Son style est embarrassé, sa nature s'accommode mieux de parler que d'écrire; sa prononciation est altérée par le patois de son pays.—Mon langage lui-même n'a rien de facile ni de coulant; il est âpre * et dédaigneux, aux allures libres, ne reconnaissant aucune règle; il me plaît ainsi, sinon par raison, du moins par tempérament; mais je sens bien que, parfois, je ne m'observe pas assez et qu'à force de vouloir éviter l'art et * l'affectation, je tombe dans l'excès contraire: «Je cherche à être bref et je deviens obscur (Horace).» Platon dit que la prolixité et la brièveté sont des propriétés qui ne donnent ni n'enlèvent de mérite au langage. Lors même que je m'efforcerais de rendre le mien égal, uniforme, bien ordonné, je ne saurais y parvenir; bien que les phrases coupées et scandées de Salluste soient plus en rapport avec ma manière de m'exprimer, je trouve cependant le style de César plus noble et moins facile à imiter; et si je suis plutôt porté à me rapprocher de celui de Sénèque, cela ne m'empêche pas d'estimer davantage celui de Plutarque.—Comme dans * mes actes, quand je parle, je m'abandonne simplement à ma nature, ce qui fait que j'ai peut-être plutôt avantage à parler qu'à écrire. Le mouvement et l'action donnent de la vie aux paroles, particulièrement chez ceux qui, ainsi que cela existe chez moi, ont le geste brusque et s'échauffent; l'attitude, la physionomie, le son de voix, la robe, les circonstances, peuvent donner du prix aux choses qui, comme la loquacité, n'en ont guère par elles-mêmes. Messala, dans Tacite, se plaint de quelques vêtements trop étroits que l'on portait en son temps, et aussi de la disposition des tribunes où les orateurs prenaient la parole, qui nuisaient aux effets de leur éloquence.
Mon français est altéré dans sa prononciation et sur d'autres points, par la barbarie de la contrée que j'habite; je n'ai jamais vu personne de cette région au sud de la Loire, dont le parler ne dénonçât nettement l'origine et ne blessât des oreilles purement françaises. Ce n'est pourtant pas que je sois de première force dans mon patois périgourdin, car je n'en use pas plus que de l'allemand et ne m'en soucie guère. C'est du reste un langage (comme ils sont tous autour de moi, d'un bout à l'autre de la région: Poitevin, Saintongeois, * Angoumoisin, Limousin, Auvergnat), qui est languissant, traînant, sans vigueur. Au-dessus de nous, du côté des montagnes, il y a pourtant un parler gascon que je trouve particulièrement beau, sec, bref, ayant de l'expression: langage véritablement mâle et martial plus que tout autre que je vois employer, aussi nerveux, puissant et précis que le français est gracieux, délicat et riche.—Quant au latin, qui m'a été donné comme langue maternelle, j'ai, faute d'avoir continué à le pratiquer, perdu la facilité que j'avais à le parler couramment et même à l'écrire, et qui faisait qu'autrefois on m'appelait «Maître Jean»; c'est dire combien peu je vaux sous ce rapport.
De quel prix est la beauté corporelle; c'est elle qui, la première, a créé de la différence entre les hommes.—La beauté est un facteur de très haute importance dans les rapports des uns avec les autres; c'est le moyen de rapprochement qui a le plus d'effet, et il n'est homme, si barbare et si maussade, qui ne se sente en quelque sorte influencé par ce qu'elle a de doux. Le corps est une grande part de nous-mêmes, il y occupe un rang de premier ordre; aussi sa structure et son agencement méritent-ils à juste titre d'être pris en considération. Ceux-là ont tort qui veulent le considérer séparément de l'âme et isoler l'une de l'autre ces deux parties principales de notre être; il faut au contraire les accoupler à nouveau si elles sont disjointes et resserrer le nœud qui les unit; il faut exiger de l'âme qu'elle ne tire pas de son côté, vivant à part, méprisant et délaissant le corps (ce qu'elle ne saurait faire que par suite d'une mauvaise inspiration), mais qu'elle se rapproche de lui, l'embrasse, le chérisse, lui prête assistance, le contrôle, le conseille, le redresse, le ramène, quand il se fourvoie; en somme l'épouse, lui tenant lieu de mari, de telle sorte qu'il n'y ait pas divergence apparente dans leurs actes et que, loin de se contrarier, tous deux agissent d'accord et avec uniformité. Les chrétiens ont, à cet égard, des enseignements précieux; ils savent que la justice divine impose cette liaison et cette vie commune du corps et de l'âme, au point d'avoir rendu le corps susceptible de récompenses éternelles; que Dieu laisse à l'homme tout entier pleine liberté d'action, et veut que tout entier aussi il participe selon ses * mérites au châtiment ou aux immunités. La secte des Péripatéticiens, la plus pénétrée des besoins des sociétés, attribue à la sagesse seule le soin de pourvoir au bien de l'association des deux parties dont nous sommes formés et de le leur procurer; cette école démontre bien l'erreur en laquelle sont tombées les autres sectes en ne tenant pas suffisamment compte de cette association intime, en envisageant chacune de ces parties en son particulier et se déclarant, celle-ci pour le corps, celle-là pour l'âme, perdant de vue et le sujet dont elles s'occupent qui est l'homme, et leur guide dans leurs recherches que, pour la plupart, elles avouent être la nature.—La première distinction qui se soit produite entre les hommes, la considération qui tout d'abord détermina la prééminence des uns sur les autres, a été vraisemblablement due à l'avantage que donne la beauté: «Le partage des terres se fit d'abord en proportion de la beauté, de la vigueur, de l'esprit de chacun; car alors la beauté et la vigueur étaient les premières recommandations (Lucrèce).»
