Nostre monde vient d’en trouuer vn autre (et qui nous respond
si c’est le dernier de ses freres, puis que les Dæmons, les Sybilles,•
et nous, auons ignoré cettuy-cy iusqu’à cette heure?) non moins
grand, plain, et membru, que luy: toutesfois si nouueau et si enfant,
qu’on luy apprend encore son a, b, c. Il n’y a pas cinquante
ans, qu’il ne sçauoit, ny lettres, ny poix, ny mesure, ny vestements,
ny bleds, ny vignes. Il estoit encore tout nud, au giron, et ne viuoit2
que des moyens de sa mere nourrice. Si nous concluons bien, de
nostre fin, et ce poëte de la ieunesse de son siecle, cet autre
monde ne fera qu’entrer en lumiere, quand le nostre en sortira.
L’vniuers tombera en paralysie: l’vn membre sera perclus, l’autre
en vigueur. Bien crains-ie, que nous aurons tres-fort hasté sa declinaison•
et sa ruyne, par nostre contagion: et que nous luy aurons
bien cher vendu nos opinions et nos arts. C’estoit vn monde
enfant: si ne l’auons nous pas fouëté et soubsmis à nostre discipline,
par l’auantage de nostre valeur, et forces naturelles: ny ne
l’auons practiqué par nostre iustice et bonté: ny subiugué par3
nostre magnanimité. La plus part de leurs responces, et des negotiations
faictes auec eux, tesmoignent qu’ils ne nous deuoient rien
en clarté d’esprit naturelle, et en pertinence. L’espouuentable magnificence
des villes de Cusco et de Mexico, et entre plusieurs choses
pareilles, le iardin de ce Roy, où tous les arbres, les fruicts,•
et toutes les herbes, selon l’ordre et grandeur qu’ils ont en vn iardin,
estoient excellemment formees en or: comme en son cabinet,
tous les animaux, qui naissoient en son estat et en ses mers: et
la beauté de leurs ouurages, en pierrerie, en plume, en cotton, en
la peinture, montrent qu’ils ne nous cedoient non plus en l’industrie.
Mais quant à la deuotion, obseruance des loix, bonté, liberalité,
loyauté, franchise, il nous a bien seruy, de n’en auoir pas tant
qu’eux. Ils se sont perdus par cet aduantage, et vendus, et trahis•
eux mesmes. Quant à la hardiesse et courage, quant à la fermeté,
constance, resolution contre les douleurs et la faim, et la
mort, ie ne craindrois pas d’opposer les exemples, que ie trouuerois
parmy eux, aux plus fameux exemples anciens, que nous ayons
aux memoires de nostre monde pardeçà. Car pour ceux qui les ont1
subiuguez, qu’ils ostent les ruses et batelages, dequoy ils se sont
seruis à les piper: et le iuste estonnement, qu’apportoit à ces nations
là, de voir arriuer si inopinement des gens barbus, diuers en
langage, religion, en forme, et en contenance: d’vn endroit du
monde si esloigné, et où ils n’auoient iamais sçeu qu’il y eust habitation•
quelconque: montez sur des grands monstres incongneuz:
contre ceux, qui n’auoient non seulement iamais veu de cheual,
mais beste quelconque, duicte à porter et soustenir homme ny autre
charge: garnis d’vne peau luysante et dure, et d’vne arme trenchante
et resplendissante: contre ceux, qui pour le miracle de la2
lueur d’vn miroir ou d’vn cousteau, alloyent eschangeant vne
grande richesse en or et en perles, et qui n’auoient ny science ny
matiere, par où tout à loysir, ils sçeussent percer nostre acier:
adioustez y les foudres et tonnerres de nos pieces et harquebuses,
capables de troubler Cæsar mesme, qui l’en eust surpris autant•
inexperimenté: et à cett’heure, contre des peuples nuds, si ce
n’est où l’inuention estoit arriuee de quelque tyssu de cotton: sans
autres armes pour le plus, que d’arcs, pierres, bastons et boucliers
de bois: des peuples surpris soubs couleur d’amitié et de bonne
foy, par la curiosité de veoir des choses estrangeres et incognues:3
ostez, dis-ie, aux conquerans cette disparité, vous leur ostez toute
l’occasion de tant de victoires. Quand ie regarde à cette ardeur indomtable,
dequoy tant de milliers d’hommes, femmes, et enfans,
se presentent et reiettent à tant de fois, aux dangers ineuitables,
pour la deffence de leurs dieux, et de leur liberté: cette genereuse•
obstination de souffrir toutes extremitez et difficultez, et la mort,
plus volontiers, que de se soubsmettre à la domination de ceux, de
qui ils ont esté si honteusement abusez: et aucuns, choisissans plutost
de se laisser defaillir par faim et par ieusne, estans pris, que
d’accepter le viure des mains de leurs ennemis, si vilement victorieuses:•
ie preuois que à qui les eust attaquez pair à pair, et d’armes,
et d’experience, et de nombre, il y eust faict aussi dangereux,
et plus, qu’en autre guerre que nous voyons. Que n’est tombee
soubs Alexandre, ou soubs ces anciens Grecs et Romains, vne si
noble conqueste: et vne si grande mutation et alteration de tant1
d’empires et de peuples, soubs des mains, qui eussent doucement
poly et defriché ce qu’il y auoit de sauuage: et eussent conforté et
promeu les bonnes semences, que Nature y auoit produit: meslant
non seulement à la culture des terres, et ornement des villes, les
arts de deça, en tant qu’elles y eussent esté necessaires, mais aussi,•
meslant les vertus Grecques et Romaines, aux origineles du pays?
Quelle reparation eust-ce esté, et quel amendement à toute cette
machine, que les premiers exemples et deportemens nostres, qui
se sont presentez par delà, eussent appellé ces peuples, à l’admiration,
et imitation de la vertu, et eussent dressé entre-eux et nous,2
vne fraternelle societé et intelligence? Combien il eust esté aisé, de
faire son profit, d’ames si neuues, si affamees d’apprentissage,
ayants pour la plus part, de si beaux commencemens naturels? Au
rebours, nous nous sommes seruis de leur ignorance, et inexperience,
à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, auarice,•
et vers toute sorte d’inhumanité et de cruauté, à l’exemple et patron
de nos mœurs. Qui mit iamais à tel prix, le seruice de la mercadence
et de la trafique? Tant de villes rasees, tant de nations exterminees,
tant de millions de peuples, passez au fil de l’espee, et
la plus riche et belle partie du monde bouleuersee, pour la negotiation3
des perles et du poiure. Mechaniques victoires. Iamais l’ambition,
iamais les inimitiez publiques, ne pousserent les hommes,
les vns contre les autres, à si horribles hostilitez, et calamitez si
miserables. En costoyant la mer à la queste de leurs mines, aucuns
Espagnols prindrent terre en vne contree fertile et plaisante,•
fort habitee: et firent à ce peuple leurs remonstrances accoustumees:
Qu’ils estoient gens paisibles, venans de loingtains voyages,
enuoyez de la part du Roy de Castille, le plus grand Prince de la
terre habitable, auquel le Pape, representant Dieu en terre, auoit
donné la principauté de toutes les Indes. Que s’ils vouloient luy estre•
tributaires, ils seroient tres-benignement traictez: leur demandoient
des viures, pour leur nourriture, et de l’or pour le besoing
de quelque medecine. Leur remontroient au demeurant, la creance
d’vn seul Dieu, et la verité de nostre religion, laquelle ils leur conseilloient
d’accepter, y adioustans quelques menasses. La responce1
fut telle: Que quand à estre paisibles, ils n’en portoient pas la
mine, s’ils l’estoient. Quant à leur Roy, puis qu’il demandoit, il
deuoit estre indigent, et necessiteux: et celuy qui luy auoit faict
cette distribution, homme aymant dissension, d’aller donner à vn
tiers, chose qui n’estoit pas sienne, pour le mettre en debat contre•
les anciens possesseurs. Quant aux viures, qu’ils leur en fourniroient:
d’or, ils en auoient peu: et que c’estoit chose qu’ils mettoient
en nulle estime, d’autant qu’elle estoit inutile au seruice de
leur vie, là où tout leur soin regardoit seulement à la passer heureusement
et plaisamment: pourtant ce qu’ils en pourroient trouuer,2
sauf ce qui estoit employé au seruice de leurs dieux, qu’ils le
prinssent hardiment. Quant à vn seul Dieu, le discours leur en
auoit pleu: mais qu’ils ne vouloient changer leur religion, s’en
estans si vtilement seruis si long temps: et qu’ils n’auoient accoustumé
prendre conseil, que de leurs amis et cognoissans. Quant aux•
menasses, c’estoit signe de faute de iugement, d’aller menassant
ceux, desquels la nature, et les moyens estoient incongnuz. Ainsi
qu’ils se despeschassent promptement de vuyder leur terre, car ils
n’estoient pas accoustumez de prendre en bonne part, les honnestetez
et remonstrances de gens armez, et estrangers: autrement3
qu’on feroit d’eux, comme de ces autres, leur montrant les testes
d’aucuns hommes iusticiez autour de leur ville. Voylà vn exemple
de la balbucie de cette enfance. Mais tant y a, que ny en ce lieu-là,
ny en plusieurs autres, où les Espagnols ne trouuerent les marchandises
qu’ils cherchoient, ils ne feirent arrest ny entreprinse:•
quelque autre commodité qu’il y eust: tesmoing mes Cannibales.
