Voyez comme on fouille et agite Platon; chacun, s'honorant de le mettre de son côté, l'interprète à sa façon; on le promène par toutes les opinions auxquelles le monde donne le jour et on lui fait prendre parti; on va jusqu'à le mettre en contradiction avec lui-même, selon les idées ayant cours; on lui fait désavouer à son sens les mœurs admises de son temps, si elles ne sont plus de mise à notre époque, et cela avec d'autant plus de netteté et d'autorité que l'esprit de celui qui l'interprète est plus net et plus autoritaire. Des mêmes faits qui avaient conduit Héraclite à émettre cette maxime: «Que toute chose a en soi les apparences qu'elle présente», Démocrite tirait une conclusion tout opposée, savoir: «Que les choses n'ont rien de ce que nous y trouvons», et de ce que le miel est doux pour l'un, amer pour l'autre, il concluait qu'il n'est ni doux ni amer. Les Pyrrhoniens auraient dit qu'ils ne savent s'il est doux ou amer, s'il n'est ni l'un ni l'autre, ou encore l'un et l'autre à la fois, parce que, eux, s'efforcent toujours d'arriver à conclure que le point en litige prête au doute. Les Cyrénaïques tenaient que nous n'éprouvons aucune perception de l'extérieur; que cela seul est perceptible pour nous, qui nous cause des sensations intérieures, comme la douleur et la volupté; ils ne reconnaissent ni son, ni couleur, mais seulement les affections qu'elles occasionnent en nous et d'où naît uniquement le jugement de l'homme. Protagoras estimait que «pour chacun, la vérité est ce qui lui semble être». Les Épicuriens plaçaient le siège du jugement dans les sens, par lesquels nous acquérons la connaissance des choses et ressentons les sensations qu'elles causent. Platon voulait que le jugement qui nous fait distinguer la vérité, et la vérité elle-même, ressortissent non des sens et d'idées préconçues, mais de l'esprit et de la réflexion.

Si erronées que soient les notions qui nous viennent des sens, ils sont cependant la source de toutes nos connaissances.—Cette dissertation m'a amené à considérer le rôle des sens comme constituant la plus grande cause en même temps que la preuve de notre ignorance. Tout ce qui se connaît, se connaît par la faculté de connaître que possède le sujet; cela est incontestable parce que le jugement étant un acte de celui qui juge, il est naturel qu'il y emploie au mieux ses moyens et sa volonté, et qu'il ne soit pas contraint de s'en rapporter à autrui, ainsi qu'il adviendrait si la connaissance de toutes choses s'imposait à nous par le fait même de leur nature. Or il n'en est point ainsi; cette connaissance nous arrive par les sens, qui sont nos maîtres: «Ce sont les voies par lesquelles l'évidence pénètre dans le sanctuaire de l'esprit humain (Lucrèce)»; c'est par eux que la science commence à nous pénétrer, et par eux qu'elle s'affirme. Après tout, nous serions aussi ignorants que peut l'être une pierre, si nous ne connaissions l'existence du son, de l'odeur, de la lumière, de la saveur, de la mesure, du poids, de la mollesse, de la dureté, de l'âpreté, de la couleur, du poli, de la largeur, de la profondeur, ce qui constitue la base et les principes de toute notre science; au point que pour certains, science n'est autre chose que sensation. Quiconque est de force à m'obliger à contredire ce que me témoignent mes sens, me tient à la gorge, il m'accule au point que je ne puis reculer davantage; les sens sont le commencement et la fin des connaissances humaines: «Vous reconnaîtrez que la notion du vrai nous vient par les sens; leur témoignage est irrécusable, car quel guide mérite plus notre confiance (Lucrèce)?» Qu'on leur attribue le moins qu'on pourra, toujours faudra-t-il leur concéder que tout ce que nous savons nous vient d'eux et par leur intermédiaire. Cicéron dit que Chrysippe ayant essayé d'amoindrir la force des sens et leur propriété, rencontra en lui-même de tels arguments contraires à sa thèse et de si violentes oppositions qu'il ne put atteindre au but; ce qui fit dire à Carnéade qui, en cette occasion, disputait contre lui et se vantait de se servir des armes mêmes et des paroles de Chrysippe pour le combattre: «Malheureux, ta propre force t'a perdu!» Il n'est rien de si absurde, selon nous, de si excessif que de soutenir que le feu n'échauffe pas, que la lumière n'éclaire pas, que le fer n'est ni pesant, ni dur, toutes choses dont la connaissance nous est venue par les sens; il n'y a chez l'homme aucune croyance, aucune science qui puissent se comparer en certitude à ce qu'ils nous enseignent.

