C'est raison de laisser l'administration des affaires aux meres
pendant que les enfans ne sont pas en l'aage selon les loix pour en1
manier la charge: mais le pere les a bien mal nourris, s'il ne peut
esperer qu'en leur maturité, ils auront plus de sagesse et de suffisance
que sa femme, veu l'ordinaire foiblesse du sexe. Bien seroit-il
toutesfois à la verité plus contre Nature, de faire despendre les
meres de la discretion de leurs enfans. On leur doit donner largement,•
dequoy maintenir leur estat selon la condition de leur maison
et de leur aage, d'autant que la necessité et l'indigence est beaucoup
plus mal seante et mal-aisée à supporter à elles qu'aux masles: il
faut plustost en charger les enfans que la mere. En general, la
plus saine distribution de noz biens en mourant, me semble estre,2
les laisser distribuer à l'vsage du païs. Les loix y ont mieux pensé
que nous: et vaut mieux les laisser faillir en leur eslection, que de
nous hazarder de faillir temerairement en la nostre. Ils ne sont pas
proprement nostres, puis que d'vne prescription ciuile et sans nous,
ils sont destinez à certains successeurs. Et encore que nous ayons•
quelque liberté audelà, ie tien qu'il faut vne grande cause et bien
apparente pour nous faire oster à vn, ce que sa Fortune luy auoit
acquis, et à quoy la iustice commune l'appelloit: et que c'est abuser
contre raison de cette liberté, d'en seruir noz fantasies friuoles
et priuées. Mon sort m'a faict grace, de ne m'auoir presenté des3
occasions qui me peussent tenter, et diuertir mon affection de la
commune et legitime ordonnance. I'en voy, enuers qui c'est temps
perdu d'employer vn long soin de bons offices. Vn mot receu de
mauuais biais efface le merite de dix ans. Heureux, qui se trouue à
point, pour leur oindre la volonté sur ce dernier passage. La voisine•
action l'emporte, non pas les meilleurs et plus frequents offices,
mais les plus recents et presents font l'operation. Ce sont
gents qui se iouent de leurs testaments, comme de pommes ou de
verges, à gratifier ou chastier chaque action de ceux qui y pretendent
interest. C'est chose de trop longue suitte, et de trop de poids,
pour estre ainsi promenée à chasque instant: et en laquelle les
sages se plantent vne fois pour toutes, regardans sur tout à la raison•
et obseruance publique. Nous prenons vn peu trop à cœur ces substitutions
masculines: et proposons vne eternité ridicule à noz
noms. Nous poisons aussi trop les vaines coniectures de l'aduenir,
que nous donnent les esprits puerils. A l'aduenture eust on faict
iniustice, de me deplacer de mon rang, pour auoir esté le plus lourd1
et plombé, le plus long et desgousté en ma leçon, non seulement
que tous mes freres, mais que tous les enfans de ma prouince: soit
leçon d'exercice d'esprit, soit leçon d'exercice de corps. C'est follie
de faire des triages extraordinaires, sur la foy de ces diuinations,
ausquelles nous sommes si souuent trompez. Si on peut blesser cette•
regle, et corriger les destinées aux chois qu'elles ont faict de noz
heritiers, on le peut auec plus d'apparence, en consideration de
quelque remarquable et enorme difformité corporelle: vice constant
inamandable: et selon nous, grands estimateurs de la beauté,
d'important preiudice. Le plaisant dialogue du legislateur de2
Platon, auec ses citoyens, fera honneur à ce passage. Comment
donc, disent ils sentans leur fin prochaine, ne pourrons nous point
disposer de ce qui est à nous, à qui il nous plaira? O Dieux, quelle
cruauté! Qu'il ne nous soit loisible, selon que les nostres nous auront
seruy en noz maladies, en nostre vieillesse, en noz affaires, de•
leur donner plus et moins selon noz fantasies! A quoy le legislateur
respond en cette maniere: Mes amis, qui auez sans doubte bien tost
à mourir, il est mal-aisé, et que vous vous cognoissiez, et que vous
cognoissiez ce qui est à vous, suiuant l'inscription Delphique. Moy,
qui fay les loix, tien, que ny vous n'estes à vous, ny n'est à vous ce3
que vous iouyssez. Et voz biens et vous, estes à vostre famille tant
passée que future: mais encore plus sont au public, et vostre famille
et voz biens. Parquoy de peur que quelque flatteur en vostre vieillesse
ou en vostre maladie, ou quelque passion vous sollicite mal à propos,
de faire testament iniuste, ie vous en garderay. Mais ayant respect•
et à l'interest vniuersel de la cité, et à celuy de vostre maison, i'establiray
des loix, et feray sentir, comme de raison, que la commodité
particuliere doit ceder à la commune. Allez vous en ioyeusement où
la necessité humaine vous appelle. C'est à moy, qui ne regarde pas
l'vne chose plus que l'autre, qui autant que ie puis, me soingne du
general, d'auoir soucy de ce que vous laissez. Reuenant à mon•
propos, il me semble en toutes façons, qu'il naist rarement des femmes
à qui la maistrise soit deuë sur des hommes, sauf la maternelle
et naturelle: si ce n'est pour le chastiment de ceux, qui par quelque
humeur fiebureuse, se sont volontairement soubsmis à elles: mais
cela ne touche aucunement les vieilles, dequoy nous parlons icy. C'est1
l'apparence de cette consideration, qui nous a faict forger et donner
pied si volontiers, à cette loy, que nul ne veit onques, qui priue les
femmes de la succession de cette couronne: et n'est guere Seigneurie
au monde, où elle ne s'allegue, comme icy, par vne vray-semblance
de raison qui l'authorise: mais la Fortune luy a donné•
plus de credit en certains lieux qu'aux autres. Il est dangereux de
laisser à leur iugement la dispensation de nostre succession, selon
le choix qu'elles feront des enfans, qui est à tous les coups inique
et fantastique. Car cet appetit desreglé et goust malade, qu'elles ont
au temps de leurs groisses, elles l'ont en l'ame, en tout temps.2
Communement on les void s'addonner aux plus foibles et malotrus,
ou à ceux, si elles en ont, qui leur pendent encores au col. Car
n'ayans point assez de force de discours, pour choisir et embrasser
ce qui le vault, elles se laissent plus volontiers aller, où les impressions
de Nature sont plus seules: comme les animaux qui n'ont cognoissance•
de leurs petits, que pendant qu'ils tiennent à leurs mammelles.
Au demeurant il est aisé à voir par experience, que cette
affection naturelle, à qui nous donnons tant d'authorité, a les racines
bien foibles. Pour vn fort leger profit, nous arrachons tous les iours
leurs propres enfans d'entre les bras des meres, et leur faisons3
prendre les nostres en charge: nous leur faisons abandonner les
leurs à quelque chetiue nourrisse, à qui nous ne voulons pas commettre
les nostres, ou à quelque cheure; leur deffendant non seulement
de les allaiter, quelque danger qu'ils en puissent encourir:
mais encore d'en auoir aucun soin, pour s'employer du tout au seruice•
des nostres. Et voit-on en la plus part d'entre elles, s'engendrer
bien tost par accoustumance vn'affection bastarde, plus vehemente
que la naturelle, et plus grande sollicitude de la conseruation des
enfans empruntez, que des leurs propres. Et ce que i'ay parlé des
cheures, c'est d'autant qu'il est ordinaire autour de chez moy, de
voir les femmes de village, lors qu'elles ne peuuent nourrir les enfans
de leurs mammelles, appeller des cheures à leurs secours. Et•
i'ay à cette heure deux lacquais, qui ne tetterent iamais que huict
iours laict de femmes. Ces cheures sont incontinent duites à venir
allaicter ces petits enfans, recognoissent leur voix quand ils crient,
et y accourent: si on leur en presente vn autre que leur nourrisson,
elles le refusent, et l'enfant en fait de mesme d'vne autre cheure.1
I'en vis vn l'autre iour, à qui on osta la sienne, par ce que son
pere ne l'auoit qu'empruntée d'vn sien voisin, il ne peut iamais s'adonner
à l'autre qu'on luy presenta, et mourut sans doute, de faim.
