CEVX qui apparient Caton le Censeur, au ieune Caton meurtrier
de soy-mesme, apparient deux belles natures et de formes voisines.•
Le premier exploitta la sienne à plus de visages, et precelle
en exploits militaires, et en vtilité de ses vacations publiques. Mais
la vertu du ieune, outre ce que c'est blaspheme de luy en apparier
nulle en vigueur, fut bien plus nette. Car qui deschargeroit d'enuie
et d'ambition, celle du Censeur, ayant osé chocquer l'honneur de1
Scipion, en bonté et en toutes parties d'excellence, de bien loing
plus grand que luy, et que tout autre homme de son siecle? Ce
qu'on dit entre autres choses de luy, qu'en son extreme vieillesse,
il se mit à apprendre la langue Grecque, d'vn ardant appetit,
comme pour assouuir vne longue soif, ne me semble pas luy estre•
fort honnorable. C'est proprement ce que nous disons, retomber en
enfantillage. Toutes choses ont leur saison, les bonnes et tout. Et
ie puis dire mon patenostre hors de propos. Comme on defera
T. Quintius Flaminius, de ce qu'estant general d'armée, on l'auoit
veu à quartier sur l'heure du conflict, s'amusant à prier Dieu, en2
vne battaille, qu'il gaigna.
Imponit finem sapiens et rebus honestis.
Eudemonidas voyant Xenocrates fort vieil s'empresser aux leçons
de son escole: Quand sçaura cettuy-cy, dit-il, s'il apprend encore?
Et Philopœmen, à ceux qui hault-louoyent le Roy Ptolomæus, de ce•
qu'il durcissoit sa personne tous les iours à l'exercice des armes:
Ce n'est, dit-il, pas chose louable à vn Roy de son aage, de s'y exercer,
il les deuoit hormais reellement employer. Le ieune doit faire
ses apprests, le vieil en iouïr, disent les sages. Et le plus grand
vice qu'ils remerquent en nous, c'est que noz desirs raieunissent
sans cesse. Nous recommençons tousiours à viure. Nostre estude
et nostre enuie deuroyent quelque fois sentir la vieillesse. Nous
auons le pied à la fosse, et noz appetis et poursuites ne font que•
naistre.
Tu secanda marmora
Locas sub ipsum funus, et, sepulcri
Immemor, struis domos.
Le plus long de mes desseins n'a pas vn an d'estenduë: ie ne pense1
desormais qu'à finir: me deffay de toutes nouuelles esperances et
entreprinses: prens mon dernier congé de tous les lieux, que ie
laisse: et me depossede tous les iours de ce que i'ay. Olim iam nec
perit quicquam mihi, nec acquiritur, plus superest viatici quàm
viæ.•
Vixi, et quem dederat cursum fortuna peregi.
C'est en fin tout le soulagement que ie trouue en ma vieillesse,
qu'elle amortist en moy plusieurs desirs et soings, dequoy la vie
est inquietée. Le soing du cours du monde, le soing des richesses,
de la grandeur, de la science, de la santé, de moy. Cettuy-cy apprend2
à parler, lors qu'il luy faut apprendre à se taire pour iamais.
On peut continuer à tout temps l'estude, non pas l'escholage.
La sotte chose, qu'vn vieillard abecedaire!
Diuersos diuersa iuuant, non omnibus annis
Omnia conueniunt.•
S'il faut estudier, estudions vn estude sortable à nostre condition:
afin que nous puissions respondre, comme celuy, à qui quand
on demanda à quoy faire ces estudes en sa decrepitude: A m'en
partir meilleur, et plus à mon aise, respondit-il. Tel estude fut celuy
du ieune Caton, sentant sa fin prochaine, qui se rencontra au3
discours de Platon, de l'eternité de l'ame. Non, comme il faut
croire, qu'il ne fust de long temps garny de toute sorte de munition
pour vn tel deslogement. D'asseurance, de volonté ferme, et
d'instruction, il en auoit plus que Platon n'en a en ses escrits. Sa
science et son courage estoient pour ce regard, au dessus de la•
philosophie. Il print cette occupation, non pour le seruice de sa
mort, mais comme celuy qui n'interrompit pas seulement son sommeil,
en l'importance d'vne telle deliberation, il continua aussi sans
choix et sans changement, ses estudes, auec les autres actions accoustumées
de sa vie. La nuict, qu'il vint d'estre refusé de la Preture,4
il la passa à iouer. Celle en laquelle il deuoit mourir, il la
passa à lire. La perte ou de la vie, ou de l'office, tout luy fut vn.