Si nous ne pouvons tout expliquer, peut-être est-ce parce que certains sens existent dont l'homme est dépourvu, ce qu'il est dans l'impossibilité de constater.—La première observation que je ferai sur les sens est que je mets en doute que l'homme soit pourvu de tous ceux dont dispose la nature. Je vois des animaux qui passent très bien toute leur vie, les uns sans y voir, les autres sans entendre; qui sait si, à nous aussi, il ne manque pas un, deux, trois et même plusieurs autres sens? S'il nous en manque, notre raison est impuissante à faire que nous nous en apercevions. C'est le privilège des sens, d'être le summum de notre perspicacité; il n'y a rien en dehors d'eux qui nous puisse venir en aide pour les révéler, l'un d'eux ne peut même pas faire découvrir l'autre: «L'ouïe peut-elle rectifier la vue, ou le toucher rectifier l'ouïe? le goût suppléer au tact? et l'odorat ou la vue réformer leurs erreurs (Lucrèce)?» Ils constituent absolument la limite extrême de nos facultés: «Chacun a sa puissance, chacun sa force propre (Lucrèce).» Il est impossible de faire comprendre à un aveugle-né qu'il ne voit pas; il est impossible de lui faire désirer d'y voir et regretter le sens qui lui fait défaut; aussi ne devons-nous tirer aucune assurance qu'aucun sens ne nous manque, de ce que notre âme est contente et satisfaite de ceux que nous avons, vu que, si cette imperfection existe, nous ne sommes à même ni de la sentir ni d'en souffrir. Il est impossible de dire quoi que ce soit à cet aveugle qui, par raisonnement, preuve ou analogie, l'amène à ce que son imagination acquière la moindre notion de ce que peuvent être la lumière, la couleur, la vue; il n'est rien en lui qui puisse l'amener à avoir idée de ce que peut être ce sens. Quand nous voyons les aveugles-nés souhaiter d'y voir, ce n'est pas qu'ils comprennent ce qu'ils demandent; ils savent par nous qu'ils ont quelque chose qui laisse à désirer, qu'il est en nous quelque chose qui leur manque; ils le nomment, en indiquent les effets et conséquences, mais cependant ne savent pas ce que c'est, et ne le conçoivent ni un peu, ni beaucoup.

Je connais un gentilhomme de bonne maison, aveugle de naissance, ou tout au moins qui l'est devenu à un âge où on ne sait encore ce que c'est que la vue. Il se rend si peu compte de ce qui lui manque, qu'il use et emploie comme nous les locutions servant à exprimer ce que l'on voit, mais en en faisant une application tout à fait particulière et qui lui est propre. On lui présentait un enfant dont il est le parrain; l'ayant pris dans les bras: «Mon Dieu, dit-il, le bel enfant! qu'il est beau à voir! comme son visage respire la gaîté!» Il dira comme chacun de nous: «Cette salle a une belle vue; le temps est clair; il fait un beau soleil.» Il y a plus; comme la chasse, le jeu de paume, le tir à l'arquebuse sont des exercices que nous pratiquons et qu'il en a entendu parler, il les affectionne, s'y mêle et croit y prendre la même part que nous; il s'y complaît, s'y passionne, et pourtant ne les conçoit que par l'oreille. On lui crie lorsqu'on est sur un beau terrain plat où il peut aller et venir: «Voilà un lièvre»; on lui dit ensuite: «Le lièvre est pris»; et il est aussi fier de cette capture qu'il entend dire aux autres qu'ils le sont eux-mêmes. Au jeu de paume, il prend la balle de la main gauche et la lance avec sa raquette dans n'importe quelle direction; avec l'arquebuse, il tire au hasard, et croit ses gens lorsqu'ils lui disent qu'il a tiré trop haut ou à côté.

