CEVX qui escriuent la vie d'Auguste Cæsar, remerquent cecy en sa
discipline militaire, que des dons il estoit merueilleusement liberal
enuers ceux qui le meritoient: mais que des pures recompenses
d'honneur il en estoit bien autant espargnant. Si est-ce qu'il
auoit esté luy mesme gratifié par son oncle, de toutes les recompenses•
militaires, auant qu'il eust iamais esté à la guerre. Ç'a esté
vne belle inuention, et receuë en la plus part des polices du monde,
d'establir certaines merques vaines et sans prix, pour en honnorer
et recompenser la vertu: comme sont les couronnes de laurier, de
chesne, de meurte, la forme de certain vestement, le priuilege d'aller1
en coche par ville, ou de nuit auecques flambeau, quelque assiette
particuliere aux assemblées publiques, la prerogatiue d'aucuns surnoms
et titres, certaines merques aux armoiries, et choses semblables
dequoy l'vsage a esté diuersement receu selon l'opinion des nations,
et dure encores. Nous auons pour nostre part, et plusieurs de nos•
voisins, les ordres de cheualerie, qui ne sont establis qu'à cette fin.
C'est à la verité vne bien bonne et profitable coustume, de trouuer
moyen de recognoistre la valeur des hommes rares et excellens,
et de les contenter et satisfaire par des payemens, qui ne chargent
aucunement le publiq, et qui ne coustent rien au Prince. Et ce qui2
a esté tousiours conneu par experience ancienne, et que nous auons
autrefois aussi peu voir entre nous, que les gens de qualité auoyent
plus de ialousie de telles recompenses, que de celles où il y auoit
du guain et du profit, cela n'est pas sans raison et grande apparence.
Si au prix qui doit estre simplement d'honneur, on y mesle
d'autres commoditez, et de la richesse: ce meslange au lieu d'augmenter
l'estimation, il la rauale et en retranche. L'ordre Sainct Michel,
qui a esté si long temps en credit parmy nous, n'auoit point
de plus grande commodité que celle-la, de n'auoir communication•
d'aucune autre commodité. Cela faisoit, qu'autre-fois il n'y auoit ne
charge ny estat, quel qu'il fust, auquel la Noblesse pretendist auec
tant de desir et d'affection, qu'elle faisoit à l'ordre, ny qualité qui
apportast plus de respect et de grandeur: la vertu embrassant et
aspirant plus volontiers à vne recompense purement sienne, plustost1
glorieuse, qu'vtile. Car à la verité les autres dons n'ont pas
leur vsage si digne, d'autant qu'on les employe à toute sorte d'occasions.
Par des richesses on satisfaict le seruice d'vn valet, la diligence
d'vn courrier, le dancer, le voltiger, le parler, et les plus viles
offices qu'on reçoiue: voire et le vice s'en paye, la flaterie, le maquerelage,•
la trahison: ce n'est pas merueille si la vertu reçoit et
desire moins volontiers cette sorte de monnoye commune, que celle
qui luy est propre et particuliere, toute noble et genereuse. Auguste
auoit raison d'estre beaucoup plus mesnager et espargnant de cette-cy,
que de l'autre: d'autant que l'honneur, c'est vn priuilege qui2
tire sa principale essence de la rareté: et la vertu mesme.
Cui malus est nemo, quis bonus esse potest?
On ne remerque pas pour la recommandation d'vn homme, qu'il ait
soin de la nourriture de ses enfans, d'autant que c'est vne action
commune, quelque iuste qu'elle soit: non plus qu'vn grand arbre,•
où la forest est toute de mesmes. Ie ne pense pas qu'aucun citoyen
de Sparte se glorifiast de sa vaillance: car c'estoit vne vertu populaire
en leur nation: et aussi peu de la fidelité et mespris des richesses.
Il n'eschoit pas de recompense à vne vertu, pour grande
qu'elle soit, qui est passée en coustume: et ne sçay auec, si nous3
l'appellerions iamais grande, estant commune. Puis donc que ces
loyers d'honneur, n'ont autre prix et estimation que cette là, que
peu de gens en iouyssent, il n'est, pour les aneantir, que d'en faire
largesse. Quand il se trouueroit plus d'hommes qu'au temps passé,
qui meritassent nostre ordre, il n'en faloit pas pourtant corrompre•
l'estimation. Et peut aysément aduenir que plus le meritent: car
il n'est aucune des vertuz qui s'espande si aysement que la vaillance
militaire. Il y en a vne autre vraye, perfaicte et philosophique,
dequoy ie ne parle point (et me sers de ce mot, selon nostre vsage)
bien plus grande que cette cy, et plus pleine: qui est vne force et•
asseurance de l'ame, mesprisant également toute sorte de contraires
accidens; equable, vniforme et constante, de laquelle la nostre n'est
qu'vn bien petit rayon. L'vsage, l'institution, l'exemple et la coustume,
peuuent tout ce qu'elles veulent en l'establissement de celle,
dequoy ie parle, et la rendent aysement vulgaire, comme il est tres-aysé1
à voir par l'experience que nous en donnent nos guerres ciuiles.