CHAPITRE XXIX. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXIX.)]
De la vertu.
IE trouue par experience, qu'il y a bien à dire entre les boutées
et saillies de l'ame, ou vne resolue et constante habitude: et voy
bien qu'il n'est rien que nous ne puissions, voire iusques à surpasser•
la diuinité mesme, dit quelqu'vn, d'autant que c'est plus, de
se rendre impassible de soy, que d'estre tel, de sa condition originelle:
et iusques à pouuoir ioindre à l'imbecillité de l'homme,
vne resolution et asseurance de Dieu. Mais c'est par secousse. Et
és vies de ces heros du temps passé, il y a quelque fois des traits1
miraculeux, et qui semblent de bien loing surpasser noz forces naturelles:
mais ce sont traits à la verité: et est dur à croire, que
de ces conditions ainsin esleuées, on en puisse teindre et abbreuuer
l'ame, en maniere, qu'elles luy deuiennent ordinaires, et comme
naturelles. Il nous eschoit à nous mesmes, qui ne sommes qu'auortons•
d'hommes, d'eslancer par fois nostre ame, esueillée par
les discours, ou exemples d'autruy, bien loing au delà de son ordinaire.
Mais c'est vne espece de passion, qui la pousse et agite, et
qui la rauit aucunement hors de soy: car ce tourbillon franchi,
nous voyons, que sans y penser elle se desbande et relasche d'elle2
mesme, sinon iusques à la derniere touche; au moins iusques à
n'estre plus celles-là: de façon que lors, à toute occasion, pour vn
oyseau perdu, ou vn verre cassé, nous nous laissons esmouuoir à
peu pres comme l'vn du vulgaire. Sauf l'ordre, la moderation, et
la constance, i'estime que toutes choses soient faisables par vn•
homme bien manque et deffaillant en gros. A cette cause disent les
sages, il faut pour iuger bien à poinct d'vn homme, principalement
contreroller ses actions communes, et le surprendre en son à
tous les iours. Pyrrho, celuy qui bastit de l'ignorance vne si
plaisante science, essaya, comme tous les autres vrayement philosophes,
de faire respondre sa vie à sa doctrine. Et par ce qu'il
maintenoit la foiblesse du iugement humain, estre si extreme, que
de ne pouuoir prendre party ou inclination: et le vouloit suspendre
perpetuellement balancé, regardant et accueillant toutes choses,•
comme indifferentes, on conte qu'il se maintenoit tousiours de
mesme façon, et visage: s'il auoit commencé vn propos, il ne laissoit
pas de l'acheuer, quand celuy à qui il parloit s'en fust allé:
s'il alloit, il ne rompoit son chemin pour empeschement qui se presentast,
conserué des precipices, du heurt des charrettes, et autres1
accidens par ses amis. Car de craindre ou euiter quelque chose,
c'eust esté choquer ses propositions, qui ostoient au sens mesmes,
toute eslection et certitude. Quelquefois il souffrit d'estre incisé et
cauterisé, d'vne telle constance, qu'on ne luy en veit pas seulement
siller les yeux. C'est quelque chose de ramener l'ame à ces imaginations,•
c'est plus d'y ioindre les effects, toutesfois il n'est pas impossible:
mais de les ioindre auec telle perseuerance et constance,
que d'en establir son train ordinaire, certes en ces entreprinses si
esloignées de l'vsage commun, il est quasi incroyable qu'on le
puisse. Voyla pourquoy comme il fust quelquefois rencontré en sa2
maison, tançant bien asprement auecques sa sœur, et luy estant reproché
de faillir en cela à son indifferance: Quoy? dit-il, faut-il
qu'encore cette femmelette serue de tesmoignage à mes regles?