Sait-on si le genre humain ne commet pas de pareilles sottises, faute de quelques sens, dont l'absence fait que la plupart des choses ne nous apparaissent pas sous leur vrai jour? Sait-on si la difficulté que nous éprouvons à comprendre certaines œuvres de la nature ne vient pas de là; si certaines choses accomplies par des animaux, qui dépassent ce que nous-mêmes pouvons faire, ne sont pas produites par des facultés, conséquence de sens qui nous font défaut, et si, de ce fait, certains parmi eux ne se trouvent pas avoir une vie plus remplie, plus complète que la nôtre? La pomme met en jeu la plupart de nos sens: elle est rouge, lisse au toucher, a de l'odeur, est douce au goût; peut-être a-t-elle en plus d'autres vertus, comme d'assécher ou de restreindre, qui ne tombent sous aucun de nos sens. N'est-il pas vraisemblable qu'aux propriétés que nous appelons occultes, que nous constatons en plusieurs choses, comme dans l'aimant celle d'attirer le fer, doivent correspondre des facultés provenant de sens qui, par leur nature même, permettent de les saisir et de les apprécier, et qui, par leur absence, nous laissent dans l'ignorance de ce que sont réellement ces choses? C'est probablement à quelque sens particulier que les coqs doivent de distinguer l'heure le matin et à minuit et d'être portés à chanter; les poules, de redouter l'épervier, avant d'être instruites par la fréquentation et l'expérience, et de ne craindre ni l'oie ni le paon, qui sont pourtant de plus grande taille; les poulets, d'être avisés de l'hostilité naturelle que leur porte le chat et de ne pas se défier du chien: de se mettre en garde en entendant le miaulement du premier, dont cependant la voix est quelque peu attirante, et non à l'aboiement du second, dont le ton est dur et semble dénoncer quelqu'un prêt à chercher querelle; les frelons, les fourmis, les rats, de toujours choisir la meilleure poire ou le meilleur fromage, avant même d'en avoir tâté; le cerf, l'éléphant, le serpent, de reconnaître certaines herbes propres à les guérir.

C'est par les sens que la science s'acquiert: chacun d'eux y contribue et aucun ne peut suppléer à un autre.—Il n'y a pas un sens qui ne soit de grande importance et les connaissances dont nous sommes redevables à chacun d'eux sont en nombre infini. Si l'intelligence des sons, de l'harmonie et de la voix venait à nous manquer, cela introduirait une confusion inimaginable dans tout le reste de notre science; car, outre ce qui est du domaine propre de chaque sens, que d'arguments, de conséquences et de conclusions pour toutes autres choses ne tirons-nous pas, par comparaison d'un sens avec un autre. Supposons qu'un homme qui s'y entend, imagine le genre humain dépourvu, depuis son origine, du sens de la vue et recherche à quel degré d'ignorance et de trouble conduirait une telle lacune; quelles ténèbres, quel aveuglement en seraient résultés pour notre âme; et qu'on juge par là combien importe, pour la connaissance de la vérité, la privation d'un sens autre que ceux que nous possédons, de deux, de trois, si ces sens existent et que nous en soyons privés. Nous sommes arrivés à concevoir la vérité sous une forme à laquelle ont participé et concouru nos cinq sens; peut-être pour que cette forme soit la vraie et que nous ayons toute certitude de la saisir dans son intégralité, aurait-il fallu le concours de huit ou dix sens.

Les sectes philosophiques qui contestent la science humaine, mettent surtout en avant l'incertitude et la faiblesse de nos sens: toute connaissance nous parvenant par leur entremise et leur moyen, s'ils sont en défaut dans les rapports qu'ils nous en font, s'ils corrompent ou altèrent ce qu'ils nous communiquent du dehors, si la lumière qui par eux se fait en notre âme est obscurcie au passage, nous n'avons plus sur quoi nous puissions compter. De cette extrême difficulté, sont nés ces divers aphorismes: «Chaque chose renferme en elle tout ce qu'on y trouve;—dans chacune il n'y a rien de ce que nous pensons y trouver»; et aussi ceux-ci qui émanent des Épicuriens: «Le soleil n'est pas