CHAPITRE XXX. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXX.)]
D'vn enfant monstrueux.
CE comte s'en ira tout simple: car ie laisse aux medecins d'en
discourir. Ie vis auant hier vn enfant que deux hommes et vne
nourrisse, qui se disoient estre le pere, l'oncle, et la tante, conduisoient,
pour tirer quelque soul de le montrer, à cause de son
estrangeté. Il estoit en tout le reste d'vne forme commune, et se•
soustenoit sur ses pieds, marchoit et gasouilloit, enuiron comme
les autres de mesme aage: il n'auoit encore voulu prendre autre
nourriture, que du tetin de sa nourrisse: et ce qu'on essaya en ma
presence de luy mettre en la bouche, il le maschoit vn peu, et le
rendoit sans aualler: ses cris sembloient bien auoir quelque chose1
de particulier: il estoit aagé de quatorze mois iustement. Au dessoubs
de ses tetins, il estoit pris et collé à vn autre enfant, sans
teste, et qui auoit le conduit du dos estouppé, le reste entier: car
il auoit bien l'vn bras plus court, mais il luy auoit esté rompu par
accident, à leur naissance; ils estoyent ioints face à face, et•
comme si vn plus petit enfant en vouloit accoler vn plus grandelet.
La ioincture et l'espace par où ils se tenoient n'estoit que de quatre
doigts, ou enuiron, en maniere, que si vous retroussiez cet enfant
imparfaict, vous voyiez au dessoubs le nombril de l'autre: ainsi la
cousture se faisoit entre les tetins et son nombril. Le nombril de2
l'imparfaict ne se pouuoit voir, mais ouy bien tout le reste de son
ventre. Voyla comme ce qui n'estoit pas attaché, comme bras,
fessier, cuisses et iambes, de cet imparfaict, demouroient pendants
et branslans sur l'autre, et luy pouuoit aller sa longueur
iusques à my iambe. La nourrice nous adioustoit, qu'il vrinoit par•
tous les deux endroicts: aussi estoient les membres de cet autre
nourris, et viuans, et en mesme poinct que les siens, sauf qu'ils
estoient plus petits et menus. Ce double corps, et ces membres
diuers, se rapportans à vne seule teste, pourroient bien fournir de
fauorable prognostique au Roy, de maintenir soubs l'vnion de ses3
loix, ces parts et pieces diuerses de nostre Estat. Mais de peur que
l'euenement ne le desmente, il vaut mieux le laisser passer deuant:
car il n'est que de deuiner en choses faictes, Vt quum facta sunt,
tum ad coniecturam aliqua interpretatione reuocentur: comme on
dit d'Epimenides qu'il deuinoit à reculons. Ie vien de voir vn•
pastre en Medoc, de trente ans ou enuiron, qui n'a aucune montre
des parties genitales: il a trois trous par où il rend son eau incessamment,
il est barbu, a desir, et recherche l'attouchement des femmes. Ce
que nous appellons monstres, ne le sont pas à Dieu, qui
voit en l'immensité de son ouurage, l'infinité des formes, qu'il y a
comprinses. Et est à croire, que cette figure qui nous estonne, se•
rapporte et tient, à quelque autre figure de mesme genre, incognu
à l'homme. De sa toute sagesse, il ne part rien que bon, et commun,
et reglé: mais nous n'en voyons pas l'assortiment et la relation.
Quod crebrò videt, non miratur, etiam si, cur fiat nescit. Quod
antè non vidit, id, si euenerit, ostentum esse censet. Nous appellons1
contre Nature, ce qui aduient contre la coustume. Rien n'est que
selon elle, quel qu'il soit. Que cette raison vniuerselle et naturelle,
chasse de nous l'erreur et l'estonnement que la nouuelleté nous
apporte.
CHAPITRE XXXI. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXXI.)]
De la cholere.
PLVTARQVE est admirable par tout: mais principalement, où il•
iuge des actions humaines. On peut voir les belles choses, qu'il
dit en la comparaison de Lycurgus, et de Numa, sur le propos de
la grande simplesse que ce nous est, d'abandonner les enfans au
gouuernement et à la charge de leurs peres. La plus part de noz
polices, comme dit Aristote, laissent à chascun, en maniere des2
Cyclopes, la conduitte de leurs femmes et de leurs enfants, selon
leur folle et indiscrete fantasie. Et quasi les seules, Lacedemonienne
et Cretense, ont commis aux loix la discipline de l'enfance.