Vn'autre fois, qu'on le veit se deffendre d'vn chien: Il est, dit-il,
tres-difficile de despouiller entierement l'homme: et se faut mettre•
en deuoir, et efforcer de combattre les choses, premierement par
les effects; mais au pis aller par la raison et par les discours. Il
y a enuiron sept ou huict ans, qu'à deux lieuës d'icy, vn homme de
village, qui est encore viuant, ayant la teste de long temps rompue
par la ialousie de sa femme, reuenant vn iour de la besongne, et3
elle le bien-veignant de ses crialleries accoustumées, entra en telle
furie, que sur le champ à tout la serpe qu'il tenoit encore en ses
mains, s'estant moissonné tout net les pieces qui la mettoyent en
fieure, les luy ietta au nez. Et il se dit, qu'vn ieune Gentil-homme
des nostres, amoureux et gaillard, ayant par sa perseuerance amolli•
en fin le cœur d'vne belle maistresse, desesperé, de ce que sur le
point de la charge, il s'estoit trouué mol luy mesmes et deffailly,
et que,
Non viriliter
Iners senile penis extulerat caput,4
il s'en priua soudain reuenu au logis, et l'enuoya, cruelle et sanglante
victime pour la purgation de son offence. Si c'eust esté par
discours et religion, comme les prestres de Cibele, que ne dirions
nous d'vne si hautaine entreprise? Depuis peu de iours à Bragerac
à cinq lieuës de ma maison, contremont la riuiere de Dordoigne,•
vne femme, ayant esté tourmentée et battue le soir auant,
de son mary chagrin et fascheux de sa complexion, delibera d'eschapper
à sa rudesse au prix de sa vie, et s'estant à son leuer accointée
de ses voisines comme de coustume, leur laissa couler
quelque mot de recommendation de ses affaires, prit vne sienne1
sœur par la main, la mena auec elle sur le pont, et apres auoir
pris congé d'elle, comme par maniere de ieu, sans montrer autre
changement ou alteration, se precipita du hault en bas, en la riuiere,
où elle se perdit. Ce qu'il y a de plus en cecy, c'est que ce
conseil meurit vne nuict entiere dans sa teste. C'est bien autre•
chose, des femmes Indiennes; car estant leur coustume aux maris
d'auoir plusieurs femmes, et à la plus chere d'elles, de se tuer apres
son mary, chacune par le dessein de toute sa vie, vise à gaigner ce
poinct, et cet aduantage sur ses compagnes: et les bons offices
qu'elles rendent à leur mary, ne regardent autre recompence que2
d'estre preferées à la compagnie de sa mort.
Vbi mortifero iacta est fax vltima lecto,
Vxorum fusis stat pia turba comis:
Et certamen habent lethi, quæ viua sequatur
Coniugium: pudor est non licuisse mori.•
Ardent victrices, et flammæ pectora præbent,
Imponúntque suis ora perusta viris.
Vn homme escrit encore en noz iours, auoir veu en ces nations
Orientales, cette coustume en credit, que non seulement les femmes
s'enterrent apres leurs maris, mais aussi les esclaues, desquelles il3
a eu iouïssance. Ce qui se faict en cette maniere. Le mary estant trespassé,
la vefue peut, si elle veut, mais peu le veulent, demander deux
ou trois mois d'espace à disposer de ses affaires. Le iour venu elle
monte à cheual, parée comme à nopces: et d'vne contenance gaye,
va, dit elle, dormir auec son espoux, tenant en sa main gauche vn•
miroüer, vne flesche en l'autre. S'estant ainsi promenée en pompe,
accompagnée de ses amis et parents, et de grand peuple, en feste,
elle est tantost rendue au lieu public, destiné à tels spectacles.
