LA philosophie ne pense pas auoir mal employé ses moyens, quand
elle a rendu à la raison, la souueraine maistrise de nostre ame,1
et l'authorité de tenir en bride nos appetits. Entre lesquels ceux qui
iugent qu'il n'en y a point de plus violens, que ceux que l'amour
engendre, ont cela pour leur opinion, qu'ils tiennent au corps et à
l'ame, et que tout l'homme en est possedé: en maniere que la
santé mesmes en depend, et est la medecine par fois contrainte de•
leur seruir de maquerellage. Mais au contraire, on pourroit aussi
dire, que le meslange du corps y apporte du rabais, et de l'affoiblissement:
car tels desirs sont subiects à satieté, et capables de
remedes materiels. Plusieurs ayans voulu deliurer leurs ames
des alarmes continuelles que leur donnoit cet appetit, se sont seruis2
d'incision et destranchement des parties esmeuës et alterées.
D'autres en ont du tout abatu la force, et l'ardeur, par frequente
application de choses froides, comme de neige, et de vinaigre. Les
haires de nos aieulx estoient de cet vsage: c'est vne matiere tissue
de poil de cheual, dequoy les vns d'entr'eux faisoient des chemises,•
et d'autres des ceintures à gehenner leurs reins. Vn Prince
me disoit, il n'y a pas long temps, que pendant sa ieunesse, vn
iour de feste solemne, en la cour du Roy François premier, où
tout le monde estoit paré, il luy print enuie de se vestir de la haire,
qui est encore chez luy, de monsieur son pere: mais quelque deuotion
qu'il eust, qu'il ne sceut auoir la patience d'attendre la
nuict pour se despouïller, et en fut long temps malade: adioustant
qu'il ne pensoit pas qu'il y eust chaleur de ieunesse si aspre,
que l'vsage de cette recepte ne peust amortir: toutesfois à l'aduanture•
ne les a-il pas essayées les plus cuisantes. Car l'experience
nous faict voir, qu'vne telle esmotion, se maintient bien
souuent soubs des habits rudes et marmiteux: et que les haires
ne rendent pas tousiours heres ceux qui les portent. Xenocrates
y proceda plus rigoureusement: car ses disciples pour essayer sa1
continence, luy ayants fourré dans son lict, Laïs, cette belle et fameuse
courtisane toute nuë, sauf les armes de sa beauté et folasres
apasts, ses phyltres: sentant qu'en despit de ses discours, et
de ses regles, le corps reuesche commençoit à se mutiner, il se fit
brusler les membres, qui auoient presté l'oreille à cette rebellion.•
Là où les passions qui sont toutes en l'ame, comme l'ambition, l'avarice,
et autres, donnent bien plus à faire à la raison: car elle
n'y peut estre secourue, que de ses propres moyens: ny ne sont
ces appetits là, capables de satieté: voire ils s'esguisent et augmentent
par la iouyssance. Le seul exemple de Iulius Cæsar,2
peut suffire à nous montrer la disparité de ces appetits: car iamais
homme ne fut plus addonné aux plaisirs amoureux. Le soin curieux
qu'il auoit de sa personne, en est vn tesmoignage, iusques à
se seruir à cela, des moyens les plus lascifs qui fussent lors en
vsage: comme de se faire pinceter tout le corps, et farder de parfums•
d'vne extreme curiosité: et de soy il estoit beau personnage,
blanc, de belle et allegre taille, le visage plein, les yeux bruns et
vifs, s'il en faut croire Suetone: car les statues, qui se voyent de
luy à Rome ne rapportent pas bien par tout, à cette peinture.
Outre ses femmes, qu'il changea quatre fois, sans conter les amours3
de son enfance, auec le Roy de Bithynie Nicomedes, il eut le pucelage
de cette tant renommée Royne d'Ægypte, Cleopatra: tesmoin
le petit Cæsarion, qui en nasquit. Il fit aussi l'amour à Eunoé
Royne de Mauritanie: et à Rome, à Posthumia, femme de Seruius
Sulpitius: à Lollia, de Gabinius: à Tertulla, de Crassus, et à Mutia•
mesme, femme du grand Pompeius. Qui fut la cause, disent
les historiens Romains, pourquoy son mary la repudia, ce que
Plutarque confesse auoir ignoré. Et les Curions pere et fils reprocherent
depuis à Pompeius, quand il espousa la fille de Cæsar,
qu'il se faisoit gendre d'vn homme qui l'auoit fait coqu, et que
luy-mesme auoit accoustumé d'appeller Ægysthus. Il entretint outre
tout ce nombre, Seruilia sœur de Caton, et mere de Marcus Brutus,
dont chacun tient que proceda cette grande affection qu'il portoit
à Brutus: par ce qu'il estoit nay en temps, auquel il y auoit apparence•
qu'il fust issu de luy. Ainsi i'ai raison, ce me semble, de
le prendre pour homme extremement addonné à cette desbauche,
et de complexion tres-amoureuse. Mais l'autre passion de l'ambition,
dequoy il estoit aussi infiniment blessé, venant à combattre
celle là, elle luy fit incontinent perdre place. Me ressouuenant1
sur ce propos de Mehemed, celuy qui subiugua Constantinople, et
apporta la finale extermination du nom Grec: ie ne sçache point
où ces deux passions se trouuent plus egalement balancées: pareillement
indefatigable ruffien, et soldat. Mais quand en sa vie, elles
se presentent en concurrence l'vne de l'autre, l'ardeur querelleuse•
gourmande tousiours l'amoureuse ardeur. Et ceste-cy, encore que
ce fust hors sa naturelle saison, ne regaigna pleinement l'authorité
souueraine, que quand il se trouua en grande vieillesse, incapable
de plus soutenir le faix des guerres. Ce qu'on recite pour vn
exemple contraire de Ladislaus Roy de Naples, est remarquable:2
Que bon capitaine, courageux, et ambitieux, il se proposoit pour
fin principale de son ambition, l'execution de sa volupté, et iouïssance
de quelque rare beauté. Sa mort fut de mesme. Ayant rengé
par vn siege bien poursuiuy, la ville de Florence si à destroit, que
les habitants estoient apres à composer de sa victoire: il la leur•
quitta pourueu qu'ils luy liurassent vne fille de leur ville dequoy il
auoit ouy parler, de beauté excellente. Force fut de la luy accorder,
et garantir la publique ruine par vne iniure priuée. Elle estoit fille
d'vn medecin fameux de son temps; lequel se trouuant engagé en
si villaine necessité, se resolut à vne haute entreprinse. Comme3
chacun paroit sa fille et l'attournoit d'ornements et ioyaux, qui
la peussent rendre aggreable à ce nouuel amant, luy aussi luv
donna vn mouchoir exquis en senteur et en ouurage, duquel elle
eust à se seruir en leurs premieres approches: meuble, qu'elles
n'y oublient guere en ces quartiers là. Ce mouchoir empoisonné•
selon la capacité de son art, venant à se frotter à ces chairs esmeuës
et pores ouuerts, inspira son venin si promptement, qu'ayant
soudain changé leur sueur chaude en froide, ils expirerent entre
les bras l'vn de l'autre. Ie m'en reuay à Cæesar. Ses plaisirs ne
luy firent iamais desrober vne seule minute d'heure, ny destourner
vn pas des occasions qui se presentoient pour son agrandissement.