Qui ne voit qu'en vn Estat tout despend de son education et nourriture?
et cependant sans aucune discretion, on la laisse à la mercy•
des parens, tant fols et meschants qu'ils soient. Entre autres
choses combien de fois m'a-il prins enuie, passant par nos ruës,
de dresser vne farce, pour venger des garçonnetz, que ie voyoy
escorcher, assommer, et meurtrir à quelque pere ou mere furieux,
et forcenez de colere? Vous leur voyez sortir le feu et la rage des
yeux,
Rabie iecur incendente feruntur
Præcipites, vt saxa iugis abrupta, quibus mons
Subtrahitur, cliuóque latus pendente recedit:•
(et selon Hippocrates les plus dangereuses maladies sont celles qui
desfigurent le visage) à tout vne voix tranchante et esclatante, souuent
contre qui ne fait que sortir de nourrisse. Et puis les voyla
estroppiez, estourdis de coups: et nostre iustice qui n'en fait
compte, comme si ces esboittements et eslochements n'estoient pas1
des membres de nostre chose publique.
Gratum est quòd patriæ ciuem populóque dedisti,
Si facis vt patriæ sit idoneus, vtilis agris,
Vtilis et bellorum et pacis rebus agendis.
Il n'est passion qui esbranle tant la sincerité des iugements,•
que la cholere. Aucun ne feroit doubte de punir de mort, le iuge,
qui par cholere auroit condamné son criminel: pourquoy est-il
non plus permis aux peres, et aux pedantes, de fouetter les enfans,
et les chastier estans en cholere? Ce n'est plus correction, c'est
vengeance. Le chastiement tient lieu de medecine aux enfans; et2
souffririons nous vn medecin, qui fust animé et courroucé contre
son patient? Nous mesmes, pour bien faire, ne deurions iamais
mettre la main sur noz seruiteurs, tandis que la cholere nous dure.
Pendant que le pouls nous bat, et que nous sentons de l'esmotion,
remettons la partie: les choses nous sembleront à la verité autres,•
quand nous serons r'accoisez et refroidis. C'est la passion qui commande
lors, c'est la passion qui parle, ce n'est pas nous. Au trauers
d'elle, les fautes nous apparoissent plus grandes, comme les
corps au trauers d'vn brouillas. Celuy qui a faim, vse de viande,
mais celuy qui veut vser de chastiement, n'en doit auoir faim ny3
soif. Et puis, les chastiemens, qui se font auec poix et discretion,
se reçoiuent bien mieux, et auec plus de fruit, de celuy qui les
souffre. Autrement, il ne pense pas auoir esté iustement condamné,
par vn homme agité d'ire et de furie: et allegue pour sa iustification,
les mouuements extraordinaires de son maistre, l'inflammation•
de son visage, les sermens inusitez, et cette sienne inquietude,
et precipitation temeraire.
Ora tument ira, nigrescunt sanguine venæ,
Lumina Gorgoneo sæuius igne micant.
Suetone recite, que Caïus Rabirius ayant esté condamné par Cæsar,4
ce qui luy seruit le plus enuers le peuple (auquel il appella) pour
luy faire gaigner sa cause, ce fut l'animosité et l'aspreté que Cæsar
auoit apporté en ce iugement. Le dire est autre chose que
le faire, il faut considerer le presche à part, et le prescheur à part.
Ceux-là se sont donnez beau ieu en nostre temps, qui ont essayé
de choquer la verité de nostre Eglise, par les vices des ministres
d'icelle: elle tire ses tesmoignages d'ailleurs. C'est vne sotte
façon d'argumenter, et qui reietteroit toutes choses en confusion.•
Vn homme de bonnes mœurs, peut auoir des opinions faulces, et
vn meschant peut prescher verité, voire celuy qui ne la croit pas.
C'est sans doubte vne belle harmonie, quand le faire, et le dire
vont ensemble: et ie ne veux pas nier, que le dire, lors que les
actions suyuent, ne soit de plus d'authorité et efficace: comme1
disoit Eudamidas, oyant vn Philosophe discourir de la guerre; Ces
propos sont beaux, mais celuy qui les dit, n'en est pas croyable, car
il n'a pas les oreilles accoustumées au son de la trompette. Et
Cleomenes oyant vn rhetoricien harenguer de la vaillance, s'en
print fort à rire: et l'autre s'en scandalizant, il luy dit; I'en ferois•
de mesmes, si c'estoit vne arondelle qui en parlast: mais si c'estoit
vne aigle, ie l'orrois volontiers. I'apperçois, ce me semble, és escrits
des anciens, que celuy qui dit ce qu'il pense, l'assene bien
plus viuement, que celuy qui se contrefaict. Oyez Cicero parler de
l'amour de la liberté: oyez en parler Brutus, les escrits mesmes2
vous sonnent que cettuy-cy estoit homme pour l'achepter au prix