plus grand que notre vue nous le fait apprécier;—les apparences qui nous font voir un corps plus grand quand on en est proche, et plus petit quand on en est éloigné, sont vraies toutes deux»; «nous ne convenons pas pour cela que nos yeux nous trompent, ne leur imputons donc pas les erreurs de l'esprit (Lucrèce)»;—et, ce qui est plus hardi: «Nos sens ne se trompent pas, nous sommes sous leur entière dépendance, et il faut chercher ailleurs les raisons qui peuvent expliquer les différences et les contradictions que nous constatons; inventer même (ils en viennent jusque-là) tout autre mensonge ou rêverie de notre esprit, plutôt qu'accuser les sens.»—Timagoras jurait qu'il avait beau cligner de l'œil, le presser, jamais il n'avait aperçu en double la lumière d'une chandelle et que cette illusion vient d'une erreur d'imagination et non d'un vice de cet organe.—De toutes les absurdités, la plus absurde, d'après les Épicuriens, est de désavouer le pouvoir et les effets des sens: «Les indications des sens sont vraies en tous temps. Si la raison ne peut expliquer pourquoi ce qui, carré vu de près, de loin paraît long, il vaut encore mieux, à défaut de la solution vraie de ce double phénomène, en donner une fausse plutôt que de laisser échapper de ses mains l'évidence, plutôt que de mentir à sa foi première et ruiner tous les fondements de crédibilité sur lesquels reposent notre conservation et notre vie, car les intérêts de la raison ne sont pas ici les seuls en jeu; la vie elle-même ne se conserve qu'avec le secours des sens; c'est sur leur témoignage que nous évitons les précipices et les autres choses nuisibles (Lucrèce).» Ce conseil désespéré et si peu philosophique ne signifie autre chose que la science humaine ne peut exister qu'autant que nous lui prêtons le secours d'une raison déraisonnable, folle, obstinée, et que, pour la satisfaction de la vanité de l'homme, il vaut encore mieux en user ainsi, aussi bien que de tout autre remède si fantastique qu'il soit, que d'avouer sa bêtise à laquelle il ne peut se soustraire; c'est là une vérité bien peu à son avantage. Il ne peut empêcher que les sens ne soient les souverains maîtres des connaissances qu'il possède; mais en aucun cas ils n'offrent de certitude et ils sont toujours sujets à nous induire en erreur; c'est là un point sur lequel il nous faut insister à outrance; et à défaut de ce qui devrait, avec juste raison, faire sa force, mais qui n'existe pas, l'homme doit y suppléer par l'opiniâtreté, la témérité, l'impudence.—Si les Épicuriens sont dans le vrai, c'est-à-dire «si la science n'existe pas du moment que les apparences qui nous sont transmises par nos sens sont fausses», et si ce que disent les Stoïciens est également vrai: «que les apparences que nous recevons par les sens, sont tellement entachées de faux, qu'elles ne peuvent produire aucune science», du fait de ces deux grandes sectes dogmatistes, nous sommes amenés à conclure que la science n'est pas.

L'expérience révèle les erreurs et les incertitudes des sens qui, bien souvent, en imposent à la raison.—Quant à l'erreur et à l'incertitude des opérations des sens, chacun peut s'en procurer autant d'exemples qu'il lui plaît, tant les fautes et les tromperies qu'ils nous font sont ordinaires. Par l'effet de l'écho d'un vallon, le son d'une trompette semble venir de devant nous, alors qu'il part d'une lieue par derrière.—«Des montagnes qui s'élèvent au-dessus de la mer, nous paraissent de loin une même masse, quoiqu'en réalité elles soient très distantes l'une de l'autre. Les collines et les champs que nous côtoyons, semblent fuir vers la poupe du vaisseau sur lequel nous naviguons à pleines voiles. Si votre cheval s'arrête au milieu d'un cours d'eau, il paraît remonter obliquement le courant, comme emporté par une force étrangère (Lucrèce).»—Faites rouler une balle d'arquebuse sous le second doigt de la main, celui du milieu se superposant sur celui-ci: il faut se faire extrêmement violence pour reconnaître qu'il n'y a qu'une balle, tant les sens nous en représentent deux.