Les autres deux sont nobles et riches, où les exemples de vertu
se logent rarement. Arria femme de Cecinna Pætus, personnage
consulaire, fut mere d'vne autre Arria femme de Thrasea Pætus,
celuy duquel la vertu fut tant renommée du temps de Neron; et
par le moyen de ce gendre, mere-grand de Fannia; car la ressemblance3
des noms de ces hommes et femmes, et de leurs fortunes,
en a fait mesconter plusieurs. Cette premiere Arria, Cecinna
Pætus, son mary, ayant esté prins prisonnier par les gens de l'Empereur
Claudius, apres la deffaicte de Scribonianus, duquel il auoit
suiuy le party: supplia ceux qui l'emmenoient prisonnier à Rome,•
de la receuoir dans leur nauire, où elle leur seroit de beaucoup
moins de despence et d'incommodité, qu'vn nombre de personnes,
qu'il leur faudroit, pour le seruice de son mary: et qu'elle seule
fourniroit à sa chambre, à sa cuisine, et à tous autres offices. Ils
l'en refuserent: et elle s'estant iettée dans vn batteau de pescheur,4
qu'elle loua sur le champ, le suyuit en cette sorte depuis la Sclauonie.
Comme ils furent à Rome, vn iour, en presence de l'Empereur,
Iunia vefue de Scribonianus, s'estant accostée d'elle familierement,
pour la societé de leurs fortunes, elle la repoussa
rudement auec ces parolles: Moy, dit-elle, que ie parle à toy, ny
que ie t'escoute, à toy, au giron de laquelle Scribonianus fut tué,
et tu vis encores? Ces paroles, auec plusieurs autres signes, firent
sentir à ses parents, qu'elle estoit pour se deffaire elle mesme, impatiente
de supporter la fortune de son mary. Et Thrasea son•
gendre, la suppliant sur ce propos de ne se vouloir perdre, et luy
disant ainsi: Quoy? si ie courois pareille fortune à celle de Cecinna,
voudriez vous que ma femme vostre fille en fist de mesme?
Comment donc? si ie le voudrois, respondit-elle: ouy, ouy, ie le
voudrois, si elle auoit vescu aussi long temps, et d'aussi bon accord1
auec toy, que i'ay faict auec mon mary. Ces responces augmentoient
le soing, qu'on auoit d'elle, et faisoient qu'on regardoit de
plus pres à ses deportemens. Vn iour apres auoir dict à ceux qui
la gardoient, Vous auez beau faire, vous me pouuez bien faire plus
mal mourir, mais de me garder de mourir, vous ne sçauriez:•
s'eslançant furieusement d'vne chaire, où elle estoit assise, elle
s'alla de toute sa force chocquer la teste contre la paroy voisine:
duquel coup, estant cheute de son long esuanouye, et fort blessée
apres qu'on l'eut à toute peine faite reuenir: Ie vous disois
bien, dit-elle, que si vous me refusiez quelque façon aisée de me2
tuer, i'en choisirois quelque autre pour mal-aisée qu'elle fust. La
fin d'vne si admirable vertu fut telle: Son mary Pætus, n'ayant
pas le cœur assez ferme de soy-mesme, pour se donner la mort, à
laquelle la cruauté de l'Empereur le rengeoit; vn iour entre autres,
apres auoir premierement employé les discours et enhortements,•
propres au conseil, qu'elle luy donnoit à ce faire, elle print le
poignart, que son mary portoit: et le tenant traict en sa main,
pour la conclusion de son exhortation; Fais ainsi Pætus, luy
dit-elle. Et en mesme instant, s'en estant donné vn coup mortel
dans l'estomach, et puis l'arrachant de sa playe, elle le luy presenta,3
finissant quant et quant sa vie: auec cette noble, genereuse,
et immortelle parole, Pæte non dolet. Elle n'eust loisir que de dire
ces trois parolles d'vne si belle substance; Tien Pætus, il ne m'a
point faict mal.
Casta suo gladium cùm traderet Arria Pæto,
Quem de visceribus traxerat ipsa suis:
Si qua fides, vulnus quod feci, non dolet, inquit,
Sed quod tu facies, id mihi Pæte dolet.
