se couppa et affoiblit
la main. Il demandoit incessamment qu'on le repportast en ce•
mesme estat, en la meslée, pour y encourager ses soldats; lesquels
contesterent cette battaille sans luy, trescourageusement, iusques à
ce que la nuict separa les armées. Il deuoit à la philosophie, vn singulier
mespris, en quoy il auoit sa vie, et les choses humaines. Il
auoit ferme creance de l'eternité des ames. En matiere de religion,1
il estoit vicieux par tout; on l'a surnommé l'Apostat, pour
auoir abandonné la nostre: toutesfois cette opinion me semble
plus vray-semblable, qu'il ne l'auoit iamais euë à cœur, mais que
pour l'obeïssance des loix il s'estoit feint iusques à ce qu'il tinst
l'empire en sa main. Il fut si superstitieux en la sienne, que ceux•
mesmes qui en estoyent de son temps, s'en mocquoient: et disoit-on,
s'il eust gaigné la victoire contre les Parthes, qu'il eust fait
tarir la race des bœufs au monde, pour satisfaire à ses sacrifices.
Il estoit aussi embabouyné de la science diuinatrice, et donnoit authorité
à toute façon de prognostics. Il dit entre autres choses, en2
mourant, qu'il sçauoit bon gré aux Dieux et les remercioit, dequoy
ils ne l'auoyent pas voulu tuer par surprise, l'ayant de long temps
aduerty du lieu et heure de sa fin, ny d'vne mort molle ou lasche,
mieux conuenable aux personnes oysiues et delicates, ny languissante,
longue et douloureuse: et qu'ils l'auoyent trouué digne de•
mourir de cette noble façon, sur le cours de ses victoires, et en la
fleur de sa gloire. Il auoit eu vne pareille vision à celle de Marcus
Brutus, qui premierement le menassa en Gaule, et depuis se representa
à luy en Perse, sur le point de sa mort. Ce langage qu'on luy
fait tenir, quand il se sentit frappé: Tu as veincu, Nazareen: ou,3
comme d'autres, Contente toy, Nazareen; à peine eust il esté oublié,
s'il eust esté creu par mes tesmoings: qui estants presens en
l'armée ont remarqué iusques aux moindres mouuements et parolles
de sa fin: non plus que certains autres miracles, qu'on y
attache. Et pour venir au propos de mon theme: il couuoit, dit•
Marcellinus, de long temps en son cœur, le paganisme; mais par
ce que toute son armée estoit de Chrestiens, il ne l'osoit descouurir.
En fin, quand il se vit assez fort pour oser publier sa volonté, il
fit ouurir les temples des Dieux, et s'essaya par tous moyens de mettre
sus l'idolatrie. Pour paruenir à son effect, ayant rencontré en
Constantinople, le peuple descousu, auec les prelats de l'Eglise Chrestienne•
diuisez, les ayant faict venir à luy au palais, les admonesta
instamment d'assoupir ces dissentions ciuiles, et que chacun sans
empeschement et sans crainte seruist à la religion. Ce qu'il sollicitoit
auec grand soing, pour l'esperance que cette licence augmenteroit
les parts et les brigues de la diuision, et empescheroit le1
peuple de se reünir, et de se fortifier par consequent, contre luy,
par leur concorde, et vnanime intelligence: ayant essayé par la
cruauté d'aucuns Chrestiens, qu'il n'y a point de beste au monde
tant à craindre à l'homme, que l'homme. Voyla ses mots à peu
pres: en quoy cela est digne de consideration, que l'Empereur Iulian•
se sert pour attiser le trouble de la dissention ciuile, de cette
mesme recepte de liberté de conscience, que noz Roys viennent
d'employer pour l'estaindre. On peut dire d'vn costé, que de lascher
la bride aux pars d'entretenir leur opinion, c'est espandre et
semer la diuision, c'est prester quasi la main à l'augmenter, n'y2
ayant aucune barriere ny coërction des loix, qui bride et empesche
sa course. Mais d'autre costé, on diroit aussi, que de lascher la
bride aux pars d'entretenir leur opinion, c'est les amollir et relascher
par la facilité, et par l'aisance, et que c'est esmousser l'eguillon
qui s'affine par la rareté, la nouuelleté, et la difficulté. Et•
si croy mieux, pour l'honneur de la deuotion de noz Roys; c'est,
que n'ayans peu ce qu'ils vouloient, ils ont fait semblant de vouloir
ce qu'ils pouuoient.