Et qui nous pourroit ioindre à cette heure, et acharner à vne
entreprise commune tout nostre peuple, nous ferions refleurir nostre
ancien nom militaire. Il est bien certain, que la recompense de
l'ordre ne touchoit pas au temps passé seulement la vaillance, elle•
regardoit plus loing. Ce n'a iamais esté le payement d'vn valeureux
soldat, mais d'vn Capitaine fameux. La science d'obeïr ne meritoit
pas vn loyer si honorable: on y requeroit anciennement vne expertise
bellique plus vniuerselle, et qui embrassast la plus part et plus
grandes parties d'vn homme militaire, neque enim eædem militares2
et imperatoriæ artes sunt, qui fust encore, outre cela de condition
accommodable à vne telle dignité. Mais ie dy, quand plus de gens
en seroyent dignes qu'il ne s'en trouuoit autresfois, qu'il ne falloit
pas pourtant s'en rendre plus liberal: et eust mieux vallu faillir à
n'en estrener pas tous ceux, à qui il estoit deu, que de perdre pour•
iamais, comme nous venons de faire, l'vsage d'vne inuention si vtile.
Aucun homme de cœur ne daigne s'auantager de ce qu'il a de commun
auec plusieurs. Et ceux d'auiourd'huy qui ont moins merité
cette recompense, font plus de contenance de la desdaigner, pour
se loger par là, au reng de ceux à qui on fait tort d'espandre indignement3
et auilir cette marque qui leur estoit particulierement deuë.
Or de s'attendre en effaçant et abolissant cette-cy, de pouuoir
soudain remettre en credit, et renouueller vne semblable coustume,
ce n'est pas entreprinse propre à vne saison si licentieuse et malade,
qu'est celle, où nous nous trouuons à present: et en aduiendra
que la derniere encourra dés sa naissance, les incommoditez qui
viennent de ruiner l'autre. Les regles de la dispensation de ce nouuel
ordre, auroyent besoing d'estre extremement tendues et contraintes,
pour luy donner authorité: et cette saison tumultuaire•
n'est pas capable d'vne bride courte et reglée. Outre ce qu'auant
qu'on luy puisse donner credit, il est besoing qu'on ayt perdu la
memoire du premier, et du mespris auquel il est cheut. Ce lieu
pourroit receuoir quelque discours sur la consideration de la vaillance,
et difference de cette vertu aux autres: mais Plutarque estant1
souuent retombé sur ce propos, ie me meslerois pour neant de rapporter
icy ce qu'il en dit. Cecy est digne d'estre consideré, que nostre
nation donne à la vaillance le premier degré des vertus, comme
son nom montre, qui vient de valeur: et qu'à nostre vsage, quand
nous disons vn homme qui vaut beaucoup, ou vn homme de bien,•
au stile de nostre Cour, et de nostre Noblesse, ce n'est à dire autre
chose qu'vn vaillant homme: d'vne façon pareille à la Romaine.
Car la generale appellation de vertu prend chez eux etymologie de
la force. La forme propre, et seule, et essencielle, de noblesse en
France, c'est la vacation militaire. Il est vray-semblable que la premiere2
vertu qui se soit faict paroistre entre les hommes, et qui a
donné aduantage aux vns sur les autres, ç'a esté cette-cy: par laquelle
les plus forts et courageux se sont rendus maistres des plus
foibles, et ont acquis reng et reputation particuliere: d'où luy est demeuré
cet honneur et dignité de langage: ou bien que ces nations•
estans tres-belliqueuses, ont donné le prix à celle des vertus, qui
leur estoit plus familiere, et le plus digne tiltre. Tout ainsi que nostre
passion, et cette fieureuse solicitude que nous auons de la chasteté
des femmes, fait aussi qu'vne bonne femme, vne femme de bien,
et femme d'honneur et de vertu, ce ne soit en effect à dire autre3
chose pour nous, qu'vne femme chaste: comme si pour les obliger
à ce deuoir, nous mettions à nonchaloir tous les autres, et leur
laschions la bride à toute autre faute, pour entrer en composition
de leur faire quitter cette-cy.
CHAPITRE VIII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. VIII.)]
De l'affection des pères aux enfants.
A Madame d'Estissac.
