De mon dessein, i’eusse fuy d’espouser la sagesse mesme, si
elle m’eust voulu. Mais nous auons beau dire: la coustume et2
l’vsage de la vie commune, nous emporte. La plus part de mes
actions se conduisent par exemple, non par choix. Toutesfois ie ne
m’y conuiay pas proprement. On m’y mena, et y fus porté par des
occasions estrangeres. Car non seulement les choses incommodes,
mais il n’en est aucune si laide et vitieuse et euitable, qui ne puisse•
deuenir acceptable par quelque condition et accident, tant l’humaine
posture est vaine. Et y fus porté, certes plus preparé lors, et plus
rebours, que ie ne suis à present, apres l’auoir essayé. Et tout
licencieux qu’on me tient, i’ay en verité plus seuerement obserué
les loix de mariage, que ie n’auois ny promis ny esperé. Il n’est3
plus temps de regimber quand on s’est laissé entrauer. Il faut prudemment
mesnager sa liberté: mais depuis qu’on s’est submis à
l’obligation, il s’y faut tenir soubs les loix du debuoir commun,
aumoins s’en efforcer. Ceux qui entreprennent ce marché pour s’y
porter auec hayne et mespris, font iniustement et incommodément.
Et cette belle regle que ie voy passer de main en main entre elles,
comme vn sainct oracle,
Sers ton mary comme ton maistre,
Et t’en garde comme d’vn traistre:
qui est à dire: Porte toy enuers luy, d’vne reuerence contrainte,
ennemye, et deffiante (cry de guerre et de deffi) est pareillement
iniurieuse et difficile. Ie suis trop mol pour desseins si espineux. A
dire vray, ie ne suis pas arriué à cette perfection d’habileté et galantise
d’esprit, que de confondre la raison auec l’iniustice, et mettre1
en risee tout ordre et regle qui n’accorde à mon appetit. Pour
hayr la superstition, ie ne me iette pas incontinent à l’irreligion. Si
on ne fait tousiours son debuoir, au moins le faut il tousiours
aymer et recognoistre: c’est trahison, se marier sans s’espouser.
Passons outre. Nostre poëte represente vn mariage plein d’accord•
et de bonne conuenance, auquel pourtant il n’y a pas beaucoup
de loyauté. A il voulu dire, qu’il ne soit pas impossible de se rendre
aux efforts de l’amour, et ce neantmoins reseruer quelque deuoir
enuers le mariage: et qu’on le peut blesser, sans le rompre
tout à faict? Tel valet ferre la mule au maistre qu’il ne hayt pas2
pourtant. La beauté, l’oportunité, la destinee (car la destinee y met
aussi la main)
Fatum est in partibus illis
Quas sinus abscondit: nam si tibi sidera cessent,
Nil faciet longi mensura incognita nerui,
l’ont attachée à vn estranger: non pas si entiere peut estre, qu’il
ne luy puisse rester quelque liaison par où elle tient encore à son
mary. Ce sont deux desseins, qui ont des routes distinguees, et non
confondues. Vne femme se peut rendre à tel personnage, que nullement
elle ne voudroit auoir espousé: ie ne dy pas pour les conditions3
de la fortune, mais pour celles mesmes de la personne. Peu
de gens ont espousé des amies qui ne s’en soient repentis. Et iusques
en l’autre monde, quel mauuais mesnage fait Iupiter avec sa
femme, qu’il auoit premierement pratiquee et iouyë par amourettes?
