Viennent les événements, je me conduis en homme, après m'être conduit comme un enfant dans les circonstances qui les ont amenés; l'appréhension de la chute me fait plus d'effet que le coup qui la détermine. Le jeu n'en vaut vraiment pas la chandelle; l'avare se trouve plus mal du fait de sa passion, que le pauvre; le jaloux, que celui qui est trompé; et souvent il y a moins de dommage à perdre sa vigne, qu'à plaider pour la conserver. La conduite la moins relevée est celle qui offre le plus de sécurité, c'est celle dans laquelle il est le plus facile de persévérer; vous n'y avez besoin de personne autre que vous, elle naît et se défend d'elle-même.—L'exemple suivant d'un gentilhomme que plusieurs ont connu, ne présente-t-il pas un certain caractère de philosophie? C'était un grand parleur, très moqueur, qui, dans sa jeunesse, avait été un grand viveur et avait fini par se marier à un âge avancé. Se souvenant combien les maris trompés lui avaient donné sujet d'exercer sa verve et ses moqueries, il épousa, pour se préserver de semblables railleries, une femme qu'il prit là où chacun en trouve pour son argent et fit avec elle ses conventions matrimoniales: «Bonjour, putain»; «Bonjour, cocu», étaient les salutations qu'ils échangeaient; et cet arrangement de sa part était le sujet dont il entretenait le plus souvent et ouvertement ceux qui venaient chez lui; de la sorte, il prévenait les propos moqueurs qui eussent été tenus en cachette de lui, et en arrivait à être insensible à toute allusion de ce genre.
L'incertitude du succès l'a dégoûté de l'ambition, qu'il n'admet que chez ceux dans l'obligation de chercher fortune.—Pour ce qui est de l'ambition, proche voisine de la présomption, ou plutôt sa fille, il eût fallu pour faire, que j'arrive à une haute position, que la fortune vint me prendre par la main; car de me mettre en peine pour une espérance incertaine, de me soumettre à toutes les obligations qui s'imposent à ceux qui, au début de leur carrière, cherchent à se mettre en relief, je n'aurais su le faire: «Je n'achète pas à ce prix l'espérance (Térence)»; je m'attache à ce que je vois, à ce que je tiens, et ne m'éloigne guère du port: «Une de mes rames bat les flots, l'autre les sables du rivage (Properce).» Et puis, on réussit peu à arriver à de hautes situations, sans commencer à aventurer ce que l'on possède; et je suis d'avis que si ce que l'on a suffit à vous maintenir en la condition dans laquelle on est né et où on a été élevé, c'est folie de lâcher ce que l'on tient, dans l'espoir incertain de l'augmenter. Celui auquel la fortune a refusé où élire domicile et mener une existence tranquille et reposée, est pardonnable d'aventurer ce qu'il a; en tous cas, la nécessité le porte à chercher fortune: «Dans le malheur, il faut être téméraire (Sénèque)»; et j'excuse davantage un cadet de famille qui hasarde ce dont il a hérité, que celui auquel est échu de soutenir l'honneur de la maison et qui ne peut tomber dans le besoin que par sa faute. J'ai heureusement trouvé, grâce aux conseils de mes bons amis du temps passé, le moyen le plus court et le plus facile de me défaire des désirs de cette nature et de demeurer coi: «Quelle condition plus douce que de jouir de la victoire, sans avoir combattu (Horace)?» me rendant du reste parfaitement compte que mes forces ne sont pas de celles qui permettent de grandes choses et me souvenant de ce mot de feu le chancelier Olivier: «Les Français ressemblent à des guenons qui vont grimpant de branche en branche jusqu'au haut des arbres, ne s'arrêtent que lorsqu'elles ont atteint la plus haute et, une fois arrivées là, montrent leur derrière: «Il est honteux de se charger la tête d'un poids qu'on ne saurait porter, pour plier bientôt après et se dérober au fardeau (Properce).»