MADAME, si l'estrangeté ne me sauue, et la nouuelleté, qui ont
accoustumé de donner prix aux choses, ie ne sors iamais à mon
honneur de cette sotte entreprinse: mais elle est si fantastique, et
a vn visage si esloigné de l'vsage commun, que cela luy pourra
donner passage. C'est vne humeur melancolique, et vne humeur par•
consequent tres-ennemie de ma complexion naturelle, produite par
le chagrin de la solitude, en laquelle il y a quelques années que ie
m'estoy ietté, qui m'a mis premierement en teste cette resuerie de
me mesler d'escrire. Et puis me trouuant entierement despourueu
et vuide de toute autre matiere, ie me suis presenté moy-mesmes à1
moy pour argument et pour subiect. C'est le seul liure au monde
de son espece, et d'vn dessein farousche et extrauaguant. Il n'y a
rien aussi en cette besoigne digne d'estre remerqué que cette bizarrerie:
car à vn subiect si vain et si vil, le meilleur ouurier du
monde n'eust sçeu donner façon qui merite qu'on en face conte. Or•
Madame, ayant à m'y pourtraire au vif, i'en eusse oublié vn traict
d'importance, si ie n'y eusse representé l'honneur, que i'ay tousiours
rendu à vos merites. Et I'ay voulu dire signamment à la teste de ce
chapitre, d'autant que parmy vos autres bonnes qualitez, celle de
l'amitié que vous auez montrée à vos enfans, tient l'vn des premiers2
rengs. Qui sçaura l'aage auquel Monsieur d'Estissac vostre mari
vous laissa veufue, les grands et honorables partis, qui vous ont esté
offerts, autant qu'à Dame de France de vostre condition, la constance
et fermeté dequoy vous auez soustenu tant d'années et au trauers
de tant d'espineuses difficultez, la charge et conduite de leurs•
affaires, qui vous ont agitée par tous les coins de France, et vous
tiennent encores assiegée, l'heureux acheminement que vous y auez
donné, par vostre seule prudence ou bonne Fortune: il dira aisément
auec moy, que nous n'auons point d'exemple d'affection maternelle
en nostre temps plus exprez que le vostre. Ie louë Dieu,
Madame, qu'elle aye esté si bien employée: car les bonnes esperances
que donne de soy Monsieur d'Estissac vostre fils, asseurent
assez que quand il sera en aage, vous en tirerez l'obeïssance et reconnoissance
d'vn tres-bon enfant. Mais d'autant qu'à cause de sa•
puerilité, il n'a peu remerquer les extremes offices qu'il a receu de
vous en si grand nombre, ie veux, si ces escrits viennent vn iour à
luy tomber, en main, lors que ie n'auray plus ny bouche ny parole
qui le puisse dire, qu'il reçoiue de moy ce tesmoignage en toute
verité: qui luy sera encore plus vifuement tesmoigné par les bons1
effects, dequoy si Dieu plaist il se ressentira, qu'il n'est Gentilhomme
en France, qui doiue plus à sa mere qu'il fait, et qu'il ne
peut donner à l'aduenir plus certaine preuue de sa bonté, et de sa
vertu, qu'en vous reconnoissant pour telle.
S'il y a quelque loy vrayement naturelle, c'est à dire quelque•
instinct, qui se voye vniuersellement et perpetuellement empreinct
aux bestes et en nous, ce qui n'est pas sans controuerse, ie puis dire
à mon aduis, qu'apres le soin que chasque animal a de sa conseruation,
et de fuir ce qui nuit, l'affection que l'engendrant porte à
son engeance, tient le second lieu en ce rang. Et parce que Nature2
semble nous l'auoir recommandée, regardant à estendre et faire
aller auant, les pieces successiues de cette sienne machine: ce n'est
pas merueille, si à reculons des enfans aux peres, elle n'est pas si
grande. Ioint cette autre consideration Aristotelique: que celuy qui
bien faict à quelcun, l'aime mieux, qu'il n'en est aimé. Et celuy à•
qui il est deu, aime mieux, que celuy qui doibt: et tout ouurier
aime mieux son ouurage, qu'il n'en seroit aimé, si l'ouurage auoit
du sentiment: d'autant que nous auons cher, estre, et estre consiste
en mouuement et action. Parquoy chascun est aucunement en son
ouurage. Qui bien fait, exerce vne action belle et honneste: qui3
reçoit, l'exerce vtile seulement. Or l'vtile est de beaucoup moins
aimable que l'honneste. L'honneste est stable et permanent, fournissant
à celuy qui l'a faict, vne gratification constante. L'vtile se perd
et eschappe facilement, et n'en est la memoire ny si fresche ny si
douce. Les choses nous sont plus cheres, qui nous ont plus cousté.•
Et donner, est de plus de coust que le prendre. Puis qu'il a pleu
à Dieu nous doüer de quelque capacité de discours, affin que comme
les bestes nous ne fussions pas seruilement assubiectis aux loix communes,
ains que nous nous y appliquassions par iugement et liberté
volontaire: nous deuons bien prester vn peu à la simple authorité4
de Nature: mais non pas nous laisser tyranniquement emporter à
elle: la seule raison doit auoir la conduite de nos inclinations. I'ay de
ma part le goust estrangement mousse à ces propensions, qui sont produites
en nous sans l'ordonnance et entremise de nostre iugement.