C’est ce qu’on dit, chier dans le panier, pour apres le mettre•
sur sa teste. I’ay veu de mon temps en quelque bon lieu, guerir
honteusement et deshonnestement, l’amour, par le mariage: les
considerations sont trop autres. Nous aymons, sans nous empescher
deux choses diuerses, et qui se contrarient. Isocrates disoit,
que la ville d’Athenes plaisoit à la mode que font les dames qu’on4
sert par amour, chacun aymoit à s’y venir promener, et y passer
son temps: nul ne l’aymoit pour l’espouser: c’est à dire, pour s’y
habituer et domicilier. I’ay auec despit, veu des maris hayr leurs
femmes, de ce seulement, qu’ils leur font tort. Aumoins ne les faut
il pas moins aymer, de nostre faute: par repentance et compassion•
aumoins, elles nous en deuroient estre plus cheres. Ce sont fins
differentes, et pourtant compatibles, dit-il, en quelque façon. Le
mariage a pour sa part, l’vtilité, la iustice, l’honneur, et la constance:
vn plaisir plat, mais plus vniuersel. L’amour se fonde au
seul plaisir: et l’a de vray plus chatouilleux, plus vif, et plus aigu:1
vn plaisir attizé par la difficulté: il y faut de la piqueure et de la
cuison. Ce n’est plus amour, s’il est sans fleches et sans feu. La
liberalité des dames est trop profuse au mariage, et esmousse la
poincte de l’affection et du desir. Pour fuïr à cet inconuenient,
voyez la peine qu’y prennent en leurs loix Lycurgus et Platon.•
Les femmes n’ont pas tort du tout, quand elles refusent les regles
de vie, qui sont introduites au monde: d’autant que ce sont les
hommes qui les ont faictes sans elles. Il y a naturellement de la
brigue et riotte entre elles et nous. Le plus estroit consentement
que nous ayons auec elles, encores est-il tumultuaire et tempestueux.2
A l’aduis de nostre autheur, nous les traictons inconsiderément
en cecy. Apres que nous auons cogneu, qu’elles sont sans
comparaison plus capables et ardentes aux effects de l’amour que
nous, et que ce prestre ancien l’a ainsi tesmoigné, qui auoit esté
tantost homme, tantost femme:•
Venus huic erat vtraque nota.
Et en outre, que nous auons appris de leur propre bouche, la
preuue qu’en firent autrefois, en diuers siecles, vn Empereur et vne
Emperiere de Rome, maistres ouuriers et fameux en cette besongne:
luy despucela bien en vne nuict dix vierges Sarmates ses3
captiues: mais elle fournit reelement en vne nuict, à vingt et cinq
entreprinses, changeant de compagnie selon son besoing et son goust,
Adhuc ardens rigidæ tentigine vuluæ:
Et lassata viris, nondum satiata recessit.
Et que sur le different aduenu à Cateloigne, entre vne femme, se•
plaignant des efforts trop assiduelz de son mary (non tant à mon
aduis qu’elle en fust incommodee, car ie ne crois les miracles qu’en
foy, comme pour retrancher soubs ce pretexte, et brider en ce
mesme, qui est l’action fondamentale du mariage, l’authorité des
maris enuers leurs femmes: et pour montrer que leurs hergnes, et4
leur malignité passent outre la couche nuptiale, et foulent aux pieds
graces et douceurs mesmes de Venus) à laquelle plainte, le mary
respondoit, homme vrayement brutal et desnaturé, qu’aux iours
mesme de ieusne il ne s’en sçauroit passer à moins de dix: interuint
ce notable arrest de la Royne d’Aragon: par lequel, apres meure•
deliberation de conseil, cette bonne Royne, pour donner regle et
exemple à tout temps, de la moderation et modestie requise en vn
iuste mariage: ordonna pour bornes legitimes et necessaires, le
nombre de six par iour: relaschant et quitant beaucoup du besoing
et desir de son sexe, pour establir, disoit-elle, vne forme aysee, et1
par consequent permanante et immuable. En quoy s’escrient les
docteurs, quel doit estre l’appetit et la concupiscence feminine,
puisque leur raison, leur reformation, et leur vertu, se taille à ce
prix? considerans le diuers iugement de nos appetits. Car Solon
patron de l’eschole legiste ne taxe qu’à trois fois par mois, pour ne•
faillir point, cette hantise coniugale. Apres avoir creu, dis-ie, et
presché cela, nous sommes allez, leur donner la continence peculierement
en partage: et sur peines dernieres et extremes. Il
n’est passion plus pressante, que cette cy, à laquelle nous voulons
qu’elles resistent seules: non simplement, comme à vn vice de sa2
mesure: mais comme à l’abomination et execration plus qu’à l’irreligion
et au parricide: et nous nous y rendons ce pendant sans
coulpe et reproche. Ceux mesme d’entre nous, qui ont essayé d’en
venir à bout, ont assez auoué quelle difficulté, ou plustost impossibilité
il y auoit, vsant de remedes materiels, à mater, affoiblir et•
refroidir le corps. Nous au contraire, les voulons saines, vigoreuses,
en bon point, bien nourries, et chastes ensemble: c’est à
dire, et chaudes et froides. Car le mariage, que nous disons auoir
charge de les empescher de bruler, leur aporte peu de refraichissement
selon nos mœurs. Si elles en prennent vn, à qui la vigueur3
de l’aage boult encores, il fera gloire de l’espandre ailleurs.