Des deux les plus puissans Monarques de ce monde là, et à
l’auanture de cettuy-cy, Roys de tant de Roys: les derniers qu’ils
en chasserent: celuy du Peru, ayant esté pris en vne bataille, et
mis à vne rançon si excessiue, qu’elle surpasse toute creance, et4
celle là fidellement payee: et auoir donné par sa conuersation signe
d’vn courage franc, liberal, et constant, et d’vn entendement
net, et bien composé: il print enuie aux vainqueurs, apres en auoir
tiré vn million trois cens vingt cinq mille cinq cens poisant d’or:
outre l’argent, et autres choses, qui ne monterent pas moins (si que•
leurs cheuaux n’alloient plus ferrez, que d’or massif) de voir encores,
au prix de quelque desloyauté que ce fust, quel pouuoit estre
le reste des thresors de ce Roy, et iouyr librement de ce qu’il auoit
reserré. On luy apposta vne fauce accusation et preuue: Qu’il desseignoit
de faire sousleuer ses prouinces, pour se remettre en liberté.1
Sur quoy par beau iugement, de ceux mesme qui luy auoient
dressé cette trahison, on le condamna à estre pendu et estranglé
publiquement: luy ayant faict racheter le tourment d’estre bruslé
tout vif, par le baptesme qu’on luy donna au supplice mesme. Accident
horrible et inouy: qu’il souffrit pourtant sans se desmentir,•
ny de contenance, ny de parole, d’vne forme et grauité vrayement
royalle. Et puis, pour endormir les peuples estonnez et transis de
chose si estrange, on contrefit vn grand deuil de sa mort, et luy
ordonna on des somptueuses funerailles. L’autre Roy de Mexico,
ayant long temps defendu sa ville assiegee, et montré en ce siege2
tout ce que peut et la souffrance, et la perseuerance, si onques
Prince et peuple le montra: et son malheur l’ayant rendu vif, entre
les mains des ennemis, auec capitulation d’estre traité en Roy:
aussi ne leur fit-il rien voir en la prison, indigne de ce tiltre: ne
trouuant point apres cette victoire, tout l’or qu’ils s’estoient promis:•
quand ils eurent tout remué, et tout fouillé, ils se mirent à en
chercher des nouuelles, par les plus aspres gehennes, dequoy ils se
peurent aduiser, sur les prisonniers qu’ils tenoient. Mais pour
n’auoir rien profité, trouuant des courages plus forts que leurs
tourments, ils en vindrent en fin à telle rage, que contre leur foy3
et contre tout droict des gens, ils condamnerent le Roy mesme, et
l’vn des principaux seigneurs de sa cour à la gehenne, en presence
l’vn de l’autre. Ce seigneur se trouuant forcé de la douleur, enuironné
de braziers ardens, tourna sur la fin, piteusement sa veue
vers son maistre, comme pour luy demander mercy, de ce qu’il n’en•
pouuoit plus. Le Roy plantant fierement et rigoureusement les yeux
sur luy, pour reproche de sa lascheté et pusillanimité, luy dit seulement
ces mots, d’vne voix rude et ferme: Et moy, suis ie dans vn
bain, suis-ie pas plus à mon aise que toy? Celuy-là soudain apres
succomba aux douleurs, et mourut sur la place. Le Roy à demy4
rosty, fut emporté de là. Non tant par pitié (car quelle pitié toucha
iamais des ames si barbares, qui pour la doubteuse information de
quelque vase d’or à piller, fissent griller deuant leurs yeux vn
homme: non qu’vn Roy, si grand, et en fortune, et en merite) mais
ce fut que sa constance rendoit de plus en plus honteuse leur
cruauté. Ils le pendirent depuis, ayant courageusement entrepris de•
se deliurer par armes d’vne si longue captiuité et subiection: où il
fit sa fin digne d’vn magnanime Prince. A vne autre fois ils mirent
brusler pour vn coup, en mesme feu, quatre cens soixante
hommes tous vifs, les quatre cens du commun peuple, les soixante
des principaux seigneurs d’vne prouince, prisonniers de guerre1
simplement. Nous tenons d’eux-mesmes ces narrations: car ilz ne
les aduouent pas seulement, ils s’en ventent, et les preschent. Seroit-ce
pour tesmoignage de leur iustice, ou zele enuers la religion?
Certes ce sont voyes trop diuerses, et ennemies d’vne si saincte fin.
S’ils se fussent proposés d’estendre nostre foy, ils eussent consideré•
que ce n’est pas en possession de terres qu’elle s’amplifie, mais en
possession d’hommes: et se fussent trop contentez des meurtres
que la necessité de la guerre apporte, sans y mesler indifferemment
vne boucherie, comme sur des bestes sauuages: vniuerselle, autant
que le fer et le feu y ont peu attaindre: n’en ayant conserué par2
leur dessein, qu’autant qu’ils en ont voulu faire de miserables esclaues,
pour l’ouurage et seruice de leurs minieres. Si que plusieurs
des chefs ont esté punis à mort, sur les lieux de leur conqueste,
par ordonnance des Roys de Castille, iustement offencez de l’horreur
de leurs deportemens, et quasi tous desestimez et mal-voulus.•
Dieu a meritoirement permis, que ces grands pillages se soient
absorbez par la mer en les transportant: ou par les guerres intestines,
dequoy ils se sont mangez entre-eux: et la plus part s’enterrerent
sur les lieux, sans aucun fruict de leur victoire. Quant à
ce que la recepte, et entre les mains d’vn Prince mesnager, et prudent,3
respond si peu à l’esperance, qu’on en donna à ses predecesseurs,
et à cette premiere abondance de richesses, qu’on rencontra
à l’abord de ces nouuelles terres (car encore qu’on en retire beaucoup,
nous voyons que ce n’est rien, au prix de ce qui s’en deuoit
attendre) c’est que l’vsage de la monnoye estoit entierement incognu,•
et que par consequent, leur or se trouua tout assemblé, n’estant
en autre seruice, que de montre, et de parade, comme vn
meuble reserué de pere en fils, par plusieurs puissants Roys, qui
espuisoient tousiours leurs mines, pour faire ce grand monceau de
vases et statues, à l’ornement de leurs palais, et de leurs temples:
au lieu que nostre or est tout en emploite et en commerce. Nous le
menuisons et alterons en mille formes, l’espandons et dispersons.
Imaginons que nos Roys amoncelassent ainsi tout l’or, qu’ils pourroient
trouuer en plusieurs siecles, et le gardassent immobile.•
Ceux du royaume de Mexico estoient aucunement plus ciuilisez,
et plus artistes, que n’estoient les autres nations de là. Aussi iugeoient-ils,
ainsi que nous, que l’vniuers fust proche de sa fin: et
en prindrent pour signe la desolation que nous y apportasmes. Ils
croyoyent que l’estre du monde, se depart en cinq aages, et en la1
vie de cinq soleils consecutifs, desquels les quatre auoient desia
fourny leurs temps, et que celuy qui leur esclairoit, estoit le cinquiesme.
Le premier perit auec toutes les autres creatures, par
vniuerselle inondation d’eaux. Le second, par la cheute du ciel sur
nous, qui estouffa toute chose viuante: auquel aage ils assignent•
les geants, et en firent voir aux Espagnols des ossements; à la proportion
desquels, la stature des hommes reuenoit à vingt paumes
de hauteur. Le troisiesme, par feu, qui embrasa et consuma tout.
Le quatriesme, par vne émotion d’air, et de vent, qui abbatit iusques
à plusieurs montaignes: les hommes n’en moururent point,2
mais ils furent changez en magots (quelles impressions ne souffre
la lascheté de l’humaine creance!) Apres la mort de ce quatriesme
soleil, le monde fut vingt-cinq ans en perpetuelles tenebres. Au
quinziesme desquels fut creé vn homme, et vne femme, qui refirent
l’humaine race. Dix ans apres, à certain de leurs iours, le soleil•
parut nouuellement creé: et commence depuis, le compte de leurs
annees par ce iour là. Le troisiesme iour de sa creation, moururent
les Dieux anciens: les nouueaux sont nays depuis du iour à la
iournee. Ce qu’ils estiment de la maniere que ce dernier soleil perira,
mon autheur n’en a rien appris. Mais leur nombre de ce quatriesme3
changement, rencontre à cette grande conionction des
astres, qui produisit il y a huict cens tant d’ans, selon que les astrologiens
estiment, plusieurs grandes alterations et nouuelletez au
monde. Quant à la pompe et magnificence, par où ie suis entré
en ce propos, ny Græce, ny Rome, ny Ægypte, ne peut, soit en vtilité,•
ou difficulté, ou noblesse, comparer aucun de ses ouurages,
au chemin qui se voit au Peru, dressé par les Roys du païs, depuis
la ville de Quito, iusques à celle de Cusco (il y a trois cens lieuës)
droit, vny, large de vingt-cinq pas, paué, reuestu de costé et d’autre
de belles et hautes murailles, et le long d’icelles par le dedans,•
deux ruisseaux perennes, bordez de beaux arbres, qu’ils nomment,
Moly. Où ils ont trouué des montaignes et rochers, ils les ont taillez
et applanis, et comblé les fondrieres de pierre et chaux. Au
chef de chasque iournee, il y a de beaux palais fournis de viures,
de vestements, et d’armes, tant pour les voyageurs, que pour les1
armees qui ont à y passer. En l’estimation de cet ouurage, i’ay
compté la difficulté, qui est particulierement considerable en ce
lieu là. Ils ne bastissoient point de moindres pierres, que de dix
pieds en carré: ils n’auoient autre moyen de charrier, qu’à force
de bras en trainant leur charge: et pas seulement l’art d’eschaffauder:•
n’y sçachants autre finesse, que de hausser autant de terre,
contre leur bastiment, comme il s’esleue, pour l’oster apres. Retombons
à nos coches. En leur place, et de toute autre voiture, ils
se faisoient porter par les hommes, et sur les espaules. Ce dernier
Roy du Peru, le iour qu’il fut pris, estoit ainsi porté sur des brancars2
d’or, et assis dans vne chaize d’or, au milieu de sa bataille.
Autant qu’on tuoit de ces porteurs, pour le faire choir à bas, car on
le vouloit prendre vif, autant d’autres, et à l’enuy, prenoient la
place des morts: de façon qu’on ne le peut onques abbatre, quelque
meurtre qu’on fist de ces gens là, iusques à ce qu’vn homme•
de cheual l’alla saisir au corps, et l’aualla par terre.
CHAPITRE VII. [(TRADUCTION LIV. III, CH. VII.)]
De l’incommodité de la grandeur.
PVISQVE nous ne la pouuons aueindre, vengeons nous à en mesdire.
Si n’est-ce pas entierement mesdire de quelque chose, d’y
trouuer des deffauts: il s’en trouue en toutes choses, pour belles et
desirables qu’elles soyent. En general, elle a cet euident auantage,3
qu’elle se raualle quand il luy plaist, et qu’à peu pres, elle a le
choix, de l’vne et l’autre condition. Car on ne tombe pas de toute
hauteur, il en est plus, desquelles on peut descendre, sans tomber.