Comme sur ce subiect, duquel ie parle, ie ne puis receuoir cette
passion, dequoy on embrasse les enfans à peine encore naiz, n'ayants•
ny mouuement en l'ame, ny forme recognoissable au corps, par où
ils se puissent rendre aimables: et ne les ay pas souffert volontiers
nourrir pres de moy. Vne vraye affection et bien reglée, deuroit
naistre, et s'augmenter auec la cognoissance qu'ils nous donnent
d'eux; et lors, s'ils le valent, la propension naturelle marchant1
quant et quant la raison, les cherir d'vne amitié vrayement paternelle;
et en iuger de mesme s'ils sont autres, nous rendans tousiours
à la raison, nonobstant la force naturelle. Il en va fort souuent
au rebours, et le plus communement nous nous sentons plus
esmeuz des trepignemens, ieux et niaiseries pueriles de noz enfans,•
que nous ne faisons apres, de leurs actions toutes formées: comme
si nous les auions aymez pour nostre passe-temps, comme des guenons,
non comme des hommes. Et tel fournit bien liberalement de
iouëts à leur enfance, qui se trouue resserré à la moindre despence
qu'il leur faut estans en aage. Voire il semble que la ialousie que2
nous auons de les voir paroistre et iouyr du monde, quand nous
sommes à mesme de le quitter, nous rende plus espargnans et restrains
enuers eux. Il nous fasche qu'ils nous marchent sur les talons,
comme pour nous solliciter de sortir. Et si nous auions à craindre
cela, puis que l'ordre des choses porte qu'ils ne peuuent, à dire•
verité, estre, ny viure, qu'aux despens de nostre estre et de nostre
vie, nous ne deuions pas nous mesler d'estre peres. Quant à moy,
ie treuue que c'est cruauté et iniustice de ne les receuoir au partage
et societé de noz biens, et compagnons en l'intelligence de noz
affaires domestiques, quand ils en sont capables, et de ne retrancher3
et resserrer noz commoditez pour pouruoir aux leurs, puis que
nous les auons engendrez à cet effect. C'est iniustice de voir qu'vn
pere vieil, cassé, et demy-mort, iouysse seul à vn coing du foyer,
des biens qui suffiroient à l'auancement et entretien de plusieurs
enfans, et qu'il les laisse cependant par faute de moyen, perdre•
leurs meilleures années, sans se pousser au seruice public, et cognoissance
des hommes. On les iecte au desespoir de chercher par quelque
voye, pour iniuste qu'elle soit, à prouuoir à leur besoing. Comme
i'ay veu de mon temps, plusieurs ieunes hommes de bonne maison,
si addonnez au larcin, que nulle correction les en pouuoit destourner.•
I'en cognois vn bien apparenté, à qui par la priere d'vn sien
frere, tres-honneste et braue Gentil-homme, ie parlay vne fois pour
cet effect. Il me respondit et confessa tout rondement, qu'il auoit
esté acheminé à cett'ordure, par la rigueur et auarice de son pere;
mais qu'à present il y estoit si accoustumé, qu'il ne s'en pouuoit1
garder. Et lors il venoit d'estre surpris en larrecin des bagues d'vne
dame, au leuer de laquelle il s'estoit trouué auec beaucoup d'autres.
Il me fit souuenir du compte que i'auois ouy faire d'vn autre Gentil-homme,
si faict et façonné à ce beau mestier, du temps de sa ieunesse,
que venant apres à estre maistre de ses biens, deliberé d'abandonner•
cette trafique, il ne se pouuoit garder pourtant s'il passoit
pres d'vne boutique, où il y eust chose, dequoy il eust besoin,
de la desrobber, en peine de l'enuoyer payer apres. Et en ay veu
plusieurs si dressez et duitz à cela, que parmy leurs compagnons
mesmes, ils desrobboient ordinairement des choses qu'ils vouloient2
rendre. Ie suis Gascon, et si n'est vice auquel ie m'entende moins.
Ie le hay vn peu plus par complexion, que ie ne l'accuse par discours:
seulement par desir, ie ne soustrais rien à personne. Ce
quartier en est à la verité vn peu plus descrié que les autres de la
Françoise nation. Si est-ce que nous auons veu de nostre temps à•
diuerses fois, entre les mains de la Iustice, des hommes de maison,
d'autres contrées, conuaincus de plusieurs horribles voleries. Ie
crains que de cette desbauche il s'en faille aucunement prendre à ce
vice des peres. Et si on me respond ce que fit vn iour vn Seigneur
de bon entendement, qu'il faisoit espargne des richesses, non pour3
en tirer autre fruict et vsage, que pour se faire honorer et rechercher
aux siens; et que l'aage luy ayant osté toutes autres forces, c'estoit
le seul remede qui luy restoit pour se maintenir en authorité en sa
famille, et pour euiter qu'il ne vinst à mespris et desdain à tout le
monde (de vray non la vieillesse seulement, mais toute imbecillité,•
selon Aristote, est promotrice d'auarice) cela est quelque chose:
mais c'est la medecine à vn mal, duquel on deuoit euiter la naissance.
Vn pere est bien miserable, qui ne tient l'affection de ses
enfans, que par le besoin qu'ils ont de son secours, si cela se doit
nommer affection: il faut se rendre respectable par sa vertu, et par4
sa suffisance, et aymable par sa bonté et douceur de ses mœurs.
Les cendres mesmes d'vne riche matiere, elles ont leur prix: et les
os et reliques des personnes d'honneur, nous auons accoustumé de
les tenir en respect et reuerence. Nulle vieillesse peut estre si caducque
et si rance, à vn personnage qui a passé en honneur son
aage, qu'elle ne soit venerable; et notamment à ses enfans, desquels•
il faut auoir reglé l'ame à leur deuoir par raison, non par necessité
et par le besoin, ny par rudesse et par force.
Et errat longè, mea quidem sententia,
Qui imperium credat esse grauius aut stabilius,
Vi quod fit, quàm illud quod amicitia adiungitur.1
I'accuse toute violence en l'education d'vne ame tendre, qu'on
dresse pour l'honneur, et la liberté. Il y a ie ne sçay quoi de seruile
en la rigueur, et en la contraincte: et tiens que ce qui ne se
peut faire par la raison, et par prudence, et addresse, ne se fait iamais
par la force. On m'a ainsin esleué: ils disent qu'en tout mon•
premier aage, ie n'ay tasté des verges qu'à deux coups, et bien
mollement. I'ay deu la pareille aux enfans que i'ay eu. Ils me meurent
tous en nourrisse: mais Leonor, vne seule fille qui est eschappée
à cette infortune, a attaint six ans et plus, sans qu'on ayt
employé à sa conduicte, et pour le chastiement de ses fautes pueriles,2
l'indulgence de sa mere s'y appliquant aysément, autre chose
que parolles, et bien douces. Et quand mon desir y seroit frustré,
il est assez d'autres causes ausquelles nous prendre, sans entrer en
reproche auec ma discipline, que ie sçay estre iuste et naturelle.