de la vie. Que Cicero pere d'eloquence, traitte du mespris de la
mort, que Seneque en traite aussi, celuy là traine languissant, et
vous sentez qu'il vous veut resoudre de chose, dequoy il n'est pas
resolu. Il ne vous donne point de cœur, car luy-mesmes n'en a•
point: l'autre vous anime et enflamme. Ie ne voy iamais autheur,
mesmement de ceux qui traictent de la vertu et des actions, que
ie ne recherche curieusement quel il a esté. Car les Ephores à
Sparte voyans vn homme dissolu proposer au peuple vn aduis vtile,
luy commanderent de se taire, et prierent vn homme de bien, de3
s'en attribuer l'inuention, et le proposer. Les escrits de Plutarque,
à les bien sauourer, nous le descouurent assez; et ie pense
le cognoistre iusques dans l'ame: si voudrois-ie que nous eussions
quelques memoires de sa vie. Et me suis ietté en ce discours à
quartier, à propos du bon gré que ie sens à Aul. Gellius de nous•
auoir laissé par escrit ce compte de ses mœurs, qui reuient à mon
subject de la cholere. Vn sien esclaue mauuais homme et vicieux,
mais qui auoit les oreilles aucunement abbreuuées des leçons de
philosophie, ayant esté pour quelque sienne faute despouillé par le
commandement de Plutarque; pendant qu'on le fouettoit, grondoit4
au commencement, que c'estoit sans raison, et qu'il n'auoit
rien faict: mais en fin, se mettant à crier et iniurier bien à bon
escient son maistre, luy reprochoit qu'il n'estoit pas philosophe,
comme il s'en vantoit: qu'il luy auoit souuent ouy dire, qu'il estoit
laid de se courroucer, voire qu'il en auoit faict vn liure: et ce que
lors tout plongé en la colere, il le faisoit si cruellement battre,•
desmentoit entierement ses escrits. A cela Plutarque, tout froidement
et tout rassis; Comment, dit-il, rustre, à quoy iuges tu que
ie sois à cette heure courroucé? mon visage, ma voix, ma couleur,
ma parolle, te donne elle quelque tesmoignage que ie sois esmeu?
Ie ne pense auoir ny les yeux effarouchez, ny le visage troublé, ny1
vn cry effroyable: rougis-ie? escume-ie? m'eschappe-il de dire
chose, dequoy i'aye à me repentir? tressaulx-ie? fremis-ie de courroux?
car pour te dire, ce sont là les vrais signes de la cholere.
Et puis se destournant à celuy qui fouettoit: Continuez, luy dit-il,
tousiours vostre besongne, pendant que cettuy-cy et moy disputons.•
Voyla son comte. Archytas Tarentinus reuenant d'vne
guerre, où il auoit esté Capitaine general, trouua tout plein de
mauuais mesnage en sa maison, et ses terres en friche, par le
mauuais gouuernement de son receueur: et l'ayant fait appeller:
Va, luy dit-il, que si ie n'estois en cholere, ie t'estrillerois bien.2
Platon de mesme, s'estant eschauffé contre l'vn de ses esclaues,
donna à Speusippus charge de le chastier, s'excusant d'y mettre
la main luy-mesme, sur ce qu'il estoit courroucé. Charillus Lacedemonien,
à vn Elote qui se portoit trop insolemment et audacieusement
enuers luy: Par les Dieux, dit-il, si ie n'estois courroucé,•
ie te ferois tout à cette heure mourir. C'est vne passion qui se
plaist en soy, et qui se flatte. Combien de fois nous estans esbranlez
soubs vne fauce cause, si on vient à nous presenter quelque
bonne deffence ou excuse, nous despitons nous contre la verité
mesme et l'innocence? I'ay retenu à ce propos vn merueilleux3
exemple de l'antiquité. Piso personnage par tout ailleurs de notable
vertu, s'estant esmeu contre vn sien soldat, dequoy reuenant
seul du fourrage, il ne luy sçauoit rendre compte, où il
auoit laissé vn sien compagnon, tinst pour aueré qu'il l'auoit tué,
et le condamna soudain à la mort. Ainsi qu'il estoit au gibet, voicy•
arriuer ce compagnon esgaré: toute l'armée en fit grand'feste, et
apres force caresses et accollades des deux compagnons, le bourreau
meine l'vn et l'autre, en la presence de Piso, s'attendant bien
toute l'assistance que ce luy seroit à luy-mesmes vn grand plaisir:
mais ce fut au rebours, car par honte et despit, son ardeur qui4
estoit encore en son effort, se redoubla: et d'vne subtilité que sa
passion luy fournit soudain, il en fit trois coulpables, par ce qu'il
en auoit trouué vn innocent: et les fit depescher tous trois: Le
premier soldat, par ce qu'il y auoit arrest contre luy: le second
qui s'estoit esgaré, par ce qu'il estoit cause de la mort de son compagnon;
et le bourreau pour n'auoir obey au commandement qu'on