Il est bien plus vif en son naturel, et d'vn sens plus riche: car
et la playe, et la mort de son mary, et les siennes, tant s'en faut4
qu'elles luy poisassent, qu'elle en auoit esté la conseillere et promotrice:
mais ayant fait cette haulte et courageuse entreprinse
pour la seule commodité de son mary, elle ne regarde qu'à luy,
encore au dernier traict de sa vie, et à luy oster la crainte de la
suiure en mourant. Pætus se frappa tout soudain, de ce mesme•
glaiue; honteux à mon aduis, d'auoir eu besoin d'vn si cher et
pretieux enseignement. Pompeia Paulina, ieune et tres-noble
Dame Romaine, auoit espousé Seneque, en son extreme vieillesse.
Neron, son beau disciple, enuoya ses satellites vers luy, pour luy
denoncer l'ordonnance de sa mort, ce qui se faisoit en cette maniere.•
Quand les Empereurs Romains de ce temps, auoyent condamné
quelque homme de qualité, ils luy mandoyent par leurs
officiers de choisir quelque mort à sa poste, et de la prendre dans
tel, ou tel delay, qu'ils luy faisoyent prescrire selon la trempe de
leur cholere, tantost plus pressé, tantost plus long, luy donnant1
terme pour disposer pendant ce temps là, de ses affaires, et quelque
fois luy ostant le moyen de ce faire, par la briefueté du temps:
et si le condamné estriuoit à leur ordonnance, ils menoyent des
gens propres à l'executer, ou luy couppant les veines des bras, et
des iambes, ou luy faisant aualler du poison par force. Mais les•
personnes d'honneur, n'attendoyent pas cette necessité, et se seruoyent
de leurs propres medecins et chirurgiens à cet effect. Seneque
ouyt leur charge, d'vn visage paisible et asseuré, et apres, demanda
du papier pour faire son testament: ce que luy ayant esté refusé par
le Capitaine, il se tourne vers ses amis: Puis que ie ne puis, leur2
dit-il, vous laisser autre chose en recognoissance de ce que ie vous
doy, ie vous laisse au moins ce que i'ay de plus beau, à sçauoir
l'image de mes mœurs et de ma vie, laquelle ie vous prie conseruer
en vostre memoire: affin qu'en ce faisant, vous acqueriez la
gloire de sinceres et veritables amis. Et quant et quant, appaisant•
tantost l'aigreur de la douleur, qu'il leur voyoit souffrir, par
douces paroles, tantost roidissant sa voix, pour les tancer: Où
sont, disoit-il, ces beaux preceptes de la philosophie? que sont
deuenuës les prouisions, que par tant d'années nous auons faictes,
contre les accidens de la fortune? la cruauté de Neron nous estoit3
elle incognue? que pouuions nous attendre de celuy, qui auoit tué
sa mere et son frere, sinon qu'il fist encor mourir son gouuerneur,
qui l'a nourry et esleué? Apres auoir dit ces paroles en commun, il
se destourne à sa femme, et l'embrassant estroittement, comme
par la pesanteur de la douleur elle deffailloit de cœur et de forces;•
la pria de porter vn peu plus patiemment cet accident, pour l'amour
de luy; et que l'heure estoit venue, où il auoit à montrer, non
plus par discours et par disputes, mais par effect, le fruict qu'il
auoit tiré de ses estudes: et que sans doubte il embrassoit la mort,
non seulement sans douleur, mais auecques allegresse. Parquoy4
m'amie, disoit-il, ne la deshonnore par tes larmes, affin qu'il ne
semble que tu t'aimes plus que ma reputation: appaise ta douleur,
et te console en la connoissance, que tu as eu de moy, et de
mes actions, conduisant le reste de ta vie, par les honnestes occupations,
ausquelles tu és addonnée. A quoy Paulina ayant vn peu
repris ses esprits, et reschauffé la magnanimité de son courage,
par vne tres-noble affection: Non Seneca, respondit-elle, ie ne•
suis pas pour vous laisser sans ma compagnie en telle necessité:
ie ne veux pas que vous pensiez, que les vertueux exemples de