I'eusse esté beaucoup plus religieux encores en cela vers des masles,•
moins nais à seruir, et de condition plus libre: i'eusse aymé
à leur grossir le cœur d'ingenuité et de franchise. Ie n'ay veu autre
effect aux verges, sinon de rendre les ames plus lasches, ou plus
malitieusement opiniastres. Voulons nous estre aymez de noz enfans?
leur voulons nous oster l'occasion de souhaiter nostre mort?3
(combien que nulle occasion d'vn si horrible souhait, ne peut estre
ny iuste ny excusable, nullum scelus rationem habet) accommodons
leur vie raisonnablement, de ce qui est en nostre puissance. Pour
cela, il ne nous faudroit pas marier si ieunes que nostre aage vienne
quasi à se confondre auec le leur. Car cet inconuenient nous iette à•
plusieurs grandes difficultez. Ie dy specialement à la Noblesse, qui
est d'vne condition oysifue, et qui ne vit, comme on dit, que de ses
rentes: car ailleurs, où la vie est questuaire, la pluralité et compagnie
des enfans, c'est vn agencement de mesnage, ce sont autant
de nouueaux vtils et instrumens à s'enrichir. Ie me mariay à4
trente trois ans, et louë l'opinion de trente cinq, qu'on dit estre
d'Aristote. Platon ne veut pas qu'on se marie auant les trente: mais
il a raison de se mocquer de ceux qui font les œuures de mariage
apres cinquante cinq: et condamne leur engeance indigne d'aliment
et de vie. Thales y donna les plus vrayes bornes: qui ieune, respondit
à sa mere le pressant de se marier, qu'il n'estoit pas temps:
et, deuenu sur l'aage, qu'il n'estoit plus temps. Il faut refuser l'opportunité•
à toute action importune. Les anciens Gaulois estimoient
à extreme reproche d'auoir eu accointance de femme, auant l'aage
de vingt ans: et recommandoient singulierement aux hommes, qui
se vouloient dresser pour la guerre, de conseruer bien auant en
l'aage leur pucellage; d'autant que les courages s'amollissent et1
diuertissent par l'accouplage des femmes.
Ma hor congiunto à giouinetta sposa,
Lieto homai de' figli, era inuilito
Ne gli affetti di padre et di marito.
Muleasses Roy de Thunes, celuy que l'Empereur Charles cinquiesme•
remit en ses Estats, reprochoit la memoire de Mahomet son pere,
de sa hantise auec les femmes, l'appellant brode, effeminé, engendreur
d'enfants. L'histoire Grecque remarque de Iecus Tarentin, de
Chryso, d'Astylus, de Diopompus, et d'autres, que pour maintenir
leurs corps fermes au seruice de la course des ieux Olympiques, de2
la Palæstrine, et tels exercices, ils se priuerent autant que leur dura
ce soing, de toute sorte d'acte Venerien. En certaine contrée des
Indes Espagnolles, on ne permettoit aux hommes de se marier,
qu'apres quarante ans, et si le permettoit-on aux filles à dix ans.
Vn Gentilhomme qui a trente cinq ans, il n'est pas temps qu'il face•
place à son fils qui en a vingt: il est luy-mesme au train de paroistre
et aux voyages des guerres, et en la cour de son Prince: il a
besoin de ses pieces; et en doit certainement faire part, mais telle
part, qu'il ne s'oublie pas pour autruy. Et à celuy-là peut seruir
iustement cette response que les peres ont ordinairement en la3
bouche: Ie ne me veux pas despouiller deuant que de m'aller coucher.
Mais vn pere atterré d'années et de maux, priué par sa foiblesse
et faute de santé, de la commune societé des hommes, il se faict
tort, et aux siens, de couuer inutilement vn grand tas de richesses.
Il est assez en estat, s'il est sage, pour auoir desir de se despouiller•
pour se coucher, non pas iusques à la chemise, mais iusques à
vne robbe de nuict bien chaude: le reste des pompes, dequoy il n'a
plus que faire, il doit en estrener volontiers ceux, à qui par ordonnance
naturelle cela doit appartenir. C'est raison qu'il leur en laisse
l'vsage, puis que Nature l'en priue: autrement sans doute il y a de4
la malice et de l'enuie. La plus belle des actions de l'Empereur
Charles cinquiesme fut celle-là, à l'imitation d'aucuns anciens de
son qualibre, d'auoir sçeu recognoistre que la raison nous commande
assez de nous despouiller, quand noz robbes nous chargent
et empeschent, et de nous coucher quand les iambes nous faillent.
Il resigna ses moyens, grandeur et puissance à son fils, lors qu'il•
sentit defaillir en soy la fermeté et la force pour conduire les affaires,
auec la gloire qu'il y auoit acquise.
Solue senescentem maturè sanus equum, ne
Peccet ad extremùm ridendus, et ilia ducat.