Cette passion regenta en luy si souuerainement toutes les•
autres, et posseda son ame d'vne authorité si pleine, qu'elle l'emporta
où elle voulut. Certes i'en suis despit: quand ie considere
au demeurant, la grandeur de ce personnage, et les merueilleuses
parties qui estoient en luy: tant de suffisance en toute sorte de
sçauoir, qu'il n'y a quasi science en quoy il n'ait escrit: il estoit1
tel orateur, que plusieurs ont preferé son eloquence à celle de Cicero:
et luy-mesmes, à mon aduis, n'estimoit luy deuoir guere en
cette partie. Et ses deux Anticatons, furent principalement escrits
pour contre-balancer le bien dire, que Cicero auoit employé en
son Caton. Au demeurant, fut-il iamais ame si vigilante, si actiue,•
et si patiente de labeur que la sienne? Et sans doubte, encore estoit
elle embellie de plusieurs rares semences de vertu, ie dy viues,
naturelles, et non contrefaictes. Il estoit singulierement sobre, et si
peu delicat en son manger, qu'Oppius recite, qu'vn iour luy ayant
esté presenté à table, en quelque sauce de l'huyle medecinée, au2
lieu d'huyle simple, il en mangea largement, pour ne faire honte à
son hoste. Vne autrefois, il fit fouëtter son boulenger, pour luy auoir
seruy d'autre pain que celuy du commun. Caton mesme auoit accoustumé
de dire de luy, que c'estoit le premier homme sobre, qui
se fust acheminé à la ruyne de son pays. Et quant à ce que ce•
mesme Caton l'appella vn iour yurongne, cela aduint en cette façon.
Estans tous deux au Senat, où il se parloit du fait de la coniuration
de Catilina, de laquelle Cæsar estoit soupçonné, on luy vint
apporter de dehors, vn breuet à cachetes: Caton estimant que ce
fust quelque chose, dequoy les coniurez l'aduertissent, le somma3
de le luy donner: ce que Cæsar fut contrainct de faire, pour euiter
vn plus grand soupçon. C'estoit de fortune vne lettre amoureuse,
que Seruilia sœur de Caton luy escriuoit: Caton l'ayant leuë, la
luy reietta, en luy disant: Tien yurongne. Cela, dis-ie, fut plustost
vn mot de desdain et de colere, qu'vn expres reproche de ce vice:•
comme souuent nous iniurions ceux qui nous faschent, des premieres
iniures qui nous viennent à la bouche, quoy qu'elles ne
soyent nullement deuës à ceux à qui nous les attachons. Ioinct que
ce vice que Caton luy reproche, est merueilleusement voisin de
celuy, auquel il auoit surpris Cæsar: car Venus et Bacchus se conuiennent
volontiers, à ce que dit le prouerbe: mais chez moy Venus
est bien plus allegre, accompaignée de la sobrieté. Les
exemples de sa douceur, et de sa clemence, enuers ceux qui l'auoient
offencé sont infinis: ie dis outre ceux qu'il donna, pendant•
le temps que la guerre ciuile estoit encore en son progrés, desquels
il fait luy-mesmes assez sentir par ses escrits, qu'il se seruoit pour
amadouër ses ennemis, et leur faire moins craindre sa future domination
et sa victoire. Mais si faut il dire que ces exemples là
s'ils ne sont suffisans à nous tesmoigner sa naïue douceur, ils1
nous montrent au moins vne merueilleuse confiance et grandeur
de courage, en ce personnage. Il luy est aduenu souuent, de renuoyer
des armées toutes entieres à son ennemy, apres les auoir
vaincuës, sans daigner seulement les obliger par serment, sinon
de le fauoriser, aumoins de se contenir sans luy faire la guerre: il•
a prins trois et quatre fois tels capitaines de Pompeius, et autant
de fois remis en liberté. Pompeius declaroit ses ennemis, tous ceux
qui ne l'accompaignoient à la guerre: et luy fit proclamer qu'il
tenoit pour amis tous ceux qui ne bougeoient, et qui ne s'armoyent
effectuellement contre luy. A ceux de ses capitaines, qui se desroboient2
de luy pour aller prendre autre condition, il r'enuoioit
encore les armes, cheuaux, et equipages. Les villes qu'il auoit
prinses par force, il les laissoit en liberté de suyure tel party qu'il
leur plairoit, ne leur donnant autre garnison, que la memoire de
sa douceur et clemence. Il deffendit le iour de sa grande bataille•
de Pharsale, qu'on ne mist qu'à toute extremité, la main sur les
citoyens Romains. Voyla des traits bien hazardeux selon mon iugement:
et n'est pas merueilles si aux guerres ciuiles, que nous
sentons, ceux qui combattent, comme luy, l'estat ancien de leur
pays, n'en imitent l'exemple. Ce sont moyens extraordinaires, et3
qu'il n'appartient qu'à la fortune de Cæsar, et à son admirable
pouruoyance, d'heureusement conduire. Quand ie considere la
grandeur incomparable de cette ame, i'excuse la victoire, de ne
s'estre peu depestrer de luy, voire en cette tres-iniuste et tres-inique
cause. Pour reuenir à sa clemence, nous en auons plusieurs•
naifs exemples, au temps de sa domination, lors que toutes
choses estants reduites en sa main, il n'auoit plus à se feindre.