Bien me semble-il, que nous la faisons trop valoir: et trop valoir
aussi la resolution de ceux que nous auons ou veu ou ouy dire,
l’auoir mesprisee, ou s’en estre desmis, de leur propre dessein. Son•
essence n’est pas si euidemment commode, qu’on ne la puisse refuser
sans miracle. Ie trouue l’effort bien difficile à la souffrance des
maux, mais au contentement d’vne mediocre mesure de fortune, et
fuite de la grandeur, i’y trouue fort peu d’affaire. C’est vne vertu,
ce me semble, où moy, qui ne suis qu’vn oyson, arriuerois sans1
beaucoup de contention. Que doiuent faire ceux, qui mettroient
encores en consideration, la gloire qui accompagne ce refus, auquel
il peut escheoir plus d’ambition, qu’au desir mesme et iouyssance de
la grandeur? D’autant que l’ambition ne se conduit iamais mieux
selon soy, que par vne voye esgaree et inusitee. I’aiguise mon•
courage vers la patience, ie l’affoiblis vers le desir. Autant ay-ie à
souhaitter qu’vn autre, et laisse à mes souhaits autant de liberté et
d’indiscretion: mais pourtant, si ne m’est-il iamais aduenu, de souhaitter
ny empire ny royauté, ny l’eminence de ces hautes fortunes
et commanderesses. Ie ne vise pas de ce costé là: ie m’aime trop.2
Quand ie pense à croistre, c’est bassement: d’vne accroissance contrainte
et coüarde: proprement pour moy: en resolution, en prudence,
en santé, en beauté, et en richesse encore. Mais ce credit,
cette auctorité si puissante, foule mon imagination. Et tout à l’opposite
de l’autre, m’aymerois à l’auanture mieux, deuxiesme ou•
troisiesme à Perigueux, que premier à Paris: au moins sans mentir,
mieux troisiesme à Paris, que premier en charge, Ie ne veux ny
debattre auec vn huissier de porte, miserable incognu: ny faire
fendre en adoration, les presses où ie passe. Ie suis duit à vn estage
moyen, comme par mon sort, aussi par mon goust. Et ay montré en3
la conduitte de ma vie, et de mes entreprinses, que i’ay plustost
fuy, qu’autrement, d’eniamber par dessus le degré de fortune, auquel
Dieu logea ma naissance. Toute constitution naturelle, est pareillement
iuste et aysee. I’ay ainsi l’ame poltrone, que ie ne mesure
pas la bonne fortune selon sa hauteur, ie la mesure selon sa•
facilité. Mais si ie n’ay point le cœur gros assez, ie l’ay à l’equipollent
ouuert, et qui m’ordonne de publier hardiment sa foiblesse.
Qui me donneroit à conferer la vie de L. Thorius Balbus, gallant
homme, beau, sçauant, sain, entendu et abondant en toute sorte de
commoditez et plaisirs, conduisant vne vie tranquille, et toute•
sienne, l’ame bien preparee contre la mort, la superstition, les douleurs,
et autres encombriers de l’humaine necessité, mourant en fin
en bataille, les armes en la main, pour la defense de son païs, d’vne
part: et d’autre part la vie de M. Regulus, ainsi grande et hautaine,
que chascun la cognoist, et sa fin admirable: l’vne sans nom,1
sans dignité: l’autre exemplaire et glorieuse à merueilles: i’en diroy
certes ce qu’en dit Cicero, si ie sçauoy aussi bien dire que luy.
Mais s’il me les falloit coucher sur la mienne, ie diroy aussi, que la
premiere est autant selon ma portee, et selon mon desir, que ie conforme
à ma portee, comme la seconde est loing au delà. Qu’à cette•
cy, ie ne puis aduenir que par veneration: i’aduiendroy volontiers à
l’autre par vsage. Retournons à nostre grandeur temporelle, d’où
nous sommes partis. Ie suis desgousté de maistrise, et actiue et passiue.
Otanez l’vn des sept, qui auoient droit de pretendre au royaume
de Perse, print vn party, que i’eusse prins volontiers: c’est qu’il quitta2
à ses compagnons son droit d’y pouuoir arriuer par election, ou par
sort: pourueu que luy et les siens, vescussent en cet empire hors de
toute subiection et maistrise, sauf celle des loix antiques: et y
eussent toute liberté, qui ne porteroit preiudice à icelles: impatient
de commander, comme d’estre commandé. Le plus aspre et difficile•
mestier du monde, à mon gré, c’est, faire dignement le Roy.
I’excuse plus de leurs fautes, qu’on ne fait communement, en consideration
de l’horrible poix de leur charge, qui m’estonne. Il est
difficile de garder mesure, à vne puissance si desmesuree. Si est-ce
que c’est enuers ceux-mesmes qui sont de moins excellente nature,3
vne singuliere incitation à la vertu, d’estre logé en tel lieu, où vous
ne faciez aucun bien, qui ne soit mis en registre et en compte: et
où le moindre bien faire, porte sur tant de gens: et où vostre suffisance,
comme celle des prescheurs, s’adresse principallement au
peuple, iuge peu exacte, facile à piper, facile à contenter. Il est peu•
de choses, ausquelles nous puissions donner le iugement syncere,
par ce qu’il en est peu, ausquelles en quelque façon nous n’ayons
particulier interest. La superiorité et inferiorité, la maistrise, et la
subiection, sont obligees à vne naturelle enuie et contestation: il
faut qu’elles s’entrepillent perpetuellement. Ie ne crois ny l’vne ny
l’autre, des droicts de sa compagne: laissons en dire à la raison,
qui est inflexible et impassible, quand nous en pourrons finer. Ie
feuilletois il n’y a pas vn mois, deux liures Escossois, se combattans•
sur ce subiect. Le populaire rend le Roy de pire condition
qu’vn charretier, le monarchique le loge quelques brasses au dessus
de Dieu, en puissance et souueraineté. Or l’incommodité de
la grandeur, que i’ay pris icy à remerquer, par quelque occasion
qui vient de m’en aduertir, est cette-cy. Il n’est à l’auanture rien1
plus plaisant au commerce des hommes, que les essais que nous
faisons les vns contre les autres, par ialousie d’honneur et de valeur,
soit aux exercices du corps ou de l’esprit: ausquels la grandeur
souueraine n’a aucune vraye part. A la verité il m’a semblé
souuent, qu’à force de respect, on y traicte les Princes desdaigneusement•
et iniurieusement. Car ce dequoy ie m’offençois infiniement
en mon enfance, que ceux qui s’exerçoient auec moy, espargnassent
de s’y employer à bon escient, pour me trouuer indigne contre qui
ils s’efforçassent: c’est ce qu’on voit leur aduenir tous les iours,
chacun se trouuant indigne de s’efforcer contre eux. Si on recognoist2
qu’ils ayent tant soit peu d’affection à la victoire, il n’est celuy,
qui ne se trauaille à la leur prester: et qui n’ayme mieux trahir
sa gloire, que d’offenser la leur. On n’y employe qu’autant
d’effort qu’il en faut pour seruir à leur honneur. Quelle part ont ils
à la meslee, en laquelle chacun est pour eux? Il me semble voir ces•
paladins du temps passé, se presentans aux ioustes et aux combats,
auec des corps, et des armes faëes. Brisson courant contre Alexandre,
se feignit en la course: Alexandre l’en tança: mais il luy en
deuoit faire donner le foüet. Pour cette consideration, Carneades
disoit, que les enfans des Princes n’apprennent rien à droict qu’à3
manier des cheuaux: d’autant qu’en tout autre exercice, chacun
fleschit soubs eux, et leur donne gaigné: mais vn cheual qui n’est
ny flateur ny courtisan, verse le fils du Roy par terre, comme il feroit
le fils d’vn crocheteur. Homere a esté contrainct de consentir
que Venus fut blessee au combat de Troye, vne si douce saincte•
et si delicate, pour luy donner du courage et de la hardiesse, qualitez
qui ne tombent aucunement en ceux qui sont exempts de danger.
On fait courroucer, craindre, fuyr les Dieux, s’enialouser, se
douloir, et se passionner, pour les honorer des vertus qui se bastissent
entre nous, de ces imperfections. Qui ne participe, au hazard et
difficulté, ne peut pretendre interest à l’honneur et plaisir qui suit
les actions hazardeuses. C’est pitié de pouuoir tant, qu’il aduienne
que toutes choses vous cedent. Vostre fortune reiette trop loing de
vous la societé et la compagnie, elle vous plante trop à l’escart.•
Cette aysance et lasche facilité, de faire tout baisser soubs soy, est
ennemye de toute sorte de plaisir. C’est glisser cela, ce n’est pas
aller: c’est dormir, ce n’est pas viure! Conceuez l’homme accompagné
d’omnipotence, vous l’abysmez: il faut qu’il vous demande par
aumosne, de l’empeschement et de la resistance. Son estre et son1
bien est en indigence. Leurs bonnes qualitez sont mortes et perdues:
car elles ne se sentent que par comparaison, et on les en met
hors: ils ont peu de cognoissance de la vraye loüange, estans batus
d’vne si continuelle approbation et vniforme. Ont ils affaire au
plus sot de leurs subiects? ils n’ont aucun moyen de prendre aduantage•
sur luy: en disant, C’est pour ce qu’il est mon Roy, il luy
semble auoir assez dict, qu’il a presté la main à se laisser vaincre.
Cette qualité estouffe et consomme les autres qualitez vrayes et
essentielles: elles sont enfoncees dans la royauté: et ne leur laisse
à eux faire valoir, que les actions qui la touchent directement, et2
qui luy seruent: les offices de leur charge. C’est tant estre Roy,
qu’il n’est que par là. Cette lueur estrangere qui l’enuironne, le
cache, et nous le desrobe: nostre veuë s’y rompt et s’y dissipe,
estant remplie et arrestee par cette forte lumiere. Le Senat ordonna
le prix d’eloquence à Tybere: il le refusa, n’estimant pas d’vn iugement•
si peu libre, quand bien il eust esté veritable, il s’en peust
ressentir. Comme on leur cede tous auantages d’honneur, aussi
conforte lon et auctorise les deffauts et vices qu’ils ont: non seulement
par approbation, mais aussi par imitation. Chacun des suiuans
d’Alexandre portoit comme luy, la teste à costé. Et les flateurs de3
Dionisius, s’entrehurtoient en sa presence, poussoyent et versoient
ce qui se rencontroit à leurs pieds, pour dire qu’ils auoient la veuë
aussi courte que luy. Les greueures ont aussi par fois seruy de recommandation
et faueur. I’en ay veu la surdité en affectation. Et
par ce que le maistre hayssoit sa femme, Plutarque a veu les courtisans•
repudier les leurs, qu’ils aymoient. Qui plus est, la paillardise
s’en est veuë en credit, et toute dissolution: comme aussi la desloyauté,
les blasphemes, la cruauté: comme l’heresie, comme la
superstition, l’irreligion, la mollesse, et pis si pis il y a. Par vn
exemple encores plus dangereux, que celuy des flateurs de Mithridates,
qui d’autant que leur maistre pretendoit à l’honneur de bon
medecin, luy portoient à inciser et cauteriser leurs membres. Car ces
autres souffrent cauteriser leur ame, partie plus delicate et plus
noble. Mais pour acheuer par où i’ay commencé: Adrian l’Empereur•
debatant auec le philosophe Fauorinus de l’interpretation de
quelque mot: Fauorinus luy en quitta bien tost la victoire: ses
amys se plaignans à luy: Vous vous moquez, fit-il, voudriez vous
qu’il ne fust pas plus sçauant que moy, luy qui commande à trente
legions? Auguste escriuit des vers contre Asinius Pollio: Et moy,1
dit Pollio, ie me tais: ce n’est pas sagesse d’escrire à l’enuy de celuy,
qui peut proscrire. Et auoient raison. Car Dionysius pour ne
pouuoir esgaller Philoxenus en la poësie, et Platon en discours: en
condamna l’vn aux carrieres, et enuoya vendre l’autre esclaue en
l’isle d’Ægine.•
CHAPITRE VIII. [(TRADUCTION LIV. III, CH. VIII.)]