Cette faute, de ne se sçauoir recognoistre de bonne heure, et ne1
sentir l'impuissance et extreme alteration que l'aage apporte naturellement
et au corps et à l'ame, qui à mon opinion est esgale, si
l'ame n'en a plus de la moitié, a perdu la reputation de la plus part
des grands hommes du monde. I'ay veu de mon temps et cognu familierement,
des personnages de grande authorité, qu'il estoit bien•
aisé à voir, estre merueilleusement descheuz de cette ancienne suffisance,
que ie cognoissois par la reputation qu'ils en auoient acquise
en leurs meilleurs ans. Ie les eusse pour leur honneur volontiers
souhaitez retirez en leur maison à leur aise, et deschargez des occupations
publiques et guerrieres, qui n'estoient plus pour leurs2
espaules. I'ay autrefois esté priué en la maison d'vn Gentilhomme
veuf et fort vieil, d'vne vieillesse toutefois assez verte. Cettuy-cy
auoit plusieurs filles à marier, et vn fils desia en aage de paroistre;
cela chargeoit sa maison de plusieurs despences et visites estrangeres,
à quoy il prenoit peu de plaisir, non seulement pour le soin•
de l'espargne, mais encore plus, pour auoir, à cause de l'aage, pris
vne forme de vie fort esloignée de la nostre. Ie luy dy vn iour vn
peu hardiment, comme i'ay accoustumé, qu'il luy sieroit mieux de
nous faire place, et de laisser à son fils sa maison principale, car il
n'auoit que celle-là de bien logée et accommodée, et se retirer en3
vne sienne terre voisine, où personne n'apporteroit incommodité à
son repos, puis qu'il ne pouuoit autrement euiter nostre importunité,
veu la condition de ses enfans. Il m'en creut depuis, et s'en
trouua bien. Ce n'est pas à dire qu'on leur donne, par telle voye
d'obligation, de laquelle on ne se puisse plus desdire: ie leur lairrois,•
moy qui suis à mesme de iouer ce rolle, la iouyssance de ma
maison et de mes biens, mais auec liberté de m'en repentir, s'ils
m'en donnoyent occasion: ie leur en lairrois l'vsage, par ce qu'il
ne me seroit plus commode. Et de l'authorité des affaires en gros,
ie m'en reseruerois autant qu'il me plairoit. Ayant tousiours iugé
que ce doit estre vn grand contentement à vn pere vieil, de mettre
luy-mesme ses enfans en train du gouuernement de ses affaires, et
de pouuoir pendant sa vie contreroller leurs deportemens: leur•
fournissant d'instruction et d'aduis suyuant l'experience qu'il en a,
et d'acheminer luy mesme l'ancien honneur et ordre de sa maison
en la main de ses successeurs, et se respondre par là, des esperances
qu'il peut prendre de leur conduicte à venir. Et pour cet
effect, ie ne voudrois pas fuir leur compagnie, ie voudrois les esclairer1
de pres, et iouyr selon la condition de mon aage, de leur allegresse,
et de leurs festes. Si ie ne viuoy parmy eux (comme ie ne
pourroy sans offencer leur assemblée par le chagrin de mon aage,
et l'obligation de mes maladies, et sans contraindre aussi et forcer
les regles et façons de viure que i'auroy lors) ie voudroy au moins•
viure pres d'eux en vn quartier de ma maison, non pas le plus en
parade, mais le plus en commodité. Non comme ie vy il y a quelques
années, vn Doyen de S. Hilaire de Poictiers, rendu à telle solitude
par l'incommodité de sa melancholie, que lors que i'entray en
sa chambre, il y auoit vingt deux ans, qu'il n'en estoit sorty vn seul2
pas; et si auoit toutes ses actions libres et aysées, sauf vn reume
qui luy tomboit sur l'estomac. A peine vne fois la sepmaine, vouloit-il
permettre qu'aucun entrast pour le voir. Il se tenoit tousiours
enfermé par le dedans de sa chambre seul, sauf qu'vn valet luy
portoit vne fois le iour à manger, qui ne faisoit qu'entrer et sortir.•
Son occupation estoit se promener, et lire quelque liure, car il cognoissoit
aucunement les lettres, obstiné au demeurant de mourir
en cette desmarche, comme il fit bien tost apres. I'essayeroy par
vne douce conuersation, de nourrir en mes enfans vne viue amitié
et bien-vueillance non feinte en mon endroict. Ce qu'on gaigne aisément3
enuers des natures bien nées: car si ce sont bestes furieuses,
comme nostre siecle en produit à miliers, il les faut hayr et fuyr
pour telles. Ie veux mal à cette coustume, d'interdire aux enfants
l'appellation paternelle, et leur en enioindre vn' estrangere, comme
plus reuerentiale: Nature n'aiant volontiers pas suffisamment pourueu•
à nostre authorité. Nous appellons Dieu tout-puissant, pere, et
desdaignons que noz enfants nous en appellent. I'ay reformé cett'
erreur en ma famille. C'est aussi folie et iniustice de priuer les enfans
qui sont en aage, de la familiarité des peres, et vouloir maintenir
en leur endroit vne morgue austere et desdaigneuse, esperant4
par là, les tenir en crainte et obeissance. Car c'est vne farce tres-inutile,
qui rend les peres ennuieux aux enfans, et qui pis est, ridicules.