Par sa dépravation, le siècle où il est né ne convenait nullement à son humeur.—Les qualités mêmes qui sont en moi et dont je puis me flatter, sont sans utilité en ce siècle-ci; ma simplicité de mœurs eût été taxée de lâcheté et de faiblesse; ma foi et mes croyances, de scrupules et de superstition; ma franchise et ma liberté d'allure, trouvées importunes, inconsidérées et téméraires. A quelque chose malheur est bon; il est avantageux de naître dans un siècle de dépravation parce que, par comparaison avec d'autres, vous passez pour vertueux à bon marché; celui qui de nos jours n'est que parricide et sacrilège, est un homme de bien des plus honorables: «Aujourd'hui, si ton ami ne nie pas le dépôt que tu lui as confié, s'il te rend ton vieux sac avec ta vieille monnaie intacte, c'est un prodige de bonne foi qu'il faut inscrire dans les livres toscans et reconnaître par le sacrifice d'une brebis (Juvénal).» Jamais temps et lieu n'ont été, où les princes se soient trouvés dans des circonstances plus propices pour, en pratiquant la bonté et la justice, en acquérir une récompense plus assurée et plus grande. Le premier d'entre eux qui s'avisera de rechercher la faveur et la puissance en suivant cette voie, ou je me trompe fort, ou il parviendra aisément à supplanter ses rivaux; la force et la violence peuvent beaucoup, mais ne peuvent pas toujours tout. Nous voyons les marchands, les magistrats de nos villages, les artisans aller de pair avec la noblesse sous le rapport de la vaillance et de la science militaire, soutenir des combats honorables soit individuellement, soit en commun; ils se battent, défendent les villes dans nos guerres actuelles, si bien qu'un prince, au milieu de cette foule, ne saurait se faire remarquer. Qu'il s'illustre par son humanité, son amour pour la vérité, sa loyauté, sa modération et surtout sa justice; ce sont là des qualités qui aujourd'hui sont rares, inconnues, exilées; c'est là ce que demandent uniquement les peuples dont il a à gérer les affaires, et nulles qualités plus que celles-ci ne peuvent lui gagner leur affection, parce que ce sont celles dont ils ont à retirer le plus d'avantages: «Rien n'est si populaire que la bonté (Cicéron).»
Par cette comparaison de mes qualités et de mes mœurs avec celles de mon temps, je me fusse trouvé une personnalité grande et rare, tandis que je me fais l'effet d'être un pygmée et ne sors pas de la généralité, quand je me compare aux hommes de quelques-uns des siècles passés, où l'on voyait couramment, indépendamment des autres qualités très sérieuses qu'ils avaient, des gens modérés dans leur vengeance, indulgents pour les offenses qui leur étaient faites, religieux observateurs de leur parole, n'admettant ni la duplicité, ni une morale trop facile, et ne transigeant pas avec leur foi suivant la volonté d'autrui et les occasions; quant à moi, je laisserais plutôt les affaires publiques s'effondrer, que d'assujettir la mienne à leur service.
On n'y connaît pas la franchise, la loyauté, et Montaigne abhorre la dissimulation.—Pour ce qui est de cette vertu nouvelle composée d'artifice et de dissimulation qui, à cette heure, est si fort en crédit, je la hais au plus haut point; de tous les vices, je n'en connais aucun qui témoigne de tant de lâcheté et d'un cœur aussi bas. C'est d'un caractère lâche et servile d'aller déguisé et caché sous un masque, n'osant se montrer tel que l'on est, cela dispose les gens à la perfidie; dressés à n'exprimer que des sentiments qu'ils n'éprouvent pas, ils ne se font pas un cas de conscience de mettre leurs actes en contradiction avec leurs paroles. Un cœur généreux ne doit pas parler contre sa pensée, il veut qu'on puisse lire en dedans de lui-même; tout y est bon, ou au moins tout y est humain. Aristote qualifie de magnanimité le fait de haïr et d'aimer ouvertement; de juger, de parler en toute franchise; de ne pas faire cas de l'approbation ou de la désapprobation d'autrui au détriment de la vérité. Apollonius disait que «mentir est le propre des esclaves, dire la vérité celui des hommes libres»; la vérité est la première condition, la condition fondamentale de la vertu, il faut l'aimer pour elle-même. Celui qui reste dans la vérité parce qu'il s'y trouve obligé, que cela lui est utile, et qui ne craint pas de faire un mensonge quand cela n'importe à personne, n'est pas suffisamment attaché à la vérité. Mon âme, par nature, fuit le mensonge; la pensée même lui en est odieuse; j'ai honte en moi-même et éprouve un remords cuisant si parfois il m'en échappe, comme cela m'arrive quand je suis surpris et pressé de répondre à l'improviste. Il ne faut pas toujours dire tout, ce serait sottise; mais ce que l'on dit, doit être tel qu'on le pense; autrement, c'est mal.