CHAPITRE XX. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XX.)]
Nous ne goustons rien de pur.

LA foiblesse de nostre condition, fait que les choses en leur simplicité
et pureté naturelle ne puissent pas tomber en nostre3
vsage. Les elemens que nous iouyssons, sont alterez: et les metaux
de mesme, et l'or, il le faut empirer par quelque autre matiere, pour
l'accommoder à nostre seruice. Ny la vertu ainsi simple, qu'Ariston
et Pyrrho, et encore les Stoiciens faisoient fin de la vie, ny
a peu seruir sans composition: ny la volupté Cyrenaique et Aristippique.
Des plaisirs, et biens que nous auons, il n'en est aucun
exempt de quelque meslange de mal et d'incommodité:•
Medio de fonte leporum
Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat.
Nostre extreme volupté a quelque air de gemissement, et de plainte.
Diriez vous pas qu'elle se meurt d'angoisse? Voire quand nous en
forgeons l'image en son excellence, nous la fardons d'epithetes et1
qualitez maladifues, et douloureuses: langueur, mollesse, foiblesse,
deffaillance, morbidezza, grand tesmoignage de leur consanguinité,
et consubstantialité. La profonde ioye a plus de seuerité, que de
gayeté. L'extreme et plein contentement, plus de rassis que d'enioué.
Ipsa felicitas, se nisi temperat, premit. L'aise nous masche.•
C'est ce que dit vn verset Grec ancien, de tel sens: Les Dieux nous
vendent tous les biens qu'ils nous donnent: c'est à dire, ils ne
nous en donnent aucun pur et parfaict, et que nous n'achetions au
prix de quelque mal. Le trauail et le plaisir, tres-dissemblables
de nature, s'associent pourtant de ie ne sçay quelle ioincture naturelle.2
Socrates dit, que quelque Dieu essaya de mettre en masse,
et confondre la douleur et la volupté: mais, que n'en pouuant sortir,
il s'aduisa de les accouppler au moins par la queuë. Metrodorus
disoit qu'en la tristesse, il y a quelque alliage de plaisir. Ie ne sçay
s'il vouloit dire autre chose; mais moy, i'imagine bien, qu'il y a•
du dessein, du consentement, et de la complaisance, à se nourrir
en la melancholie. Ie dis outre l'ambition, qui s'y peut encore mesler:
il y a quelque ombre de friandise et delicatesse, qui nous rit
et qui nous flatte, au giron mesme de la melancholie. Y a-il pas des
complexions qui en font leur aliment?3
Est quædam flere voluptas.
Et dit vn Attalus en Seneque, que la memoire de noz amis perdus
nous aggrée comme l'amer au vin trop vieil:
Minister veteris, puer, falerni
Ingere mi calices amariores:
et comme des pommes doucement aigres. Nature nous descouure
cette confusion. Les peintres tiennent, que les mouuemens et plis
du visage, qui seruent au pleurer, seruent aussi au rire. De vray,
auant que l'vn ou l'autre soyent acheuez d'exprimer, regardez à la
conduitte de la peinture, vous estes en doubte, vers lequel c'est4
qu'on va. Et l'extremité du rire se mesle aux larmes. Nullum sine
auctoramento malum est. Quand i'imagine l'homme assiegé de
commoditez desirables: mettons le cas, que touts ses membres fussent
saisis pour tousiours, d'vn plaisir pareil à celuy de la generation
en son poinct plus excessif: ie le sens fondre soubs la charge de
son aise: et le voy du tout incapable de porter vne si pure, si constante
volupté, et si vniuerselle. De vray il fuit, quand il y est, et•
se haste naturellement d'en eschapper, comme d'vn pas, où il ne se
peut fermir, où il craind d'enfondrer. Quand ie me confesse à
moy religieusement, ie trouue que la meilleure bonté que i'aye, a
quelque teinture vicieuse. Et crains que Platon en sa plus nette
vertu (moy qui en suis autant sincere et loyal estimateur, et des1
vertus de semblable marque, qu'autre puisse estre) s'il y eust
escouté de pres (et il y escoutoit de pres) il y eust senty quelque
ton gauche, de mixtion humaine: mais ton obscur, et sensible seulement
à soy. L'homme en tout et par tout, n'est que rappiessement
et bigarrure. Les loix mesmes de la iustice, ne peuuent subsister•
sans quelque meslange d'iniustice. Et dit Platon, que ceux-là
entreprennent de couper la teste de Hydra, qui pretendent oster
des loix toutes incommoditez et inconueniens. Omne magnum exemplum
habet aliquid ex iniquo, quod contra singulos vtilitate publica
rependitur, dit Tacitus. Il est pareillement vray, que pour l'vsage2
de la vie, et seruice du commerce public, il y peut auoir de l'excez
en la pureté et perspicacité de noz esprits. Cette clarté penetrante,
a trop de subtilité et de curiosité. Il les faut appesantir et esmousser,
pour les rendre plus obeissans à l'exemple et à la pratique;
et les espessir et obscurcir, pour les proportionner à cette vie•
tenebreuse et terrestre. Pourtant se trouuent les esprits communs
et moins tendus, plus propres et plus heureux à conduire affaires.