Ils ont la ieunesse et les forces en la main, et par consequent
le vent et la faueur du monde; et reçoiuent auecques mocquerie,
ces mines fieres et tyranniques, d'vn homme qui n'a plus de
sang, ny au cœur, ny aux veines: vrais espouuantails de cheneuiere.•
Quand ie pourroy me faire craindre, i'aimeroy encore mieux
me faire aymer. Il y a tant de sortes de deffauts en la vieillesse, tant
d'impuissance, elle est si propre au mespris, que le meilleur acquest
qu'elle puisse faire, c'est l'affection et amour des siens: le commandement
et la crainte, ce ne sont plus ses armes. I'en ay veu1
quelqu'vn, duquel la ieunesse auoit esté tres-imperieuse, quand c'est
venu sur l'aage, quoy qu'il le passe sainement ce qu'il se peut, il
frappe, il mord, il iure, le plus tempestatif maistre de France, il se
ronge de soing et de vigilance, tout cela n'est qu'vn bastelage, auquel
la famille mesme complotte: du grenier, du celier, voire et de•
sa bource, d'autres ont la meilleure part de l'vsage, cependant qu'il
en a les clefs en sa gibbessiere, plus cherement que ses yeux. Cependant
qu'il se contente de l'espargne et chicheté de sa table, tout
est en desbauche en diuers reduits de sa maison, en ieu, et en despence,
et en l'entretien des comptes de sa vaine cholere et prouuoyance.2
Chacun est en sentinelle contre luy. Si par fortune quelque
chetif seruiteur s'y addonne, soudain il luy est mis en soupçon:
qualité à laquelle la vieillesse mord si volontiers de soy-mesme.
Quantes fois s'est-il vanté à moy, de la bride qu'il donnoit aux siens,
et exacte obeïssance et reuerence qu'il en receuoit; combien il•
voyoit clair en ses affaires!
Ille solus nescit omnia.
Ie ne sçache homme qui peust apporter plus de parties et naturelles
et acquises, propres à conseruer la maistrise, qu'il faict, et si
en est descheu comme vn enfant. Partant l'ay-ie choisi parmy plusieurs3
telles conditions que ie cognois, comme plus exemplaire. Ce seroit
matiere à vne question scholastique, s'il est ainsi mieux, ou autrement.
En presence, toutes choses luy cedent. Et laisse-on ce vain
cours à son authorité, qu'on ne luy resiste iamais. On le croit, on
le craint, on le respecte tout son saoul. Donne-il congé à vn valet?•
il plie son pacquet, le voila party: mais hors de deuant luy seulement.
Les pas de la vieillesse sont si lents, les sens si troubles, qu'il
viura et fera son office en mesme maison, vn an, sans estre apperceu.
Et quand la saison en est, on faict venir des lettres lointaines,
piteuses, suppliantes, pleines de promesse de mieux faire, par où
on le remet en grace. Monsieur fait-il quelque marché ou quelque
depesche, qui desplaise? on la supprime: forgeant tantost apres,
assez de causes, pour excuser la faute d'execution ou de response.•
Nulles lettres estrangeres ne luy estants premierement apportées,
il ne void que celles qui semblent commodes à sa science. Si par
cas d'aduanture il les saisit, ayant en coustume de se reposer sur
certaine personne, de les luy lire, on y trouue sur le champ ce qu'on
veut: et faict-on à tous coups que tel luy demande pardon, qui l'iniurie1
par sa lettre. Il ne void en fin affaires, que par vne image
disposée et desseignée et satisfactoire le plus qu'on peut, pour n'esueiller
son chagrin et son courroux. I'ay veu souz des figures differentes,
assez d'œconomies longues, constantes, de tout pareil effect.
Il est tousiours procliue aux femmes de disconuenir à leurs maris.•
Elles saisissent à deux mains toutes couuertures de leur contraster:
la premiere excuse leur sert de pleniere iustification. I'en
ay veu, qui desrobboit gros à son mary, pour, disoit-elle à son confesseur,
faire ses aulmosnes plus grasses. Fiez vous à cette religieuse
dispensation. Nul maniement leur semble auoir assez de dignité,2
s'il vient de la concession du mary. Il faut qu'elles l'vsurpent ou finement
ou fierement, et tousiours iniurieusement, pour luy donner de la
grace et de l'authorité. Comme en mon propos, quand c'est contre
vn pauure vieillard, et pour des enfants, lors empoignent elles ce
tiltre, et en seruent leur passion, auec gloire: et comme en vn commun•
seruage, monopolent facilement contre sa domination et gouuernement.
Si ce sont masles, grands et fleurissans, ils subornent
aussi incontinent ou par force, ou par faueur, et maistre d'hostel et
receueur, et tout le reste. Ceux qui n'ont ny femme ny fils, tombent
en ce malheur plus difficilement, mais plus cruellement aussi et indignement.3
Le vieil Caton disoit en son temps, qu'autant de valets,
autant d'ennemis. Voyez si selon la distance de la pureté de son
siecle au nostre, il ne nous a pas voulu aduertir, que femme, fils,
et valet, autant d'ennemis à nous. Bien sert à la decrepitude de nous
fournir le doux benefice d'inapperceuance et d'ignorance, et facilité•
à nous laisser tromper. Si nous y mordions, que seroit-ce de nous;
mesme en ce temps, où les Iuges qui ont à decider noz controuerses,
sont communément partisans de l'enfance et interessez? Au cas
que cette pipperie m'eschappe à voir, aumoins ne m'eschappe-il pas,
à voir que ie suis tres-pippable. Et aura-on iamais assez dit, de
quel prix est vn amy, à comparaison de ces liaisons ciuiles? L'image•
mesme, que i'en voy aux bestes, si pure, auec quelle religion ie la
respecte! Si les autres me pippent, au moins ne me pippe-ie pas
moy-mesme à m'estimer capable de m'en garder: ny à me ronger
la ceruelle pour m'en rendre. Ie me sauue de telles trahisons en mon
propre giron, non par vne inquiete et tumultuaire curiosité, mais1
par diuersion plustost, et resolution. Quand i'oy reciter l'estat de
quelqu'vn, ie ne m'amuse pas à luy: ie tourne incontinent les yeux
à moy, voir comment i'en suis. Tout ce qui le touche me regarde.