De l’art de conferer.
C’EST vn vsage de nostre iustice, d’en condamner aucuns, pour
l’aduertissement des autres. De les condamner, par ce qu’ils ont
failly, ce seroit bestise, comme dit Platon. Car ce qui est faict, ne
se peut deffaire: mais c’est afin qu’ils ne faillent plus de mesmes, ou
qu’on fuye l’exemple de leur faute. On ne corrige pas celuy qu’on2
pend, on corrige les autres par luy. Ie fais de mesmes. Mes erreurs
sont tantost naturelles et incorrigibles et irremediables. Mais ce que
les honnestes hommes profitent au public en se faisant imiter, ie le
profiteray à l’auanture à me faire euiter.
Nónne vides Albi vt malè viuat filius, vtque•
Barrus inops? magnum documentum, ne patriam rem
Perdere quis velit.
Publiant et accusant mes imperfections, quelqu’vn apprendra de les
craindre. Les parties que i’estime le plus en moy, tirent plus d’honneur
de m’accuser, que de me recommander. Voylà pourquoy i’y3
retombe, et m’y arreste plus souuent. Mais quand tout est compté,
on ne parle iamais de soy, sans perte. Les propres condemnations
sont tousiours accreuës, les louanges mescruës. Il en peut estre
aucuns de ma complexion, qui m’instruis mieux par contrarieté que
par similitude: et par fuite que par suite. A cette sorte de discipline•
regardoit le vieux Caton, quand il dict, que les sages ont plus
à apprendre des fols, que les fols des sages. Et cet ancien ioueur
de lyre, que Pausanias recite, auoir accoustumé contraindre ses
disciples d’aller ouyr vn mauuais sonneur, qui logeoit vis à vis de
luy: où ils apprinssent à hayr ses desaccords et fauces mesures.1
L’horreur de la cruauté me reiecte plus auant en la clemence,
qu’aucun patron de clemence ne me sçauroit attirer. Vn bon escuyer
ne redresse pas tant mon assiete, comme fait vn procureur, ou vn
Venitien à cheual. Et vne mauuaise façon de langage, reforme
mieux la mienne, que ne fait la bonne. Tous les iours la sotte contenance•
d’vn autre, m’aduertit et m’aduise. Ce qui poincte, touche
et esueille mieux, que ce qui plaist. Ce temps est propre à nous
amender à reculons, par disconuenance plus que par conuenance;
par difference, que par accord. Estant peu apprins par les bons
exemples, ie me sers des mauuais: desquels la leçon est ordinaire.2
Ie me suis efforcé de me rendre autant aggreable comme i’en voyoy
de fascheux: aussi ferme, que i’en voyoy de mols: aussi doux,
que i’en voyoy d’aspres: aussi bon, que i’en voyoy de meschants.
Mais ie me proposoy des mesures inuincibles. Le plus fructueux
et naturel exercice de nostre esprit, c’est à mon gré la conference.•
I’en trouue l’vsage plus doux, que d’aucune autre action de nostre
vie. Et c’est la raison pourquoy, si i’estois à cette heure forcé de
choisir, ie consentirois plustost, ce crois-ie, de perdre la veuë, que
l’ouyr ou le parler. Les Atheniens, et encore les Romains, conseruoient
en grand honneur cet exercice en leurs Academies. De nostre3
temps, les Italiens en retiennent quelques vestiges, à leur grand
profit: comme il se voit par la comparaison de nos entendemens
aux leurs. L’estude des liures, c’est vn mouuement languissant et
foible qui n’eschauffe point: là où la conference, apprend et exerce
en vn coup. Si ie confere auec vne ame forte, et vn roide iousteur,•
il me presse les flancs, me picque à gauche et à dextre: ses imaginations
eslancent les miennes. La ialousie, la gloire, la contention,
me poussent et rehaussent au dessus de moy-mesmes. Et l’vnisson,
est qualité du tout ennuyeuse en la conference. Mais comme nostre
esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et reglez,
il ne se peut dire, combien il perd, et s’abastardit, par le
continuel commerce, et frequentation, que nous auons auec les•
esprits bas et maladifs. Il n’est contagion qui s’espande comme
celle-là. Ie sçay par assez d’experience, combien en vaut l’aune.
I’ayme à contester, et à discourir, mais c’est auec peu d’hommes,
et pour moy. Car de seruir de spectacle aux grands, et faire à
l’enuy parade de son esprit, et de son caquet, ie trouue que c’est1
vn mestier tres-messeant à vn homme d’honneur. La sottise est
vne mauuaise qualité, mais de ne la pouuoir supporter, et s’en despiter
et ronger, comme il m’aduient, c’est vne autre sorte de maladie,
qui ne doit guere à la sottise, en importunité. Et est ce qu’à
present ie veux accuser du mien. I’entre en conference et en dispute,•
auec grande liberté et facilité: d’autant que l’opinion trouue en
moy le terrein mal propre à y penetrer, et y pousser de hautes racines.
Nulles propositions m’estonnent, nulle creance me blesse,
quelque contrarieté qu’elle aye à la mienne. Il n’est si friuole et si
extrauagante fantasie, qui ne me semble bien sortable à la production2
de l’esprit humain. Nous autres, qui priuons nostre iugement
du droict de faire des arrests, regardons mollement les opinions
diuerses: et si nous n’y prestons le iugement, nous y prestons
aysement l’oreille. Où l’vn plat est vuide du tout en la balance, ie
laisse vaciller l’autre, sous les songes d’vne vieille. Et me semble•
estre excusable, si i’accepte plustost le nombre impair: le ieudy au
prix du vendredy: si ie m’aime mieux douziesme ou quatorziesme,
que treiziesme à table: si ie vois plus volontiers vn liéure costoyant,
que trauersant mon chemin, quand ie voyage: et donne
plustost le pied gauche, que le droict, à chausser. Toutes telles reuasseries,3
qui sont en credit autour de nous, meritent aumoins
qu’on les escoute. Pour moy, elles emportent seulement l’inanité,
mais elles l’emportent. Encores sont en poids, les opinions vulgaires
et casuelles, autre chose, que rien, en nature. Et qui ne s’y laisse
aller iusques là, tombe à l’auanture au vice de l’opiniastreté, pour•
euiter celuy de la superstition. Les contradictions donc des iugemens,
ne m’offencent, ny m’alterent: elles m’esueillent seulement
et m’exercent. Nous fuyons la correction, il s’y faudroit presenter
et produire notamment quand elle vient par forme de conference,
non de regence. A chasque opposition, on ne regarde pas si elle est
iuste, mais, à tort, ou à droit, comme on s’en deffera. Au lieu d’y
tendre les bras, nous y tendons les griffes. Ie souffrirois estre rudement•
heurté par mes amis: Tu és vn sot, tu resues. I’ayme entre
les galans hommes, qu’on s’exprime courageusement: que les mots
aillent où va la pensee. Il nous faut fortifier l’ouye, et la durcir,
contre cette tendreur du son ceremonieux des parolles. I’ayme vne
societé, et familiarité forte, et virile: vne amitié, qui se flatte en1
l’aspreté et vigueur de son commerce: comme l’amour, és morsures
et esgratigneures sanglantes. Elle n’est pas assez vigoureuse et genereuse,
si elle n’est querelleuse: si elle est ciuilisee et artiste: si
elle craint le heurt, et a ses allures contreintes. Neque enim disputari
sine reprehensione potest. Quand on me contrarie, on esueille•
mon attention, non pas ma cholere: ie m’auance vers celuy qui me
contredit, qui m’instruit. La cause de la verité, deuroit estre la
cause commune à l’vn et à l’autre. Que respondra-il? la passion du
courroux luy a desia frappé le iugement: le trouble s’en est saisi,
auant la raison. Il seroit vtile, qu’on passast par gageure, la decision2
de nos disputes: qu’il y eust vne marque materielle de nos
pertes: affin que nous en tinssions estat, et que mon valet me peust
dire: Il vous cousta l’annee passee cent escus, à vingt fois, d’auoir
esté ignorant et opiniastre. Ie festoye et caresse la verité en quelque
main que ie la trouue, et m’y rends alaigrement, et luy tends•
mes armes vaincues, de loing que ie la vois approcher. Et pourueu
qu’on n’y procede d’vne troigne trop imperieusement magistrale,
ie prens plaisir à estre reprins. Et m’accommode aux accusateurs,
souuent plus, par raison de ciuilité, que par raison d’amendement:
aymant à gratifier et à nourrir la liberté de m’aduertir, par la facilité3
de ceder. Toutesfois il est malaisé d’y attirer les hommes de
mon temps. Ils n’ont pas le courage de corriger, par ce qu’ils n’ont
pas le courage de souffrir à l’estre. Et parlent tousiours auec dissimulation,
en presence les vns des autres. Ie prens si grand plaisir
d’estre iugé et cogneu, qu’il m’est comme indifferent, en quelle des•
deux formes ie le soys. Mon imagination se contredit elle mesme si
souuent, et condamne, que ce m’est tout vn, qu’vn autre le face:
veu principalement que ie ne donne à sa reprehension, que l’authorité
que ie veux. Mais ie romps paille auec celuy, qui se tient si
haut à la main: comme i’en cognoy quelqu’vn, qui plaint son aduertissement,
s’il n’en est creu: et prend à iniure, si on estriue à le
suiure. Ce que Socrates recueilloit tousiours riant, les contradictions,•
qu’on opposoit à son discours, on pourroit dire, que sa force
en estoit cause: et que l’auantage ayant à tomber certainement de
son costé, il les acceptoit, comme matiere de nouuelle victoire. Toutesfois
nous voyons au rebours, qu’il n’est rien, qui nous y rende le
sentiment si delicat, que l’opinion de la préeminence, et desdaing1
de l’aduersaire. Et que par raison, c’est au foible plustost, d’accepter
de bon gré les oppositions qui le redressent et rabillent. Ie cherche
à la verité plus la frequentation de ceux qui me gourment, que
de ceux qui me craignent. C’est vn plaisir fade et nuisible, d’auoir
affaire à gens qui nous admirent et facent place. Antisthenes commanda•
à ses enfans, de ne sçauoir iamais gré ny grace, à homme
qui les louast. Ie me sens bien plus fier, de la victoire que ie gaigne
sur moy, quand en l’ardeur mesme du combat, ie me faits plier
soubs la force de la raison de mon aduersaire: que ie ne me sens
gré, de la victoire que ie gaigne sur luy, par sa foiblesse. En fin, ie2
reçois et aduoue toute sorte d’atteinctes qui sont de droict fil, pour
foibles qu’elles soient: mais ie suis par trop impatient, de celles
qui se donnent sans forme. Il me chaut peu de la matiere, et me
sont les opinions vnes, et la victoire du subiect à peu pres indifferente.