Les bestes alterent et abbastardissent aussi aisément que nous,
l'affection naturelle. Ie croy qu'en ce que recite Herodote de certain•
destroit de la Lybie, il y a souuent du mesconte: il dit qu'on
s'y mesle aux femmes indifferemment: mais que l'enfant ayant force
de marcher, trouue son pere celuy, vers lequel, en la presse, la
naturelle inclination porte ses premiers pas. Or à considerer cette
simple occasion d'aymer noz enfans, pour les auoir engendrez, pour2
laquelle nous les appellons autres nous mesmes: il semble qu'il y
ait bien vne autre production venant de nous, qui ne soit pas de
moindre recommendation. Car ce que nous engendrons par l'ame,
les enfantements de nostre esprit, de nostre courage et suffisance,
sont produits par vne plus noble partie que la corporelle, et sont•
plus nostres. Nous sommes pere et mere ensemble en cette generation:
ceux-cy nous coustent bien plus cher, et nous apportent plus
d'honneur, s'ils ont quelque chose de bon. Car la valeur de nos
autres enfans, est beaucoup plus leur, que nostre: la part que nous
y auons est bien legere: mais de ceux-cy, toute la beauté, toute la3
grace et prix est nostre. Par ainsin ils nous representent et nous
rapportent bien plus viuement que les autres. Platon adiouste, que
ce sont icy des enfants immortels, qui immortalisent leurs peres,
voire et les deïfient, comme Lycurgus, Solon, Minos. Or les Histoires
estants pleines d'exemples de cette amitié commune des peres enuers•
les enfans, il ne m'a pas semblé hors de propos d'en trier aussi quelqu'vn
de cette-cy. Heliodorus ce bon Euesque de Tricea, ayma mieux
perdre la dignité, le profit, la deuotion d'vne prelature si venerable,
que de perdre sa fille: fille qui dure encore bien gentille: mais à
l'aduenture pourtant vn peu trop curieusement et mollement goderonnée
pour fille ecclesiastique et sacerdotale, et de trop amoureuse
façon. Il y eut vn Labienus à Rome, personnage de grande valeur et•
authorité, et entre autres qualitez, excellent en toute sorte de literature,
qui estoit, ce croy-ie, fils de ce grand Labienus, le premier des
capitaines qui furent soubs Cæsar en la guerre des Gaules, et qui
depuis s'estant ietté au party du grand Pompeius, s'y maintint si
valeureusement iusques à ce que Cæsar le deffit en Espaigne. Ce1
Labienus dequoy ie parle, eut plusieurs enuieux de sa vertu, et
comme il est vray-semblable, les courtisans et fauoris des Empereurs
de son temps, pour ennemis de sa franchise, et des humeurs paternelles,
qu'il retenoit encore contre la tyrannie, desquelles il est
croiable qu'il auoit teint ses escrits et ses liures. Ses aduersaires•
poursuiuirent deuant le magistrat à Rome, et obtindrent de faire
condamner plusieurs siens ouurages qu'il auoit mis en lumiere, à
estre bruslés. Ce fut par luy que commença ce nouuel exemple de
peine, qui depuis fut continué à Rome à plusieurs autres, de punir
de mort les escrits mesmes, et les estudes. Il n'y auoit point assez de2
moyen et matiere de cruauté, si nous n'y meslions des choses que
Nature a exemptées de tout sentiment et de toute souffrance, comme
la reputation et les inuentions de nostre esprit: et si nous n'allions
communiquer les maux corporels aux disciplines et monumens des
Muses. Or Labienus ne peut souffrir cette perte, ny de suruiure à•
cette sienne si chere geniture; il se fit porter et enfermer tout vif
dans le monument de ses ancestres, là où il pourueut tout d'vn train
à se tuer et à s'enterrer ensemble. Il est malaisé de montrer aucune
autre plus vehemente affection paternelle que celle-là. Cassius Seuerus,
homme tres-eloquent et son familier, voyant brusler ses liures,3
crioit que par mesme sentence on le deuoit quant et quant condamner
à estre bruslé tout vif, car il portoit et conseruoit en sa memoire ce
qu'ils contenoient. Pareil accident aduint à Greuntius Cordus accusé
d'auoir en ses liures loué Brutus et Cassius. Ce Senat vilain, seruile,
et corrompu, et digne d'vn pire maistre que Tibere, condamna ses•
escrits au feu. Il fut content de faire compagnie à leur mort, et se
tua par abstinence de manger. Le bon Lucanus estant iugé par ce
coquin Neron; sur les derniers traits de sa vie, comme la pluspart
du sang fut desia escoulé par les veines des bras, qu'il s'estoit faictes
tailler à son medecin pour mourir, et que la froideur eut saisi les4
extremitez de ses membres, et commençast à s'approcher des parties
vitales; la derniere chose qu'il eut en sa memoire, ce furent
aucuns des vers de son liure de la guerre de Pharsale, qu'il recitoit,
et mourut ayant cette derniere voix en la bouche. Cela qu'estoit-ce,
qu'vn tendre et paternel congé qu'il prenoit de ses enfans; representant•
les a-dieux et les estroits embrassemens que nous donnons
aux nostres en mourant; et vn effet de cette naturelle inclination,
qui r'appelle en nostre souuenance en cette extremité, les choses,
que nous auons eu les plus cheres pendant nostre vie? Pensons
nous qu'Epicurus qui en mourant tourmenté, comme il dit, des1
extremes douleurs de la cholique, auoit toute sa consolation en la
beauté de la doctrine qu'il laissoit au monde, eust receu autant de
contentement d'vn nombre d'enfans bien nais et bien esleuez, s'il en
eust eu, comme il faisoit de la production de ses riches escrits? et
que s'il eust esté au chois de laisser apres luy vn enfant contrefaict•
et mal nay, ou vn liure sot et inepte, il ne choisist plustost, et non
luy seulement, mais tout homme de pareille suffisance, d'encourir
le premier mal'heur que l'autre? Ce seroit à l'aduenture impieté en
Sainct Augustin, pour exemple, si d'vn costé on luy proposoit d'enterrer
ses escrits, dequoy nostre religion reçoit vn si grand fruict, ou2
d'enterrer ses enfans au cas qu'il en eust, s'il n'aymoit mieux enterrer
ses enfans. Et ie ne sçay si ie n'aymerois pas mieux beaucoup en
auoir produict vn parfaictement bien formé, de l'accointance des
Muses, que de l'accointance de ma femme. A cettuy-cy tel qu'il est,
ce que ie donne, ie le donne purement et irreuocablement, comme•
on donne aux enfans corporels. Ce peu de bien, que ie luy ay faict,
il n'est plus en ma disposition. Il peut sçauoir assez de choses que
ie ne sçay plus, et tenir de moy ce que ie n'ay point retenu: et qu'il
faudroit que tout ainsi qu'vn estranger, i'empruntasse de luy, si
besoin m'en venoit. Si ie suis plus sage que luy, il est plus riche que3
moy. Il est peu d'hommes addonnez à la poësie, qui ne se gratifiassent
plus d'estre peres de l'Eneide que du plus beau garçon
de Rome: et qui ne souffrissent plus aisément l'vne perte que
l'autre. Car selon Aristote, de tous ouuriers le poëte est nommément
le plus amoureux de son ouurage. Il est malaisé à croire, qu'Epaminondas•
qui se vantoit de laisser pour toute posterité des filles qui
feroyent vn iour honneur à leur pere (c'estoyent les deux nobles
victoires qu'il auoit gaigné sur les Lacedemoniens) eust volontiers
consenty d'eschanger celles-là, aux plus gorgiases de toute la Grece:
ou qu'Alexandre et Cæsar ayent iamais souhaité d'estre priuez de4
la grandeur de leurs glorieux faicts de guerre, pour la commodité
d'auoir des enfans et heritiers, quelques parfaicts et accompliz qu'ils
peussent estre. Voire ie fay grand doubte que Phidias ou autre excellent
statuaire, aymast autant la conseruation et la durée de ses
enfans naturels, comme il feroit d'vne image excellente, qu'auec
long trauail et estude il auroit parfaite selon l'art. Et quant à ces
passions vitieuses et furieuses, qui ont eschauffé quelque fois les•
peres à l'amour de leurs filles, ou les meres enuers leurs fils,
encore s'en trouue-il de pareilles en cette autre sorte de parenté.
