On reprochait à Solon de répandre, sur la mort de son fils, des larmes impuissantes et inutiles: «C'est bien pour cela, dit-il, que j'ai sujet d'en répandre, c'est qu'elles sont inutiles et impuissantes.»—La femme de Socrate disant: «Oh! quelle injustice commettent ces méchants juges qui le font mourir,» voyait là un sujet d'aggravation pour sa douleur. «Préférerais-tu donc, lui répliqua Socrate, que j'aie mérité la mort?»—Nous portons les oreilles percées, ce que les Grecs tenaient pour une marque de servitude.—Nous nous cachons pour jouir de nos femmes, les Indous le font en public.—Les Scythes immolaient les étrangers dans leurs temples; ailleurs, les temples étaient des lieux d'asile.—«Chaque pays hait les divinités des pays voisins, parce que chacun tient ses dieux pour les seuls véritables; d'où les fureurs aveugles des foules (Juvénal).»

Les plaidoyers des avocats et, en maintes occasions, l'embarras des juges démontrent l'ambiguïté des lois.—J'ai entendu raconter d'un juge que, lorsqu'il rencontrait entre Bartolus et Baldus un conflit difficile à trancher et quelque sujet présentant de sérieuses difficultés, il écrivait en marge de son livre: «Question pour l'ami», voulant dire que la vérité y était si embrouillée et controversée, qu'en semblable cause il lui serait loisible de favoriser celle des parties que bon lui semblerait; avec quelque peu d'esprit et de science, il eût pu inscrire partout cette même mention; dans toutes les affaires, avocats et juges de notre temps trouvent assez de moyens détournés pour y donner telle suite qui leur convient. Dans une science aussi étendue, qui dépend de tant d'opinions qui font loi, et où l'arbitraire joue un si grand rôle, une extrême confusion doit naturellement se produire dans les jugements à rendre, aussi n'est-il guère de procès, si clairs qu'ils soient, sur lesquels les avis exprimés ne soient différents; ce qu'une cour a jugé, une autre le juge en sens contraire; il arrive même que la même cour, jugeant à nouveau, juge autrement qu'elle ne l'a fait la première fois. Les faits de cette nature se voient couramment par suite de cet abus, qui porte si fort atteinte à l'autorité si gourmée et au prestige de notre justice, de ne pas accepter les arrêts rendus et d'aller de juridiction en juridiction pour faire prononcer sur une même cause.

Quant à la liberté dont usent les opinions philosophiques vis-à-vis du vice et de la vertu, c'est un point sur lequel il n'est pas besoin de s'étendre et qui a donné lieu à des avis que, par égard pour les esprits faibles, il vaut mieux taire que publier. Arcésilas disait qu'en fait d'impudicité, le mal n'est pas plus grand quel que soit celui qui s'en rend coupable et de quelque manière qu'il se commette: «Pour ce qui est des plaisirs obscènes, Épicure pense que si la nature les demande, ce n'est pas tant le sexe, le lieu et le rang qui peuvent y inciter, que la façon, l'âge et la figure (Cicéron)... Des amours saintement réglées ne sont pas interdites au sage (Cicéron)... Voyons jusqu'à quel âge on doit aimer les jeunes gens (Sénèque).» Ces deux dernières propositions émanent des Stoïciens; elles montrent, comme du reste le reproche adressé à ce propos à Platon lui-même par * Dicéarque, combien la philosophie la plus éclairée tolérait des licences excessives qui n'étaient point communément pratiquées.