—Que les sens dominent souvent notre raison et la contraignent à recevoir des impressions qu'elle sait fausses et apprécie telles, cela se voit constamment. Je laisse de côté le sens du toucher, qui a des fonctions plus immédiates, plus vives, et se traduit par des effets plus tangibles; qui, par la douleur qu'il est susceptible de faire éprouver au corps, renverse si fréquemment toutes les belles résolutions stoïques et arrache des plaintes à qui a mal au ventre, lors même que, dans le plus profond de son âme, il est un adepte fervent de ce principe, que «la colique, comme toute autre maladie et toute autre souffrance, est chose indifférente, et qu'elle n'a pas le pouvoir de diminuer en rien le souverain bonheur et la félicité que la vertu procure au sage». Mais il n'est cœur si efféminé que le son de nos tambours et de nos trompettes n'échauffe; il n'y en a pas de si dur que la musique, par sa douceur, n'éveille et ne chatouille; il n'y a pas âme si revêche qui ne se sente prise de recueillement, en considérant la sombre immensité de nos églises, leurs ornements si divers et l'ordre de nos cérémonies; en entendant le son de nos orgues qui porte tant à la dévotion, et l'harmonie si bien réglée de nos chants religieux; ceux mêmes qui entrent dans ces édifices avec une idée de mépris, s'en sentent le cœur impressionné et éprouvent comme une sorte de crainte superstitieuse qui les met en défiance de leur opinion.—Quant à moi, je ne m'estime pas assez fort pour demeurer insensible à la récitation de vers d'Horace ou de Catulle, dite d'une façon intelligente par une bouche jeune et belle, à la voix agréable; la voix, dit Zénon avec juste raison, est la fleur de la beauté. Un jour, on a voulu me persuader qu'un homme, que nous connaissons tous nous autres Français, m'en avait imposé en me récitant des vers qu'il avait composés; qu'ils n'étaient pas tels sur le papier qu'ils en avaient l'air, et que mes yeux en jugeraient autrement que mes oreilles, tant la diction donne de prix et ajoute aux ouvrages qui ont à subir l'épreuve de la lecture! Aussi Philoxènes n'avait-il pas tort quand, entendant un lecteur lire d'une façon incorrecte un de ses écrits, il se mit à casser et piétiner des briques qui appartenaient à ce fâcheux, en disant: «Je brise ce qui est à toi, comme tu gâtes ce qui est à moi.»—Pour quelle raison des gens qui se sont donné la mort avec résolution, ont-ils détourné la tête, pour ne pas voir le coup qu'ils se faisaient porter? Et ceux qui, malades, désirent et demandent qu'on les incise ou qu'on les cautérise, pourquoi ne peuvent-ils soutenir la vue des apprêts du chirurgien, de ses instruments et de l'opération; ce n'est cependant pas de la vue, que doit leur venir la douleur? ces exemples ne prouvent-ils pas l'empire que les sens exercent sur la raison?—Nous avons beau savoir que les tresses d'un page ou d'un laquais ont été empruntées, que cette rougeur vient d'Espagne, que cette blancheur et son brillant sont des produits de l'Océan, contre toute raison notre vue nous fait quand même paraître plus aimable et plus agréable l'objet qui s'en pare: «Nous sommes séduits par la parure; l'or et les pierreries cachent les défauts; une jeune fille est la moindre partie de ce qui nous plaît en elle. Souvent on a peine à trouver ce qu'on aime parmi tant d'ornements; c'est sous cette égide opulente que l'amour trompe nos yeux (Ovide).» Combien les poètes accordent de pouvoir aux sens, lorsqu'ils nous représentent Narcisse épris de son ombre: «Il admire tout ce qu'il a d'admirable. L'insensé! il se désire lui-même, c'est lui-même qu'il approuve, lui-même qu'il convoite; il brûle de feux qu'il a lui-même allumés (Ovide);» c'est pour cela aussi qu'ils nous montrent Pygmalion, l'esprit si troublé par l'impression que lui cause la vue de sa statue d'ivoire, qu'il l'aime et se fait son serviteur, comme si elle était animée: «Il la couvre de baisers et s'imagine qu'elle lui répond; il la saisit, l'étreint; il croit sentir sous ses doigts le frisson de la chair, et craint en la pressant, d'y laisser une empreinte livide (Ovide).»