Tesmoing ce que lon recite de Pygmalion, qu'ayant basty vne statue
de femme de beauté singuliere, il deuint si esperduement espris de
l'amour forcené de ce sien ouurage, qu'il falut, qu'en faueur de sa1
rage les Dieux la luy viuifiassent:
Tentatum mollescit ebur, positóque rigore
Subsidit digitis.
CHAPITRE IX. [(TRADUCTION LIV. II, CH. IX.)]
Des armes des Parthes.
C'EST vne façon vitieuse de la noblesse de nostre temps, et pleine
de mollesse, de ne prendre les armes que sur le point d'vne extreme•
necessité: et s'en descharger aussi tost qu'il y a tant soit peu
d'apparence, que le danger soit esloigné. D'où il suruient plusieurs
desordres: car chacun criant et courant à ses armes, sur le point
de la charge, les vns sont à lacer encore leur cuirasse, que leurs
compaignons sont desia rompus. Nos peres donnoient leur salade,2
leur lance, et leurs gantelets à porter, et n'abandonnoient le reste
de leur equippage, tant que la couruée duroit. Nos trouppes sont à
cette heure toutes troublées et difformes, par la confusion du bagage
et des valets qui ne peuuent esloigner leurs maistres, à cause
de leurs armes. Tite Liue parlant des nostres, Intolerantissima laboris•
corpora vix arma humeris gerebant. Plusieurs nations vont
encore et alloient anciennement à la guerre sans se couurir: ou se
couuroient d'inutiles defences.
Tegmina queis capitum raptus de subere cortex.
Alexandre le plus hazardeux Capitaine qui fut iamais, s'armoit fort3
rarement. Et ceux d'entre nous qui les mesprisent n'empirent pour
cela de guere leur marché. S'il se voit quelqu'vn tué par le defaut
d'vn harnois, il n'en est guere moindre nombre, que l'empeschement
des armes a faict perdre, engagés sous leur pesanteur, ou
froissez et rompus, ou par vn contre-coup, ou autrement. Car il
semble, à la verité, à voir le poix des nostres et leur espesseur,
que nous ne cherchons qu'à nous deffendre, et en sommes plus
chargez que couuers. Nous auons assez à faire à en soustenir le faix,•
entrauez et contraints, comme si nous n'auions à combattre que du
choq de nos armes: et comme si nous n'auions pareille obligation
à les deffendre, qu'elles ont à nous. Tacitus peint plaisamment des
gens de guerre de nos anciens Gaulois, ainsin armez pour se maintenir
seulement, n'ayans moyen ny d'offencer ny d'estre offencez, ny1
de se releuer abbatus. Lucullus voyant certains hommes d'armes
Medois, qui faisoient front en l'armée de Tigranes, poisamment et
malaisément armez, comme dans vne prison de fer, print de là
opinion de les deffaire aisément, et par eux commença sa charge et
sa victoire. Et à present que nos mousquetaires sont en credit, ie•
croy qu'on trouuera quelque inuention de nous emmurer pour nous
en garentir, et nous faire trainer à la guerre enfermez dans des
bastions, comme ceux que les anciens faisoient porter à leurs elephans.
Cette humeur est bien esloignée de celle du ieune Scipion,
lequel accusa aigrement ses soldats, de ce qu'ils auoyent semé des2
chausse-trapes soubs l'eau à l'endroit du fossé, par où ceux d'vne
ville qu'il assiegeoit, pouuoient faire des sorties sur luy: disant que
ceux qui assailloient, deuoient penser à entreprendre, non pas à
craindre. Et craignoit auec raison que cette prouision endormist leur
vigilance à se garder. Il dict aussi à vn ieune homme, qui luy faisoit•
montre de son beau bouclier: Il est vrayement beau, mon fils, mais
vn soldat Romain doit auoir plus de fiance en sa main dextre, qu'en
la gauche. Or il n'est que la coustume, qui nous rende insupportable
la charge de nos armes.
L'husbergo in dosso haueano, et l'elmo in testa,3
Duo di quelli guerrier d'i quali io canto.
Ne notte o di doppo ch'entraro in questa
Stanza, gl' haueanò mai mesi da canto,
Che facile à portar comme la vesta
Era lor, perchè in vso l'hauean tanto.•
L'Empereur Caracalla alloit par païs à pied armé de toutes pieces,
conduisant son armée. Les pietons Romains portoient non seulement
le morion, l'espée, et l'escu: car quant aux armes, dit Cicero, ils
estoient si accoustumez à les auoir sur le dos, qu'elles ne les empeschoient
non plus que leurs membres: arma enim, membra militis4
esse dicunt: mais quant et quant encore, ce qu'il leur falloit de
viures, pour quinze iours, et certaine quantité de paux pour faire
leurs rempars, iusques à soixante liures de poix. Et les soldats de
Marius ainsi chargez, marchant en bataille, estoient duits à faire
cinq lieuës en cinq heures, et six s'il y auoit haste. Leur discipline•
militaire estoit beaucoup plus rude que la nostre: aussi produisoit
elle de bien autres effects. Le ieune Scipion reformant son armée en
Espaigne, ordonna à ses soldats de ne manger que debout, et rien
de cuit. Ce traict est merueilleux à ce propos, qu'il fut reproché à
vn soldat Lacedemonien, qu'estant à l'expedition d'vne guerre, on1
l'auoit veu soubs le couuert d'vne maison: ils estoient si durcis à la
peine, que c'estoit honte d'estre veu soubs vn autre toict que celuy
du ciel, quelque temps qu'il fist. Nous ne menerions guere loing nos
gens à ce prix là. Au demeurant Marcellinus, homme nourry aux
guerres Romaines, remerque curieusement la façon que les Parthes•
auoyent de s'armer, et la remerque d'autant qu'elle estoit esloignée
de la Romaine. Ils auoyent, dit-il, des armes tissuës en maniere de
petites plumes, qui n'empeschoient pas le mouuement de leur corps:
et si estoient si fortes que nos dards reiallissoient venans à les
hurter: ce sont les escailles, dequoy nos ancestres auoient fort accoustumé2
de se seruir. Et en vn autre lieu: Ils auoient, dit-il, leurs
cheuaux fors et roides, couuerts de gros cuir, et eux estoient armez
de cap à pied, de grosses lames de fer, rengées de tel artifice, qu'à
l'endroit des iointures des membres elles prestoient au mouuement.