Les lois et les mœurs tiennent surtout leur autorité de ce qu'elles existent; aussi les philosophes qui s'étaient donné pour règle de ne rien accepter sans examen, ne se faisaient-ils pas scrupule de ne pas les observer.—Les lois tiennent leur autorité de ce qu'elles existent et sont passées dans les mœurs; il est dangereux de les ramener à ce qu'elles étaient dans l'origine; comme les rivières, en roulant, elles acquièrent de l'importance et gagnent en considération. Remontez-en le cours jusqu'à leur source, ce n'est qu'un mince filet d'eau qu'on distingue à peine et qui va s'enorgueillissant et croissant en prenant de l'âge. Cherchez les motifs qui, dans le principe, ont donné l'essor à ce torrent de lois et coutumes, aujourd'hui si considérable, où se pressent juxtaposés les usages les plus recommandables et d'autres qui ne sauraient être trop réprouvés, auxquels nous marquons tant de déférence; vous les trouverez si légers, si délicats, qu'il n'est pas extraordinaire que ces philosophes qui scrutent tout, soumettant tout à l'examen de leur raison, n'admettant de confiance rien de ce qui leur est imposé, aient souvent à cet égard des jugements très différents de ceux de tout le monde. Ils se modèlent sur ce qui était au début, quand la nature n'avait pas encore été altérée; il n'est donc pas étonnant que dans la plupart de leurs opinions, ils dévient de la voie commune. Peu d'entre eux, par exemple, auraient approuvé les conditions restrictives de nos mariages; la plupart voulaient que les femmes fussent en commun, sans qu'il en résultât d'obligations pour personne, et ils se refusaient à l'observation de ce que nous imposent les convenances. Chrysippe disait que, même sans culotte, un philosophe ferait en public une douzaine de culbutes pour une douzaine d'olives. Il eût à peine cherché à détourner Clisthène de donner la belle Agariste, sa fille, à Hippoclide, auquel il avait vu faire l'arbre fourchu sur une table.—Métroclès avait un peu indiscrètement lâché un pet, alors qu'entouré de ses disciples il dissertait avec eux, et, pris de honte, se tenait renfermé dans sa maison. Cratès vint le voir et joignant l'exemple à ses consolations et à ses raisonnements, se mettant à péter à qui mieux mieux avec lui, il le débarrassa de ses scrupules, et de plus l'amena à se rallier à la secte des Stoïciens à laquelle lui-même appartenait, secte plus franche que celle des Péripatéticiens qui était plus raffinée et que jusque-là Métroclès avait suivie.—Nous appelons honnêteté, n'oser faire à découvert ce que nous estimons honnête de faire à couvert; ces philosophes, aux idées primitives, l'appelaient sottise; et ils estimaient vicieux de s'ingénier à taire et à désavouer ce que la nature, les coutumes, nos désirs publient et proclament de nos actions. S'il leur semblait que c'était folie de célébrer les mystères de Vénus en dehors du sanctuaire réservé de son temple et de les exposer à la vue de tous, c'est que se livrer à ces jeux sans être abrité derrière des rideaux leur fait perdre leur saveur, parce que la honte est un poids lourd à porter; et que les voiler, y apporter de la réserve et de la modération, sont autant de conditions qui ajoutent à leur prix. Ils tenaient que la volupté plaidait pour elle-même en se plaignant, sous le masque de la vertu, d'être prostituée dans les carrefours, foulée aux pieds, dépréciée aux yeux de tous, par suite de cette absence de dignité et de commodité que lui assurent les locaux spéciaux qui lui sont d'ordinaire affectés; ce qui fait même dire à quelques-uns que supprimer les lieux de prostitution attitrés, c'est non seulement faire que les actes de débauche, auxquels ces lieux sont réservés, se commettront alors partout, c'est encore pousser à ce vice les vagabonds et les gens oisifs par les entraves qu'on y apporte: «Jadis mari d'Aufidie, te voilà, Corvinus, devenu son amant aujourd'hui qu'elle est la femme de celui qui autrefois était ton rival. Elle te déplaisait quand elle était à toi, pourquoi te plaît-elle depuis qu'elle est à un autre? Es-tu donc impuissant dès que tu n'as plus rien à craindre (Martial)?» Mille exemples témoignent qu'il en est ainsi, que les difficultés aiguillonnent nos désirs: «Il n'est personne ô Cecilianus, qui ait voulu voir ta femme gratis, quand ses approches étaient libres; mais maintenant que tu la fais garder, les adorateurs abondent. Tu es vraiment un habile homme (Martial).»—On demandait ce qu'il faisait à un philosophe surpris à même s'unissant à une femme: «Je plante un homme», répondit-il froidement, ne rougissant pas plus d'être rencontré se livrant à cet acte, que s'il avait été vu plantant de l'ail.

Un de nos auteurs religieux, des plus grands, émet en des termes très dignes et mesurés, auxquels j'adhère, que l'accomplissement de cet acte nécessite tellement que l'on se cache et que l'on en ait honte, qu'il est convaincu que lorsqu'on se donne licence de s'abandonner à ces embrassements tels que l'école des Cyniques les admet, l'œuvre de chair, dans ces conditions, ne peut se mener à bonne fin; on peut bien se livrer à des mouvements lascifs, mais c'est tout; et, si cela suffit pour donner satisfaction à l'impudence dont cette école fait profession, pour déterminer l'afflux, qu'en pareil cas la honte contient et arrête, il leur faut encore rechercher n'être pas vus.—Cet auteur n'a pas été assez avant, dans ce qu'il a relevé de leurs excentricités: Diogène se masturbant en public, manifestait, en présence de la foule groupée autour de lui, «son contentement de pouvoir de la sorte procurer en le frottant des jouissances à son ventre». A qui lui demandait pourquoi il mangeait en pleine rue et ne cherchait pas un endroit plus commode, il répondait: «C'est parce que j'ai faim en pleine rue.» Les femmes adonnées à la philosophie et qui étaient affiliées à cette secte, se livraient à ces philosophes en tous lieux et à discrétion; Hipparchia ne fut admise dans la société de Cratès, qu'à condition de suivre en toutes choses les usages et les coutumes qui étaient de règle. Ils attachaient le plus haut prix à la vertu et n'acceptaient, pour se conduire, que la morale; cependant, dans toutes leurs actions, ils s'en remettaient à l'autorité du sage qu'ils avaient choisi comme chef de leur école, dont la manière de voir était souveraine et qu'ils plaçaient au-dessus des lois; et ils ne reconnaissaient d'autres bornes à leurs voluptés, que la modération à y apporter et le respect de la liberté d'autrui.