luy auoit faict. Ceux qui ont à negocier auec des femmes testues,•
peuuent auoir essayé à quelle rage on les iette, quand on
oppose à leur agitation, le silence et la froideur, et qu'on desdaigne
de nourrir leur courroux. L'orateur Celius estoit merueilleusement
cholere de sa nature. A vn, qui souppoit en sa compagnie, homme
de molle et douce conuersation, et qui pour ne l'esmouuoir, prenoit1
party d'approuuer tout ce qu'il disoit, et d'y consentir: luy ne
pouuant souffrir son chagrin, se passer ainsi sans aliment: Nie
moy quelque chose, de par les Dieux, dit-il, affin que nous soyons
deux. Elles de mesmes, ne se courroucent, qu'affin qu'on se contre-courrouce,
à l'imitation des loix de l'amour. Phocion à vn•
homme qui luy troubloit son propos, en l'iniuriant asprement, n'y
fit autre chose que se taire, et luy donner tout loisir d'espuiser sa
cholere: cela faict, sans aucune mention de ce trouble, il recommença
son propos, en l'endroict où il l'auoit laissé. Il n'est replique
si piquante comme est vn tel mespris. Du plus cholere homme2
de France (et c'est tousiours imperfection, mais plus excusable à
vn homme militaire: car en cet exercice il y a certes des parties,
qui ne s'en peuuent passer) ie dy souuent, que c'est le plus patient
homme que ie cognoisse à brider sa cholere: elle l'agite de telle
violence et fureur,•
Magno veluti cùm flamma sonore
Virgea suggeritur costis vndantis aheni,
Exultántque æstu latices, furit intus aquai
Fumidus atque altè spumis exuberat amnis,
Nec iam se capit vnda, volat vapor ater ad auras,3
qu'il faut qu'il se contraingne cruellement, pour la moderer. Et
pour moy, ie ne sçache passion, pour laquelle couurir et soustenir,
ie peusse faire vn tel effort. Ie ne voudrois mettre la sagesse à si
haut prix. Ie ne regarde pas tant ce qu'il fait, que combien il luy
couste à ne faire pis. Vn autre se vantoit à moy, du reglement et•
douceur de ses mœurs, qui est, à la verité singuliere: ie luy disois,
que c'estoit bien quelque chose, notamment à ceux, comme luy,
d'eminente qualité, sur lesquels chacun a les yeux, de se presenter
au monde tousiours bien temperez: mais que le principal estoit de
prouuoir au dedans, et à soy-mesme: et que ce n'estoit pas à mon4
gré, bien mesnager ses affaires, que de se ronger interieurement:
ce que ie craignois qu'il fist, pour maintenir ce masque, et cette
reglée apparence par le dehors. On incorpore la cholere en la
cachant: comme Diogenes dit à Demosthenes, lequel de peur d'estre
apperceu en vne tauerne, se reculoit au dedans: Tant plus tu•
te recules arriere, tant plus tu y entres. Ie conseille qu'on donne
plustost vne buffe à la iouë de son valet, vn peu hors de saison,
que de gehenner sa fantasie, pour representer cette sage contenance.
Et aymerois mieux produire mes passions, que de les couuer
à mes despens. Elles s'alanguissent en s'esuantant, et en s'exprimant.1
Il vaut mieux que leur poincte agisse au dehors, que de la
plier contre nous. Omnia vitia in aperto leuiora sunt: et tunc perniciosissima,
quum simulata sanitate subsidunt. I'aduertis ceux,
qui ont loy de se pouuoir courroucer en ma famille, premierement
qu'ils mesnagent leur cholere, et ne l'espandent pas à tout prix:•
car cela en empesche l'effect et le poids. La criaillerie temeraire et
ordinaire, passe en vsage, et fait que chacun la mesprise: celle
que vous employez contre vn seruiteur pour son larcin, ne se sent
point, d'autant que c'est celle mesme qu'il vous a veu employer
cent fois contre luy, pour auoir mal rinsé vn verre, ou mal assis2
vne escabelle. Secondement, qu'ils ne se courroussent point en
l'air, et regardent que leur reprehension arriue à celuy de qui ils
se plaignent: car ordinairement ils crient, auant qu'il soit en leur
presence, et durent à crier vn siecle apres qu'il est party.
Et secum petulans amentia certat.•
Ils s'en prennent à leur ombre, et poussent cette tempeste, en lieu,
où personne n'en est ny chastié ny interessé, que du tintamarre de
leur voix, tel qui n'en peut mais. I'accuse pareillement aux querelles,
ceux qui brauent et se mutinent sans partie: il faut garder
ces Rodomontades, où elles portent.3
Mugitus veluti cùm prima in prælia taurus
Terrificos ciet, atque irasci in cornua tentat,
Arboris obnixus trunco, ventósque lacessit
Ictibus, et sparsa ad pugnam proludit arena.