On eust dict que c'estoient des hommes de fer: car ils auoient des•
accoustremens de teste si proprement assis, et representans au naturel
la forme et parties du visage, qu'il n'y auoit moyen de les
assener que par des petits trous ronds, qui respondoient à leurs
yeux, leur donnant vn peu de lumiere, et par des fentes, qui estoient
à l'endroict des naseaux, par où ils prenoyent assez malaisément3
haleine,
Flexilis inductis animatur lamina membris,
Horribilis visu; credas simulacra moueri
Ferrea, cognatôque viros spirare metallo.
Par vestitus equis: ferrata fronte minantur,•
Ferratôsque mouent, securi vulneris, armos.
Voila vne description, qui retire bien fort à l'equippage d'vn homme
d'armes François, à tout ses bardes. Plutarque dit que Demetrius
fit faire pour luy, et pour Alcinus, le premier homme de guerre qui
fust pres de luy, à chacun vn harnois complet du poids de six vingts4
liures, là où les communs harnois n'en pesoient que soixante.
CHAPITRE X. [(TRADUCTION LIV. II, CH. X.)]
Des Liures.
IE ne fay point de doute, qu'il ne m'aduienne souuent de parler de
choses, qui sont mieux traictées chez les maistres du mestier, et
plus veritablement. C'est icy purement l'essay de mes facultez naturelles,
et nullement des acquises. Et qui me surprendra d'ignorance,
il ne fera rien contre moy: car à peine respondroy-ie à autruy de•
mes discours, qui ne m'en responds point à moy, ny n'en suis satisfaict.
Qui sera en cherche de science, si la pesche où elle se loge:
il n'est rien dequoy ie face moins de profession. Ce sont icy mes
fantasies, par lesquelles ie ne tasche point à donner à connoistre
les choses, mais moy: elles me seront à l'aduenture connues vn1
iour, ou l'ont autresfois esté, selon que la Fortune m'a peu porter
sur les lieux, où elles estoient esclaircies. Mais il ne m'en souuient
plus. Et si ie suis homme de quelque leçon, ie suis homme de nulle
retention. Ainsi ie ne pleuuy aucune certitude, si ce n'est de faire
connoistre iusques à quel poinct monte pour cette heure, la connoissance•
que i'en ay. Qu'on ne s'attende pas aux matieres, mais à la
façon que i'y donne. Qu'on voye en ce que i'emprunte, si i'ay sçeu
choisir dequoy rehausser ou secourir proprement l'inuention, qui
vient tousiours de moy. Car ie fay dire aux autres, non à ma teste,
mais à ma suite, ce que ie ne puis si bien dire, par foiblesse de mon2
langage, ou par foiblesse de mon sens. Ie ne compte pas mes emprunts,
ie les poise. Et si ie les eusse voulu faire valoir par nombre,
ie m'en fusse chargé deux fois autant. Ils sont touts, ou fort peu
s'en faut, de noms si fameux et anciens, qu'ils me semblent se
nommer assez sans moy. Ez raisons, comparaisons, argumens, si•
i'en transplante quelcun en mon solage, et confons aux miens, à
escient i'en cache l'autheur, pour tenir en bride la temerité de ces
sentences hastiues, qui se iettent sur toute sorte d'escrits: notamment
ieunes escrits, d'hommes encore viuants: et en vulgaire, qui
reçoit tout le monde à en parler, et qui semble conuaincre la conception
et le dessein vulgaire de mesmes. Ie veux qu'ils donnent vne
nazarde à Plutarque sur mon nez, et qu'ils s'eschaudent à iniurier
Seneque en moy. Il faut musser ma foiblesse souz ces grands credits.•
I'aimeray quelqu'vn qui me sçache deplumer: ie dy par clairté de
iugement, et par la seule distinction de la force et beauté des propos.
Car moy, qui, à faute de memoire, demeure court tous les
coups, à les trier, par recognoissance de nation, sçay tresbien
connoistre, à mesurer ma portée, que mon terroir n'est aucunement1
capable d'aucunes fleurs trop riches, que i'y trouue semées, et que
tous les fruicts de mon creu ne les sçauroient payer. De cecy suis-ie
tenu de respondre, si ie m'empesche moy-mesme, s'il y a de la vanité
et vice en mes discours, que ie ne sente point, ou que ie ne soye
capable de sentir en me le representant. Car il eschappe souuent•
des fautes à nos yeux: mais la maladie du iugement consiste à ne
les pouuoir apperceuoir, lors qu'vn autre nous les descouure. La
science et la verité peuuent loger chez nous sans iugement, et le
iugement y peut aussi estre sans elles: voire la reconnoissance de
l'ignorance est l'vn des plus beaux et plus seurs tesmoignages de2
iugement que ie trouue. Ie n'ay point d'autre sergent de bande, à
renger mes pieces, que la Fortune. A mesme que mes resueries se
presentent, ie les entasse: tantost elles se pressent en foule, tantost
elles se trainent à la file. Ie veux qu'on voye mon pas naturel et
ordinaire ainsi detraqué qu'il est. Ie me laisse aller comme ie me•
trouue. Aussi ne sont ce point icy matieres, qu'il ne soit pas permis
d'ignorer, et d'en parler casuellement et temerairement. Ie souhaiterois
auoir plus parfaicte intelligence des choses, mais ie ne la
veux pas achepter si cher qu'elle couste. Mon dessein est de passer
doucement, et non laborieusement ce qui me reste de vie. Il n'est3
rien pourquoy ie me vueille rompre la teste: non pas pour la science,
de quelque grand prix qu'elle soit. Ie ne cherche aux liures
qu'à m'y donner du plaisir par vn honneste amusement: ou si i'estudie,
ie n'y cherche que la science, qui traicte de la connoissance
de moy-mesmes, et qui m'instruise à bien mourir et à bien viure.
Has meus ad metas sudet oportet equus.
Les difficultez, si i'en rencontre en lisant, ie n'en ronge pas mes
ongles: ie les laisse là, apres leur auoir faict vne charge ou deux.
Si ie m'y plantois, ie m'y perdrois, et le temps: car i'ay vn esprit•
primsautier. Ce que ie ne voy de la premiere charge, ie le voy moins
en m'y obstinant. Ie ne fay rien sans gayeté: et la continuation et
contention trop ferme esblouït mon iugement, l'attriste, et le lasse.