Sit tandem pudor, aut eamus in ius,
Multis mentula millibus redempta,
Non est hæc tua, Basse, vendidisti.
Le philosophe Polemon fut iustement appellé en iustice par sa
femme, de ce qu’il alloit semant en vn champ sterile le fruict deu
au champ genital. Si c’est de ces autres cassez, les voyla en plein
mariage, de pire condition que vierges et vefues. Nous les tenons
pour bien fournies, par ce qu’elles ont vn homme aupres. Comme•
les Romains tindrent pour viollee Clodia Læta, vestale, que Caligula
auoit approchée, encore qu’il fust aueré, qu’il ne l’auoit qu’approchée.
Mais au rebours; on recharge par là, leur necessité:
d’autant que l’attouchement et la compagnie de quelque masle que
ce soit, esueille leur chaleur, qui demeureroit plus quiete en la1
solitude. Et à cette fin, comme il est vray-semblable, de rendre par
cette circonstance et consideration, leur chasteté plus meritoire.
Boleslaus et Kinge sa femme, Roys de Poulongne, la vouërent d’vn
commun accord, couchez ensemble, le iour mesme de leurs nopces:
et la maintindrent à la barbe des commoditez maritales. Nous•
les dressons dés l’enfance, aux entremises de l’amour: leur grace,
leur attiffeure, leur science, leur parole, toute leur instruction, ne
regarde qu’à ce but. Leurs gouuernantes ne leur impriment autre
chose que le visage de l’amour, ne fust qu’en le leur representant
continuellement pour les en desgouster. Ma fille, c’est tout ce que2
i’ay d’enfans, est en l’aage auquel les loix excusent les plus eschauffees
de se marier. Elle est d’vne complexion tardiue, mince et
molle, et a esté par sa mere esleuee de mesme, d’vne forme retiree
et particuliere: si qu’elle ne commence encore qu’à se desniaiser
de la naifueté de l’enfance. Elle lisoit vn liure François deuant moy:•
le mot de, fouteau, s’y rencontra, nom d’vn arbre cogneu: la
femme qu’ell’ a pour sa conduitte, l’arresta tout court, vn peu rudement,
et la fit passer par dessus ce mauuais pas. Ie la laissay
faire, pour ne troubler leurs regles: car ie ne m’empesche aucunement
de ce gouuernement. La police feminine a vn train mysterieux,3
il faut le leur quitter. Mais si ie ne me trompe, le commerce de
vingt laquays, n’eust sçeu imprimer en sa fantasie, de six moys,
l’intelligence et vsage, et toutes les consequences du son de ces
syllabes scelerees, comme fit cette bonne vieille, par sa reprimende
et son interdiction.•
Motus doceri gaudet Ionicos
Matura virgo, et frangitur artubus,
Iam nunc, et incestos amores
De tenero meditatur vngui,
Qu’elles se dispensent vn peu de la ceremonie, qu’elles entrent en4
liberté de discours, nous ne sommes qu’enfans au prix d’elles, en
cette science. Oyez leur representer nos poursuittes et nos entretiens:
elles vous font bien cognoistre que nous ne leur apportons
rien, qu’elles n’ayent sçeu et digeré sans nous. Seroit-ce ce que dit
Platon, qu’elles ayent esté garçons desbauchez autresfois? Mon
oreille se rencontra vn iour en lieu, où elle pouuoit desrober aucun•
des discours faicts entre elles sans soupçon: que ne puis-ie le dire?
Nostre dame, (fis-ie), allons à cette heure estudier des frases d’Amadis,
et des registres de Boccace et de l’Aretin, pour faire les
habiles: nous employons vrayement bien notre temps: il n’est ny
parole, ny exemple, ny démarche qu’elles ne sçachent mieux que1
nos liures. C’est vne discipline qui naist dans leurs veines,
Et mentem Venus ipsa dedit,
que ces bons maistres d’escole, nature, ieunesse, et santé, leur
soufflent continuellement dans l’ame. Elles n’ont que faire de l’apprendre,
elles l’engendrent.•
Nec tantum niueo gauisa est ulla columbo
Compar, vel si quid dicitur improbius,
Oscula mordenti semper decerpere rostro,
Quantum præcipuè multiuola est mulier.