Tout vn iour ie contesteray paisiblement, si la conduicte du•
debat se suit auec ordre. Ce n’est pas tant la force et la subtilité,
que ie demande, comme l’ordre. L’ordre qui se voit tous les iours,
aux altercations des bergers et des enfants de boutique: iamais
entre nous. S’ils se detraquent, c’est en inciuilité: si faisons nous
bien. Mais leur tumulte et impatience, ne les deuoye pas de leur3
theme. Leur propos suit son cours. S’ils preuiennent l’vn l’autre,
s’ils ne s’attendent pas, aumoins ils s’entendent. On respond tousiours
trop bien pour moy, si on respond à ce que ie dits. Mais quand
la dispute est trouble et des-reglee, ie quitte la chose, et m’attache
à la forme, auec despit et indiscretion: et me iette à vne façon de•
debattre, testue, malicieuse, et imperieuse, dequoy i’ay à rougir
apres. Il est impossible de traitter de bonne foy auec vn sot. Mon
iugement ne se corrompt pas seulement à la main d’vn maistre si
impetueux: mais aussi ma conscience. Noz disputes deuroient
estre defendues et punies, comme d’autres crimes verbaux. Quel
vice n’esueillent elles et n’amoncellent, tousiours regies et commandees
par la cholere? Nous entrons en inimitié, premierement contre•
les raisons, et puis contre les hommes. Nous n’apprenons à disputer
que pour contredire: et chascun contredisant et estant
contredict, il en aduient que le fruit du disputer, c’est perdre et
aneantir la verité. Ainsi Platon en sa republique, prohibe cet exercice
aux esprits ineptes et mal nays. A quoy faire vous mettez vous1
en voye de quester ce qui est, auec celuy qui n’a ny pas, ny alleure
qui vaille? On ne fait point tort au subiect, quand on le quicte,
pour voir du moyen de le traicter. Ie ne dis pas moyen scholastique
et artiste, ie dis moyen naturel, d’vn sain entendement. Que sera-ce
en fin? l’vn va en Orient, l’autre en Occident. Ils perdent le principal,•
et l’escartent dans la presse des incidens. Au bout d’vne heure
de tempeste, ils ne sçauent ce qu’ils cherchent: l’vn est bas, l’autre
haut, l’autre costier. Qui se prend à vn mot et vne similitude. Qui
ne sent plus ce qu’on luy oppose, tant il est engagé en sa course, et
pense à se suiure, non pas à vous. Qui se trouuant foible de reins,2
craint tout, refuse tout, mesle dez l’entree, et confond le propos:
ou sur l’effort du debat, se mutine à se taire tout plat: par vne
ignorance despite, affectant vn orgueilleux mesprix: ou vne sottement
modeste fuitte de contention. Pourueu que cettuy-cy frappe,
il ne luy chaut combien il se descouure. L’autre compte ses mots, et•
les poise pour raisons. Celuy-là n’y employe que l’auantage de sa
voix, et de ses poulmons. En voyla vn qui conclud contre soy-mesme:
et cettuy-cy qui vous assourdit de prefaces et digressions
inutiles. Cet autre s’arme de pures iniures, et cherche vne querelle
d’Alemaigne, pour se deffaire de la societé et conference d’vn esprit,3
qui presse le sien. Ce dernier ne voit rien en la raison, mais il vous
tient assiegé sur la closture dialectique de ses clauses, et sur les
formules de son art. Or qui n’entre en deffiance des sciences, et
n’est en doubte, s’il s’en peut tirer quelque solide fruict, au besoin
de la vie: à considerer l’vsage que nous en auons? Nihil sanantibus
litteris. Qui a pris de l’entendement en la logique? où sont ses belles
promesses? Nec ad melius viuendum, nec ad commodius disserendum.•
Voit-on plus de barbouillage au caquet des harengeres, qu’aux disputes
publiques des hommes de cette profession? I’aymeroy mieux,
que mon fils apprint aux tauernes à parler, qu’aux escholes de la
parlerie. Ayez vn maistre és arts, conferez auec luy, que ne nous
fait-il sentir cette excellence artificiele, et ne rauit les femmes, et1
les ignorans comme nous sommes, par l’admiration de la fermeté
de ses raisons, de la beauté de son ordre? que ne nous domine-il et
persuade comme il veut? Vn homme si auantageux en matiere, et
en conduicte, pourquoy mesle-il à son escrime les iniures, l’indiscretion
et la rage? Qu’il oste son chapperon, sa robbe, et son Latin,•
qu’il ne batte pas nos aureilles d’Aristote tout pur et tout creu, vous
le prendrez pour l’vn d’entre nous, ou pis. Il me semble de cette
implication et entrelasseure du langage, par où ils nous pressent,
qu’il en va comme des ioueurs de passe-passe: leur souplesse combat
et force nos sens, mais elle n’esbranle aucunement nostre2
creance: hors ce bastelage, ils ne font rien qui ne soit commun et
vil. Pour estre plus sçauans, ils n’en sont pas moins ineptes. I’ayme
et honore le sçauoir, autant que ceux qui l’ont. Et en son vray
vsage, c’est le plus noble et puissant acquest des hommes. Mais en
ceux-là, et il en est vn nombre infiny de ce genre, qui en establissent•
leur fondamentale suffisance et valeur: qui se rapportent de leur
entendement à leur memoire, sub aliena vmbra latentes: et ne peuuent
rien que par liure: ie le hay, si ie l’ose dire, vn peu plus que
la bestise. En mon pays, et de mon temps, la doctrine amande assez
les bourses, nullement les ames. Si elle les rencontre mousses, elle3
les aggraue et suffoque: masse crue et indigeste: si desliees, elle
les purifie volontiers, clarifie et subtilise iusques à l’exinanition.
C’est chose de qualité à peu pres indifferente: tres-vtile accessoire, à
vne ame bien nee, pernicieux à vne autre ame et dommageable. Ou
plustost, chose de tres-precieux vsage, qui ne se laisse pas posseder•
à vil prix: en quelque main c’est vn sceptre, en quelque autre, vne
marotte. Mais suyuons. Quelle plus grande victoire attendez vous,
que d’apprendre à vostre ennemy qu’il ne vous peut combattre?
Quand vous gaignez l’auantage de vostre proposition, c’est la verité
qui gaigne: quand vous gaignez l’auantage de l’ordre, et de la conduitte,
c’est vous qui gaignez. Il m’est aduis qu’en Platon et Xenophon
Socrates dispute plus, en faueur des disputants qu’en faueur•
de la dispute: et pour instruire Euthydemus et Protagoras de la
cognoissance de leur impertinence, plus que de l’impertinence de
leur art. Il empoigne la premiere matiere, comme celuy qui a vne
fin plus vtile que de l’aisclaircir, assauoir esclaircir les esprits, qu’il
prend à manier et exercer. L’agitation et la chasse est proprement1
de nostre gibier, nous ne sommes pas excusables de la conduire
mal et impertinemment: de faillir à la prise, c’est autre chose.
Car nous sommes nais à quester la verité, il appartient de la posseder
à vne plus grande puissance. Elle n’est pas, comme disoit Democritus,
cachee dans le fonds des abysmes: mais plustost esleuee•
en hauteur infinie en la cognoissance diuine. Le monde n’est qu’vne
escole d’inquisition. Ce n’est pas à qui mettra dedans, mais à qui
fera les plus belles courses. Autant peut faire le sot, celuy qui dit
vray, que celuy qui dit faux: car nous sommes sur la maniere, non
sur la matiere du dire. Mon humeur est de regarder autant à la2
forme, qu’à la substance: autant à l’aduocat qu’à la cause, comme
Alcibiades ordonnoit qu’on fist. Et tous les iours m’amuse à lire en
des autheurs, sans soing de leur science: y cherchant leur façon,
non leur subiect. Tout ainsi que ie poursuy la communication de
quelque esprit fameux, non affin qu’il m’enseigne, mais affin que•
ie le cognoisse, et que le cognoissant, s’il le vaut, ie l’imite. Tout
homme peut dire veritablement, mais dire ordonnement, prudemment,
et suffisamment, peu d’hommes le peuuent. Par ainsi la fauceté
qui vient d’ignorance, ne m’offence point: c’est l’ineptie. I’ay
rompu plusieurs marchez qui m’estoient vtiles, par l’impertinence3
de la contestation de ceux, auec qui ie marchandois. Ie ne m’esmeus
pas vne fois l’an, des fautes de ceux sur lesquels i’ay puissance:
mais sur le poinct de la bestise et opiniastreté de leurs allegations,
excuses et defences, asnieres et brutales, nous sommes
tous les iours à nous en prendre à la gorge. Ils n’entendent ny ce•
qui se dit, ny pourquoy, et respondent de mesme: c’est pour desesperer.
Ie ne sens heurter rudement ma teste, que par vne autre
teste. Et entre plustost en composition auec le vice de mes gens,
qu’auec leur temerité, importunité et leur sottise. Qu’ils facent
moins, pourueu qu’ils soient capables de faire. Vous viuez en esperance4
d’eschauffer leur volonté. Mais d’vne souche, il n’y a ny
qu’esperer, ny que iouyr qui vaille. Or quoy, si ie prends les
choses autrement qu’elles ne sont? Il peut estre. Et pourtant i’accuse
mon impatience. Et tiens, premierement, qu’elle est esgallement
vitieuse en celuy qui a droit, comme en celuy qui a tort. Car•
c’est tousiours vn’aigreur tyrannique, de ne pouuoir souffrir vne
forme diuerse à la sienne. Et puis, qu’il n’est à la verité point de
plus grande fadese, et plus constante, que de s’esmouuoir et piquer
des fadeses du monde, ny plus heteroclite. Car elle nous formalise
principallement contre nous: et ce philosophe du temps passé1
n’eust iamais eu faute d’occasion à ses pleurs, tant qu’il se fust
consideré. Mison l’vn des sept sages, d’vne humeur Timoniene et
Democritiene interrogé, dequoy il rioit seul: De ce que ie ris seul:
respondit-il. Combien de sottises dis-ie, et respons-ie tous les
iours, selon moy: et volontiers donq combien plus frequentes, selon•
autruy? Si ie m’en mors les leures, qu’en doiuent faire les autres?