Ma veuë s'y confond, et s'y dissipe. Il faut que ie la retire, et que ie
l'y remette à secousses. Tout ainsi que pour iuger du lustre de l'escarlatte,1
on nous ordonne de passer les yeux pardessus, en la parcourant
à diuerses veuës, soudaines reprinses et reiterées. Si ce
liure me fasche, i'en prens vn autre, et ne m'y addonne qu'aux
heures, où l'ennuy de rien faire commence à me saisir. Ie ne me
prens gueres aux nouueaux, pour ce que les anciens me semblent•
plus pleins et plus roides: ny aux Grecs, par ce que mon iugement
ne sçait pas faire ses besoignes d'vne puerile et apprantisse intelligence.
Entre les liures simplement plaisans, ie trouue des modernes,
le Decameron de Boccace, Rabelays, et les baisers de Iean
second, s'il les faut loger sous ce tiltre, dignes qu'on s'y amuse.2
Quant aux Amadis, et telles sortes d'escrits, ils n'ont pas eu le credit
d'arrester seulement mon enfance. Ie diray encore cecy, ou
hardiment, ou temerairement, que cette vieille ame poisante, ne se
laisse plus chatouiller, non seulement à l'Arioste, mais encores au
bon Ouide: sa facilité, et ses inuentions, qui m'ont rauy autresfois,•
à peine m'entretiennent elles à cette heure. Ie dy librement mon
aduis de toutes choses, voire et de celles qui surpassent à l'aduenture
ma suffisance, et que ie ne tiens aucunement estre de ma iurisdiction.
Ce que i'en opine, c'est aussi pour declarer la mesure de ma
veuë, non la mesure des choses. Quand ie me trouue dégousté de3
l'Axioche de Platon, comme d'vn ouurage sans force, eu esgard à vn
tel autheur, mon iugement ne s'en croit pas. Il n'est pas si outrecuidé
de s'opposer à l'authorité de tant d'autres fameux iugemens
anciens: qu'il tient ses regens et ses maistres: et auecq lesquels il
est plustost content de faillir. Il s'en prend à soy, et se condamne,•
ou de s'arrester à l'escorce, ne pouuant penetrer iusques au fonds:
ou de regarder la chose par quelque faux lustre. Il se contente de
se garentir seulement du trouble et du desreglement: quant à sa
foiblesse, il la reconnoist, et aduoüe volontiers. Il pense donner
iuste interpretation aux apparences, que sa conception luy presente:
mais elles sont imbecilles et imparfaictes. La plus part des fables
d'Esope ont plusieurs sens et intelligences: ceux qui les mythologisent,
en choisissent quelque visage, qui quadre bien à la fable:
mais pour la pluspart, ce n'est que le premier visage et superficiel:•
il y en a d'autres plus vifs, plus essentiels et internes, ausquels ils
n'ont sçeu penetrer: voyla comme i'en fay. Mais pour suyure ma
route: il m'a tousiours semblé, qu'en la poësie, Virgile, Lucrece,
Catulle, et Horace, tiennent de bien loing le premier rang: et
signamment Virgile en ses Georgiques, que i'estime le plus accomply1
ouurage de la poësie: à comparaison duquel on peut reconnoistre
aysément qu'il y a des endroicts de l'Æneide, ausquels l'autheur eust
donné encore quelque tour de pigne s'il en eust eu loisir. Et le cinquiesme
liure en l'Æneide me semble le plus parfaict. I'ayme aussi
Lucain, et le practique volontiers, non tant pour son stile, que pour•
sa valeur propre, et verité de ses opinions et iugemens. Quant au
bon Terence, la mignardise, et les graces du langage Latin, ie le
trouue admirable à representer au vif les mouuemens de l'ame, et la
condition de nos mœurs: à toute heure nos actions me reiettent à
luy. Ie ne le puis lire si souuent que ie n'y trouue quelque beauté et2
grace nouuelle. Ceux des temps voisins à Virgile se plaignoient, dequoy
aucuns luy comparoient Lucrece. Ie suis d'opinion, que c'est à
la verité vne comparaison inegale: mais i'ay bien à faire à me r'asseurer
en cette creance, quand ie me treuue attaché à quelque beau
lieu de ceux de Lucrece. S'ils se piquoient de cette comparaison, que•
diroient ils de la bestise et stupidité barbaresque, de ceux qui luy
comparent à cette heure Arioste: et qu'en diroit Arioste luy-mesme?
O seclum insipiens et infacetum!
I'estime que les anciens auoient encore plus à se plaindre de ceux
qui apparioient Plaute à Terence (cestuy-cy sent bien mieux son3
Gentil-homme) que Lucrece à Virgile. Pour l'estimation et preference
de Terence, fait beaucoup, que le pere de l'eloquence Romaine
l'a si souuent en la bouche, seul de son reng: et la sentence, que
le premier iuge des poëtes Romains donne de son compagnon. Il
m'est souuent tombé en fantasie, comme en nostre temps, ceux qui•
se meslent de faire des comedies, ainsi que les Italiens, qui y sont
assez heureux, employent trois ou quatre argumens de celles de
Terence, ou de Plaute, pour en faire vne des leurs. Ils entassent en
vne seule comedie, cinq ou six contes de Boccace. Ce qui les fait
ainsi se charger de matiere, c'est la deffiance qu'ils ont de se pouuoir
soustenir de leurs propres graces. Il faut qu'ils trouuent vn
corps où s'appuyer: et n'ayans pas du leur assez dequoy nous arrester,
ils veulent que le conte nous amuse. Il en va de mon autheur•
tout au contraire: les perfections et beautez de sa façon de dire,
nous font perdre l'appetit de son subiect. Sa gentillesse et sa mignardise
nous retiennent par tout. Il est par tout si plaisant,
Liquidus, puróque simillimus amni,
et nous remplit tant l'ame de ses graces, que nous en oublions1
celles de sa fable. Cette mesme consideration me tire plus auant.
Ie voy que les bons et anciens poëtes ont euité l'affectation et la
recherche, non seulement des fantastiques eleuations Espagnoles
et Petrarchistes, mais des pointes mesmes plus douces et plus retenues,
qui sont l'ornement de tous les ouurages poëtiques des•
siecles suyuans. Si n'y a il bon iuge qui les trouue à dire en ces
anciens, et qui n'admire plus sans comparaison, l'egale polissure
et cette perpetuelle douceur et beauté fleurissante des epigrammes
de Catulle, que tous les esguillons, dequoy Martial esguise la queuë
des siens. C'est cette mesme raison que ie disoy tantost, comme2
Martial de soy, minus illi ingenio laborandum fuit, in cuius locum
materia successerat. Ces premiers là, sans s'esmouuoir et sans se
picquer se font assez sentir: ils ont dequoy rire par tout, il ne faut
pas qu'ils se chatouillent: ceux-cy ont besoing de secours estranger:
à mesure qu'ils ont moins d'esprit, il leur faut plus de corps:•
ils montent à cheual par ce qu'ils ne sont assez forts sur leurs iambes.