Caius Memmius auoit escrit contre luy des oraisons tres-poignantes,
ausquelles il auoit bien aigrement respondu: si ne laissa-il bien
tost apres d'ayder à le faire Consul. Caius Caluus qui auoit faict4
plusieurs epigrammes iniurieux contre luy, ayant employé de ses
amis pour le reconcilier, Cæsar se conuia luy-mesme à luy escrire
le premier. Et nostre bon Catulle, qui l'auoit testonné si rudement
sous le nom de Mamurra, s'en estant venu excuser à luy,
il le fit ce iour mesme soupper à sa table. Ayant esté aduerty
d'aucuns qui parloient mal de luy, il n'en fit autre chose, que declarer
en vne sienne harangue publique, qu'il en estoit aduerty.•
Il craignoit encore moins ses ennemis, qu'il ne les haissoit. Aucunes
coniurations et assemblees, qu'on faisoit contre sa vie, luy
ayants esté descouuertes, il se contenta de publier par edit qu'elles
luy estoient cognuës, sans autrement en poursuyure les autheurs.
Quant au respect qu'il auoit à ses amis: Caius Oppius voyageant1
auec luy, et se trouuant mal, il luy quitta vn seul logis qu'il y
auoit, et coucha toute la nuict sur la dure et au descouuert. Quant
à sa iustice, il fit mourir vn sien seruiteur, qu'il aimoit singulierement,
pour auoir couché auecques la femme d'vn cheualier Romain,
quoy que personne ne s'en plaignist. Iamais homme n'apporta,•
ny plus de moderation en sa victoire, ny plus de resolution
en sa fortune contraire. Mais toutes ces belles inclinations furent
alterées et estouffées, par cette furieuse passion ambitieuse: à
laquelle il se laissa si fort emporter, qu'on peut aisément maintenir,
qu'elle tenoit le timon et le gouuernail de toutes ses actions.2
D'vn homme liberal, elle en rendit vn voleur publique, pour fournir
à cette profusion et largesse, et luy fit dire ce vilain et tres-iniuste
mot, que si les plus meschans et perdus hommes du monde,
luy auoyent esté fidelles, au seruice de son agrandissement, il les
cheriroit et auanceroit de son pouuoir, aussi bien que les plus•
gens de bien: l'enyura d'vne vanité si extreme, qu'il osoit se
vanter en presence de ses concitoyens, d'auoir rendu cette grande
Republique Romaine, vn nom sans forme et sans corps: et dire
que ses responces deuoyent meshuy seruir de loix: et receuoir
assis, le corps du Senat venant vers luy: et souffrir qu'on l'adorast,3
et qu'on luy fist en sa presence des honneurs diuins. Somme,
ce seul vice, à mon aduis, perdit en luy le plus beau, et le plus
riche naturel qui fut onques: et a rendu sa memoire abominable
à tous les gens de bien, pour auoir voulu chercher sa gloire de la
ruyne de son païs, et subuersion de la plus puissante, et fleurissante•
chose publique que le monde verra iamais. Il se pourroit
bien au contraire, trouuer plusieurs exemples de grands personnages,
ausquels la volupté a faict oublier la conduicte de leurs affaires,
comme Marcus Antonius, et autres: mais où l'amour et
l'ambition seroient en esgale balance, et viendroient à se choquer4
de forces pareilles, ie ne fay aucun doubte, que ceste-cy ne gaignast
le prix de la maistrise. Or pour me remettre sur mes brisées,
c'est beaucoup de pouuoir brider nos appetits, par le discours
de la raison, ou de forcer nos membres, par violence, à se
tenir en leur deuoir. Mais de nous fouëtter pour l'interest de nos
voisins, de non seulement nous deffaire de cette douce passion, qui
nous chatouïlle, du plaisir que nous sentons de nous voir aggreables•
à autruy, et aymez et recherchez d'vn chascun: mais encore de
prendre en haine, et à contre-cœur nos graces, qui en sont cause,
et condamner nostre beauté, par ce que quelque autre s'en eschauffe,
ie n'en ay veu guere d'exemples: cestuy-cy en est. Spurina
ieune homme de la Toscane,1
Qualis gemma micat, fuluum quæ diuidit aurum,
Aut collo decus aut capiti, vel quale per artem
Inclusum buxo aut Oricia terebintho
Lucet ebur,
estant doüé d'vne singuliere beauté, et si excessiue, que les yeux•
plus continents, ne pouuoient en souffrir l'esclat continemment, ne
se contentant point de laisser sans secours tant de fiéure et de feu,
qu'il alloit attisant par tout, entra en furieux despit contre soy-mesmes,
et contre ces riches presens, que Nature luy auoit faits:
comme si on se deuoit prendre à eux, de la faute d'autruy: et détailla,2
et troubla à force de playes, qu'il se fit à escient, et de cicatrices,
la parfaicte proportion et ordonnance que Nature auoit si
curieusement obseruée en son visage. Pour en dire mon aduis:
i'admire telles actions, plus que ie ne les honnore. Ces excez sont
ennemis de mes regles. Le dessein en fut beau, et conscientieux:•
mais, à mon aduis, vn peu manque de prudence. Quoy? si sa laideur
seruit depuis à en ietter d'autres au peché de mespris et de
haine, ou d'enuie, pour la gloire d'vne si rare recommandation:
ou de calomnie, interpretant cette humeur, à vne forcenée ambition.