Somme, il faut viure entre les viuants, et laisser la riuiere
courre sous le pont, sans nostre soing: ou à tout le moins, sans
nostre alteration. De vray, pourquoy sans nous esmouuoir, rencontrons
nous quelqu’vn qui ayt le corps tortu et mal basty, et ne pouuons2
souffrir le rencontre d’vn esprit mal rengé, sans nous mettre
en cholere? Cette vitieuse aspreté tient plus au iuge, qu’à la faute.
Ayons tousiours en la bouche ce mot de Platon: Ce que ie treuue
mal sain, n’est-ce pas pour estre moy-mesmes mal sain? Ne suis-ie
pas moy-mesmes en coulpe? mon aduertissement se peut-il pas•
renuerser contre moy? Sage et diuin refrein, qui fouete la plus vniuerselle,
et commune erreur des hommes. Non seulement les reproches,
que nous faisons les vns aux autres, mais noz raisons aussi,
et noz arguments et matieres controuerses, sont ordinairement retorquables
à nous: et nous enferrons de noz armes. Dequoy l’ancienneté3
m’a laissé assez de graues exemples. Ce fut ingenieusement dit
et bien à propos, par celuy qui l’inuenta:
Stercus cuique suum bene olet.
Noz yeux ne voyent rien en derriere. Cent fois le iour, nous nous
moquons de nous sur le subiect de nostre voysin, et detestons en•
d’autres, les defauts qui sont en nous plus clairement: et les admirons
d’vne merueilleuse impudence et inaduertence. Encores hier
ie fus à mesmes, de veoir vn homme d’entendement se moquant
autant plaisamment que iustement, de l’inepte façon d’vn autre, qui
rompt la teste à tout le monde du registre de ses genealogies et
alliances, plus de moitié fauces (ceux-là se iettent plus volontiers
sur tels sots propos, qui ont leurs qualitez plus doubteuses et moins
seures) et luy s’il eust reculé sur soy, se fust trouué non guere
moins intemperant et ennuyeux à semer et faire valoir la prerogatiue•
de la race de sa femme. O importune presomption, de laquelle
la femme se voit armee par les mains de son mary mesme? S’il entendoit
du Latin, il luy faudroit dire,
Age! si hæc non insanit satis sua sponte, instiga.
Ie ne dis pas, que nul n’accuse, qui ne soit net: car nul n’accuseroit:1
voire ny net, en mesme sorte de tache. Mais i’entens, que
nostre iugement chargeant sur vn autre, duquel pour lors il est
question, ne nous espargne pas, d’vne interne et seuere iurisdiction.
C’est office de charité, que, qui ne peut oster vn vice en soy, cherche
ce neantmoins à l’oster en autruy: où il peut auoir moins maligne•
et reuesche semence. Ny ne me semble responce à propos, à
celuy, qui m’aduertit de ma faute, dire qu’elle est aussi en luy.
Quoy pour cela? Tousiours l’aduertissement est vray et vtile. Si
nous auions bon nez, nostre ordure nous deuroit plus puïr, d’autant
qu’elle est nostre. Et Socrates est d’aduis, que qui se trouueroit2
coulpable, et son fils, et vn estranger, de quelque violence et iniure,
deuroit commencer par soy, à se presenter à la condamnation de
la iustice, et implorer, pour se purger, le secours de la main du
bourreau: secondement pour son fils: et dernierement pour l’estranger.
Si ce precepte prend le ton vn peu trop haut: au moins se•
doibt il presenter le premier, à la punition de sa propre conscience.
Les sens sont nos propres et premiers iuges, qui n’apperçoiuent
les choses que par les accidens externes: et n’est merueille, si en
toutes les pieces du seruice de nostre societé, il y a vn si perpetuel,
et vniuersel meslange de ceremonies et apparences superficielles:3
si que la meilleure et plus effectuelle part des polices, consiste en
cela. C’est tousiours à l’homme que nous auons affaire, duquel la
condition est merueilleusement corporelle. Que ceux qui nous ont
voulu bastir ces annees passees, vn exercice de religion, si contemplatif
et immateriel, ne s’estonnent point, s’il en trouue, qui pensent,•
qu’elle fust eschappée et fondue entre leurs doigts, si elle ne
tenoit parmy nous, comme marque, tiltre, et instrument de diuision
et de part, plus que par soy-mesmes. Comme en la conference. La
grauité, la robbe, et la fortune de celuy qui parle, donne souuent
credit à des propos vains et ineptes. Il n’est pas à presumer, qu’vn•
monsieur, si suiuy, si redouté, n’aye au dedans quelque suffisance
autre que populaire: et qu’vn homme à qui on donne tant de commissions,
et de charges, si desdaigneux et si morguant, ne soit plus
habile, que cet autre, qui le salue de si loing, et que personne
n’employe. Non seulement les mots, mais aussi les grimaces de ces1
gens là, se considerent et mettent en compte: chacun s’appliquant
à y donner quelque belle et solide interpretation. S’ils se rabaissent
à la conference commune, et qu’on leur presente autre chose qu’approbation
et reuerence, ils vous assomment de l’authorité de leur
experience: ils ont ouy, ils ont veu, ils ont faict, vous estes accablé•
d’exemples. Ie leur dirois volontiers, que le fruict de l’experience
d’vn chirurgien, n’est pas l’histoire de ses practiques, et se souuenir
qu’il a guary quatre empestez et trois gouteux, s’il ne sçait de
cet vsage, tirer dequoy former son iugement, et ne nous sçait faire
sentir, qu’il en soit deuenu plus sage à l’vsage de son art. Comme2
en vn concert d’instruments, on n’oit pas vn leut, vne espinete, et
la flutte: on oyt vne harmonie en globe: l’assemblage et le fruict de
tout cet amas. Si les voyages et les charges les ont amendez, c’est à
la production de leur entendement de le faire paroistre. Ce n’est
pas assez de compter les experiences, il les faut poiser et assortir:•
et les faut auoir digerees et alambiquees, pour en tirer les raisons
et conclusions qu’elles portent. Il ne fut iamais tant d’historiens.
Bon est-il tousiours et vtile de les ouyr, car ils nous fournissent tout
plein de belles instructions et louables du magasin de leur memoire.
Grande partie certes, au secours de la vie. Mais nous ne3
cherchons pas cela pour cette heure, nous cherchons si ces recitateurs
et recueilleurs sont louables eux-mesmes. Ie hay toute
sorte de tyrannie, et la parliere, et l’effectuelle. Ie me bande volontiers
contre ces vaines circonstances, qui pipent nostre iugement
par les sens: et me tenant au guet de ces grandeurs extraordinaires,•
ay trouué que ce sont pour le plus, des hommes comme les
autres:
Rarus enim fermè sensus communis in illa
Fortuna.
A l’auanture les estime lon, et apperçoit moindres qu’ils ne sont,
d’autant qu’ils entreprennent plus, et se montrent plus, ils ne respondent
point au faix qu’ils ont pris. Il faut qu’il y ayt plus de vigueur,
et de pouuoir au porteur, qu’en la charge. Celuy qui n’a pas
remply sa force, il vous laisse deuiner, s’il a encore de la force au•
delà, et s’il a esté essayé iusques à son dernier poinct. Celuy qui
succombe à sa charge, il descouure sa mesure, et la foiblesse de
ses espaules. C’est pourquoy on voit tant d’ineptes ames entre les
sçauantes, et plus que d’autres. Il s’en fust faict des bons hommes
de mesnage, bons marchans, bons artizans: leur vigueur naturelle1
estoit taillee à cette proportion. C’est chose de grand poix que la
science, ils fondent dessoubs. Pour estaller et distribuer cette riche
et puissante matiere, pour l’employer et s’en ayder: leur engin
n’a, ny assez de vigueur, ny assez de maniement. Elle ne peut qu’en
vne forte nature: or elles sont bien rares. Et les foibles, dit Socrates,•
corrompent la dignité de la philosophie en la maniant. Elle
paroist et inutile et vicieuse, quand elle est mal estuyee. Voyla
comment ils se gastent et affollent.
Humani qualis simulator simius oris,
Quem puer arridens, pretioso stamine serum2
Velauit, nudásques nates ac terga reliquit,
Ludibrium mensis.
A ceux pareillement, qui nous regissent et commandent, qui tiennent
le monde en leur main, ce n’est pas assez d’auoir vn entendement
commun: de pouuoir ce que nous pouuons. Ils sont bien•
loing au dessoubs de nous, s’ils ne sont bien loing au dessus.
Comme ils promettent plus, ils doiuent aussi plus. Et pourtant
leur est le silence, non seulement contenance de respect et grauité,
mais encore souuent de profit et de mesnage. Car Megabysus estant
allé voir Apelles en son ouurouer, fut long temps sans mot dire:3
et puis commença à discourir de ses ouurages. Dont il reçeut cette
reprimende: Tandis que tu as gardé silence, tu semblois quelque
grande chose, à cause de tes cheines et de ta pompe: mais
maintenant, qu’on t’a ouy parler, il n’est pas iusques aux garsons
de ma boutique qui ne te mesprisent. Ces magnifiques atours, ce•
grand estat, ne luy permettoient point d’estre ignorant d’vne ignorance
populaire: et de parler impertinemment de la peinture. Il deuoit
maintenir muet, cette externe et presomptiue suffisance. A combien
de sottes ames en mon temps, a seruy vne mine froide et taciturne,
de tiltre de prudence et de capacité? Les dignitez, les charges, se4
donnent necessairement, plus par fortune que par merite: et a lon
tort souuent de s’en prendre aux Roys. Au rebours c’est merueille
qu’ils y ayent tant d’heur, y ayans si peu d’adresse: Principis est
virtus maxima, nosse suos. Car la nature ne leur a pas donné la
veuë, qui se puisse estendre à tant de peuple, pour en discerner la•
precellence: et perser nos poitrines, où loge la cognoissance de
nostre volonté et de nostre meilleure valeur. Il faut qu’ils nous
trient par coniecture, et à tastons: par la race, les richesses, la
doctrine, la voix du peuple: tres-foibles argumens. Qui pourroit
trouuer moyen, qu’on en peust iuger par iustice, et choisir les1
hommes par raison, establiroit de ce seul trait, vne parfaite forme
de police. Ouy mais, il a mené à poinct ce grand affaire. C’est
dire quelque chose; mais ce n’est pas assez dire. Car cette sentence
est iustement receuë, Qu’il ne faut pas iuger les conseils par
les euenemens. Les Carthaginois punissoient les mauuais aduis de•
leurs capitaines, encore qu’ils fussent corrigez par vne heureuse
yssue. Et le peuple Romain a souuent refusé le triomphe à des
grandes et tres-vtiles victoires, par ce que la conduitte du chef ne
respondoit point à son bon heur. On s’apperçoit ordinairement aux
actions du monde, que la fortune, pour nous apprendre, combien2
elle peut en toutes choses: et qui prent plaisir à rabatre nostre
presomption: n’ayant peu faire les mal-habiles sages, elle les fait
heureux, à l’enuy de la vertu. Et se mesle volontiers à fauoriser les
executions, où la trame est plus purement sienne. D’où il se voit
tous les iours, que les plus simples d’entre nous, mettent à fin de•
tres-grandes besongnes et publiques et priuees. Et comme Sirannez
le Persien, respondit à ceux qui s’estonnoient comme ses affaires succedoient
si mal, veu que ses propos estoient si sages: Qu’il estoit
seul maistre de ses propos, mais du succez de ses affaires, c’estoit
la fortune. Ceux-cy peuuent respondre de mesme: mais d’vn contraire3
biais. La plus part des choses du monde se font par elles
mesmes.