La fourberie finit presque toujours par avoir de mauvais résultats, il est plus nuisible qu'utile pour les princes d'y avoir recours.—Je ne sais quel avantage on espère en dissimulant et agissant sans cesse autrement qu'on ne parle, si ce n'est de n'être pas cru, lors même qu'on dit la vérité; de la sorte on arrive bien à tromper les gens une fois ou deux, mais faire profession de dissimuler constamment sa pensée et se vanter, comme ont fait certains de nos princes, «qu'ils jetteraient leur chemise au feu, si elle pouvait soupçonner leurs véritables intentions», ce qui a été dit par Metellus Macédonicus, un homme des temps anciens; * et dire en public «que celui qui ne sait dissimuler, ne sait régner», c'est avertir ceux qui ont à traiter avec vous, que tout ce que vous leur dites est tromperie et mensonge: «Plus un homme est fin et adroit, plus il est odieux et suspect s'il perd sa réputation d'honnêteté (Cicéron).» Ce serait une grande simplicité que de se prendre à l'air ou aux paroles de qui, de parti pris, est, comme était Tibère, toujours autre au dehors qu'il n'est au dedans. Je ne sais comment de telles gens, dont rien ne peut être pris comme argent comptant, peuvent avoir des relations avec les autres; qui est déloyal envers la vérité, l'est également envers le mensonge.
Ceux qui, de notre temps, ont considéré qu'il était du devoir d'un prince de ne se préoccuper que du bien de ses affaires qu'ils placent au-dessus du soin qu'il doit prendre de sa foi et de sa conscience, peuvent, à celui dont la fortune a amené la situation en tel point qu'il peut la fixer à jamais en manquant une seule fois à sa parole, conseiller avec quelque apparence de raison d'en agir ainsi; mais les choses ne se passent pas de la sorte: on est sujet à revenir souvent sur de pareils marchés; on a à conclure plus d'une fois la paix, à signer plus d'un traité en sa vie. L'appât du gain vous convie à un premier acte de déloyauté, et il y en a presque toujours, comme dans toute mauvaise action: sacrilèges, meurtres, rébellions, trahisons, ne s'entreprennent jamais qu'en raison du résultat qu'on en attend; mais ce premier bénéfice est la source de bien nombreux dommages et enlève au prince, par l'exemple qu'il a donné de son infidélité, toutes relations et tout moyen de négociations.—Lorsque Soliman, de la race des Ottomans, race peu scrupuleuse dans l'observation des promesses et des pactes, fit, au temps de mon enfance, opérer à son armée une descente à Otrante, Mercurin de Gratinare et les habitants de Castro furent, après la reddition de cette place, retenus prisonniers au mépris de la capitulation passée entre eux et ses gens. L'ayant su, Soliman ordonna de les relâcher, faisant observer qu'ayant en vue d'autres grandes entreprises dans la contrée, cette déloyauté, malgré l'avantage momentané qu'elle semblait présenter, le discréditerait pour l'avenir et ferait naître contre lui une défiance de nature à lui porter un préjudice considérable.
Montaigne, ennemi de toute contrainte et de toute obligation, apportait dans ses relations avec les grands une entière liberté de langage.—Pour ma part, je préfère être indiscret et importun que flatteur et dissimulé. J'avoue qu'il peut entrer un peu de fierté et d'opiniâtreté dans l'entière liberté et la sincérité que je conserve vis-à-vis de tous sans distinction, car il me semble que je suis parfois d'autant plus indépendant que je me trouve en présence de gens avec lesquels je devrais l'être moins; la crainte de paraître trop respectueux tend à faire que je me montre trop hardi, non par calcul mais probablement parce que je me laisse aller à ma nature. Usant avec les grands de la même liberté de langage et du même sans-gêne que dans ma maison, je sens bien que je frise souvent l'indiscrétion et l'incivilité; mais, outre que je suis ainsi fait, je n'ai l'esprit assez prompt ni pour esquiver une question imprévue et y échapper par quelque détour ni pour travestir la vérité, non plus qu'assez de mémoire pour me la rappeler après l'avoir altérée; je n'ai pas davantage assez d'assurance pour y persister, et c'est par faiblesse que je fais le brave. Il en résulte que je m'abandonne à ma naïveté et à toujours dire ce que je pense, aussi bien par tempérament que de parti pris, me reposant sur la fortune de ce qui peut s'ensuivre. Aristippe disait que «le principal fruit qu'il avait retiré de la philosophie, était de parler librement et à cœur ouvert à tout le monde».