Y a-il quelque forme, de laquelle le vice ne tire, s'il veult,3
occasion à s'exercer en quelque maniere? Il estoit plus iuste, et
aussi plus glorieux, qu'il fist de ces dons de Dieu, vn subiect de
vertu exemplaire, et de reglement. Ceux, qui se desrobent aux
offices communs, et à ce nombre infini de regles espineuses, à tant
de visages, qui lient vn homme d'exacte preud'hommie, en la vie•
ciuile: font, à mon gré, vne belle espargne: quelque pointe d'aspreté
peculiere qu'ils s'enioignent. C'est aucunement mourir, pour
fuir la peine de bien viure. Ils peuuent auoir autre prix, mais le
prix de la difficulté, il ne m'a iamais semblé qu'ils l'eussent. Ny
qu'en malaisance, il y ait rien audelà, de se tenir droit emmy les
flots de la presse du monde, respondant et satisfaisant loyalement
à touts les membres de sa charge. Il est à l'aduenture plus facile,
de se passer nettement de tout le sexe, que de se maintenir deuëment•
de tout poinct, en la compagnie de sa femme. Et a l'on dequoy
couler plus incurieusement, en la pauureté, qu'en l'abondance,
iustement dispensée. L'vsage, conduit selon raison, a plus
d'aspreté, que n'a l'abstinence. La moderation est vertu bien plus
affaireuse, que n'est la souffrance. Le bien viure du ieune Scipion,1
a mille façons. Le bien viure de Diogenes, n'en a qu'vne. Ceste-cy
surpasse d'autant en innocence les vies ordinaires, comme les exquises
et accomplies la surpassent en vtilité et en force.

CHAPITRE XXXIIII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXXIV.)]
Obseruation sur les moyens de faire la guerre, de Iulius Cæsar.

ON recite de plusieurs chefs de guerre, qu'ils ont eu certains liures
en particuliere recommandation, comme le grand Alexandre,•
Homere: Scipion Aphricain, Xenophon: Marcus Brutus, Polybius:
Charles cinquiesme, Philippe de Comines. Et dit-on de ce temps,
que Machiauel est encores ailleurs en credit. Mais le feu Mareschal
Strossy, qui auoit pris Cæsar pour sa part, auoit sans doubte
bien mieux choisi: car à la verité ce deuroit estre le breuiaire de2
tout homme de guerre, comme estant le vray et souuerain patron
de l'art militaire. Et Dieu sçait encore de quelle grace, et de quelle
beauté il a fardé cette riche matiere, d'vne façon de dire si pure,
si delicate, et si parfaicte, qu'à mon goust, il n'y a aucuns escrits
au monde, qui puissent estre comparables aux siens, en cette partie.•
Ie veux icy enregistrer certains traicts particuliers et rares,
sur le faict de ses guerres, qui me sont demeurez en memoire.

Son armée estant en quelque effroy, pour le bruit qui couroit
des grandes forces, que menoit contre luy le Roy Iuba, au lieu de
rabattre l'opinion que ses soldats en auoyent prise, et appetisser
les moyens de son ennemy, les ayant faict assembler pour les r'asseurer
et leur donner courage, il print vne voye toute contraire à
celle que nous auons accoustumé: car il leur dit qu'ils ne se missent•
plus en peine de s'enquerir des forces que menoit l'ennemy, et qu'il
en auoit eu bien certain aduertissement: et lors il leur en fit le
nombre surpassant de beaucoup, et la verité, et la renommée, qui
en couroit en son armée. Suiuant ce que conseille Cyrus en Xenophon.
D'autant que la tromperie n'est pas de tel interest, de trouuer1
les ennemis par effect plus foibles qu'on n'auoit esperé: que de les
trouuer à la verité bien forts, apres les auoir iugez foibles par
reputation. Il accoustumoit sur tout ses soldats à obeyr simplement,
sans se mesler de contreroller, ou parler des desseins de
leur Capitaine; lesquels il ne leur communiquoit que sur le poinct•
de l'execution: et prenoit plaisir s'ils en auoyent descouuert
quelque chose, de changer sur le champ d'aduis, pour les tromper:
et souuent pour cet effect ayant assigné vn logis en quelque lieu,
il passoit outre, et allongeoit la iournée, notamment s'il faisoit
mauuais temps et pluuieux. Les Souisses, au commencement de2
ses guerres de Gaule, ayans enuoyé vers luy pour leur donner passage
au trauers des terres des Romains; estant deliberé de les
empescher par force, il leur contrefit toutesfois vn bon visage, et
print quelques iours de delay à leur faire responce, pour se seruir
de ce loisir, à assembler son armée. Ces pauures gens ne sçauoyent•
pas combien il estoit excellent mesnager du temps: car il redit
maintes-fois, que c'est la plus souueraine partie d'vn capitaine, que
la science de prendre au poinct les occasions, et la diligence, qui
est en ses exploicts, à la verité, inouye et incroyable. S'il n'estoit
pas fort conscientieux en cela, de prendre aduantage sur son3
ennemy, sous couleur d'vn traicté d'accord: il l'estoit aussi peu,
en ce qu'il ne requeroit en ses soldats autre vertu que la vaillance,
ny ne punissoit guere autres vices, que la mutination, et la desobeyssance.