Montaigne était d'une taille au-dessous de la moyenne; une taille élevée est chez l'homme la condition essentielle de la beauté.—Je suis de taille un peu au-dessous de la moyenne; c'est là un défaut qui non seulement nuit à la beauté, mais qui encore est incommode, surtout chez ceux qui exercent des commandements et des charges, parce qu'il leur manque l'autorité que donnent une belle prestance et un physique imposant. C. Marius n'acceptait pas volontiers des soldats dont la taille n'atteignait pas six pieds.—«Le Courtisan» a raison de vouloir, pour le gentilhomme qu'il rêve, une taille ordinaire de préférence à toute autre et de lui refuser toute particularité pouvant le faire montrer au doigt. S'il ne satisfait pas à cette condition de taille moyenne et qu'il soit en dessous plutôt qu'en dessus, je ne le choisirai pas pour en faire un soldat.—Les hommes petits, dit Aristote, sont bien jolis, mais ils ne sont pas beaux; à la grandeur de ses actes se reconnaît une grande âme, comme une taille élevée et bien prise dénote la beauté.—Les Éthiopiens et les Indiens, dit ce même auteur, avaient égard, quand ils élisaient leurs rois et leurs magistrats, à la beauté et à la belle stature des personnes soumises à leur choix. Ils étaient dans le vrai, parce que cela inspire du respect à ceux qui le suivent et de l'effroi aux ennemis, de voir marcher à la tête d'une troupe un chef de haute taille et de forte corpulence: «Au premier rang marche Turnus les armes à la main, superbe et dépassant de la tête tous ceux qui l'entourent (Virgile).»
Notre divin et souverain roi qui est au ciel et dont tout ce qu'il fait est à méditer religieusement, avec soin et respect, n'a pas dédaigné de se distinguer par la beauté physique: «Il était le plus beau d'entre les fils des hommes (Psalmiste)»; et Platon, avec la modération et la force d'âme, désire la beauté chez ceux qu'il place à la tête de sa république.—C'est un grand froissement d'amour-propre de voir qu'on s'adresse à vous, qui êtes au milieu de vos gens, pour vous demander: «Où est Monsieur?» et que vous n'avez que le reste du salut qu'on fait à votre barbier ou à votre secrétaire, mésaventure qu'a éprouvée ce pauvre Philopœmen. Il avait devancé son monde au logis où on l'attendait; son hôtesse qui ne le connaissait pas, le voyant avec son assez mauvaise mine, le chargea d'aller un peu aider les servantes à puiser de l'eau ou attiser le feu pour le service de Philopœmen. A leur arrivée, les gentilshommes de sa suite, le trouvant livré à cette belle occupation, car il n'avait pas manqué d'obtempérer à l'invitation qui lui avait été faite, lui demandèrent ce qu'il faisait ainsi: «Je supporte, leur dit-il, la peine de ma laideur.»—Les autres genres de beauté s'appliquent à la femme; celle de la taille est l'unique beauté de l'homme. Chez celui qui est petit, ni un front large et bombé, ni la blancheur et la douceur des yeux, ni un nez de forme moyenne, ni une oreille et une bouche petites, ni des dents blanches et bien disposées, ni une barbe brune couleur d'écorce de châtaigne, abondante et bien également fournie, ni une chevelure relevée, ni une tête en rapport avec la taille, ni la fraîcheur du teint, ni des traits agréables, ni un corps n'exhalant aucune odeur, pas plus que des membres bien proportionnés, ne peuvent faire un bel homme.