C'est vne grande place, au milieu de laquelle il y a vne fosse pleine
de bois: et ioignant icelle, vn lieu releué de quatre ou cinq marches:4
sur lequel elle est conduitte, et seruie d'vn magnifique repas.
Apres lequel, elle se met à baller et à chanter: et ordonne,
quand bon luy semble, qu'on allume le feu. Cela faict, elle descent,
et prenant par la main le plus proche des parents de son mary, ils
vont ensemble à la riuiere voisine, où elle se despouille toute nue,
et distribue ses ioyaux et vestements à ses amis, et se va plongeant•
en l'eau, comme pour y lauer ses pechez. Sortant de là, elle s'enveloppe
d'vn linge iaune de quatorze brasses de long, et donnant
de rechef la main à ce parent de son mary, s'en reuont sur la
motte, où elle parle au peuple, et recommande ses enfans, si elle
en a. Entre la fosse et la motte, on tire volontiers vn rideau, pour1
leur oster la veuë de cette fournaise ardente: ce qu'aucunes deffendent,
pour tesmoigner plus de courage. Finy qu'elle a de dire,
vne femme luy presente vn vase plein d'huile à s'oindre la teste et
tout le corps, lequel elle iette dedans le feu, quand elle en a faict:
et en l'instant s'y lance elle mesme. Sur l'heure, le peuple renuerse•
sur elle quantité de busches, pour l'empescher de languir: et se
change toute leur ioye en deuil et tristesse. Si ce sont personnes
de moindre estoffe, le corps du mort est porté au lieu où on le
veut enterrer, et là mis en son seant, la vefue à genoux deuant
luy, l'embrassant estroittement: et se tient en ce poinct, pendant2
qu'on bastit au tour d'eux, vn mur, qui venant à se hausser iusques
à l'endroit des espaules de la femme, quelqu'vn des siens par
le derriere prenant sa teste, luy tort le col: et rendu qu'elle a l'esprit,
le mur est soudain monté et clos, où ils demeurent enseuelis.
En ce mesme païs, il y auoit quelque chose de pareil en leurs•
Gymnosophistes: car non par la contrainte d'autruy, non par l'impetuosité
d'vn' humeur soudaine: mais par expresse profession de
leur regle, leur façon estoit, à mesure qu'ils auoyent attaint certain
aage, ou qu'ils se voyoient menassez par quelque maladie, de
se faire dresser vn bucher, et au dessus, vn lict bien paré, et apres3
auoir festoyé joyeusement leurs amis et cognoissans, s'aller planter
dans ce lict, en telle resolution, que le feu y estant mis, on ne les
vist mouuoir, ny pieds ny mains: et ainsi mourut l'vn d'eux, Calanus,
en presence de toute l'armée d'Alexandre le Grand. Et n'estoit
estimé entre eux, ny sainct ny bien heureux, qui ne s'estoit ainsi•
tué: enuoyant son ame purgée et purifiée par le feu, apres auoir
consommé tout ce qu'il y auoit de mortel et terrestre. Cette constante
premeditation de toute la vie, c'est ce qui fait le miracle.