Fata viam inueniunt.
L’issuë authorise souuent vne tresinepte conduite. Nostre entremise
n’est quasi qu’vne routine: et plus communement consideration•
d’vsage, et d’exemple, que de raison. Estonné de la grandeur de
l’affaire, i’ay autrefois sçeu par ceuz qui l’auoient mené à fin, leurs
motifs et leur addresse: ie n’y ay trouué que des aduis vulgaires:
et les plus vulgaires et vsitez, sont aussi peut-estre, les plus seurs
et plus commodes à la pratique, sinon à la montre. Quoy si les
plus plattes raisons, sont les mieux assises: les plus basses et lasches,
et les plus battues, se couchent mieux aux affaires? Pour•
conseruer l’authorité du conseil des Roys, il n’est pas besoing que
les personnes profanes y participent, et y voyent plus auant que de
la premiere barriere. Il se doibt reuerer à credit et en bloc, qui en
veut nourrir la reputation. Ma consultation esbauche vn peu la matiere,
et la considere legerement par ses premiers visages: le fort1
et principal de la besongne, i’ay accoustumé de le resigner au ciel,
Permitte diuis cætera.
L’heur et le mal’heur, sont à mon gré deux souueraines puissances.
C’est imprudence, d’estimer que l’humaine prudence puisse
remplir le rolle de la fortune. Et vaine est l’entreprise de celuy, qui•
presume d’embrasser et causes et consequences, et mener par la main,
le progrez de son faict. Vaine sur tout aux deliberations guerrieres.
Il ne fut iamais plus de circonspection et prudence militaire, qu’il
s’en voit par fois entre nous. Seroit ce qu’on crainct de se perdre en
chemin, se reseruant à la catastrophe de ce ieu? Ie dis plus, que2
nostre sagesse mesme et consultation, suit pour la plus part la conduicte
du hazard. Ma volonté et mon discours, se remue tantost
d’vn air, tantost d’vn autre: et y a plusieurs de ces mouuemens,
qui se gouuernent sans moy. Ma raison a des impulsions et agitations
iournallieres, et casuelles:•
Vertuntur species animorum, et pectora motus
Nunc alios, alios dum nubila ventus agebat,
Concipiunt.
Qu’on regarde qui sont les plus puissans aux villes, et qui font
mieux leurs besongnes: on trouuera ordinairement, que ce sont les3
moins habiles. Il est aduenu aux femmelettes, aux enfans, et aux
insensez, de commander des grands estats, à l’esgal des plus suffisans
Princes. Et y rencontrent, dit Thucydides, plus ordinairement
les grossiers que les subtils. Nous attribuons les effects de leur
bonne fortune à leur prudence.•
Vt quisque Fortuna vtitur,
Ita præcellet: atque exinde sapere illum omnes dicimus.
Parquoy ie dis bien, en toutes façons, que les euenemens, sont maigres
tesmoings de nostre prix et capacité. Or i’estois sur ce
poinct, qu’il ne faut que voir vn homme esleué en dignité: quand
nous l’aurions cogneu trois iours deuant, homme de peu: il coule
insensiblement en nos opinions, vne image de grandeur, de suffisance,
et nous persuadons que croissant de train et de credit, il est
creu de merite. Nous iugeons de luy non selon sa valeur: mais à la•
mode des getons, selon la prerogatiue de son rang. Que la chanse
tourne aussi, qu’il retombe et se mesle à la presse: chacun s’enquiert
auec admiration de la cause qui l’auoit guindé si haut. Est-ce
luy? faict on: n’y sçauoit il autre chose quand il y estoit? les
Princes se contentent ils de si peu? nous estions vrayement en1
bonnes mains. C’est chose que i’ay veu souuent de mon temps.
Voyre et le masque des grandeurs, qu’on represente aux comedies,
nous touche aucunement et nous pippe. Ce que i’adore moy-mesmes
aux Roys, c’est la foule de leurs adorateurs. Toute inclination et
soubmission leur est deuë, sauf celle de l’entendement. Ma raison•
n’est pas duite à se courber et fleschir, ce sont mes genoux. Melanthius
interrogé ce qu’il luy sembloit de la tragedie de Dionysius:
Ie ne l’ay, dit-il, point veuë, tant elle est offusquee de langage.
Aussi la pluspart de ceux qui iugent les discours des grans, deburoient
dire: Ie n’ay point entendu son propos, tant il estoit offusqué2
de grauité, de grandeur, et de majesté. Antisthenes suadoit vn
iour aux Atheniens, qu’ils commandassent, que leurs asnes fussent
aussi bien employez au labourage des terres, comme estoyent les
cheuaux: sur quoy il luy fut respondu, que cet animal n’estoit pas
nay à vn tel seruice: C’est tout vn, repliqua il; il n’y va que de•
vostre ordonnance: car les plus ignorans et incapables hommes,
que vous employez aux commandemens de vos guerres, ne laissent
pas d’en deuenir incontinent tres-dignes, par ce que vous les y employez.
A quoy touche l’vsage de tant de peuples, qui canonizent le
Roy, qu’ils ont faict d’entre eux, et ne se contentent point de l’honnorer,3
s’ils ne l’adorent. Ceux de Mexico, dépuis que les ceremonies
de son sacre sont paracheuees, n’osent plus le regarder au visage:
ains comme s’ils l’auoient deifié par sa royauté, entre les serments
qu’ils luy font iurer, de maintenir leur religion, leurs loix, leurs libertez,
d’estre vaillant, iuste et debonnaire: il jure aussi, de faire•
marcher le soleil en sa lumiere accoustumee: d’esgouster les nuees
en temps opportun: courir aux riuieres leurs cours: et faire porter
à la terre toutes choses necessaires à son peuple. Ie suis
diuers à cette façon commune: et me deffie plus de la suffisance,
quand ie la vois accompagnée de grandeur de fortune, et de recommandation
populaire. Il nous fault prendre garde, combien c’est,
de parler à son heure, de choisir son poinct, de rompre le propos,
ou le changer, d’vne authorité magistrale: de se deffendre des•
oppositions d’autruy, par vn mouuement de teste, vn sous-ris, ou
vn silence, deuant vne assistance, qui tremble de reuerence et de
respect. Vn homme de monstrueuse fortune, venant mesler son
aduis à certain leger propos, qui se demenoit tout laschement, en
sa table, commença iustement ainsi: Ce ne peut estre qu’vn menteur1
ou ignorant, qui dira autrement que, etc. Suyuez cette
poincte philosophique, vn poignart à la main. Voicy vn autre
aduertissement, duquel ie tire grand vsage. C’est qu’aux disputes
et conferences, tous les mots qui nous semblent bons, ne doiuent
pas incontinent estre acceptez. La plus part des hommes sont riches•
d’vne suffisance estrangere. Il peut bien aduenir à tel, de dire vn
beau traict, vne bonne responce et sentence, et la mettre en auant,
sans en cognoistre la force. Qu’on ne tient pas tout ce qu’on emprunte,
à l’aduenture se pourra-il verifier par moy-mesme. Il n’y
faut point tousiours ceder, quelque verité ou beauté qu’elle ayt. Ou2
il la faut combatre à escient, ou se tirer arriere, soubs couleur de
ne l’entendre pas: pour taster de toutes parts, comment elle est
logee en son autheur. Il peut aduenir, que nous nous enferrons, et
aydons au coup, outre sa portee. I’ay autrefois employé à la necessité
et presse du combat, des reuirades, qui ont faict faucee outre•
mon dessein, et mon esperance. Ie ne les donnois qu’en nombre, on
les reçeuoit en poix. Tout ainsi, comme, quand ie debats contre vn
homme vigoureux; ie me plais d’anticiper ses conclusions: ie luy
oste la peine de s’interpreter: i’essaye de preuenir son imagination
imparfaicte encores et naissante: l’ordre et la pertinence de son3
entendement, m’aduertit et menace de loing: de ces autres ie fais
tout le rebours, il ne faut rien entendre que par eux, ny rien presupposer.
S’ils iugent en parolles vniuerselles: Cecy est bon,
cela ne l’est pas; et qu’ils rencontrent, voyez si c’est la fortune, qui
rencontre pour eux. Qu’ils circonscriuent et restreignent vn peu
leur sentence: Pourquoy c’est; par où c’est. Ces iugements vniuersels,
que ie voy si ordinaires, ne disent rien. Ce sont gents, qui salüent
tout vn peuple, en foulle et en troupe. Ceux qui en ont vraye•
cognoissance, le salüent et remarquent nommement et particulierement.
Mais c’est vne hazardeuse entreprinse. D’où i’ay veu plus
souuent que tous les iours, aduenir que les esprits foiblement fondez,
voulants faire les ingenieux à remarquer en la lecture de quelque
ouurage, le point de la beauté: arrestent leur admiration, d’vn1
si mauuais choix, qu’au lieu de nous appprendre l’excellence de
l’autheur, ils nous apprennent leur propre ignorance. Cette exclamation
est seure: Voyla qui est beau: ayant oüy vne entiere page
de Vergile. Par là se sauuent les fins. Mais d’entreprendre à le
suiure par espaulettes, et de iugement expres et trié, vouloir remarquer•
par où vn bon autheur se surmonte: poisant les mots, les
phrases, les inuentions et ses diuerses vertus, l’vne apres l’autre:
ostez vous de là. Videndum est non modo quid quisque loquatur, sed
etiam quid quisque sentiat, atque etiam qua de causa quisque sentiat.
I’oy journellement dire à des sots, des mots non sots. Ils disent2
vne bonne chose: sçachons iusques où ils la cognoissent,
voyons par où ils la tiennent. Nous les aydons à employer ce beau
mot, et cette belle raison, qu’ils ne possedent pas, ils ne l’ont
qu’en garde: ils l’auront produicte à l’auanture, et à tastons, nous
la leur mettons en credit et en prix. Vous leur prestez la main. A•
quoy faire? Ils ne vous en sçauent nul gré, et en deuiennent plus
ineptes. Ne les secondez pas, laissez les aller: ils manieront cette
matiere, comme gens qui ont peur de s’eschauder, ils n’osent luy
changer d’assiette et de iour, ny l’enfoncer. Croullez la tant soit
peu; elle leur eschappe: ils vous la quittent, toute forte et belle3
qu’elle est. Ce sont belles armes: mais elles sont mal emmanchees.