Souuent apres ses victoires, il leur laschoit la bride à
toute licence, les dispensant pour quelque temps des regles de la•
discipline militaire, adioustant à cela, qu'il auoit des soldats si bien
creez, que tous perfumez et musquez, ils ne laissoyent pas d'aller
furieusement au combat. De vray, il aymoit qu'ils fussent richement
armez, et leur faisoit porter des harnois grauez, dorez et argentez:
afin que le soing de la conseruation de leurs armes, les rendist
plus aspres à se deffendre. Parlant à eux, il les appelloit du nom
de compagnons, que nous vsons encore: ce qu'Auguste son successeur
reforma, estimant qu'il l'auoit faict pour la necessité de ses•
affaires, et pour flatter le cœur de ceux qui ne le suyuoient que
volontairement:
Rheni mihi Cæsar in vndis
Dux erat: hic socius; facinus quos inquinat, æquat;
mais que cette façon estoit trop rabbaissée, pour la dignité d'vn1
Empereur et general d'armée, et remit en train de les appeller
seulement soldats. A cette courtoisie, Cæsar mesloit toutesfois
vne grande seuerité, à les reprimer. La neufiesme legion s'estant
mutinée au pres de Plaisance, il la cassa auec ignominie, quoy que
Pompeius fust lors encore en pieds, et ne la reçeut en grace qu'auec•
plusieurs supplications. Il les rappaisoit plus par authorité et
par audace, que par douceur. Là où il parle de son passage
de la riuiere du Rhin, vers l'Allemaigne, il dit qu'estimant indigne
de l'honneur du peuple Romain, qu'il passast son armée à
nauires, il fit dresser vn pont, afin qu'il passast à pied ferme. Ce2
fut là, qu'il bastit ce pont admirable, dequoy il dechiffre particulierement
la fabrique: car il ne s'arreste si volontiers en nul
endroit de ses faits, qu'à nous representer la subtilité de ses inuentions,
en telle sorte d'ouurages de main. I'y ay aussi remarqué
cela, qu'il fait grand cas de ses exhortations aux soldats•
auant le combat: car où il veut montrer auoir esté surpris, ou
pressé, il allegue tousiours cela, qu'il n'eut pas seulement loisir de
haranguer son armée. Auant cette grande battaille contre ceux de
Tournay; Cæsar, dict-il, ayant ordonné du reste, courut soudainement,
où la fortune le porta, pour exhorter ses gens; et rencontrant3
la dixiesme legion, il n'eut loisir de leur dire, sinon, qu'ils
eussent souuenance de leur vertu accoustumée, qu'ils ne s'estonnassent
point, et soustinsent hardiment l'effort des aduersaires:
et par ce que l'ennemy estoit des-ia approché à vn iect de traict,
il donna le signe de la battaille: et de là estant passé soudainement•
ailleurs pour en encourager d'autres, il trouua qu'ils estoyent
des-ia aux prises: voyla ce qu'il en dit en ce lieu là. De vray, sa
langue luy a faict en plusieurs lieux de bien notables seruices, et
estoit de son temps mesme, son eloquence militaire en telle recommendation,
que plusieurs en son armée recueilloyent ses harangues:4
et par ce moyen, il en fut assemblé des volumes, qui ont
duré long temps apres luy. Son parler auoit des graces particulieres;
si que ses familiers, et entre autres Auguste, oyant reciter
ce qui en auoit esté recueilly, recognoissoit iusques aux phrases,
et aux mots, ce qui n'estoit pas du sien. La premiere fois qu'il
sortit de Rome, auec charge publique, il arriua en huict iours à la
riuiere du Rhone, ayant dans son coche deuant luy vn secretaire•
ou deux qui escriuoyent sans cesse, et derriere luy, celuy qui portoit
son espée. Et certes quand on ne feroit qu'aller, à peine pourroit-on
atteindre à cette promptitude, dequoy tousiours victorieux
ayant laissé la Gaule, et suiuant Pompeius à Brindes, il subiuga
l'Italie en dix huict iours; reuint de Brindes à Rome; de Rome il1
s'en alla au fin fond de l'Espaigne; où il passa des difficultez extremes,
en la guerre contre Affranius et Petreius, et au long siege
de Marseille: de là il s'en retourna en la Macedoine, battit l'armée
Romaine à Pharsale; passa de là, suiuant Pompeius, en Ægypte,
laquelle il subiuga; d'Ægypte il vint en Syrie, et au pays de Pont,•
où il combattit Pharnaces; de là en Afrique, où il deffit Scipion et
Iuba; et rebroussa encore par l'Italie en Espaigne, où il deffit les
enfans de Pompeius.
Ocior et cœli flammis et tigride fœta.
Ac veluti montis saxum de vertice præceps2
Cùm ruit auulsum vento, seu turbidus imber
Proluit, aut annis soluit sublapsa vetustas,
Fertur in abruptum magno mons improbus actu,
Exultátque solo, siluas, armenta, virósque,
Inuoluens secum.

Parlant du siege d'Auaricum, il dit, que c'estoit sa coustume,
de se tenir nuict et iour pres des ouuriers, qu'il auoit en besoigne.
En toutes entreprises de consequence, il faisoit tousiours la descouuerte
luy mesme, et ne passa iamais son armée en lieu, qu'il
n'eust premierement recognu. Et si nous croyons Suetone; quand3
il fit l'entreprise de traietter en Angleterre, il fut le premier à sonder
le gué. Il auoit accoustumé de dire, qu'il aimoit mieux la
victoire qui se conduisoit par conseil que par force. Et en la guerre
contre Petreius et Afranius, la Fortune luy presentant vne bien
apparante occasion d'aduantage; il la refusa, dit-il, esperant auec•
vn peu plus de longueur, mais moins de hazard, venir à bout de
ses ennemis. Il fit aussi là vn merueilleux traict, de commander à
tout son ost, de passer à nage la riuiere sans aucune necessité,
Rapuitque ruens in prælia miles,
Quod fugiens timuisset iter: mox vda receptis4
Membra fouent armis, gelidósque a gurgite, cursu
Restituunt artus.