Qui n’eust tenu vn peu en bride cette naturelle violence de leur2
desir, par la crainte et honneur, dequoy on les a pourueuës, nous
estions diffamez. Tout le mouuement du monde se resoult et rend
à cet accouplage: c’est vne matiere infuse par tout: c’est vn centre
où toutes choses regardent. On void encore des ordonnances de la
vieille et sage Rome, faictes pour le seruice de l’amour: et les•
preceptes de Socrates, à instruire les courtisanes.
Necnon libelli Stoici inter sericos
Iacere puluillos amant.
Zenon parmy les loix, regloit aussi les escarquillemens, et les secousses
du depucelage. De quel sens estoit le liure du philosophe3
Strato, de la conionction charnelle? Et dequoy traittoit Theophraste,
en ceux qu’il intitula, l’vn l’Amoureux, l’autre de l’Amour?
Dequoy Aristippus au sien, des anciennes delices? Que veulent pretendre
les descriptions si estendues et viues en Platon, des amours
de son temps? Et le liure de l’Amoureux, de Demetrius Phalereus:•
et Clinias, ou l’Amoureux forcé de Heraclides Ponticus? Et d’Antisthenes,
celuy de faire les enfants, ou des nopces: et l’autre, du
maistre ou de l’Amant? Et d’Aristo, celuy, des exercices amoureux?
de Cleanthes, vn de l’Amour, l’autre de l’art d’aymer? Les dialogues
amoureux de Spherus? Et la fable de Iupiter et Iuno de4
Chrysippus, eshontee au delà de toute souffrance? Et ses cinquante
epistres si lasciues? Ie veux laisser à part les escrits des philosophes,
qui ont suiuy la secte d’Epicurus protectrice de la volupté.
Cinquante deitez estoient au temps passé asseruies à cet office. Et
s’est trouué nation, où pour endormir la concupiscence de ceux qui
venoient à la deuotion, on tenoit aux temples des garses à iouyr•
et estoit acte de ceremonie de s’en seruir auant venir à l’office:
Nimirum propter continentiam incontinentia necessaria est, incendium
ignibus extinguitur. En la plus part du monde, cette partie
de nostre corps estoit deifiee. En mesme prouince, les vns se l’escorchoient
pour en offrir et consacrer vn lopin: les autres offroient1
et consacroient leur semence. En vne autre, les ieunes hommes se
le perçoient publiquement, et ouuroient en diuers lieux entre chair
et cuir, et trauersoient par ces ouuertures, des brochettes, les plus
longues et grosses qu’ils pouuoient souffrir: et de ces brochettes
faisoient apres du feu, pour offrande à leurs Dieux: estimez peu•
vigoureux et peu chastes, s’ils venoient à s’estonner par la force de
cette cruelle douleur. Ailleurs, le plus sacré magistrat, estoit reueré
et recogneu par ces parties là. Et en plusieurs ceremonies
l’effigie en estoit portee en pompe, à l’honneur de diuerses diuinitez.
Les dames Ægyptiennes en la feste des Bacchanales, en portoient2
au col vn de bois, exquisement formé, grand et pesant,
chacune selon sa force: outre ce que la statue de leur Dieu, en representoit,
qui surpassoit en mesure le reste du corps. Les femmes
mariées icy pres, en forgent de leur couurechef vne figure sur leur
front, pour se glorifier de la iouyssance qu’elles en ont: et venant•
à estre vefues, le couchent en arriere, et enseuelissent soubs leur
coiffure. Les plus sages matrones à Rome, estoient honnorees d’offrir
des fleurs et des couronnes au Dieu Priapus. Et sur ses parties
moins honnestes, faisoit-on soir les vierges, au temps de leurs
nopces. Encore ne sçay-ie si i’ay veu en mes iours quelque air de3
pareille deuotion. Que vouloit dire cette ridicule piece de la chaussure
de nos peres, qui se voit encore en nos Suysses? A quoy faire,
la montre que nous faisons à cette heure de nos pieces en forme,
soubs nos grecgues: et souuent, qui pis est, outre leur grandeur
naturelle, par fauceté et imposture? Il me prend enuie de croire,•
que cette sorte de vestement fut inuentee aux meilleurs et plus
conscientieux siecles, pour ne piper le monde: pour que chacun
rendist en publiq compte de son faict. Les nations plus simples,
l’ont encore aucunement rapportant au vray. Lors on instruisoit la
science de l’ouurier, comme il se faict, de la mesure du bras ou du
pied. Ce bon homme qui en ma ieunesse, chastra tant de belles et
antiques statues en sa grande ville, pour ne corrompre la veuë,•
suyuant l’aduis de cet autre antien bon homme,
Flagitij principium est nudare inter ciues corpora:
se deuoit aduiser, comme aux mysteres de la bonne Deesse, toute
apparence masculine en estoit forclose, que ce n’estoit rien auancer,
s’il ne faisoit encore chastrer, et cheuaux, et asnes, et nature en fin.1
Omne adeo genus in terris, hominùmque, ferarúmque,
Et genus æquoreum, pecudes pictæque volucres,
In furias ignémque ruunt.