Quand ie me courrouce, c'est le plus vifuement, mais aussi le•
plus briefuement et secretement que ie puis: ie me pers bien en
vistesse, et en violence, mais non pas en trouble: si que i'aille
iettant à l'abandon, et sans choix, toute sorte de parolles iniurieuses,
et que ie ne regarde d'assoir pertinemment mes pointes, où
i'estime qu'elles blessent le plus: car ie n'y employe communement,
que la langue. Mes valets en ont meilleur marché aux grandes occasions
qu'aux petites. Les petites me surprennent: et le mal'heur
veut, que depuis que vous estes dans le precipice, il n'importe, qui
vous ayt donné le bransle: vous allez tousiours iusques au fons. La•
cheute se presse, s'esmeut, et se haste d'elle mesme. Aux grandes
occasions cela me paye, qu'elles sont si iustes, que chacun s'attend
d'en voir naistre vne raisonnable cholere: ie me glorifie à tromper
leur attente: ie me bande et prepare contre celles cy, elles me
mettent en ceruelle, et menassent de m'emporter bien loing si ie1
les suiuoy. Ayséement ie me garde d'y entrer, et suis assez fort,
si ie l'attens, pour repousser l'impulsion de cette passion, quelque
violente cause qu'elle aye: mais si elle me preoccupe, et saisit
vne fois, elle m'emporte, quelque vaine cause qu'elle aye. Ie marchande
ainsin auec ceux qui peuuent contester auec moy: Quand•
vous me sentirez esmeu le premier, laissez moy aller à tort ou à
droict, i'en feray de mesme à mon tour. La tempeste ne s'engendre
que de la concurrence des choleres, qui se produisent volontiers
l'vne de l'autre, et ne naissent en vn poinct. Donnons à chacune
sa course, nous voyla tousiours en paix. Vtile ordonnance,2
mais de difficile execution. Par fois m'aduient il aussi, de representer
le courroussé, pour le reiglement de ma maison, sans aucune
vraye emotion. A mesure que l'aage me rend les humeurs
plus aigres, i'estudie à m'y opposer, et feray si ie puis que ie seray
d'oresenauant d'autant moins chagrin et difficile, que i'auray plus•
d'excuse et d'inclination à l'estre: quoy que parcydeuant ie l'aye
esté, entre ceux qui le sont le moins. Encore vn mot pour
clorre ce pas. Aristote dit, que la colere sert par fois d'armes à la
vertu et à la vaillance. Cela est vray-semblable: toutesfois ceux
qui y contredisent, respondent plaisamment, que c'est vn' arme3
de nouuel vsage: car nous remuons les autres armes, ceste cy
nous remue: nostre main ne la guide pas, c'est elle qui guide
nostre main: elle nous tient, nous ne la tenons pas.
CHAPITRE XXXII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXXII.)]
Defence de Seneque et de Plutarque.
LA familiarité que i'ay auec ces personnages icy, et l'assistance
qu'ils font à ma vieillesse, et à mon liure massonné purement de
leurs despouïlles, m'oblige à espouser leur honneur. Quant à
Seneque, parmy vne miliasse de petits liurets, que ceux de la Religion
pretendue reformée font courir pour la deffence de leur•
cause, qui partent par fois de bonne main, et qu'il est grand dommage
n'estre embesoignée à meilleur subiect, i'en ay veu autres-fois
vn, qui pour alonger et remplir la similitude qu'il veut trouuer,
du gouuernement de nostre pauure feu Roy Charles neufiesme,
auec celuy de Neron, apparie feu Monsieur le Cardinal de Lorraine1
auec Seneque, leurs fortunes, d'auoir esté tous deux les premiers
au gouuernement de leurs Princes, et quant et quant leurs mœurs,
leurs conditions, et leurs deportemens. Enquoy à mon opinion il
fait bien de l'honneur audict Seigneur Cardinal: car encore que ie
soys de ceux qui estiment autant son esprit, son eloquence, son zele•
enuers sa religion et seruice de son Roy, et sa bonne fortune, d'estre
nay en vn siecle, où il fust si nouueau, et si rare, et quant et quant
si necessaire pour le bien public, d'auoir vn personnage ecclesiastique
de telle noblesse et dignité, suffisant et capable de sa charge:
si est-ce qu'à confesser la verité, ie n'estime sa capacité de beaucoup2
pres telle, ny sa vertu si nette et entiere, ny si ferme, que
celle de Seneque. Or, ce liure dequoy ie parle, pour venir à son
but, fait vne description de Seneque tres-iniurieuse, ayant emprunté