Tout ainsi qu'en nos bals, ces hommes de vile condition, qui
en tiennent escole, pour ne pouuoir representer le port et la decence
de nostre noblesse, cherchent à se recommander par des
sauts perilleux, et autres mouuemens estranges et basteleresques.3
Et les dames ont meilleur marché de leur contenance, aux danses
où il y a diuerses descoupeures et agitation de corps, qu'en certaines
autres danses de parade, où elles n'ont simplement qu'à
marcher vn pas naturel, et representer vn port naïf et leur grace
ordinaire. Et comme i'ay veu aussi les badins excellens, vestus en•
leur à tous les iours, et en vne contenance commune, nous donner
tout le plaisir qui se peut tirer de leur art: les apprentifs, qui ne
sont de si haute leçon, auoir besoin de s'enfariner le visage, se
trauestir, se contrefaire en mouuemens de grimaces sauuages, pour
nous apprester à rire. Cette mienne conception se reconnoist mieux
qu'en tout autre lieu, en la comparaison de l'Æneide et du Furieux.
Celuy-là on le voit aller à tire d'aisle, d'vn vol haut et ferme, suyuant•
tousiours sa poincte: cestuy-cy voleter et sauteler de conte
en conte, comme de branche en branche, ne se fiant à ses aisles,
que pour vne bien courte trauerse: et prendre pied à chasque
bout de champ, de peur que l'haleine et la force luy faille,
Excursúsque breues tentat.1
Voyla donc quant à cette sorte de subiects, les autheurs qui me
plaisent le plus. Quant à mon autre leçon, qui mesle vn peu
plus de fruit au plaisir, par où i'apprens à renger mes opinions et
conditions, les liures qui m'y seruent, c'est Plutarque, dépuis qu'il
est François, et Seneque. Ils ont tous deux cette notable commodité•
pour mon humeur, que la science que i'y cherche, y est traictée
à pieces décousues, qui ne demandent pas l'obligation d'vn long
trauail, dequoy ie suis incapable. Ainsi sont les Opuscules de Plutarque
et les Epistres de Seneque, qui sont la plus belle partie de
leurs escrits, et la plus profitable. Il ne faut pas grande entreprinse2
pour m'y mettre, et les quitte où il me plaist. Car elles n'ont point
de suite et dependance des vnes aux autres. Ces autheurs se rencontrent
en la plus part des opinions vtiles et vrayes: comme aussi
leur fortune les fit naistre enuiron mesme siecle: tous deux precepteurs
de deux Empereurs Romains: tous deux venus de pays•
estranger: tous deux riches et puissans. Leur instruction est de la
cresme de la philosophie, et presentée d'vne simple façon et pertinente.
Plutarque est plus vniforme et constant: Seneque plus ondoyant
et diuers. Cettuy-cy se peine, se roidit et se tend pour armer
la vertu contre la foiblesse, la crainte, et les vitieux appetis: l'autre3
semble n'estimer pas tant leur effort, et desdaigner d'en haster
son pas et se mettre sur sa garde. Plutarque a les opinions Platoniques,
douces et accommodables à la societé ciuile: l'autre les a
Stoïques et Epicuriennes, plus esloignées de l'vsage commun, mais
selon moy plus commodes en particulier, et plus fermes. Il paroist•
en Seneque qu'il preste vn peu à la tyrannie des Empereurs de son
temps: car ie tiens pour certain, que c'est d'vn iugement forcé,
qu'il condamne la cause de ces genereux meurtriers de Cæsar:
Plutarque est libre par tout. Seneque est plein de pointes et saillies,
Plutarque de choses. Celuy là vous eschauffe plus, et vous4
esmeut, cestuy-cy vous contente d'auantage, et vous paye mieux:
il nous guide, l'autre nous pousse. Quant à Cicero, les ouurages,
qui me peuuent seruir chez luy à mon desseing, ce sont ceux qui
traittent de la philosophie, specialement morale. Mais à confesser
hardiment la verité (car puis qu'on a franchi les barrieres de l'impudence,•
il n'y a plus de bride) sa façon d'escrire me semble ennuyeuse:
et toute autre pareille façon. Car ses prefaces, definitions,
partitions, etymologies, consument la plus part de son ouurage. Ce
qu'il y a de vif et de moüelle, est estouffé par ces longueries d'apprets.
Si i'ay employé vne heure à le lire, qui est beaucoup pour1
moy, et que ie r'amentoiue ce que i'en ay tiré de suc et de substance,
la plus part du temps ie n'y treuue que du vent: car il
n'est pas encor venu aux argumens, qui seruent à son propos, et
aux raisons qui touchent proprement le neud que ie cherche. Pour
moy, qui ne demande qu'à deuenir plus sage, non plus sçauant ou•
eloquent, ces ordonnances logiciennes et Aristoteliques ne sont pas
à propos. Ie veux qu'on commence par le dernier poinct: i'entens
assez que c'est que mort, et volupté, qu'on ne s'amuse pas à les
anatomizer. Ie cherche des raisons bonnes et fermes, d'arriuée, qui
m'instruisent à en soustenir l'effort. Ny les subtilitez grammairiennes,2
ny l'ingenieuse contexture de parolles et d'argumentations, n'y
seruent. Ie veux des discours qui donnent la premiere charge dans
le plus fort du doubte: les siens languissent autour du pot. Ils sont
bons pour l'escole, pour le barreau, et pour le sermon, où nous
auons loisir de sommeiller: et sommes encores vn quart d'heure•
apres, assez à temps, pour en retrouuer le fil. Il est besoin de parler
ainsin aux iuges, qu'on veut gaigner à tort ou à droit, aux
enfans, et au vulgaire, à qui il faut tout dire, et voir ce qui portera.
Ie ne veux pas qu'on s'employe à me rendre attentif, et qu'on
me crie cinquante fois, Or oyez, à la mode de nos heraux. Les Romains3
disoyent en leur religion, Hoc age: que nous disons en la
nostre, Sursum corda, ce sont autant de parolles perdues pour moy.
I'y viens tout preparé du logis: il ne me faut point d'alechement,
ny de saulse: ie mange bien la viande toute crue: et au lieu de
m'esguiser l'appetit par ces preparatoires et auant-ieux, on me le•
lasse et affadit. La licence du temps m'excusera elle de cette sacrilege
audace, d'estimer aussi trainans les dialogismes de Platon
mesme, estouffans par trop sa matiere? Et de pleindre le temps
que met à ces longues interlocutions vaines et preparatoires, vn
homme, qui auoit tant de meilleures choses à dire? Mon ignorance
m'excusera mieux, sur ce que ie ne voy rien en la beauté de son
langage. Ie demande en general les liures qui vsent des sciences,•
non ceux qui les dressent. Les deux premiers, et Pline, et leurs
semblables, ils n'ont point de Hoc age, ils veulent auoir à faire à
gens qui s'en soyent aduertis eux mesmes: ou s'ils en ont, c'est vn,
Hoc age, substantiel et qui a son corps à part. Ie voy aussi volontiers
les Epistres ad Atticum, non seulement par ce qu'elles contiennent1
vne tresample instruction de l'Histoire et affaires de son
temps: mais beaucoup plus pour y descouurir ses humeurs priuées.
Car i'ay vne singuliere curiosité, comme i'ay dict ailleurs, de
connoistre l'ame et les naïfs iugemens de mes autheurs. Il faut
bien iuger leur suffisance, mais non pas leurs mœurs, ny eux par•
cette montre de leurs escris, qu'ils étalent au theatre du monde.