Ie le trouue vn peu plus retenu et consideré en ses entreprinses,
qu'Alexandre: car cettuy-cy semble rechercher et courir à force
les dangers, comme vn impetueux torrent, qui choque et attaque•
sans discretion et sans chois, tout ce qu'il rencontre.
Sic tauriformis voluitur Aufidus,
Qui regna Dauni perfluit Appuli
Dum sæuit, horrendámque cultis
Diluuiem meditatur agris.1
Aussi estoit-il embesongné en la fleur et premiere chaleur de son
aage; là où Cæsar s'y print estant desia meur et bien auancé.
Outre ce, qu'Alexandre estoit d'vne temperature plus sanguine,
cholere, et ardente: et si esmouuoit encore cette humeur par le
vin, duquel Cæsar estoit tres-abstinent. Mais où les occasions de•
la necessité se presentoyent, et où la chose le requeroit, il ne fut
iamais homme faisant meilleur marché de sa personne. Quant à
moy, il me semble lire en plusieurs de ses exploicts, vne certaine
resolution de se perdre, pour fuyr la honte d'estre vaincu. En cette
grande battaille qu'il eut contre ceux de Tournay, il courut se presenter2
à la teste des ennemis, sans bouclier, comme il se trouua,
voyant la pointe de son armée s'esbranler: ce qui luy est aduenu
plusieurs autres fois. Oyant dire que ses gens estoyent assiegez, il
passa desguisé au trauers l'armée ennemie, pour les aller fortifier
de sa presence. Ayant trauersé à Dirrachium, auec bien petites•
forces, et voyant que le reste de son armée qu'il auoit laissée à
conduire à Antonius, tardoit à le suiure, il entreprit luy seul de
repasser la mer par vne tres-grande tormente: et se desroba, pour
aller reprendre le reste de ses forces; les ports de delà, et toute la
mer estant saisie par Pompeius. Et quant aux entreprises qu'il a3
faictes à main armée, il y en a plusieurs, qui surpassent en hazard
tout discours de raison militaire: car auec combien foibles moyens,
entreprint-il de subiuger le Royaume d'Ægypte: et depuis d'aller
attaquer les forces de Scipion et de Iuba, de dix parts plus grandes
que les siennes? Ces gens là ont eu ie ne sçay quelle plus qu'humaine•
confiance de leur fortune: et disoit-il, qu'il falloit executer,
non pas consulter les hautes entreprises. Apres la battaille de Pharsale,
comme il eust enuoyé son armée deuant en Asie, et passast
auec vn seul vaisseau, le destroit de l'Hellespont, il rencontra en mer
Lucius Cassius, auec dix gros nauires de guerre: il eut le courage
non seulement de l'attendre, mais de tirer droit vers luy, et le sommer
de se rendre: et en vint à bout. Ayant entrepris ce furieux
siege d'Alexia, où il y auoit quatre vingts mille hommes de deffence,
toute la Gaule s'estant esleuée pour luy courre sus, et leuer le•
siege, et dressé vn' armée de cent neuf mille cheuaux, et de deux
cens quarante mille hommes de pied, quelle hardiesse et maniacle
confiance fut-ce, de n'en vouloir abandonner son entreprise, et se
resoudre à deux si grandes difficultez ensemble? Lesquelles toutesfois
il soustint: et apres auoir gaigné cette grande battaille contre1
ceux de dehors, rengea bien tost à sa mercy ceux qu'il tenoit enfermez.
Il en aduint autant à Lucullus, au siege de Tigranocerta
contre le Roy Tigranes, mais d'vne condition dispareille, veu la
mollesse des ennemis, à qui Lucullus auoit affaire. Ie veux icy
remarquer deux rares euenemens et extraordinaires, sur le faict•
de ce siege d'Alexia, l'vn, que les Gaulois s'assemblans pour venir
trouuer là Cæsar, ayans faict denombrement de toutes leurs forces,
resolurent en leur conseil, de retrancher vne bonne partie de cette
grande multitude, de peur qu'ils n'en tombassent en confusion.
Cet exemple est nouueau, de craindre à estre trop: mais à le bien2
prendre, il est vray-semblable, que le corps d'vne armée doit auoir
vne grandeur moderée, et reglée à certaines bornes, soit pour la
difficulté de la nourrir, soit pour la difficulté de la conduire et
tenir en ordre. Aumoins seroit il bien aisé à verifier par exemple,
que ces armées monstrueuses en nombre, n'ont guere rien fait qui•
vaille. Suiuant le dire de Cyrus en Xenophon, ce n'est pas le nombre
des hommes, ains le nombre des bons hommes, qui faict l'aduantage:
le demeurant servant plus de destourbier que de secours.
Et Baiazet print le principal fondement à sa resolution, de liurer
iournée à Tamburlan, contre l'aduis de tous ses Capitaines, sur ce,3
que le nombre innombrable des hommes de son ennemy luy donnoit
certaine esperance de confusion. Scanderbech bon iuge et tres
expert, auoit accoustumé de dire, que dix ou douze mille combattans
fideles, deuoient baster à vn suffisant chef de guerre, pour
garantir sa reputation en toute sorte de besoing militaire. L'autre•
poinct, qui semble estre contraire, et à l'vsage, et à la raison de
la guerre, c'est que Vercingentorix, qui estoit nommé chef et general
de toutes les parties des Gaules, reuoltées, print party de s'aller
enfermer dans Alexia. Car celuy qui commande à tout vn pays ne
se doit iamais engager qu'au cas de cette extremité, qu'il y allast4
de sa derniere place, et qu'il n'y eust rien plus à esperer qu'en la
deffence d'icelle. Autrement il se doit tenir libre, pour auoir moyen
de prouuoir en general à toutes les parties de son gouuernement.