ces reproches de Dion l'historien, duquel ie ne crois aucunement
le tesmoignage. Car outre qu'il est inconstant, qui apres•
auoir appellé Seneque tres-sage tantost, et tantost ennemy mortel
des vices de Neron, le fait ailleurs, auaritieux, vsurier, ambitieux,
lasche, voluptueux, et contrefaisant le philosophe à fauces enseignes:
sa vertu paroist si viue et vigoureuse en ses escrits, et la
defence y est si claire à aucunes de ces imputations, comme de sa3
richesse et despence excessiue, que ie n'en croiroy aucun tesmoignage
au contraire. Et d'auantage, il est bien plus raisonnable, de
croire en telles choses les historiens Romains, que les Grecs et
estrangers. Or Tacitus et les autres, parlent tres-honorablement,
et de sa vie et de sa mort: et nous le peignent en toutes choses•
personnage tres-excellent et tres-vertueux. Et ie ne veux alleguer
autre reproche contre le iugement de Dion, que cestuy-cy, qui est
ineuitable: c'est qu'il a le sentiment si malade aux affaires Romaines,
qu'il ose soustenir la cause de Iulius Cæsar contre Pompeius,
et d'Antonius contre Cicero. Venons à Plutarque. Iean1
Bodin est vn bon autheur de nostre temps, et accompagné de
beaucoup plus de iugement que la tourbe des escriuailleurs de son
siecle, et merite qu'on le iuge et considere. Ie le trouue vn peu
hardy en ce passage de sa Methode de l'histoire, où il accuse Plutarque
non seulement d'ignorance (surquoy ie l'eusse laissé dire:•
car cela n'est pas de mon gibier), mais aussi en ce que cet autheur
escrit souuent des choses incroyables et entierement fabuleuses
(ce sont ses mots). S'il eust dit simplement, les choses autrement
qu'elles ne sont, ce n'estoit pas grande reprehension: car ce que
nous n'auons pas veu, nous le prenons des mains d'autruy et à2
credit: et ie voy qu'à escient il recite par fois diuersement mesme
histoire: comme le iugement des trois meilleurs capitaines qui
eussent onques esté, faict par Hannibal, il est autrement en la vie
de Flaminius, autrement en celle de Pyrrhus. Mais de le charger
d'auoir pris pour argent content, des choses incroyables et impossibles,•
c'est accuser de faute de iugement, le plus iudicieux autheur
du monde. Et voicy son exemple: Comme, ce dit-il, quand
il recite qu'vn enfant de Lacedemone se laissa deschirer tout le
ventre à vn renardeau, qu'il auoit desrobé, et le tenoit caché soubs
sa robe, iusques à mourir plustost que de descouurir son larecin.3
Ie trouue en premier lieu cet exemple mal choisi: d'autant qu'il
est bien malaisé de borner les efforts des facultez de l'ame, là où
des forces corporelles, nous auons plus de loy de les limiter et
cognoistre. Et à cette cause, si c'eust esté à moy à faire, i'eusse
plustost choisi vn exemple de cette seconde sorte: et il y en a de•
moins croyables. Comme entre autres, ce qu'il recite de Pyrrhus,
que tout blessé qu'il estoit, il donna si grand coup d'espée à vn
sien ennemy armé de toutes pieces, qu'il le fendit du haut de la
teste iusques au bas, si que le corps se partit en deux parts. En
son exemple, ie n'y trouue pas grand miracle, ny ne reçois l'excuse
de quoy il couure Plutarque, d'auoir adiousté ce mot, comme
on dit, pour nous aduertir, et tenir en bride nostre creance. Car
si ce n'est aux choses receuës par authorité et reuerence d'ancienneté•
ou de religion, il n'eust voulu ny recevoir luy mesme, ny
nous proposer à croire, choses de foy incroyables. Et que ce mot,
comme on dit, il ne l'employe pas en ce lieu pour cet effect, il est
aysé à voir par ce que luy mesme nous raconte ailleurs sur ce subiect
de la patience des enfans Lacedemoniens, des exemples aduenuz1
de son temps plus malaisez à persuader. Comme celuy que
Cicero a tesmoigné aussi autant luy, pour auoir, à ce qu'il dit, esté
sur les lieux: Que iusques à leur temps, il se trouuoit des enfans
en cette preuue de patience, à quoy on les essayoit deuant l'autel
de Diane, qui souffroyent d'y estre fouëtez iusques à ce que le sang•
leur couloit par tout non seulement sans s'escrier, mais encores
sans gemir, et aucuns iusques à y laisser volontairement la vie.