I'ay mille fois regretté, que nous ayons perdu le liure que Brutus
auoit escrit de la vertu: car il fait bel apprendre la theorique de
ceux qui sçauent bien la practique. Mais d'autant que c'est autre
chose le presche, que le prescheur: i'ayme bien autant voir Brutus2
chez Plutarque, que chez luy-mesme. Ie choisiroy plustost de sçauoir
au vray les deuis qu'il tenoit en sa tente, à quelqu'vn de ses
priuez amis, la veille d'vne bataille, que les propos qu'il tint le
lendemain à son armée: et qu'il faisoit en son cabinet et en sa
chambre, que ce qu'il faisoit emmy la place et au Senat. Quant•
à Cicero, ie suis du iugement commun, que hors la science, il n'y
auoit pas beaucoup d'excellence en son ame: il estoit bon citoyen,
d'vne nature debonnaire, comme sont volontiers les hommes gras,
et gosseurs, tel qu'il estoit, mais de mollesse et de vanité ambitieuse,
il en auoit sans mentir beaucoup. Et si ne sçay comment3
l'excuser d'auoir estimé sa poësie digne d'estre mise en lumiere.
Ce n'est pas grande imperfection, que de mal faire des vers, mais
c'est imperfection de n'auoir pas senty combien ils estoyent indignes
de la gloire de son nom. Quant à son eloquence, elle est du
tout hors de comparaison, ie croy que iamais homme ne l'egalera.•
Le ieune Cicero, qui n'a ressemblé son pere que de nom, commandant
en Asie, il se trouua vn iour en sa table plusieurs estrangers,
et entre autres Cæstius assis au bas bout, comme on se fourre souuent
aux tables ouuertes des grands: Cicero s'informa qui il estoit
à l'vn de ses gents, qui luy dit son nom: mais comme celuy qui4
songeoit ailleurs, et qui oublioit ce qu'on luy respondoit, il le luy
redemanda encore dépuis deux ou trois fois: le seruiteur pour
n'estre plus en peine de luy redire si souuent mesme chose, et pour
le luy faire cognoistre par quelque circonstance, C'est, dit-il, ce
Cæstius de qui on vous a dict, qu'il ne fait pas grand estat de l'eloquence•
de vostre pere au prix de la sienne: Cicero s'estant soudain
picqué de cela, commanda qu'on empoignast ce pauure Cæstius, et
le fit tres-bien fouëter en sa presence: voyla vn mal courtois hoste.
Entre ceux mesmes, qui ont estimé toutes choses contées cette
sienne eloquence incomparable, il y en a eu, qui n'ont pas laissé1
d'y remerquer des fautes. Comme ce grand Brutus son amy, disoit
que c'estoit vne eloquence cassée et esrenée, fractam et elumbem.
Les orateurs voisins de son siecle, reprenoyent aussi en luy, ce curieux
soing de certaine longue cadance, au bout de ses clauses, et
notoient ces mots, esse videatur, qu'il y employe si souuent. Pour •
moy, i'ayme mieux vne cadance qui tombe plus court, coupée en
yambes. Si mesle il par fois bien rudement ses nombres, mais rarement.
I'en ay remerqué ce lieu à mes aureilles. Ego verò me minus
diu senem esse mallem, quàm esse senem, antequam essem. Les
historiens sont ma droitte bale: car ils sont plaisans et aysez: et2
quant et quant l'homme en general, de qui ie cherche la cognoissance,
y paroist plus vif et plus entier qu'en nul autre lieu: la varieté
et verité de ses conditions internes, en gros et en detail, la
diuersité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le
menacent. Or ceux qui escriuent les vies, d'autant qu'ils s'amusent•
plus aux conseils qu'aux euenemens: plus à ce qui part du dedans,
qu'à ce qui arriue au dehors: ceux là me sont plus propres. Voyla
pourquoy en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. Ie suis
bien marry que nous n'ayons vne douzaine de Laërtius, ou qu'il ne
soit plus estendu, ou plus entendu. Car ie suis pareillement curieux3
de cognoistre les fortunes et la vie de ces grands precepteurs du
monde, comme de cognoistre la diuersité de leurs dogmes et fantasies.
En ce genre d'estude des Histoires, il faut feuilleter sans
distinction toutes sortes d'autheurs et vieils et nouueaux, et barragouins
et François, pour y apprendre les choses, dequoy diuersement•
ils traictent. Mais Cæsar singulierement me semble meriter
qu'on l'estudie, non pour la science de l'Histoire seulement, mais
pour luy mesme: tant il a de perfection et d'excellence par dessus
tous les autres: quoy que Salluste soit du nombre. Certes ie lis cet
autheur auec vn peu plus de reuerence et de respect, qu'on ne lit
les humains ouurages: tantost le considerant luy-mesme par ses
actions, et le miracle de sa grandeur: tantost la pureté et inimitable•
polissure de son langage, qui a surpassé non seulement tous
les historiens, comme dit Cicero, mais à l'aduenture Cicero mesme.
Auec tant de syncerité en ses iugemens, parlant de ses ennemis,
que sauf les fausses couleurs, dequoy il veut couurir sa mauuaise
cause, et l'ordure de sa pestilente ambition, ie pense qu'en cela1
seul on y puisse trouuer à redire, qu'il a esté trop espargnant à
parler de soy: car tant de grandes choses ne peuuent auoir esté
executées par luy, qu'il n'y soit allé beaucoup plus du sien, qu'il
n'y en met. I'ayme les historiens, ou fort simples, ou excellens.
Les simples, qui n'ont point dequoy y mesler quelque chose du leur,•
et qui n'y apportent que le soin, et la diligence de r'amasser tout
ce qui vient à leur notice, et d'enregistrer à la bonne foy toutes
choses, sans chois et sans triage, nous laissent le iugement entier,
pour la cognoissance de la verité. Tel est entre autres pour exemple,
le bon Froissard, qui a marché en son entreprise d'vne si2
franche naïfueté, qu'ayant faict vne faute, il ne craint aucunement
de la recognoistre et corriger, en l'endroit, où il en a esté aduerty:
et qui nous represente la diuersité mesme des bruits qui couroyent,
et les differens rapports qu'on luy faisoit. C'est la matiere de l'Histoire
nuë et informe: chacun en peut faire son profit autant qu'il•
a d'entendement. Les bien excellens ont la suffisance de choisir ce
qui est digne d'estre sçeu, peuuent trier de deux rapports celuy qui
est plus vray-semblable: de la condition des Princes et de leurs
humeurs, ils en concluent les conseils, et leur attribuent les paroles
conuenables: ils ont raison de prendre l'authorité de regler nostre3
creance à la leur: mais certes cela n'appartient à gueres de gens.
Ceux d'entre-deux, qui est la plus commune façon, ceux là nous
gastent tout: ils veulent nous mascher les morceaux; ils se donnent
loy de iuger et par consequent d'incliner l'Histoire à leur fantasie:
car depuis que le iugement pend d'vn costé, on ne se peut garder de•
contourner et tordre la narration à ce biais. Ils entreprennent de
choisir les choses dignes d'estre sçeuës, et nous cachent souuent telle
parole, telle action priuée, qui nous instruiroit mieux: obmettent
pour choses incroyables celles qu'ils n'entendent pas: et peut estre
encore telle chose pour ne la sçauoir dire en bon Latin ou François.