Parmy noz autres disputes, celle du Fatum, s'y est meslée: et
pour attacher les choses aduenir et nostre volonté mesme, à certaine
et ineuitable necessité, on est encore sur cet argument, du
temps passé: Puis que Dieu preuoit toutes choses deuoir ainsin
aduenir, comme il fait, sans doubte: il faut donc qu'elles aduiennent
ainsin. A quoy noz maistres respondent, que le voir que quelque•
chose aduienne, comme nous faisons, et Dieu de mesmes (car
tout luy estant present, il voit plustost qu'il ne preuoit) ce n'est
pas la forcer d'aduenir: voire nous voyons, à cause que les choses
aduiennent, et les choses n'aduiennent pas, à cause que nous
voyons. L'aduenement fait la science, non la science l'aduenement.1
Ce que nous voyons aduenir, aduient: mais il pouuoit autrement
aduenir: et Dieu, au registre des causes des aduenements qu'il a
en sa prescience, y a aussi celles qu'on appelle fortuites, et les volontaires,
qui despendent de la liberté qu'il a donné à nostre arbitrage,
et sçait que nous faudrons, par ce que nous auons voulu•
faillir. Or i'ay veu assez de gens encourager leurs troupes de
cette necessité fatale: car si nostre heure est attachée à certain
point, ny les harquebusades ennemies, ny nostre hardiesse, ny nostre
fuite et couardise, ne la peuuent auancer ou reculer. Cela est
beau à dire, mais cherchez qui l'effectuera: et s'il est ainsi, qu'vne2
forte et viue creance, tire apres soy les actions de mesme, certes
cette foy, dequoy nous remplissons tant la bouche, est merueilleusement
legere en noz siecles: sinon que le mespris qu'elle a des
œuures, luy face desdaigner leur compagnie. Tant y a, qu'à ce
mesme propos, le sire de Ioinuille tesmoing croyable autant que•
tout autre, nous racomte des Bedoins, nation meslée aux Sarrasins,
ausquels le Roy sainct Louys eut affaire en la terre saincte,
qu'ils croyoient si fermement en leur religion les iours d'vn chacun
estre de toute eternité prefix et contez, d'vne preordonnance
ineuitable, qu'ils alloyent à la guerre nudz, sauf vn glaiue à la3
turquesque, et le corps seulement couuert d'vn linge blanc: et
pour leur plus extreme maudisson, quand ils se courroussoient
aux leurs, ils auoyent tousiours en la bouche: Maudit sois tu,
comme celuy, qui s'arme de peur de la mort. Voyla bien autre
preuue de creance, et de foy, que la nostre. Et de ce rang est aussi•
celle que donnerent ces deux religieux de Florence, du temps de
nos peres. Estans en quelque controuerse de science, ils s'accorderent,
d'entrer tous deux dans le feu, en presence de tout le peuple,
et en la place publique, pour la verification chacun de son
party: et en estoyent des-ia les apprests tous faicts, et la chose4
iustement sur le poinct de l'execution, quand elle fut interrompue
par vn accident improuueu. Vn ieune Seigneur Turc, ayant faict
vn signalé fait d'armes de sa personne, à la veuë des deux battailles,
d'Amurath et de l'Huniade, prestes à se donner: enquis par
Amurath, qui l'auoit en si grande ieunesse et inexperience (car
c'estoit la premiere guerre qu'il eust veu) remply d'vne si genereuse
vigueur de courage: respondit, qu'il auoit eu pour souuerain•
percepteur de vaillance, vn lieure. Quelque iour estant à la
chasse, dit-il, ie descouury vn lieure en forme: et encore que
i'eusse deux excellents leuriers à mon costé: si me sembla-il, pour
ne le faillir point, qu'il valloit mieux y employer encore mon arc:
car il me faisoit fort beau ieu. Ie commençay à descocher mes flesches:1
et iusques à quarante, qu'il y en auoit en ma trousse: non
sans l'assener seulement, mais sans l'esueiller. Apres tout, ie descoupplay
mes leuriers apres, qui n'y peurent non plus. I'apprins
par là, qu'il auoit esté couuert par sa destinée: et que, ny les
traits, ny les glaiues ne portent, que par le congé de nostre fatalité,•
laquelle il n'est en nous de reculer ny d'auancer. Ce compte
doit seruir, à nous faire veoir en passant, combien nostre raison
est flexible à toute sorte d'images. Vn personnage grand d'ans, de
nom, de dignité, et de doctrine, se vantoit à moy d'auoir esté porté
à certaine mutation tres-importante de sa foy, par vne incitation2
estrangere, aussi bizarre: et au reste si mal concluante, que ie la
trouuoy plus forte au reuers. Luy l'appelloit miracle: et moy
aussi, à diuers sens. Leurs historiens disent, que la persuasion,
estant populairement semée entre les Turcs de la fatale et imployable
prescription de leurs iours, ayde apparemment à les asseurer•
aux dangers. Et ie cognois vn grand Prince, qui en fait
heureusement son proffit: soit qu'il la croye, soit qu'il la prenne
pour excuse, à se hazarder extraordinairement: pourueu que Fortune
ne se lasse trop tost, de luy faire espaule. Il n'est point
aduenu de nostre memoire, vn plus admirable effect de resolution,3
que de ces deux qui conspirerent la mort du Prince d'Orenge.