L'infidélité de sa mémoire le mettait dans l'impossibilité de prononcer des discours de longue haleine.—C'est un outil d'un merveilleux usage que la mémoire, sans elle le jugement aurait peine à suffire à sa tâche; elle me manque complètement. Ce dont on veut me parler, il faut qu'on m'en entretienne séparément, point par point, parce qu'il n'est pas en mon pouvoir de soutenir une conversation sur plusieurs sujets à la fois, et je ne saurais être chargé d'une commission quelconque, sans en prendre note par écrit. Quand j'ai à prononcer un discours sur un sujet important, s'il est de longue haleine, j'en suis réduit à cette triste et malheureuse nécessité, d'apprendre par cœur, mot à mot, ce que j'ai à dire; autrement cela n'aurait pas de forme et je manquerais d'assurance, par crainte que ma mémoire ne vienne à me jouer un mauvais tour. Mais ce moyen n'est pas lui-même sans me présenter une difficulté moindre: pour apprendre trois vers, il me faut trois heures; et puis, dans un ouvrage que l'on compose soi-même, la liberté et la possibilité que l'on a de le remanier, de changer un mot, amènent des modifications constantes dans le texte, ce qui rend moins aisé pour l'auteur de le fixer dans sa mémoire. Or, plus je me défie de la mienne, plus elle se trouble; son service dépend de la disposition où elle se trouve; il me faut la solliciter doucement, car si je la presse, elle hésite; et une fois qu'elle a commencé à chanceler, plus je l'aiguillonne, plus elle s'empêtre et s'embarrasse; elle me sert à son heure, non à la mienne.
Il était tellement rebelle à toute pression, que sa volonté elle-même était parfois impuissante à obtenir obéissance de lui-même.—Ce que j'éprouve pour la mémoire, je le ressens aussi pour d'autres choses; je fuis ce qui est commandement, obligation, contrainte; ce que je fais aisément et m'est naturel, je ne sais plus le faire s'il me le faut exécuter parce que je me le suis formellement imposé. Dans l'ordre physique, mes membres qui ont quelque liberté de mouvement et qui jouissent d'une certaine indépendance d'action, me refusent parfois obéissance, quand, dans des circonstances et à des moments donnés, la nécessité me fait réclamer leur service; cette exigence imprévue que je leur impose est un acte de tyrannie qui les rebute; paralysés par l'effroi ou le dépit, ils deviennent incapables d'aucun fonctionnement. Autrefois, m'étant trouvé quelque part, où il est de mauvais ton tenant de la sauvagerie de ne pas faire raison à ceux qui nous convient à boire, j'essayai, bien qu'on me laissât toute liberté, de faire, selon les usages du pays, le bon compagnon en l'honneur des dames qui étaient de la partie. Mais que j'y eus donc de plaisir! cette perspective qui me menaçait, d'être obligé de faire ce qui n'était ni dans mes goûts, ni dans mes habitudes, fit que mon gosier se contracta au point que je ne parvins pas à avaler une seule goutte et fus privé même de boire en mangeant, dans le courant du repas; j'étais gorgé et désaltéré par tant de liquides dont l'absorption avait préoccupé mon imagination.—Cet effet se remarque surtout chez ceux qui ont l'imagination ardente et puissante; il est pourtant naturel et il n'est personne qui ne l'éprouve quelque peu.—On offrait à un archer, qui était d'une adresse toute particulière et qui venait d'être condamné à mort, de lui faire grâce s'il consentait à donner quelque preuve éclatante de son habileté. Il refusa de s'y essayer, craignant que la trop grande tension d'esprit ne lui enlevât sa sûreté de main et qu'au lieu de sauver sa vie, il perdît encore dans cette épreuve la réputation qu'il avait au tir à l'arc.—Un homme dont la pensée est ailleurs, ne manquera pas, en allant et venant sur une promenade, de faire, à un pouce près, toujours le même nombre de pas et de même longueur, tandis que s'il s'applique à les compter et à les mesurer, il arrivera que ce qu'il faisait naturellement et par hasard, il ne le fera pas avec la même exactitude, quand ce sera à dessein.