Et les opinions de la philosophie esleuées et exquises, se trouuent
ineptes à l'exercice. Cette pointue viuacité d'ame, et cette volubilité
soupple et inquiete, trouble nos negotiations. Il faut manier3
les entreprises humaines, plus grossierement et superficiellement;
et en laisser bonne et grande part, pour les droits de la Fortune.
Il n'est pas besoin d'esclairer les affaires si profondement et si
subtilement. On s'y perd à la consideration de tant de lustres
contraires et formes diuerses, volutantibus res inter se pugnantes,
obtorpuerant animi. C'est ce que les anciens disent de Simonides:
par ce que son imagination luy presentoit sur la demande
que luy auoit faict le Roy Hieron, pour à laquelle satisfaire il auoit
eu plusieurs iours de pensement, diuerses considerations, aiguës
et subtiles: doubtant laquelle estoit la plus vray-semblable, il desespera•
du tout de la verité. Qui en recherche et embrasse toutes
les circonstances, et consequences, il empesche son eslection. Vn
engin moyen, conduit esgallement, et suffit aux executions, de
grand, et de petit poix. Regardez que les meilleurs mesnagers, sont
ceux qui nous sçauent moins dire comme ils le sont; et que ces1
suffisans conteurs, n'y font le plus souuent rien qui vaille. Ie sçay
vn grand diseur, et tres excellent peintre de toute sorte de mesnage,
qui a laissé bien piteusement, couler par ses mains, cent mille liures
de rente. I'en sçay vn autre, qui dit, qu'il consulte mieux
qu'homme de son conseil, et n'est point au monde vne plus belle•
montre d'ame, et de suffisance, toutesfois aux effects, ses seruiteurs
trouuent, qu'il est tout autre; ie dy sans mettre le malheur
en conte.

CHAPITRE XXI. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXI.)]
Contre la faineantise.

L'EMPEREVR Vespasien estant malade de la maladie, dont il mourut,
ne laissoit pas de vouloir entendre l'estat de l'Empire: et2
dans son lict mesme, despeschoit sans cesse plusieurs affaires de
consequence: et son medecin l'en tançant, comme de chose nuisible
à sa santé: Il faut, disoit-il, qu'vn Empereur meure debout.
Voilà vn beau mot, à mon gré, et digne d'vn grand Prince. Adrian
l'Empereur s'en seruit depuis à ce mesme propos: et le deuroit on•
souuent ramenteuoir aux Roys, pour leur faire sentir, que cette
grande charge, qu'on leur donne du commandement de tant d'hommes,
n'est pas vne charge oisiue; et qu'il n'est rien qui puisse si
iustement desgouster vn subject, de se mettre en peine et en hasard
pour le seruice de son Prince, que de le voir appoltronny cependant3
luy-mesme, à des occupations lasches et vaines: et d'auoir
soing de sa conseruation, le voyant si nonchalant de la nostre.