vostre vie, ne m'ayent encore appris à sçauoir bien mourir: et
quand le pourroy-ie ny mieux, ny plus honnestement, ny plus à
mon gré qu'auecques vous? ainsi faictes estat que ie m'en voy1
quant et vous. Lors Seneque prenant en bonne part vne si belle et
glorieuse deliberation de sa femme; et pour se deliurer aussi de la
crainte de la laisser apres sa mort, à la mercy et cruauté de ses
ennemis: Ie t'auoy, Paulina, dit-il, conseillé ce qui seruoit à conduire
plus heureusement ta vie: tu aymes donc mieux l'honneur•
de la mort: vrayement ie ne te l'enuieray point: la constance et
la resolution, soyent pareilles à nostre commune fin, mais la
beauté et la gloire soit plus grande de ta part. Cela fait, on leur
couppa en mesme temps les veines des bras: mais par ce que
celles de Seneque reserrées tant par la vieillesse, que par son2
abstinence, donnoyent au sang le cours trop long et trop lasche, il
commanda qu'on luy couppast encore les veines des cuisses: et de
peur que le tourment qu'il en souffroit, n'attendrist le cœur de sa
femme, et pour se deliurer aussi soy-mesme de l'affliction, qu'il
portoit de la veoir en si piteux estat: apres auoir tres-amoureusement•
pris congé d'elle, il la pria de permettre qu'on l'emportast
en la chambre voisine, comme on feit. Mais toutes ces incisions
estans encore insuffisantes pour le faire mourir, il commanda à
Statius Anneus son medecin, de luy donner vn breuuage de poison;
qui n'eut guere non plus d'effect: car par la foiblesse et froideur3
des membres, elle ne peut arriuer iusques au cœur. Par ainsin on
luy fit en outre apprester vn baing fort chauld: et lors sentant sa
fin prochaine, autant qu'il eut d'halene, il continua des discours
tres-excellens sur le subiect de l'estat où il se trouuoit, que ses
secretaires recueillirent tant qu'ils peurent ouyr sa voix; et demeurerent•
ses parolles dernieres long temps depuis en credit et honneur,
és mains des hommes: ce nous est vne bien fascheuse perte,
qu'elles ne soyent venues iusques à nous. Comme il sentit les derniers
traicts de la mort, prenant de l'eau du baing toute sanglante,
il en arrousa sa teste, en disant; Ie vouë cette eau à Iuppiter le4
liberateur. Neron aduerty de tout cecy, craignant que la mort de
Paulina, qui estoit des mieux apparentées dames Romaines, et
enuers laquelle il n'auoit nulles particulieres inimitiez, luy vinst à
reproche; renuoya en toute diligence luy faire r'atacher ses playes:
ce que ses gens d'elle, firent sans son sçeu, estant desia demy•
morte, et sans aucun sentiment. Et ce que contre son dessein, elle
vesquit depuis, ce fut tres-honnorablement, et comme il appartenoit
à sa vertu, montrant par la couleur blesme de son visage,
combien elle auoit escoulé de vie par ses blessures. Voyla mes
trois comtes tres-veritables, que ie trouue aussi plaisans et tragiques
que ceux que nous forgeons à nostre poste, pour donner•
plaisir au commun: et m'estonne que ceux qui s'addonnent à cela,
ne s'auisent de choisir plustost dix mille tres-belles histoires, qui
se rencontrent dans les liures, où ils auroyent moins de peine, et
apporteroient plus de plaisir et profit. Et qui en voudroit bastir
vn corps entier et s'entretenant, il ne faudroit qu'il fournist du1
sien que la liaison, comme la soudure d'vn autre metal: et pourroit
entasser par ce moyen force veritables euenemens de toutes sortes,
les disposant et diuersifiant, selon que la beauté de l'ouurage le
requerroit, à peu pres comme Ouide a cousu et r'apiecé sa Metamorphose,
de ce grand nombre de fables diuerses. En ce dernier•
couple, cela est encore digne d'estre consideré, que Paulina
offre volontiers à quitter la vie pour l'amour de son mary, et que
son mary auoit autre-fois quitté aussi la mort pour l'amour d'elle.