Les Dieux, dit Platon, nous ont fourni d’vn membre inobedient et
tyrannique: qui, comme vn animal furieux, entreprend par la violence•
de son appetit, sousmettre tout à soy. De mesmes aux femmes
le leur, comme vn animal glouton et auide, auquel si on refuse
aliments en sa saison, il forcene impatient de delay; et soufflant
sa rage en leurs corps, empesche les conduits, arreste la respiration,
causant mille sortes de maux: iusques à ce qu’ayant humé le2
fruit de la soif commune, il en ayt largement arrousé et ensemencé
le fond de leur matrice. Or se deuoit aduiser aussi mon legislateur,
qu’à l’auanture est-ce vn plus chaste et fructueux vsage, de
leur faire de bonne heure cognoistre le vif, que de le leur laisser
deuiner, selon la liberté, et chaleur de leur fantasie. Au lieu des•
parties vrayes, elles en substituent par desir et par esperance,
d’autres extrauagantes au triple. Et tel de ma cognoissance s’est
perdu, pour auoir faict la descouuerte des siennes, en lieu où il
n’estoit encore au propre de les mettre en possession de leur plus
serieux vsage. Quel dommage ne font ces enormes pourtraicts, que3
les enfants vont semant aux passages et escalliers des maisons
Royalles? De là leur vient vn cruel mespris de nostre portee naturelle.
Que sçait-on, si Platon ordonnant apres d’autres republiques
bien instituees que les hommes, femmes, vieux, ieunes, se presentent
nuds à la veuë les vns des autres, en ses gymnastiques, n’a pas
regardé à cela? Les Indiennes qui voyent les hommes à crud, ont
aumoins refroidy le sens de la veuë. Et quoy que dient les femmes
de ce grand royaume du Pegu, qui au dessous de la ceinture, n’ont•
à se couurir qu’vn drap fendu par le deuant: et si estroit, que
quelque cerimonieuse decence qu’elles y cerchent, à chasque pas on
les void toutes; que c’est vne inuention trouuee aux fins d’attirer
les hommes à elles, et les retirer des masles, à quoy cette nation
est du tout abandonnee: il se pourroit dire, qu’elles y perdent plus1
qu’elles n’auancent: et qu’vne faim entiere, est plus aspre, que
celle qu’on a rassasiee, au moins par les yeux. Aussi disoit Liuia,
qu’à vne femme de bien, vn homme nud, n’est non plus qu’vne
image. Les Lacedemoniennes, plus vierges femmes, que ne sont
noz filles, voyoyent tous les iours les ieunes hommes de leur ville,•
despouillez en leurs exercices: peu exactes elles mesmes à couurir
leurs cuisses en marchant: s’estimants, comme dit Platon, assez
couuertes de leur vertu sans vertugade. Mais ceux là, desquels
parle Sainct Augustin, ont donné vn merueilleux effort de tentation
à la nudité, qui ont mis en doubte, si les femmes au iugement2
vniuersel, resusciteront en leur sexe, et non plustost au nostre,
pour ne nous tenter encore en ce sainct estat. On les leurre en
somme, et acharne, par tous moyens. Nous eschauffons et incitons
leur imagination sans cesse, et puis nous crions au ventre. Confessons
le vray, il n’en est guere d’entre nous, qui ne craigne plus la•
honte, qui luy vient des vices de sa femme, que des siens: qui ne
se soigne plus (esmerueillable charité) de la conscience de sa bonne
espouse, que de la sienne propre: qui n’aymast mieux estre voleur et
sacrilege, et que sa femme fust meurtriere et heretique, que si elle
n’estoit plus chaste que son mary. Inique estimation de vices. Nous3
et elles sommes capables de mille corruptions plus dommageables
et desnaturees, que n’est la lasciueté. Mais nous faisons et poisons
les vices, non selon nature, mais selon nostre interest. Par où ils
prennent tant de formes inegales. L’aspreté de noz decrets, rend
l’application des femmes à ce vice, plus aspre et plus vicieuse, que
ne porte sa condition: et l’engage à des suittes pires que n’est leur
cause. Elles offriront volontiers d’aller au palais querir du gain, et
à la guerre de la reputation, plustost que d’auoir au milieu de
l’oisiueté, et des delices, à faire vne si difficile garde. Voyent-elles•
pas, qu’il n’est ny marchant ny procureur, ny soldat, qui ne quitte
sa besongne pour courre à cette autre: et le crocheteur, et le sauetier,
tout harassez et hallebrenez qu’ils sont de trauail et de faim?