Quand quelqu'vn voudra maintenir, qu'il vaut mieux que le
Prince conduise ses guerres par autre que par soy: la Fortune luy
fournira assez d'exemples de ceux, à qui leurs lieutenans ont mis
à chef des grandes entreprises: et de ceux encore desquels la presence
y eust esté plus nuisible, qu'vtile. Mais nul Prince vertueux•
et courageux pourra souffrir, qu'on l'entretienne de si honteuses
instructions. Soubs couleur de conseruer sa teste, comme la statue
d'vn sainct, à la bonne fortune de son estat, ils le degradent de
son office, qui est tout en action militaire, et l'en declarent incapable.
I'en sçay vn, qui aymeroit bien mieux estre battu, que de1
dormir, pendant qu'on se battroit pour luy: et qui ne vid iamais
sans ialousie, ses gents mesmes, faire quelque chose de grand en
son absence. Et Selym premier disoit auec raison, ce me semble,
que les victoires, qui se gaignent sans le maistre, ne sont pas
completes. De tant plus volontiers eust-il dit, que ce maistre deuroit•
rougir de honte, d'y pretendre part pour son nom, n'y ayant embesongné
que sa voix et sa pensée. Ny cela mesme, veu qu'en telle
besongne, les aduis et commandemens, qui apportent l'honneur,
sont ceux-là seulement, qui se donnent sur le champ, et au propre
de l'affaire. Nul pilote n'exerce son office de pied ferme. Les2
Princes de la race Hottomane, la premiere race du monde en fortune
guerriere, ont chauldement embrassé cette opinion. Et Baiazet
second auec son filz, qui s'en despartirent, s'amusants aux sciences
et autres occupations casanieres, donnerent aussi de bien grands
soufflets à leur Empire: et celuy qui regne à present, Ammurath•
troisiesme, à leur exemple, commence assez bien de s'en trouuer
de mesme. Fust-ce pas le Roy d'Angleterre, Edouard troisiesme,
qui dit de nostre Roy Charles cinquiesme, ce mot? Il n'y eut
onques Roy, qui moins s'armast, et si n'y eut onques Roy, qui tant
me donnast à faire. Il auoit raison de le trouuer estrange, comme3
vn effect du sort, plus que de la raison. Et cherchent autre adherent,
que moy, ceux qui veulent nombrer entre les belliqueux et
magnanimes conquerants, les Roys de Castille et de Portugal, de
ce qu'à douze cents lieuës de leur oisiue demeure, par l'escorte
de leurs facteurs, ils se sont rendus maistres des Indes d'vne et•
d'autre part: desquelles c'est à sçauoir, s'ils auroyent seulement
le courage d'aller iouyr en presence. L'Empereur Iulian disoit
encore plus, qu'vn philosophe et vn galant homme, ne deuoient
pas seulement respirer: c'est à dire, ne donner aux necessitez
corporelles, que ce qu'on ne leur peut refuser; tenant tousiours4
l'ame et le corps embesongnez à choses belles, grandes et vertueuses.