J'ai en outre la taille forte et trapue, le visage plein sans être bouffi; mon humeur est intermédiaire entre joviale et mélancolique; j'ai le tempérament chaud et sanguin, mais sans excès, «ce qui fait que j'ai les jambes et la poitrine velues (Martial)»; je suis dispos, ma santé est robuste, et rarement, jusque bien avant en âge, la maladie ne l'a troublée. Du moins c'est ainsi que j'ai été; car, à cette heure, où j'approche de la vieillesse, ayant, depuis longtemps déjà, dépassé quarante ans, il n'en est plus de même: «Peu à peu les forces se perdent, la vigueur s'épuise et la décrépitude va toujours croissant (Lucrèce).» Ce que je serai désormais ne sera plus que la moitié de moi-même, ce ne sera plus moi; tous les jours, je me désagrège, je me dérobe quelque peu à moi-même: «Les ans, dans leur cours, nous enlèvent sans cesse quelque portion de nous-mêmes (Horace).»
Maladroit aux exercices du corps, il était cependant vigoureux et résistant quand les fatigues auxquelles il se livrait provenaient de sa seule volonté.—Physiquement je n'avais ni adresse, ni dispositions particulières, bien que fils d'un père * très allègre et d'une souplesse qu'il conserva jusque dans son extrême vieillesse. Il ne rencontra guère d'homme l'égalant dans n'importe quel exercice du corps, comme je n'en ai pas trouvé beaucoup qui ne me dépassaient, sauf à la course où cependant j'étais encore de force au-dessous de la moyenne. En musique, aussi bien vocale qu'instrumentale, j'ai été très inepte, on n'est jamais parvenu à rien m'apprendre. A la danse, au jeu de paume, à la lutte, je me montrais plutôt faible, d'une habileté des plus ordinaires; j'étais absolument nul en natation, en escrime, en voltige et au saut. Je suis si maladroit de mes mains, que je n'arrive seulement pas à écrire de manière à pouvoir me relire; si bien que je préfère refaire mes barbouillages que de me donner la peine de les déchiffrer. Je ne lis pas beaucoup mieux que je n'écris et je sens que je fatigue ceux qui m'écoutent; sauf cela, je suis bon clerc. Incapable de plier adroitement une lettre, je n'ai non plus jamais pu tailler une plume. Je ne sais pas découper à table d'une façon convenable, pas plus que harnacher un cheval, porter un oiseau de chasse sur le poing et le lancer sur sa proie, et pas davantage me faire comprendre des chiens, des oiseaux et des chevaux.—Mes qualités corporelles sont, en somme, en parfaite concordance avec celles de mon âme; il n'y a chez moi aucune vivacité, mais seulement une vigueur générale bien caractérisée. Je résiste facilement à la peine, mais ne l'endure que si c'est moi qui me la suis imposée et si c'est pour ma propre satisfaction: «Le plaisir que me cause le travail, m'en fait oublier la fatigue (Horace)»; sans cela, si je n'y trouve quelque plaisir, si j'y suis amené autrement que par un effet de pure et libre volonté de ma part, je ne vaux plus rien; car j'en suis là, que, sauf pour la santé et la vie, il n'est rien pour quoi je veuille me ronger les ongles ou que je veuille acheter au prix d'un effort d'esprit ou d'une contrainte: «A ce prix-là, je ne voudrais pas tout le sable du Tage, avec l'or qu'il roule vers l'Océan (Juvénal).» Extrêmement désœuvré, absolument libre par nature et par la vie que je me suis faite, je prêterais aussi volontiers mon sang que mes efforts. J'ai une âme éprise de liberté et d'indépendance, habituée à se conduire comme il lui plaît. N'ayant eu jusqu'à présent ni chef, ni maître qui m'aient été imposés, j'ai été de l'avant autant qu'il m'a plu et à l'allure qui me convenait; cela m'a gâté, m'a rendu inutile pour le service d'autrui et a fait que je ne suis bon qu'à moi-même.