Son accident m'aduertit et m'esueille de ce costé-là. Tous les iours
et à toutes heures, nous disons d'vn autre ce que nous dirions plus•
proprement de nous, si nous sçauions replier aussi bien qu'estendre
nostre consideration. Et plusieurs autheurs blessent en cette maniere
la protection de leur cause, courant en auant temerairement
à l'encontre de celle qu'ils attaquent, et lanceant à leurs ennemis
des traits, propres à leur estre relancez plus auantageusement.2
Feu M. le Mareschal de Monluc, ayant perdu son filz, qui mourut
en l'Isle de Maderes, braue Gentil-homme à la verité et de grande
esperance, me faisoit fort valoir entre ses autres regrets, le desplaisir
et creue-cœur qu'il sentoit de ne s'estre iamais communiqué à
luy: et sur cette humeur d'vne grauité et grimace paternelle, auoir•
perdu la commodité de gouster et bien cognoistre son filz; et aussi
de luy declarer l'extreme amitié qu'il luy portoit, et le digne iugement
qu'il faisoit de sa vertu. Et ce pauure garçon, disoit-il, n'a
rien veu de moy qu'vne contenance refroignée et pleine de mespris,
et a emporté cette creance, que ie n'ay sçeu ny l'aimer ny l'estimer3
selon son merite. A qui gardoy-ie à descouurir cette singuliere affection
que ie luy portoy dans mon ame? estoit-ce pas luy qui en
deuoit auoir tout le plaisir et toute l'obligation? Ie me suis contraint
et gehenné pour maintenir ce vain masque: et y ay perdu le plaisir
de sa conuersation, et sa volonté quant et quant, qu'il ne me peut
auoir portée autre que bien froide, n'ayant iamais receu de moy que
rudesse, ny senti qu'vne façon tyrannique. Ie trouue que cette plainte
estoit bien prise et raisonnable. Car comme ie sçay par vne trop•
certaine experience, il n'est aucune si douce consolation en la perte
de noz amis, que celle que nous apporte la science de n'auoir rien
oublié à leur dire, et d'auoir eu auec eux vne parfaite et entiere
communication. O mon amy! En vaux-ie mieux d'en auoir le goust,
ou si i'en vaux moins? i'en vaux certes bien mieux. Son regret me1
console et m'honnore. Est-ce pas vn pieux et plaisant office de ma
vie, d'en faire à tout iamais les obseques? Est-il iouyssance qui
vaille cette priuation? Ie m'ouure aux miens tant que ie puis, et
leur signifie tres-volontiers l'estat de ma volonté, et de mon iugement
enuers eux, comme enuers vn chacun: ie me haste de me produire,•
et de me presenter: car ie ne veux pas qu'on s'y mesconte, à
quelque part que ce soit. Entre autres coustumes particulieres qu'auoient
noz anciens Gaulois, à ce que dit Cæsar, cette-cy en estoit
l'vne, que les enfans ne se presentoyent aux peres, ny s'osoyent
trouuer en public en leur compagnie, que lors qu'ils commençoyent2
à porter les armes; comme s'ils vouloyent dire que lors il estoit aussi
saison, que les peres les receussent en leur familiarité et
accointance. I'ay veu encore vne autre sorte d'indiscretion en aucuns
peres de mon temps, qui ne se contentent pas d'auoir priué pendant
leur longue vie, leurs enfans de la part qu'ils deuoient auoir naturellement•
en leurs fortunes, mais laissent encore apres eux, à leurs
femmes cette mesme authorité sur tous leurs biens, et loy d'en disposer
à leur fantasie. Et ay cognu tel Seigneur des premiers officiers
de nostre Couronne, ayant par esperance de droit à venir, plus
de cinquante mille escus de rente, qui est mort necessiteux et accablé3
de debtes, aagé de plus de cinquante ans, sa mere en son extreme
decrepitude, iouyssant encore de tous ses biens par l'ordonnance
du pere, qui auoit de sa part vescu pres de quatre vingts ans.
Cela ne me semble aucunement raisonnable. Pourtant trouue-ie peu
d'aduancement à vn homme de qui les affaires se portent bien,•
d'aller chercher vne femme qui le charge d'vn grand dot; il n'est
point de debte estrangere qui apporte plus de ruyne aux maisons:
mes predecesseurs ont communement suyui ce conseil bien à propos,
et moy aussi. Mais ceux qui nous desconseillent les femmes riches,
de peur qu'elles soyent moins traictables et recognoissantes, se
trompent, de faire perdre quelque reelle commodité, pour vne si
friuole coniecture. A vne femme desraisonnable, il ne couste non
plus de passer par dessus vne raison, que par dessus vne autre. Elles
s'ayment le mieux où elles ont plus de tort. L'iniustice les alleche:•
comme les bonnes, l'honneur de leurs actions vertueuses: et en sont
debonnaires d'autant plus, qu'elles sont plus riches: comme plus
volontiers et glorieusement chastes, de ce qu'elles sont belles.