Et ce que Plutarque aussi recite, auec cent autres tesmoins, qu'au
sacrifice, vn charbon ardent s'estant coulé dans la manche d'vn enfant
Lacedemonien, ainsi qu'il encensoit, il se laissa brusler tout2
le bras, iusques à ce que la senteur de la chair cuyte en vint aux
assistans. Il n'estoit rien selon leur coustume, où il leur allast plus
de la reputation, ny dequoy ils eussent à souffrir plus de blasme
et de honte, que d'estre surpris en larecin. Ie suis si imbu de la
grandeur de ces hommes là, que non seulement il ne me semble,•
comme à Bodin, que son conte soit incroyable, que ie ne le trouue
pas seulement rare et estrange. L'histoire Spartaine est pleine de
mille plus aspres exemples et plus rares: elle est à ce prix toute
miracle. Marcellinus recite sur ce propos du larecin, que de son
temps il ne s'estoit encores peu trouuer aucune sorte de tourment,3
qui peust forcer les Egyptiens surpris en ce mesfaict: qui estoit fort
en vsage entre eux, à dire seulement leur nom. Vn paisan Espagnol
estant mis à la gehenne sur les complices de l'homicide du
præteur Lucius Piso, crioit au milieu des tourmens, que ses amis
ne bougeassent, et l'assistassent en toute seureté, et qu'il n'estoit•
pas en la douleur, de luy arracher vn mot de confession, et n'en
eut on autre chose, pour le premier iour. Le lendemain, ainsi
qu'on le ramenoit pour recommencer son tourment, s'esbranlant
vigoureusement entre les mains de ses gardes, il alla froisser sa
teste contre vne paroy, et s'y tua. Epicharis ayant saoulé et lassé4
la cruauté des satellites de Neron, et soustenu leur feu, leurs batures,
leurs engins, sans aucune voix de reuelation de sa coniuration,
tout vn iour: rapportée à la gehenne l'endemain, les membres
touts brisez, passa vn lasset de sa robbe dans l'vn bras de sa
chaize, à tout vn nœud coulant, et y fourrant sa teste, s'estrangla•
du pois de son corps. Ayant le courage d'ainsi mourir, et se desrober
aux premiers tourments, semble elle pas à escient auoir
presté sa vie à cette espreuue de sa patience du iour precedent,
pour se moquer de ce tyran, et encourager d'autres à semblable
entreprinse contre luy? Et qui s'enquerra à nos argoulets, des1
experiences qu'ils ont euës en ces guerres ciuiles, il se trouuera
des effets de patience, d'obstination et d'opiniastreté, parmy nos
miserables siecles, et en cette tourbe molle et effeminée, encore
plus que l'Egyptienne, dignes d'estre comparez à ceux que nous
venons de reciter de la vertu Spartaine. Ie sçay qu'il s'est trouué•
des simples paysans, s'estre laissez griller la plante des pieds,
ecrazer le bout des doigts à tout le chien d'vne pistole, pousser
les yeux sanglants hors de la teste, à force d'auoir le front serré
d'vne corde, auant que de s'estre seulement voulu mettre à rançon.
I'en ay veu vn, laissé pour mort tout nud dans vn fossé, ayant2
le col tout meurtry et enflé, d'vn licol qui y pendoit encore, auec
lequel on l'auoit tirassé toute la nuict, à la queuë d'vn cheual,
le corps percé en cent lieux, à coups de dague, qu'on luy auoit
donné, non pas pour le tuer, mais pour luy faire de la douleur et
de la crainte: qui auoit souffert tout cela, et iusques à y auoir•
perdu parolle et sentiment, resolu, à ce qu'il me dit, de mourir
plustost de mille morts (comme de vray, quant à sa souffrance, il
en auoit passé vne toute entiere) auant que rien promettre: et si
estoit vn des plus riches laboureurs de toute la contrée. Combien
en a lon veu se laisser patiemment brusler et rotir, pour des opinions3
empruntées d'autruy, ignorées et incognues? I'ay cogneu
cent et cent femmes (car ils disent que les testes de Gascongne ont
quelque prerogatiue en cela) que vous eussiez plustost faict mordre
dans le fer chaut, que de leur faire desmordre vne opinion
qu'elles eussent conçeuë en cholere. Elles s'exasperent à l'encontre•
des coups et de la contrainte. Et celuy qui forgea le conte de la
femme, qui pour aucune correction de menaces, et bastonnades,
ne cessoit d'appeller son mary pouïlleux, et qui precipitée dans l'eau
haussoit encores en s'estouffant, les mains, et faisoit au dessus de
sa teste, signe de tuer des poux: forgea vn conte, duquel en verité4
tous les iours, on voit l'image expresse en l'opiniastreté des femmes.
Et est l'opiniastreté sœur de la constance, au moins en vigueur
et fermeté. Il ne faut pas iuger ce qui est possible, et ce
qui ne l'est pas, selon ce qui est croyable et incroyable à nostre
sens, comme i'ay dit ailleurs. Et est vne grande faute, et en laquelle
toutesfois la plus part des hommes tombent: ce que ie ne•
dis pas pour Bodin: de faire difficulté de croire d'autruy, ce qu'eux
ne sçauroient faire, ou ne voudroient. Il semble à chacun que la
maistresse forme de l'humaine nature est en luy: selon elle, il
faut regler tous les autres. Les allures qui ne se rapportent aux
siennes, sont faintes et fauces. Luy propose lon quelque chose des1
actions ou facultez d'vn autre? la premiere chose qu'il appelle à la
consultation de son iugement, c'est son exemple: selon qu'il en va
chez luy, selon cela va l'ordre du monde. O l'asnerie dangereuse
et insupportable! Moy ie considere aucuns hommes fort loing au
dessus de moy, notamment entre les anciens: et encores que ie recognoisse•
clairement mon impuissance à les suyure de mille pas,
ie ne laisse pas de les suyure à veuë, et iuger les ressorts qui les
haussent ainsi, desquels i'apperçoy aucunement en moy les semences:
comme ie fay aussi de l'extreme bassesse des esprits, qui
ne m'estonne, et que ie ne mescroy non plus. Ie voy bien le tour2
que celles là se donnent pour se monter, et i'admire leur grandeur:
et ces eslancemens que ie trouue tres-beaux, ie les embrasse:
et si mes forces n'y vont, au moins mon iugement s'y applique
tres-volontiers. L'autre exemple qu'il allegue des choses
incroyables, et entierement fabuleuses, dictes par Plutarque: c'est•
qu'Agesilaus fut mulcté par les Ephores pour auoir attiré à soy
seul, le cœur et la volonté de ses citoyens. Ie ne sçay quelle marque
de fauceté il y treuue: mais tant y a, que Plutarque parle là
des choses qui luy deuoyent estre beaucoup mieux cognuës qu'à
nous: et n'estoit pas nouueau en Grece, de voir les hommes punis3
et exilez, pour cela seul, d'agreer trop à leurs citoyens: tesmoin
l'Ostracisme et le Petalisme. Il y a encore en ce mesme lieu, vn'
autre accusation qui me pique pour Plutarque, où il dit qu'il a
bien assorty de bonne foy, les Romains aux Romains, et les Grecs
entre eux, mais non les Romains aux Grecz, tesmoin, dit-il, Demosthenes•
et Cicero, Caton et Aristides, Sylla et Lisander, Marcellus
et Pelopidas, Pompeius et Agesilaus, estimant qu'il a fauorisé
les Grecz, de leur auoir donné des compagnons si dispareils.