Des philosophes anciens ont soutenu que dans un même sujet subsistent les apparences les plus contraires.—De ce que le vin semble amer aux malades et est agréable aux gens bien portants, que l'aviron semble tors quand il plonge dans l'eau et paraît droit à ceux qui le voient complètement hors de ce milieu, que bien des choses se présentent ainsi sous des apparences contraires, Héraclite et Protagoras y voyaient une preuve que chacune porte en elle la cause de ces apparences: que le vin renferme un principe amer qui le fait paraître tel au goût des malades, l'aviron un principe courbe en rapport avec la disposition en laquelle se trouve celui qui le voit dans l'eau, et de même de tout le reste; ce qui revient à dire que tout est en toutes choses et par conséquent que rien n'est dans aucune, car il n'y a rien là où il y a tout.

Ce qu'il y a de certain, c'est que les termes les plus clairs peuvent toujours être interprétés de diverses façons.—Cette opinion me remémore ce qui se passe en nous. Il n'est pas un sens réel ou apparent, amer ou doux, droit ou courbé, que l'esprit humain ne trouve aux écrits qu'il entreprend d'examiner de près. De combien de faussetés et de mensonges une phrase aussi nette, aussi pure, aussi parfaite qu'il est possible, n'est-elle pas le point de départ? Quelle hérésie n'y a trouvé des témoignages assez probants pour se produire et se maintenir? Aussi les auteurs de semblables erreurs ne veulent-ils jamais renoncer aux preuves, tirées de l'interprétation donnée aux textes, qui peuvent témoigner à leur avantage. Un haut personnage, voulant justifier auprès de moi, en l'appuyant de quelque autorité, la recherche à laquelle il se livrait de la pierre philosophale, me citait, dernièrement, cinq ou six passages de la Bible, sur lesquels il s'était, disait-il, basé au début, pour se mettre en paix avec sa conscience (car il appartient à l'état ecclésiastique); et en vérité, ce qu'il avait trouvé n'était pas seulement original, mais encore s'appliquait très bien à la défense de cette belle science.

C'est de la sorte que s'accréditent les fables que nous débitent les devins; il n'est pas un individu se mêlant de prédire l'avenir, arrivé à avoir assez de réputation pour qu'on daigne le feuilleter et rechercher attentivement les diverses significations que l'on peut tirer de ses paroles, à qui on ne fera dire tout ce qu'on veut, comme aux Sibylles. Il y a tant de manières d'interpréter, qu'il est difficile qu'en n'importe quel sujet, en s'y prenant soit d'une façon, soit d'une autre, un esprit ingénieux ne trouve quelque air qui ne convienne à ce qu'il veut; c'est pour cela qu'un style obscur et équivoque est d'un usage si ancien et si fréquent. Qu'un auteur parvienne à attirer à lui la postérité et faire qu'elle s'occupe de lui, ce qui peut arriver soit en raison de sa valeur propre, soit aussi et même plus encore par la faveur dont jouit momentanément le sujet qu'il traite; qu'en outre, par bêtise ou par finesse, son style soit un peu confus et enchevêtré: il peut être sans souci; nombre d'esprits, le secouant et l'épluchant, en tireront quantité d'idées, ou conformes à la sienne, ou s'en rapprochant, ou absolument contraires et qui toutes lui feront honneur; et il arrivera ainsi au succès par le fait de ses disciples, comme les régents de collège s'enrichissent par l'argent du Landit. C'est ce qui a donné de la valeur à nombre de choses qui n'en avaient aucune, et a mis en relief certains écrits auxquels on a fait dire tout ce qu'on a voulu, une même chose pouvant être envisagée, comme il nous plaît, sous mille et mille formes et considérations diverses.

C'est ce qui fait qu'Homère est présenté comme ayant traité en maître les questions de tous genres, et Platon comme s'étant prononcé toujours dans le sens de celui qui le cite.—Est-il admissible qu'Homère ait voulu dire tout ce qu'on lui fait dire; qu'il se soit volontairement prêté à de si nombreuses et de si diverses interprétations, que les théologiens, les législateurs, les guerriers, les philosophes et les gens de toutes sortes qui s'occupent de sciences, si divers et si opposés que soient les sujets qu'ils traitent, s'appuient de lui et s'en réfèrent à lui. Il est pour tous le grand maître en toutes choses, quels que soient les charges occupées, les professions exercées ou les arts que l'on cultive; il est le premier conseiller de toute entreprise; quiconque a eu besoin d'oracles et de prédictions, y a trouvé ce qui lui importait. Un personnage savant, qui est de mes amis, en est arrivé à y trouver en faveur de notre religion des indications réellement admirables, si bien que c'en est merveilleux, et il ne peut se défaire de l'idée que cela a été intentionnel chez Homère, qui lui est aussi familier qu'à quelque personne que ce soit de notre siècle; mais il est probable que ce qu'il y trouve en faveur de notre culte, plusieurs dans l'antiquité l'y avaient pareillement trouvé en faveur des leurs.