Pour reuenir à Cæsar, il deuint auec le temps vn peu plus tardif
et plus consideré, comme tesmoigne son familier Oppius: estimant,
qu'il ne deuoit aisément hazarder l'honneur de tant de victoires,
lequel, vne seule defortune luy pourroit faire perdre. C'est•
ce que disent les Italiens, quand ils veulent reprocher cette hardiesse
temeraire, qui se void aux ieunes gens, les nommants necessiteux
d'honneur, bisognosi d'honore: et qu'estans encore en
cette grande faim et disette de reputation, ils ont raison de la chercher
à quelque prix que ce soit: ce que ne doiuent pas faire ceux1
qui en ont desia acquis à suffisance. Il y peut auoir quelque iuste
moderation en ce desir de gloire, et quelque sacieté en cet appetit
comme aux autres: assez de gens le pratiquent ainsin. Il estoit
bien esloigné de cette religion des anciens Romains, qui ne se vouloyent
preualoir en leurs guerres, que de la vertu simple et nayfue.•
Mais encore y apportoit il plus de conscience que nous ne ferions à
cette heure, et n'approuuoit pas toutes sortes de moyens, pour
acquerir la victoire. En la guerre contre Ariouistus, estant à parlementer
auec luy, il y suruint quelque remuement entre les deux
armées, qui commença par la faute des gens de cheual d'Ariouistus.2
Sur ce tumulte, Cæsar se trouua auoir fort grand aduantage
sur ses ennemis, toutes-fois il ne s'en voulut point preualoir, de
peur qu'on luy peust reprocher d'y auoir procedé de mauuaise foy.

Il auoit accoustumé de porter vn accoustrement riche au combat,
et de couleur esclatante, pour se faire remarquer. Il tenoit•
la bride plus estroite à ses soldats, et les tenoit plus de court
estants pres des ennemis. Quand les anciens Grecs vouloient accuser
quelqu'vn d'extreme insuffisance, ils disoyent en commun
prouerbe, qu'il ne sçauoit ny lire ny nager: il auoit cette mesme
opinion, que la science de nager estoit tres-vtile à la guerre, et en3
tira plusieurs commoditez: s'il auoit à faire diligence, il franchissoit
ordinairement à nage les riuieres qu'il rencontroit: car
il aymoit à voyager à pied, comme le grand Alexandre. En Ægypte,
ayant esté forcé pour se sauuer, de se mettre dans vn petit batteau,
et tant de gens s'y estants lancez quant et luy, qu'il estoit•
en danger d'aller à fons, il ayma mieux se ietter en la mer, et gaigna
sa flotte à nage, qui estoit plus de deux cents pas au delà,
tenant en sa main gauche ses tablettes hors de l'eau, et trainant à
belles dents sa cotte d'armes, afin que l'ennemy n'en iouyst, estant
desia bien auancé sur l'aage. Iamais chef de guerre n'eut tant
de creance sur ses soldats. Au commencement de ses guerres
ciuiles, les centeniers luy offrirent de soudoyer chacun sur sa•
bourse, vn homme d'armes, et les gens de pied, de le seruir à leurs
despens: ceux qui estoyent plus aysez, entreprenants encore à deffrayer
les plus necessiteux. Feu Monsieur l'Admiral de Chastillon
nous fit veoir dernierement vn pareil cas en noz guerres ciuiles:
car les François de son armée, fournissoient de leurs bourses au1
payement des estrangers, qui l'accompagnoient. Il ne se trouueroit
guere d'exemples d'affection si ardente et si preste, parmy
ceux qui marchent dans le vieux train, soubs l'ancienne police des
loix. La passion nous commande bien plus viuement que la raison.
Il est pourtant aduenu en la guerre contre Annibal, qu'à•
l'exemple de la liberalité du peuple Romain en la ville, les gendarmes
et Capitaines refuserent leur paye; et appelloit on au camp
de Marcellus, mercenaires, ceux qui en prenoient. Ayant eu du pire
aupres de Dyrrachium, ses soldats se vindrent d'eux mesmes offrir
à estre chastiez et punis, de façon qu'il eut plus à les consoler qu'à2
les tancer. Vne sienne seule cohorte, soustint quatre legions de
Pompeius plus de quatre heures, iusques à ce qu'elle fut quasi
toute deffaicte à coups de trait, et se trouua dans la tranchée, cent
trente mille flesches. Vn soldat nommé Scæua, qui commandoit à
l'vne des entrées, s'y maintint inuincible ayant vn œil creué, vne•
espaule et vne cuisse percées, et son escu faucé en deux cens trente
lieux. Il est aduenu à plusieurs de ses soldats pris prisonniers,
d'accepter plustost la mort, que de vouloir promettre de prendre
autre party. Granius Petronius, pris par Scipion en Affrique, Scipion
apres auoir faict mourir ses compagnons, luy manda qu'il luy3
donnoit la vie, car il estoit homme de reng et questeur: Petronius
respondit que les soldats de Cæsar auoyent accoustumé de donner
la vie aux autres, non la receuoir; et se tua tout soudain de sa
main propre. Il y a infinis exemples de leur fidelité: il ne faut
pas oublier le traict de ceux qui furent assiegez à Salone, ville partizane•
pour Cæsar contre Pompeius, pour vn rare accident qui y
aduint. Marcus Octauius les tenoit assiegez; ceux de dedans estans
reduits en extreme necessité de toutes choses, en maniere que pour
suppleer au deffaut qu'ils auoyent d'hommes, la plus part d'entre
eux y estans morts et blessez, ils auoyent mis en liberté tous leurs
esclaues, et pour le seruice de leurs engins auoient esté contraints
de coupper les cheueux de toutes les femmes, affin d'en faire des
cordes; outre vne merueilleuse disette de viures; et ce neantmoins
resolus de iamais ne se rendre. Apres auoir trainé ce siege en•
grande longueur, d'où Octauius estoit deuenu plus nonchalant, et
moins attentif à son entreprinse, ils choisirent vn iour sur le midy,
et comme ils eurent rangé les femmes et les enfans sur leurs murailles,
pour faire bonne mine, sortirent en telle furie, sur les
assiegeans, qu'ayants enfoncé le premier, le second, et tiers corps1
de garde, et le quatriesme, et puis le reste, et ayants faict du
tout abandonner les tranchées, les chasserent iusques dans les nauires:
et Octauius mesmes se sauua à Dyrrachium, où estoit Pompeius.