C'est iustement attaquer ce que Plutarque a de plus excellent et
loüable. Car en ses comparaisons (qui est la piece plus admirable
de ses œuvres, et en laquelle à mon aduis il s'est autant pleu) la
fidelité et syncerité de ses iugemens, esgale leur profondeur et•
leur poix. C'est vn philosophe, qui nous apprend la vertu. Voyons
si nous le pourrons garentir de ce reproche de preuarication et
fauceté. Ce que ie puis penser auoir donné occasion à ce iugement,
c'est ce grand et esclatant lustre des noms Romains, que nous
auons en la teste: il ne nous semble point, que Demosthenes puisse1
esgaler la gloire d'vn consul, proconsul, et questeur de cette
grande republique. Mais qui considerera la verité de la chose, et les
hommes en eux mesmes, à quoy Plutarque a plus visé, et à balancer
leurs mœurs, leurs naturels, leur suffisance, que leur fortune: ie
pense au rebours de Bodin, que Ciceron et le vieux Caton, en doiuent•
de reste à leurs compaignons. Pour son dessein, i'eusse plustost
choisi l'exemple du ieune Caton comparé à Phocion: car en ce
pair, il se trouueroit vne plus vray-semblable disparité à l'aduantage
du Romain. Quant à Marcellus, Sylla, et Pompeius, ie voy bien
que leurs exploits de guerre sont plus enflez, glorieux, et pompeux,2
que ceux des Grecs, que Plutarque leur apparie: mais les
actions les plus belles et vertueuses, non plus en la guerre qu'ailleurs,
ne sont pas tousiours les plus fameuses. Ie voy souuent des
noms de capitaines, estouffez soubs la splendeur d'autres noms, de
moins de merite: tesmoin Labienus, Ventidius, Telesinus et plusieurs•
autres. Et à le prendre par là, si i'auois à me plaindre pour
les Grecs, pourrois-ie pas dire, que beaucoup moins est Camillus
comparable à Themistocles, les Gracches à Agis et Cleomenes,
Numa à Lycurgus? Mais c'est folie de vouloir iuger d'vn traict, les
choses à tant de visages. Quand Plutarque les compare, il ne les3
esgale pas pourtant. Qui plus disertement et conscientieusement,
pourroit remarquer leurs differences? Vient-il à parangonner les
victoires, les exploits d'armes, la puissance des armées conduites
par Pompeius, et ses triumphes, auec ceux d'Agesilaus? Ie ne croy
pas, dit-il, que Xenophon mesme, s'il estoit viuant, encore qu'on•
luy ait concedé d'escrire tout ce qu'il a voulu à l'aduantage d'Agesilaus,
osast le mettre en comparaison. Parle-il de conferer Lysander
à Sylla: Il n'y a, dit-il, point de comparaison, ny en nombre
de victoires, ny en hazard de batailles: car Lysander ne gaigna
seulement que deux batailles nauales, etc. Cela, ce n'est rien desrober4
aux Romains. Pour les auoir simplement presentez aux Grecz,
il ne leur peut auoir fait iniure, quelque disparité qui y puisse
estre. Et Plutarque ne les contrepoise pas entiers: il n'y a en gros
aucune preference: il apparie les pieces et les circonstances, l'vne
apres l'autre, et les iuge separément. Parquoy, si on le vouloit
conuaincre de faueur, il falloit en esplucher quelque iugement particulier:•
ou dire en general, qu'il auroit failly d'assortir tel Grec
à tel Romain: d'autant qu'il y en auroit d'autres plus correspondans
pour les apparier, et se rapportans mieux.