Combien de fois en ay-ie veu l’experience? Or si vous venez à les
esclaircir et confirmer, ils vous saisissent et desrobent incontinent
cet aduantage de vostre interpretation: C’estoit ce que ie voulois
dire: voyla iustement ma conception: si ie ne l’ay ainsin exprimé, ce
n’est que faute de langue. Souflez. Il faut employer la malice
mesme, à corriger cette fiere bestise. Le dogme d’Hegesias, Qu’il ne
faut ny haïr, ny accuser: ains instruire: a de la raison ailleurs.
Mais icy, c’est iniustice et inhumanité de secourir et redresser celuy,•
qui n’en a que faire, et qui en vaut moins. I’ayme à les laisser
embourber et empestrer encore plus qu’ils ne sont: et si auant, s’il
est possible, qu’en fin ils se recognoissent. La sottise et desreglement
de sens, n’est pas chose guerissable par vn traict d’aduertissement.
Et pouuons proprement dire de cette reparation, ce que1
Cyrus respond à celuy, qui le presse d’enhorter son ost, sur le
point d’vne bataille: Que les hommes ne se rendent pas courageux
et belliqueux sur le champ, par vne bonne harangue: non plus
qu’on ne deuient incontinent musicien, pour ouyr vne bonne chanson.
Ce sont apprentissages, qui ont à estre faicts auant la main,•
par longue et constante institution. Nous deuons ce soing aux nostres,
et cette assiduité de correction et d’instruction: mais d’aller
prescher le premier passant, et regenter l’ignorance ou ineptie du
premier rencontré, c’est vn vsage auquel ie veux grand mal. Rarement
le fais-ie, aux propos mesme qui se passent auec moy, et2
quitte plustost tout, que de venir à ces instructions reculees et magistrales.
Mon humeur n’est propre, non plus à parler qu’à escrire,
pour les principians. Mais aux choses qui se disent en commun, ou
entre autres, pour fauces et absurdes que ie les iuge, ie ne me iette
iamais à la trauerse, ny de parole ny de signe. Au demeurant•
rien ne me despite tant en la sottise, que, dequoy elle se plaist
plus, que aucune raison ne se peut raisonnablement plaire. C’est
mal’heur, que la prudence vous deffend de vous satisfaire et fier de
vous, et vous en enuoye tousiours mal content et craintif: là où
l’opiniastreté et la temerité, remplissent leurs hostes d’esiouïssance3
et d’asseurance. C’est aux plus mal habiles de regarder les autres
hommes par dessus l’espaule, s’en retournans tousiours du combat,
pleins de gloire et d’allegresse. Et le plus souuent encore cette outrecuidance
de langage et gayeté de visage, leur donne gaigné, à
l’endroit de l’assistance, qui est communément foible et incapable de•
bien iuger, et discerner les vrays aduantages. L’obstination et ardeur
d’opinion, est la plus seure preuue de bestise. Est il rien certain,
resolu, dedeigneux, contemplatif, serieux, graue, comme l’asne?
Pouuons nous pas mesler au tiltre de la conference et communication,
les deuis poinctus et coupez que l’alegresse et la priuauté
introduit entre les amis, gaussans et gaudissans plaisamment et
vifuement les vns les autres? Exercice auquel ma gayeté naturelle•
me rend assez propre. Et s’il n’est aussi tendu et serieux que cet
autre exercice que ie viens de dire, il n’est pas moins aigu et ingenieux,
ny moins profitable, comme il sembloit à Lycurgus. Pour
mon regard i’y apporte plus de liberté que d’esprit, et y ay plus
d’heur que d’inuention: mais ie suis parfaict en la souffrance: car1
i’endure la reuenche, non seulement aspre, mais indiscrete aussi,
sans alteration. Et à la charge qu’on me fait, si ie n’ay dequoy repartir
brusquement sur le champ, ie ne vay pas m’amusant à suiure
cette poincte, d’vne contestation ennuyeuse et lasche, tirant à l’opiniastreté.
Ie la laisse passer, et baissant ioyeusement les oreilles,•
remets d’en auoir ma raison à quelque heure meilleure. Il n’est pas
marchant qui tousiours gaigne. La plus part changent de visage, et
de voix, où la force leur faut: et par vne importune cholere, au
lieu de se venger, accusent leur foiblesse, ensemble et leur impatience.
En cette gaillardise nous pinçons par fois des cordes secrettes2
de nos imperfections, lesquelles, rassis, nous ne pouuons toucher
sans offence: et nous entraduertissons vtilement de nos deffauts.
Il y a d’autres ieux de main, indiscrets et aspres, à la Françoise:
que ie hay mortellement: i’ay la peau tendre et sensible: i’en ay
veu en ma vie, enterrer deux Princes de nostre sang royal. Il fait•
laid se battre en s’esbatant. Au reste, quand ie veux iuger de
quelqu’vn, ie luy demande combien il se contente de soy: iusques
où son parler ou sa besongne luy plaist. Ie veux euiter ces belles
excuses, Ie le fis en me ioüant:
Ablatum mediis opus est incudibus istud:3
ie n’y fus pas vne heure: ie ne l’ay reueu depuis. Or dis-ie, laissons
donc ces pieces, donnez m’en vne qui vous represente bien
entier, par laquelle il vous plaise qu’on vous mesure. Et puis: que
trouuez vous le plus beau en vostre ouurage? est-ce ou cette
partie, ou cette cy? la grace, ou la matiere, ou l’inuention, ou le•
iugement, ou la science? Car ordinairement ie m’apperçoy, qu’on
faut autant à iuger de sa propre besongne, que de celle d’autruy.
Non seulement pour l’affection qu’on y mesle: mais pour n’auoir la
suffisance de la cognoistre et distinguer. L’ouurage de sa propre
force, et fortune, peult seconder l’ouurier et le deuancer outre son1
inuention, et cognoissance. Pour moy, ie ne iuge la valeur d’autre
besongne, plus obscurement que de la mienne: et loge les Essais
tantost bas, tantost haut, fort inconstamment et doubteusement. Il
y a plusieurs liures vtiles à raison de leurs subiects, desquels l’autheur
ne tire aucune recommandation: et des bons liures, comme•
des bons ouurages, qui font honte à l’ouurier. I’escriray la façon
de nos conuiues, et de nos vestemens: et l’escriray de mauuaise
grace: ie publieray les edicts de mon temps, et les lettres des
Princes qui passent és mains publiques: ie feray vn abbregé sur vn
bon liure (et tout abbregé sur vn bon liure est vn sot abbregé) lequel2
liure viendra à se perdre: et choses semblables. La posterité
retirera vtilité singuliere de telles compositions: moy quel honneur,
si ce n’est de ma bonne fortune? Bonne part des liures fameux,
sont de cette condition. Quand ie leuz Philippes de Comines,
il y a plusieurs annees, tresbon autheur certes; i’y remarquay ce•
mot pour non vulgaire: Qu’il se faut bien garder de faire tant de
seruice à son maistre, qu’on l’empesche d’en trouuer la iuste recompence.
Ie deuois louer l’inuention, non pas luy. Ie la rencontray en
Tacitus, il n’y a pas long temps: Beneficia eò vsque læta sunt, dum
videntur exolui passe; vbi multum anteuenere, pro gratta odium redditur.3
Et Seneque vigoureusement: Nam qui putat esse turpe non reddere,
non vult esse cui reddat. Q. Cicero d’vn biais plus lasche: Qui
se non putat satisfacere modo amicus esse nullo, potest. Le subiect selon
qu’il est, peut faire trouuer vn homme sçauant et memorieux: mais
pour iuger en luy les parties plus siennes, et plus dignes, la force et•
beaute de son ame: il faut sçauoir ce qui est sien, et ce qui ne l’est
point: et en ce qui n’est pas sien, combien on luy doibt en consideration
du choix, disposition, ornement, et langage qu’il a fourny.
Quoy, s’il y a emprunté la matiere, et empiré la forme? comme il
aduient souuent. Nous autres qui auons peu de practique auec les•
liures, sommes en cette peine: que quand nous voyons quelque belle
inuention en vn poëte nouueau, quelque fort argument en vn prescheur,
nous n’osons pourtant les en louer, que nous n’ayons prins
instruction de quelque sçauant, si cette piece leur est propre, ou
si elle est estrangere. Iusques lors ie me tiens tousiours sur mes1
gardes. Ie viens de courre d’vn fil, l’histoire de Tacitus (ce qui
ne m’aduient guere, il y a vingt ans que ie ne mis en liure, vne
heure de suite) et l’ay faict, à la suasion d’vn Gentil-homme que
la France estime beaucoup: tant pour sa valeur propre, que pour
vne constante forme de suffisance, et bonté, qui se voit en plusieurs•
freres qu’ils sont. Ie ne sçache point d’autheur, qui mesle à vn registre
public, tant de consideration des mœurs, et inclinations particulieres.
Et me semble le rebours, de ce qu’il luy semble à luy:
qu’ayant specialement à suiure les vies des Empereurs de son temps,
si diuerses et extremes, en toute sorte de formes: tant de notables2
actions, que nommément leur cruauté produisit en leurs subiects:
il auoit vne matiere plus forte et attirante, à discourir et à narrer,
que s’il eust eu à dire des batailles et agitations vniuerselles. Si que
souuent ie le trouue sterile, courant par dessus ces belles morts,
comme s’il craignoit nous fascher de leur multitude et longueur.•
Cette forme d’histoire, est de beaucoup la plus vtile. Les mouuemens
publics, dependent plus de la conduicte de la Fortune, les
priuez de la nostre. C’est plustost vn iugement, que deduction d’histoire:
il y a plus de preceptes, que de contes: ce n’est pas vn
liure à lire, c’est vn liure à estudier et apprendre: il est si plein de3
sentences, qu’il y en a à tort et à droict: c’est vne pepiniere de
discours ethiques, et politiques, pour la prouision et ornement de
ceux, qui tiennent quelque rang au maniement du monde. Il plaide
tousiours par raisons solides et vigoureuses, d’vne façon poinctue,
et subtile: suyuant le stile affecté du siecle. Ils aymoient tant à s’enfler,•
qu’où ils ne trouuoyent de la poincte et subtilité aux choses,
ils l’empruntoyent des parolles. Il ne retire pas mal à l’escrire de
Seneque. Il me semble plus charnu, Seneque plus aigu. Son seruice
est plus propre à vn estat trouble et malade, comme est le nostre
present: vous diriez souuent qu’il nous peinct et qu’il nous pinse.