Son état de fortune, à sa naissance, assurait son indépendance; il s'en est tenu là.—Mais en ce qui me touche, je n'ai pas été dans l'obligation de combattre ce naturel épais, paresseux et fainéant, car dès ma naissance, je me suis trouvé dans une situation de fortune telle que j'ai pu en demeurer là (situation dont pourtant mille autres de ma connaissance auraient tiré parti pour arriver aux honneurs, s'agiter et se créer de l'inquiétude), * ce qui, joint à ma disposition d'esprit, m'a permis de ne rien rechercher et fait aussi que je n'ai rien acquis: «L'Aquilon il est vrai n'enfle pas mes voiles, mais l'Auster ne trouble pas ma course paisible; en force, en talent, en beauté, en vertu, en naissance, en biens, je suis et des derniers de la première classe et des premiers de la dernière (Horace)»; je n'ai eu besoin que de savoir me contenter de ce que j'avais.—C'est là un état d'âme difficilement accepté en quelque condition que l'on se trouve, mais qu'en fait nous voyons se produire plus facilement encore chez ceux qui n'ont rien que chez ceux qui sont dans l'abondance; d'autant que peut-être, ainsi qu'il arrive de nos autres passions, la soif des richesses est plus excitée par leur usage que par la privation qu'on en a, et que la modération est une vertu plus rare que la patience. Moi, je n'ai eu qu'à jouir doucement des biens que, dans sa libéralité, Dieu avait mis entre mes mains. Je ne me suis livré à aucun travail ennuyeux et ne me suis guère occupé que de gérer mes propres affaires; ou, si j'en ai eu d'autres, ce n'a été que sous condition de ne m'en occuper qu'à mon heure et à ma façon; j'en étais chargé par des gens qui me connaissaient, avaient confiance en moi et ne me pressaient pas; c'est ainsi que les gens experts savent encore tirer quelque service d'un cheval rétif et poussif.
Sa nonchalance est telle qu'il préfère ignorer les préjudices qu'il peut éprouver, que d'avoir à s'en préoccuper.—Mon enfance elle-même a été dirigée avec douceur; il m'a été laissé une grande liberté, et toute sujétion rigoureuse m'a été épargnée. Je dois à ce régime une humeur délicate, incapable de préoccupation au point que j'aime que l'on me cache les pertes que j'éprouve et toutes choses fâcheuses qui me concernent. Dans mes dépenses, je comprends ce que me coûte à nourrir et à entretenir une nonchalance qui fait que «le superflu échappe aux yeux du maître et profite aux voleurs (Horace)». Je préfère ne pas savoir exactement ce que j'ai, ce qui me permet d'ignorer au juste mes pertes. A défaut d'affection et de ses bons effets, je sais gré à ceux qui vivent avec moi, de me tromper en sauvant les apparences. N'ayant pas assez de fermeté pour supporter les contrariétés que je ressentirais des accidents contraires auxquels nous sommes sujets et pour n'être pas obligé à une attention constante dans la direction et le règlement de mes affaires, j'entretiens en moi, autant que je le puis, ce sentiment de m'abandonner en tout à la fortune: «mettant toutes choses au pire, et résigné à supporter ce pire avec douceur et patience»; c'est uniquement à en arriver là que je m'applique, c'est le but auquel tendent tous mes raisonnements. Si je cours un danger, je songe moins au moyen d'y échapper, que combien peu il importe que j'y échappe: si j'y restais, quel mal y aurait-il? Ne pouvant régler les événements, je me règle moi-même; je me soumets à eux, ne pouvant les soumettre à moi. Je ne m'entends guère à détourner la mauvaise fortune, à lui échapper ou à la maîtriser; je n'ai pas davantage la prudence nécessaire pour diriger et conduire les choses comme il convient à mes intérêts, et suis encore plus incapable de la patience que réclame l'attention minutieuse et fatigante indispensable pour agir ainsi. Ce qui m'est le plus pénible c'est, quand des choses m'oppressent, de demeurer en suspens, partagé entre la crainte et l'espérance.
Toute réflexion, toute délibération lui est pénible, bien qu'une fois sa détermination prise, la résolution ne lui fasse pas défaut.—Délibérer, voire même sur les objets les moins importants, m'est désagréable; et mon esprit souffre davantage, lorsqu'il est aux prises avec l'agitation et les secousses diverses qu'il éprouve quand il est hésitant et se consulte, qu'à se résigner et accepter un parti quel qu'il soit, quand le sort en est jeté. Les passions ont peu troublé mon sommeil, qu'agite la moindre détermination à prendre. Je fais, en pareil cas, comme sur les chemins, où, pour plus de sûreté, j'évite volontiers les côtés inclinés et glissants, pour suivre les pistes battues, si boueuses et effondrées qu'elles soient, mais d'où l'on ne peut rouler plus bas et qui sont plus sûres; de même je préfère un malheur irrémédiable dont, du premier coup, je ressens la souffrance, et après lequel je n'ai plus à me tracasser et à travailler pour essayer, sans être certain d'y arriver, de le prévenir ou de l'atténuer: «Les maux incertains sont ceux qui me tourmentent le plus (Sénèque).»