Num tu, quæ tenuit diues Achæmenes,
Aut pinguis Phrygiæ Mygdonias opes,1
Permutare velis crine Licymniæ,
Plenas aut Arabum domos,
Dum fragrantia detorquet ad oscula
Ceruicem, aut facili sæuitia negat,
Quæ poscente magis gaudeat eripi,
Interdum rapere occupet?
Ie ne sçay si les exploicts de Cæsar et d’Alexandre surpassent en
rudesse la resolution d’vne belle ieune femme, nourrie à nostre
façon, à la lumiere et commerce du monde, battue de tant d’exemples
contraires, se maintenant entiere, au milieu de mille continuelles2
et fortes poursuittes. Il n’y a point de faire, plus espineux,
qu’est ce non faire, ny plus actif. Ie trouue plus aysé, de porter
vne cuirasse toute sa vie, qu’vn pucelage. Et est le vœu de la virginité,
le plus noble de tous les vœux, comme estant le plus aspre.
Diaboli virtus in lumbis est: dict Sainct Ierosme. Certes le plus•
ardu et le plus vigoureux des humains deuoirs, nous l’auons resigné
aux dames, et leur en quittons la gloire. Cela leur doit seruir
d’vn singulier esguillon à s’y opiniastrer. C’est vne belle matiere à
nous brauer, et à fouler aux pieds, cette vaine preeminence de valeur
et de vertu, que nous pretendons sur elles. Elles trouueront,3
si elles s’en prennent garde, qu’elles en seront non seulement tres-estimees,
mais aussi plus aymees. Vn galant homme n’abandonne
point sa poursuitte, pour estre refusé, pourueu que ce soit vn refus
de chasteté, non de choix. Nous auons beau iurer et menasser, et
nous plaindre: nous mentons, nous les en aymons mieux. Il n’est•
point de pareil leurre, que la sagesse, non rude, et renfrongnee.
C’est stupidité et lascheté, de s’opiniastrer contre la hayne et le
mespris. Mais contre vne resolution vertueuse et constante, meslee
d’vne volonté recognoissante, c’est l’exercice d’vne ame noble et
genereuse. Elles peuuent recognoistre nos seruices, iusques à certaine
mesure, et nous faire sentir honnestement qu’elles ne nous
desdaignent pas. Car cette loy qui leur commande de nous abominer,•
par ce que nous les adorons, et nous hayr de ce que nous les
aymons: elle est certes cruelle, ne fust que de sa difficulté. Pourquoy
n’orront elles noz offres et noz demandes, autant qu’elles se
contiennent sous le deuoir de la modestie? Que va lon deuinant,
qu’elles sonnent au dedans, quelque sens plus libre? Vne Royne de1
nostre temps, disoit ingenieusement, que de refuser ces abbors,
c’est tesmoignage de foiblesse, et accusation de sa propre facilité:
et qu’vne dame non tentee, ne se pouuoit venter de sa chasteté.
Les limites de l’honneur ne sont pas retranchez du tout si court:
il a dequoy se relascher, il peut se dispenser aucunement sans se•
forfaire. Au bout de sa frontiere, il y a quelque estendue, libre,
indifferente, et neutre. Qui l’a peu chasser et acculer à force,
iusques dans son coin et son fort: c’est vn mal habile homme s’il
n’est satisfaict de sa fortune. Le prix de la victoire se considere par
la difficulté. Voulez vous sçauoir quelle impression a faict en son2
cœur, vostre seruitude et vostre merite? mesurez-le à ses mœurs.