Qu'ils estalent hardiment leur eloquence et leur discours: qu'ils iugent
à leur poste, mais qu'ils nous laissent aussi dequoy iuger apres
eux: et qu'ils n'alterent ny dispensent par leurs racourcimens et par
leur choix, rien sur le corps de la matiere: ains qu'ils nous la r'enuoyent•
pure et entiere en toutes ses dimensions. Le plus souuent
on trie pour cette charge, et notamment en ces siecles icy, des personnes
d'entre le vulgaire, pour cette seule consideration de sçauoir
bien parler: comme si nous cherchions d'y apprendre la grammaire:
et eux ont raison n'ayans esté gagez que pour cela, et1
n'ayans mis en vente que le babil, de ne se soucier aussi principalement
que de cette partie. Ainsin à force de beaux mots ils nous
vont patissant vne belle contexture des bruits, qu'ils ramassent és
carrefours des villes. Les seules bonnes Histoires sont celles, qui
ont esté escrites par ceux mesmes qui commandoient aux affaires,•
ou qui estoient participans à les conduire, ou au moins qui ont eu
la fortune d'en conduire d'autres de mesme sorte. Telles sont quasi
toutes les Grecques et Romaines. Car plusieurs tesmoings oculaires
ayans escrit de mesme subiect (comme il aduenoit en ce temps là,
que la grandeur et le sçauoir se rencontroient communement) s'il y2
a de la faute, elle doit estre merueilleusement legere, et sur vn accident
fort doubteux. Que peut on esperer d'vn medecin traictant
de la guerre, ou d'vn escholier traictant les desseins des Princes?
Si nous voulons remerquer la religion, que les Romains auoient en
cela, il n'en faut que cet exemple: Asinius Pollio trouuoit és histoires•
mesme de Cæsar quelque mesconte, en quoy il estoit tombé,
pour n'auoir peu ietter les yeux en tous les endroits de son armée,
et en auoir creu les particuliers, qui luy rapportoient souuent des
choses non assez verifiées, ou bien pour n'auoir esté assez curieusement
aduerty par ses lieutenans des choses, qu'ils auoient conduites3
en son absence. On peut voir par là, si cette recherche de la
verité est delicate, qu'on ne se puisse pas fier d'vn combat à la
science de celuy, qui y a commandé; ny aux soldats, de ce qui s'est
passé pres d'eux, si à la mode d'vne information iudiciaire, on ne
confronte les tesmoins, et reçoit les obiects sur la preuue des•
ponctilles, de chaque accident. Vrayement la connoissance que
nous auons de nos affaires est bien plus lasche. Mais cecy a esté
suffisamment traicté par Bodin, et selon ma conception. Pour
subuenir vn peu à la trahison de ma memoire, et à son defaut, si
extreme, qu'il m'est aduenu plus d'vne fois, de reprendre en main
des liures, comme recents, et à moy inconnus, que i'auoy leu soigneusement
quelques années au parauant, et barbouillé de mes
notes: i'ay pris en coustume dépuis quelque temps, d'adiouster au•
bout de chasque liure, ie dis de ceux desquels ie ne me veux seruir
qu'vne fois, le temps auquel i'ay acheué de le lire, et le iugement
que i'en ay retiré en gros: à fin que cela me represente au moins
l'air et idée generale que i'auois conceu de l'autheur en le lisant.
Ie veux icy transcrire aucunes de ces annotations. Voicy ce que1
ie mis il y a enuiron dix ans en mon Guicciardin: car quelque langue
que parlent mes liures, ie leur parle en la mienne. Il est historiographe
diligent, et duquel à mon aduis, autant exactement que
de nul autre, on peut apprendre la verité des affaires de son temps:
aussi en la pluspart en a-t-il esté acteur luy mesme, et en rang honnorable.•
Il n'y a aucune apparence que par haine, faueur, ou vanité
il ayt déguisé les choses: dequoy font foy les libres iugemens qu'il
donne des grands: et notamment de ceux, par lesquels il auoit esté
auancé, et employé aux charges, comme du Pape Clement septiesme.
Quant à la partie dequoy il semble se vouloir preualoir le plus,2
qui sont ses digressions et discours, il y en a de bons et enrichis
de beaux traits, mais il s'y est trop pleu. Car pour ne vouloir rien
laisser à dire, ayant vn suiect si plain et ample et à peu pres infiny,
il en deuient lasche, et sentant vn peu le caquet scholastique.
I'ay aussi remerqué cecy, que de tant d'ames et effects qu'il iuge,•
de tant de mouuemens et conseils, il n'en rapporte iamais vn seul
à la vertu, religion, et conscience: comme si ces parties là estoyent
du tout esteintes au monde: et de toutes les actions, pour belles
par apparence qu'elles soient d'elles mesmes, il en reiecte la cause
à quelque occasion vitieuse, ou à quelque proufit. Il est impossible3
d'imaginer, que parmy cet infiny nombre d'actions, dequoy il iuge,
il n'y en ait eu quelqu'vne produite par la voye de la raison. Nulle
corruption peut auoir saisi les hommes si vniuersellement, que
quelqu'vn n'eschappe de la contagion. Cela me fait craindre qu'il y
aye vn peu de vice de son goust, et peut estre aduenu, qu'il ait•
estimé d'autruy selon soy. En mon Philippe de Comines, il y a
cecy: Vous y trouuerez le langage doux et aggreable, d'vne naïfue
simplicité, la narration pure, et en laquelle la bonne foy de l'autheur
reluit euidemment, exempte de vanité parlant de soy, et
d'affection et d'enuie parlant d'autruy: ses discours et enhortemens,4
accompaignez, plus de bon zele et de verité, que d'aucune
exquise suffisance, et tout par tout de l'authorité et grauité, representant
son homme de bon lieu, et éleué aux grans affaires.
Sur les Memoires de monsieur du Bellay: C'est toujours plaisir
de voir les choses escrites par ceux, qui ont essayé comme il les
faut conduire: mais il ne se peut nier qu'il ne se découure evidemment
en ces deux Seigneurs icy vn grand dechet de la franchise
et liberté d'escrire, qui reluit és anciens de leur sorte: comme au•
Sire de Iouinuille domestique de S. Loys, Eginard chancelier de
Charlemaigne, et de plus fresche memoire en Philippe de Comines.
C'est icy plustost vn plaidoyer pour le Roy François, contre l'Empereur
Charles cinquiesme, qu'vne Histoire. Ie ne veux pas croire,
qu'ils ayent rien changé, quant au gros du faict, mais de contourner1
le iugement des euenemens souuent contre raison, à nostre
auantage, et d'obmettre tout ce qu'il y a de chatouilleux en la vie
de leur maistre, ils en font mestier: tesmoing les reculemens de
Messieurs de Montmorency et de Brion, qui y sont oubliez, voire le
seul nom de Madame d'Estampes, ne s'y trouue point. On peut•
couurir les actions secrettes, mais de taire ce que tout le monde
sçait, et les choses qui ont tiré des effects publiques, et de telle
consequence, c'est vn defaut inexcusable. Somme pour auoir l'entiere
connoissance du Roy François, et des choses aduenuës de son
temps, qu'on s'addresse ailleurs, si on m'en croit. Ce qu'on peut2
faire icy de profit, c'est par la deduction particuliere des batailles
et exploits de guerre, où ces Gentils-hommes se sont trouuez:
quelques paroles et actions priuées d'aucuns Princes de leur temps,
et les pratiques et negociations conduites par le Seigneur de Langeay,
où il y a tout plein de choses dignes d'estre sceues, et des•
discours non vulgaires.