C'est merueille, comment on peut eschauffer le second, qui l'executa,
à vne entreprinse, en laquelle il estoit si mal aduenu à son
compagnon, y ayant apporté tout ce qu'il pouuoit. Et sur cette
trace, et de mesmes armes, aller entreprendre vn Seigneur, armé•
d'vne si fraiche instruction de deffiance, puissant de suitte d'amis,
et de force corporelle, en sa sale, parmy ses gardes, en vne ville
toute à sa deuotion. Certes il y employa vne main bien determinée,
et vn courage esmeu d'vne vigoreuse passion. Vn poignard est plus
seur, pour assener, mais d'autant qu'il a besoing de plus de mouuement,
et de vigueur de bras, que n'a vn pistolet, son coup est
plus subject à estre gauchy, ou troublé. Que celuy là, ne courust
à vne mort certaine, ie n'y fay pas grand doubte: car les esperances,•
dequoy on eust sçeu l'amuser, ne pouuoient loger en entendement
rassis: et la conduite de son exploit, montre qu'il n'en
auoit pas faute, non plus que de courage. Les motifs d'vne si puissante
persuasion, peuuent estre diuers, car nostre fantasie fait de
soy et de nous, ce qu'il luy plaist. L'execution qui fut faicte pres1
d'Orleans, n'eut rien de pareil, il y eut plus de hazard que de vigueur:
le coup n'estoit pas à la mort, si la Fortune ne l'eust
rendu tel: et l'entreprise de tirer estant à cheual, et de loing, et
à vn qui se mouuoit au bransle de son cheual, fut l'entreprise d'vn
homme, qui aymoit mieux faillir son effect, que faillir à se sauuer.•
Ce qui suyuit apres le montra. Car il se transit et s'enyura de la
pensée de si haute execution, si qu'il perdit entierement son sens, et à
conduire sa fuite, et à conduire sa langue, en ses responces. Que
luy falloit-il, que recourir à ses amis au trauers d'vne riuiere?
C'est vn moyen, où ie me suis ietté à moindres dangers, et que2
i'estime de peu de hazard, quelque largeur qu'ait le passage, pourueu
que vostre cheual trouue l'entrée facile, et que vous preuoyez
au delà, vn bord aysé selon le cours de l'eau. L'autre, quand
on luy prononça son horrible sentence: I'y estois preparé, dit-il,
ie vous estonneray de ma patience. Les Assassins, nation dependant•
de la Phœnicie, sont estimes entre les Mahumetans, d'vne
souueraine deuotion et pureté de mœurs. Ils tiennent, que le plus
court chemin à gaigner Paradis, c'est de tuer quelqu'vn de religion
contraire. Parquoy, on l'a veu souuent entreprendre, à vn ou deux,
en pourpoinct, contre des ennemis puissans, au prix d'vne mort3
certaine, et sans aucun soing de leur propre danger. Ainsi fut assassiné
(ce mot est emprunté de leur nom) nostre Comte Raimond
de Tripoli, au milieu de sa ville: pendant noz entreprinses de la
guerre saincte. Et pareillement Conrad Marquis de Mont-ferrat, les
meurtriers conduits au supplice, tous enflez et fiers d'vn si beau•
chef d'œuure.