Il n'y a pas pour nous grand contre-poix en cet eschange: mais
selon son humeur Stoïque, ie croy qu'il pensoit auoir autant faict2
pour elle, d'alonger sa vie en sa faueur, comme s'il fust mort pour
elle. En l'vne des lettres, qu'il escrit à Lucilius; apres qu'il luy a
fait entendre, comme la fiebure l'ayant pris à Rome, il monta soudain
en coche, pour s'en aller à vne sienne maison aux champs,
contre l'opinion de sa femme, qui le vouloit arrester; et qu'il luy•
auoit respondu, que la fiebure qu'il auoit, ce n'estoit pas fiebure
du corps, mais du lieu: il suit ainsin: Elle me laissa aller me recommandant
fort ma santé. Or moy, qui sçay que ie loge sa vie en
la mienne, ie commence de pouruoir à moy, pour pouruoir à elle:
le priuilege que ma vieillesse m'auoit donné, me rendant plus3
ferme et plus resolu à plusieurs choses, ie le pers, quand il me
souuient qu'en ce vieillard, il y en a vne ieune à qui ie profite.
Puis que ie ne la puis ranger à m'aymer plus courageusement,
elle me renge à m'aymer moy mesme plus curieusement: car
il faut prester quelque chose aux honnestes affections: et par•
fois, encore que les occasions nous pressent au contraire, il faut
r'appeler la vie, voire auec que tourment: il faut arrester l'ame
entre les dents, puis que la loy de viure aux gens de bien, ce n'est
pas autant qu'il leur plaist, mais autant qu'ils doiuent. Celuy qui
n'estime pas tant sa femme ou vn sien amy, que d'en allonger sa
vie, et qui s'opiniastre à mourir, il est trop delicat et trop mol: il
faut que l'ame se commande cela, quand l'vtilité des nostres le requiert:
il faut par fois nous prester à noz amis: et quand nous
voudrions mourir pour nous, interrompre nostre dessein pour eux.•
C'est tesmoignage de grandeur de courage, de retourner en la
vie pour la consideration d'autruy, comme plusieurs excellens personnages
ont faict: et est vn traict de bonté singuliere, de conseruer
la vieillesse, (de laquelle la commodité la plus grande, c'est
la nonchalance de sa durée, et vn plus courageux et desdaigneux1
vsage de la vie,) si on sent que cet office soit doux, aggreable, et
profitable à quelqu'vn bien affectionné. Et en reçoit on vne tres-plaisante
recompense: car qu'est-il plus doux, que d'estre si cher
à sa femme, qu'en sa consideration, on en deuienne plus cher à
soy-mesme? Ainsi ma Paulina m'a chargé, non seulement sa•
crainte, mais encore la mienne. Ce ne m'a pas esté assez de considerer,
combien resolument ie pourrois mourir, mais i'ay aussi
consideré, combien irresoluement elle le pourroit souffrir. Ie me
suis contrainct a viure, et c'est quelquefois magnanimité que viure.
Voyla ses mots excellens, comme est son vsage.2


LIVRE SECOND.
(Suite).


CHAPITRE VII. [(ORIGINAL LIV. II, CH. VII.)]
Des récompenses honorifiques.

Les distinctions honorifiques sont éminemment propres à récompenser la valeur.—Les historiens de l'empereur Auguste remarquent que lorsqu'il s'agissait de services militaires, il avait pour règle d'être excessivement prodigue de cadeaux envers ceux qui le méritaient, tandis qu'il était bien autrement parcimonieux de récompenses purement honorifiques; peut-être était-ce parce que son oncle lui avait à lui-même décerné toutes les récompenses militaires avant qu'il eût jamais été à la guerre. C'est une belle invention, qui subsiste dans la plupart des états du monde, que d'avoir créé, pour en honorer et en récompenser la vertu, certaines distinctions s'adressant à la vanité et sans valeur par elles-mêmes, telles que couronnes de laurier, de chêne, de myrte, certains vêtements de forme particulière, le privilège de circuler en ville sur un char, ou de nuit avec des flambeaux, une place réservée dans les cérémonies publiques, la prérogative de certains surnoms, de certains titres, certaines marques dans les armoiries et autres choses analogues, variables selon les nations suivant leur tempérament, et dont l'usage dure encore.