Il auoit honte si en public on le voyoit cracher ou suer
(ce qu'on dit aussi de la ieunesse Lacedemonienne, et Xenophon
de la Persienne) par ce qu'il estimoit que l'exercice, le trauail
continuel, et la sobrieté, deuoient auoir cuit et asseché toutes
ces superfluitez. Ce que dit Seneque ne ioindra pas mal en cet•
endroict, que les anciens Romains maintenoient leur ieunesse
droite: ils n'apprenoient, dit-il, rien à leurs enfans, qu'ils deussent
apprendre assis. C'est vne genereuse enuie, de vouloir
mourir mesme vtilement et virilement: mais l'effect n'en gist pas
tant en nostre bonne resolution, qu'en nostre bonne fortune. Mille1
ont proposé de vaincre, ou de mourir en combattant, qui ont failli
à l'vn et à l'autre: les blesseures, les prisons, leur trauersant ce
dessein, et leur prestant vne vie forcée. Il y a des maladies, qui atterrent
iusques à noz desirs, et nostre cognoissance. Fortune ne
deuoit pas seconder la vanité des legions Romaines, qui s'obligerent•
par serment, de mourir ou de vaincre. Victor, Marce Fabi,
reuertar ex acie: si fallo, Iouem patrem Gradiuúmque Martem
aliósque iratos inuoco Deos. Les Portugais disent, qu'en certain
endroit de leur conqueste des Indes ils rencontrerent des soldats,
qui s'estoyent condamnez auec horribles execrations, de n'entrer2
en aucune composition, que de se faire tuer, ou demeurer victorieux:
et pour marque de ce vœu, portoyent la teste et la barbe
rase. Nous auons beau nous hazarder et obstiner. Il semble que
les coups fuyent ceux, qui s'y presentent trop alaigrement: et
n'arriuent volontiers à qui s'y presente trop volontiers, et corrompt•
leur fin. Tel ne pouuant obtenir de perdre sa vie, par les
forces aduersaires, apres auoir tout essayé, a esté contraint, pour
fournir à sa resolution, d'en r'apporter l'honneur, ou de n'en rapporter
pas la vie: se donner soy mesme la mort, en la chaleur
propre du combat. Il en est d'autres exemples. Mais en voicy vn.3
Philistus, chef de l'armée de mer du ieune Dionysius contre les
Syracusains, leur presenta la battaille, qui fut asprement contestée,
les forces estants pareilles. En icelle il eut du meilleur au
commencement, par sa prouësse. Mais les Syracusains se rengeans
autour de sa galere, pour l'inuestir, ayant faict grands faicts•
d'armes de sa personne, pour se desuelopper, n'y esperant plus
de ressource, s'osta de sa main la vie, qu'il auoit si liberalement
abandonnée, et frustratoirement, aux mains ennemies. Moley
Moluch, Roy de Fais, qui vient de gaigner contre Sebastian Roy
de Portugal, cette iournée, fameuse par la mort de trois Roys,
et par la transmission de cette grande couronne, à celle de Castille:
se trouua grieuement malade dés lors que les Portugalois
entrerent à main armée en son estat; et alla tousiours depuis en•
empirant vers la mort, et la preuoyant. Iamais homme ne se seruit
de soy plus vigoureusement, et brauement. Il se trouua foible,
pour soustenir la pompe ceremonieuse de l'entrée de son camp,
qui est selon leur mode, pleine de magnificence, et chargée de
tout plein d'action: et resigna cet honneur à son frere. Mais ce fut1
aussi le seul office de Capitaine qu'il resigna: touts les autres
necessaires et vtiles, il les feit tres-glorieusement et exactement.
Tenant son corps couché: mais son entendement, et son courage,
debout et ferme, iusques au dernier souspir: et aucunement au-delà.
Il pouuoit miner ses ennemis, indiscretement aduancez en•
ses terres: et luy poisa merueilleusement, qu'à faute d'vn peu de
vie, et pour n'auoir qui substituer à la conduitte de cette guerre,
et affaires d'vn estat troublé, il eust à chercher la victoire sanglante
et hazardeuse, en ayant vne autre pure et nette entre ses
mains. Toutesfois il mesnagea miraculeusement la durée de sa2
maladie, à faire consumer son ennemy, et l'attirer loing de son
armée de mer, et des places maritimes qu'il auoit en la coste d'Affrique:
iusques au dernier iour de sa vie, lequel par dessein, il
employa et reserua à cette grande iournée. Il dressa sa bataille en
rond, assiegeant de toutes pars l'ost des Portugais; lequel rond•
venant à se courber et serrer, les empescha non seulement au
conflict, qui fut tres aspre par la valeur de ce ieune Roy assaillant,
veu qu'ils auoient à montrer visage à tous sens: mais aussi les
empescha à la fuitte apres leur routte. Et trouuants toutes les
issues saisies, et closes; furent contraints de se reietter à eux3
mesmes: coaceruantûrque non solùm cæde, sed etiam fuga, et s'amonceller
les vns sur les autres, fournissants aux vaincueurs vne
tres-meurtriere victoire, et tres-entiere. Mourant, il se feit porter
et tracasser où le besoing l'appelloit: et coulant le long des files,
enhortoit ses Capitaines et soldats, les vns apres les autres. Mais•
vn coing de sa battaille se laissant enfoncer, on ne le peut tenir,
qu'il ne montast à cheual l'espée au poing. Il s'efforçoit pour
s'aller mesler, ses gents l'arrestants, qui par la bride, qui par sa
robbe, et par ses estriers. Cet effort acheua d'accabler ce peu de
vie, qui luy restoit. On le recoucha. Luy se resuscitant comme en4
sursaut de cette pasmoison, toute autre faculté luy deffaillant;
pour aduertir qu'on teust sa mort (qui estoit le plus necessaire
commandement, qu'il eust lors à faire, affin de n'engendrer quelque
desespoir aux siens, par cette nouuelle) expira, tenant le doigt
contre sa bouche close: signe ordinaire de faire silence. Qui vescut
oncques si long temps, et si auant en la mort? qui mourut oncques
si debout? L'extreme degré de traitter courageusement la mort,•
et le plus naturel, c'est la veoir, non seulement sans estonnement,
mais sans soucy: continuant libre le train de la vie, iusques
dedans elle. Comme Caton, qui s'amusoit à estudier et à dormir,
en ayant vne violente et sanglante, presente en son cœur, et la tenant
en sa main.1

CHAPITRE XXII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXII.)]