Ie n'ay point memoire pour cett' heure, d'auoir veu aucun
autre exemple, où les assiegez battent en gros les assiegeans, et•
gaignent la maistrise de la campaigne; ny qu'vne sortie ait tiré
en consequence, vne pure et entiere victoire de battaille.

CHAPITRE XXXV. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXXV.)]
De trois bonnes femmes.

IL n'en est pas à douzaines, comme chacun sçait; et notamment
aux deuoirs de mariage: car c'est vn marché plein de tant d'espineuses
circonstances, qu'il est malaisé que la volonté d'vne femme,2
s'y maintienne entiere long temps. Les hommes, quoy qu'ils y
soyent auec vn peu meilleure condition, y ont trop affaire. La
touche d'vn bon mariage, et sa vraye preuue, regarde le temps que
la societé dure; si elle a esté constamment douce, loyalle, et commode.
En nostre siecle, elles reseruent plus communément, à•
estaller leurs bons offices, et la vehemence de leur affection, enuers
leurs maris perdus: cherchent au moins lors, à donner tesmoignage
de leur bonne volonté. Tardif tesmoignage, et hors de
saison. Elles preuuent plustost par là, qu'elles ne les ayment que
morts. La vie est pleine de combustion, le trespas d'amour, et de
courtoisie. Comme les peres cachent l'affection enuers leurs enfans,
elles volontiers de mesmes, cachent la leur enuers le mary, pour
maintenir vn honneste respect. Ce mystere n'est pas de mon goust.
Elles ont beau s'escheueler et s'esgratigner; ie m'en vois à l'oreille•
d'vne femme de chambre, et d'vn secretaire: comment estoient-ils,
Comment ont-ils vescu ensemble? il me souuient tousiours de ce
bon mot, iactantius mœrent, quæ minus dolent. Leur rechigner est
odieux aux viuans, et vain aux morts. Nous dispenserons volontiers
qu'on rie apres, pourueu qu'on nous rie pendant la vie. Est-ce1
pas de quoy resusciter de despit: qui m'aura craché au nez pendant
que i'estoy, me vienne frotter les pieds, quand ie ne suis plus?
S'il y a quelque honneur à pleurer les maris, il n'appartient qu'à
celles qui leur ont ry: celles qui ont pleuré en la vie, qu'elles rient
en la mort, au dehors comme au dedans. Aussi, ne regardez pas à•
ces yeux moites, et à cette piteuse voix: regardez ce port, ce teinct,
et l'embonpoinct de ces iouës, soubs ces grands voiles: c'est par
là qu'elle parle François. Il en est peu, de qui la santé n'aille en
amendant, qualité qui ne sçait pas mentir. Cette ceremonieuse
contenance ne regarde pas tant derriere soy, que deuant; c'est2
acquest, plus que payement. En mon enfance, vne honneste et
tresbelle dame, qui vit encores, vefue d'vn Prince, auoit ie ne sçay
quoy plus en sa parure, qu'il n'est permis par les loix de nostre
vefuage: à ceux qui le luy reprochoient: C'est, disoit elle, que ie
ne practique plus de nouuelles amitiez, et suis hors de volonté de•
me remarier. Pour ne disconuenir du tout à nostre vsage, i'ay
icy choisi trois femmes, qui ont aussi employé l'effort de leur
bonté, et affection, autour la mort de leurs maris. Ce sont pourtant
exemples vn peu autres, et si pressans, qu'ils tirent hardiment la
vie en consequence. Pline le ieune auoit pres d'vne sienne maison3
en Italie, vn voisin merueilleusement tourmenté de quelques vlceres,
qui luy estoient suruenues és parties honteuses. Sa femme le
voyant si longuement languir, le pria de permettre, qu'elle veist à
loisir et de pres l'estat de son mal, et qu'elle luy diroit plus franchement
qu'aucun autre ce qu'il auoit à en esperer. Apres auoir•
obtenu cela de luy, et l'auoir curieusement consideré, elle trouua
qu'il estoit impossible, qu'il en peust guerir, et que tout ce qu'il
auoit à attendre, c'estoit de trainer fort long temps vne vie douloureuse
et languissante: si luy conseilla pour le plus seur et souuerain
remede, de se tuer. Et le trouuant vn peu mol, à vne si rude entreprise:•
Ne pense point, luy dit-elle, mon amy, que les douleurs que
ie te voy souffrir ne me touchent autant qu'à toy, et que pour m'en
deliurer, ie ne me vueille seruir moy-mesme, de cette medecine
que ie t'ordonne. Ie te veux accompagner à la guerison, comme
i'ay faict à la maladie: oste cette crainte, et pense que nous n'aurons1
que plaisir en ce passage, qui nous doit deliurer de tels tourmens:
nous nous en irons heureusement ensemble. Cela dit, et ayant
rechauffé le courage de son mary, elle resolut qu'ils se precipiteroient
en la mer, par vne fenestre de leur logis, qui y respondoit. Et
pour maintenir iusques à sa fin, cette loyale et vehemente affection,•
dequoy elle l'auoit embrassé pendant sa vie, elle voulut encore qu'il
mourust entre ses bras; mais de peur qu'ils ne luy faillissent, et
que les estraintes de ses enlassemens, ne vinssent à se relascher par
la cheute et la crainte, elle se fit lier et attacher bien estroitement
auec luy, par le faux du corps; et abandonna ainsi sa vie, pour le2
repos de celle de son mary. Celle-là estoit de bas lieu; et parmy
telle condition de gens, il n'est pas si nouueau d'y voir quelque
traict de rare bonté,
Extrema per illos
Iustitia excedens terris vestigia fecit.