A cet égard, l'institution des ordres de chevalerie est une conception heureuse.—Chez nous et chez certains peuples voisins, nous avons les ordres de chevalerie qui n'ont pas d'autre objet. C'est assurément une bien bonne et profitable idée que d'avoir trouvé le moyen de récompenser le mérite du petit nombre d'hommes de valeur exceptionnelle, de les contenter et de les satisfaire par des distinctions qui ne soient pas une charge pour le trésor public et ne coûtent rien au prince. C'est un fait d'expérience qui remonte aux temps anciens et que nous avons aussi pu voir jadis chez nous, que les gens de qualité se sont toujours montrés plus jaloux d'obtenir ces récompenses que celles procurant gain et profit; ce qui s'explique parfaitement et rehausse considérablement le cas qu'on en fait. Si à un prix qui doit être uniquement honorifique, on attache des avantages particuliers, voire même une rémunération importante, ce mélange, au lieu de grandir l'estime en laquelle on le tient, la lui enlève et l'avilit.—L'ordre de Saint-Michel, qui a été si longtemps en crédit parmi nous, avait pour plus grand avantage de n'en conférer d'aucune sorte, ce qui faisait qu'autrefois il n'y avait pas de charge ni de situation, quelles qu'elles fussent, auxquelles la noblesse aspirât plus ardemment qu'à l'obtention de cet ordre et qui lui causassent plus de satisfaction; aucune autre qualité ne procurait plus de respect et de considération, la vertu souhaitant et recevant plus volontiers qu'aucune autre, une récompense qui est son apanage exclusif alors même qu'elle est plus glorieuse qu'utile.

Les récompenses pécuniaires s'appliquent à des services rendus de tout autre caractère.—Toutes les autres récompenses sont en effet moins honorables, d'autant qu'on en use à propos de tout: par des dons en argent se rémunèrent les services d'un valet, la diligence d'un courrier, quiconque nous charme par ses danses, ses talents en équitation, par sa parole. Tous les services en somme, même les plus vils, qu'on nous rend; tout, même le vice, est payé de cette façon: la flatterie, la trahison, celui qui favorise la débauche; par suite, il n'est pas étonnant que la vertu désire et accepte moins volontiers cette sorte de monnaie courante, que celle dont rien n'entache le caractère noble et généreux qui lui est propre et tout spécial.—Auguste avait raison d'être beaucoup plus économe de celle-ci que des autres, d'autant que l'honneur est un privilège dont la caractéristique essentielle est la rareté; c'est aussi celle de la vertu: «Pour qui ne voit pas de méchants, les bons ne sauraient exister (Martial).» On ne remarque pas un homme qui s'occupe de l'éducation de ses enfants: ce n'est pas là un titre de recommandation, si louable que ce soit, parce que c'est chose qui se rencontre communément; remarque-t-on un arbre de grande élévation, dans une forêt où tous sont de même? Je ne crois pas que jamais citoyen de Sparte se soit glorifié de sa vaillance, vertu pratiquée de tous chez ce peuple; non plus que de sa fidélité aux lois et de son mépris pour la richesse. Il n'est pas de récompense pour la vertu, si grande qu'elle soit, quand elle est dans les habitudes; je ne sais si même on donnerait cette qualification de grande, à une vertu qui se pratiquerait communément.

La vaillance est une vertu assez commune qui prime chez nous la vertu proprement dite.—Puisque ces témoignages d'honneur n'ont de prix et ne sont tenus en si haute estime que parce qu'ils sont décernés à un petit nombre, pour les anéantir il n'y a rien de tel que de les prodiguer. Quand même il y aurait aujourd'hui plus de gens que par le passé, qui mériteraient cet ordre, et je reconnais qu'il peut très bien se faire qu'il en soit ainsi, car aucune vertu plus que le courage militaire n'est de nature à se répandre davantage, ce n'est pas une raison suffisante pour, en le multipliant, l'avoir laissé tomber en discrédit.—En dehors de la vaillance que je qualifie ici de vertu, employant ce mot dans son acception courante, il en existe une autre, la vertu proprement dite, qui constitue la perfection et est la seule que les philosophes reconnaissent. De nature plus élevée que la vaillance, à l'encontre de celle-ci elle s'étend à tout; elle consiste dans cette force et cette fermeté de l'âme, qui la rendent indifférente à tout événement quel qu'il soit, heureux ou malheureux, qui peut survenir; elle est toujours égale, pondérée, constante, et notre vertu par excellence n'en est qu'une très faible émanation.