Des Postes.

IE n'ay pas esté des plus foibles en cet exercice, qui est propre à
gens de ma taille, ferme et courte: mais i'en quitte le mestier:
il nous essaye trop, pour y durer long temps. Ie lisois à cette
heure, que le Roy Cyrus, pour receuoir plus facilement nouuelles
de tous les costez de son Empire, qui estoit d'vne fort grande estenduë,•
fit regarder combien vn cheual pouuoit faire de chemin en
vn iour, tout d'vne traicte, et à cette distance il establit des
hommes, qui auoient charge de tenir des cheuaux prests, pour en
fournir à ceux qui viendroient vers luy. Et disent aucuns, que cette
vistesse d'aller, reuient à la mesure du vol des gruës. Cæsar dit2
que Lucius Vibulus Rufus, ayant haste de porter vn aduertissement
à Pompeius, s'achemina vers luy iour et nuict, changeant de
cheuaux, pour faire diligence. Et luy mesme, à ce que dit Suetone,
faisoit cent mille par iour, sur vn coche de louage. Mais c'estoit
vn furieux courrier: car où les riuieres luy tranchoient son chemin,•
il les franchissoit à nage: et ne se destourna iamais pour
querir vn pont, ou vn gué. Tiberius Nero allant voir son frere
Drusus, malade en Allemaigne, fit deux cens mille, en vingt quatre
heures, ayant trois coches. En la guerre des Romains contre le
Roy Antiochus, T. Sempronius Gracchus, dit Tite-Liue, per dispositos
equos propè incredibili celeritate ab Amphissa tertio die Pellam
peruenit: et appert à veoir le lieu, que c'estoient postes assises,
non freschement ordonnées pour cette course. L'inuention de
Cecinna à renuoyer des nouuelles à ceux de sa maison, auoit bien•
plus de promptitude: il emporta quand et soy des arondelles, et
les relaschoit vers leurs nids, quand il vouloit r'enuoyer de ses
nouuelles, en les teignant de marque de couleur propre à signifier
ce qu'il vouloit, selon qu'il auoit concerté auec les siens. Au
theatre à Rome, les maistres de famille, auoient des pigeons dans1
leur sein, ausquels ils attachoyent des lettres, qu'ils vouloient
mander quelque chose à leurs gens au logis: et estoient dressez à en
rapporter response. D. Brutus en vsa assiegé à Mutine, et autres
ailleurs. Au Peru, ils couroyent sur les hommes, qui les chargeoient
sur les espaules à tout des portoires, par telle agilité, que•
tout en courant, les premiers porteurs reiettoyent aux seconds
leur charge, sans arrester vn pas. I'entends que les Valachi,
courriers du grand Seigneur, font des extremes diligences: d'autant
qu'ils ont loy de desmonter le premier passant qu'ils trouuent
en leur chemin, en luy donnant leur cheual recreu. Pour se garder2
de lasser, ils se serrent à trauers le corps bien estroittement, d'vne
bande large comme font assez d'autres. Ie n'ay trouué nul seiour
à cet vsage.

CHAPITRE XXIII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXIII.)]
Des mauuais moyens employez à bonne fin.