Qu'on mette un philosophe dans une cage en fil de fer assez mince et à larges mailles et que cette caisse soit suspendue au haut des tours de Notre-Dame de Paris, il verra d'une façon évidente qu'il est impossible qu'il en tombe et, malgré cela, à moins qu'il ne soit familiarisé avec le métier de couvreur, il ne pourra s'empêcher d'être épouvanté et transi par la vue de la hauteur à laquelle il se trouve. Nous-mêmes avons assez de peine à garder notre assurance, quand nous sommes sur les galeries qui règnent sur nos clochers, pour peu qu'elles soient à jour, et alors même qu'elles sont en pierre; certaines gens ne peuvent seulement pas en supporter la pensée. Qu'on jette entre ces deux tours une poutre assez large pour qu'on puisse se promener dessus, il n'y a pas de sagesse philosophique, si ferme soit-elle, qui puisse nous donner le courage d'y marcher, comme nous le ferions si elle reposait à terre. J'ai souvent éprouvé dans nos montagnes de ce côté-ci des Pyrénées, bien que je sois de ceux que cela n'effraie que médiocrement, que je ne pouvais supporter la vue de ces immenses profondeurs sans ressentir du frisson et un tremblement dans les jarrets et les cuisses, bien qu'il s'en fallût d'une longueur égale à ma taille que je ne fusse tout à fait au bord et que je susse parfaitement qu'une chute n'était possible que si, volontairement, je m'exposais à ce danger. J'ai remarqué aussi que, quelque hauteur qu'il y ait, si sur la pente se présente un arbre ou une pointe de rocher qui coupe la vue et sur lequel elle puisse se poser un peu, cela nous soulage et nous rassure, comme si, en cas de chute, nous pouvions en attendre du secours; tandis que nous ne pouvons seulement pas regarder, sans que la tête nous tourne, les précipices abrupts et unis, «de telle sorte qu'on ne peut regarder en bas, sans être pris de vertige (Tite-Live)», ce qui est une vivante imposture de la vue.—C'est ce qui conduisit ce beau philosophe à se crever les yeux pour se mettre l'âme à l'abri des impressions déréglées qu'elle en recevait et pouvoir philosopher plus librement; mais, à ce compte, il eût dû aussi se bourrer de coton les oreilles qui, au dire de Théophraste, sont les plus dangereux de nos organes, susceptibles, par la violence des impressions qu'elles nous communiquent, de troubler et d'altérer nos idées; et, en fin de compte se priver également de tous les autres sens, autant dire de son être et de la vie, car tous ont ce pouvoir d'exercer de l'empire sur notre raison et notre âme: «Il arrive souvent que tel spectacle, telle voix, tel chant impressionnent vivement nos esprits; souvent aussi la douleur et la crainte produisent le même effet (Cicéron).»—Les médecins prétendent que certains tempéraments s'agitent jusqu'à la fureur, sous l'effet de certains sons et de certains instruments. J'en ai vu qui ne pouvaient entendre ronger un os sous leur table, sans perdre patience; et il n'y a guère de personnes qui ne soient incommodées par le bruit aigu et pénétrant que fait la lime quand on travaille le fer; de même entendre près de soi le bruit des mâchoires dans la mastication, ou parler quelqu'un qui a le gosier ou le nez embarrassé, agace certaines gens jusqu'à la colère et la haine. Ce joueur de flûte qui, à Rome, accompagnait Gracchus et atténuait, accentuait ou modifiait les accents de la voix de son maître haranguant le peuple, à quoi servait-il, si le rythme et les inflexions de ses sons n'avaient la propriété d'émouvoir et de modifier l'esprit de ses auditeurs? Il y a vraiment bien de quoi se féliciter si fort de cette belle faculté qu'a notre jugement de se laisser ainsi manier et transformer sous l'action et l'imprévu d'un aussi léger souffle!

Par contre, les passions de l'âme ont également action sur les témoignages des sens et concourent à les altérer.—Si les sens induisent en erreur notre entendement, à leur tour ils sont tout autant trompés; notre âme, parfois, prend sur eux sa revanche; elle et eux mentent et se trompent à qui mieux mieux. Ce que nous voyons et entendons, quand nous sommes sous l'effet de la colère, ne nous apparaît pas tel que c'est: «On voit alors deux soleils et deux Thèbes (Virgile)»; ce qui est l'objet de notre affection nous semble plus beau qu'en réalité, «souvent nous voyons la difformité et la laideur faire des caprices et recevoir des hommages (Lucrèce)»; de même, celui pour lequel nous éprouvons de l'éloignement nous paraît plus laid qu'il n'est; la clarté du jour paraît terne et obscurcie à un homme ennuyé et dans l'affliction.—Nos sens ne sont pas seulement altérés, souvent ils sont entièrement oblitérés par les passions de l'âme. Combien de choses voyons-nous que nous n'apercevons pas quand notre esprit est occupé ailleurs: «Les choses, même les plus exposées à la vue, si nous n'y appliquons notre esprit, sont pour lui comme si elles se perdaient dans la nuit des temps (Lucrèce)»; il semble que l'âme se replie au dedans de nous et qu'elle se joue de ce que peuvent les sens. C'est ainsi que les facultés internes et externes de l'homme sont des sources continues de faiblesse et de mensonge.