Telle peut donner plus, qui ne donne pas tant. L’obligation du bien-faict,
se rapporte entierement à la volonté de celuy qui donne: les
autres circonstances qui tombent au bien faire, sont muettes,
mortes et casueles. Ce peu luy couste plus à donner, qu’à sa compaigne•
son tout. Si en quelque chose la rareté sert d’estimation, ce
doit estre en cecy. Ne regardez pas combien peu c’est, mais combien
peu l’ont. La valeur de la monnoye se change selon le coin et,
la merque du lieu. Quoy que le despit et l’indiscretion d’aucuns
leur puisse faire dire, sur l’excez de leur mescontentement: tousiours3
la vertu et la verité regaigne son auantage. I’en ay veu, desquelles
la reputation a esté long temps interessee par iniure, s’estre
remises en l’approbation vniuerselle des hommes, par leur seule
constance, sans soing et sans artifice: chacun se repent et se desment,
de ce qu’il en a creu. De filles vn peu suspectes, elles tiennent le•
premier rang entre les dames d’honneur. Quelqu’vn disoit à Platon:
Tout le monde mesdit de vous. Laissez les dire, fit-il: ie viuray de
façon, que ie leur feray changer de langage. Outre la crainte de
Dieu, et le prix d’vne gloire si rare, qui les doibt inciter à se conseruer,
la corruption de ce siecle les y force. Et si i’estois en leur
place, il n’est rien que ie ne fisse plustost que de commettre ma
reputation en mains si dangereuses. De mon temps, le plaisir d’en
comter (plaisir qui ne doit guere en douceur à celuy mesme de•
l’effect) n’estoit permis qu’à ceux qui auoient quelque amy fidelle
et vnique: à present les entretiens ordinaires des assemblees et des
tables, ce sont les vanteries des faueurs receuës, et liberalité secrette
des dames. Vrayement c’est trop d’abiection, et de bassesse
de cœur, de laisser ainsi fierement persecuter, paistrir, et fourrager1
ces tendres et mignardes douceurs, à des personnes ingrates, indiscretes,
et si volages. Cette nostre exasperation immoderee, et
illegitime, contre ce vice, naist de la plus vaine et tempesteuse
maladie qui afflige les ames humaines, qui est la ialousie.
Quis vetat apposito lumen de lumine sumi?
Dent licet assiduè, nil tamen inde perit.
Celle-là, et l’enuie sa sœur, me semblent des plus ineptes de la
trouppe. De cette-cy, ie n’en puis gueres parler: cette passion
qu’on peint si forte et si puissante, n’a de sa grace aucune addresse
en moy. Quant à l’autre, ie la cognois, au moins de veuë. Les bestes2
en ont ressentiment. Le pasteur Cratis estant tombé en l’amour
d’vne cheure, son bouc, ainsi qu’il dormoit, luy vint par ialousie
choquer la teste, de la sienne, et la luy escraza. Nous auons monté
l’excez de cette fieure, à l’exemple d’aucunes nations barbares. Les
mieux disciplinees en ont esté touchees: c’est raison: mais non pas•
transportees:
Ense maritali nemo confossus adulter,
Purpureo Stygias sanguine tinxit aquas.
Lucullus, Cæsar, Pompeius, Antonius, Caton, et d’autres braues
hommes, furent cocus, et le sçeurent, sans en exciter tumulte. Il3
n’y eut en ce temps là, qu’vn sot de Lepidus, qui en mourut
d’angoisse.
Ah! tum te miserum malique fati,
Quem attractis pedibus, patente porta,
Percurrent mugilésque raphanique.
Et le Dieu de nostre poëte, quand il surprint auec sa femme l’vn de
ses compagnons, se contenta de leur en faire honte:
Atque aliquis de Diis non tristibus optat,
Sic fieri turpis.
Et ne laisse pourtant de s’eschauffer des molles caresses, qu’elle4
luy offre: se plaignant qu’elle soit pour cela entree en deffiance de
son affection:
Quid causas petis ex alto? fiducia cessit
Quo tibi, Diua, mei?
Voyre elle luy fait requeste pour vn sien bastard,
Arma rogo genitrix nato:
qui luy est liberalement accordee. Et parle Vulcan d’Æneas auec
honneur:
Arma acri facienda viro.
D’vne humanité à la verité plus qu’humaine. Et cet excez de bonté,
ie consens qu’on le quitte aux Dieux:
Nec diuis homines componier æquum est.

Quant à la confusion des enfans, outre ce que les plus graues
legislateurs l’ordonnent et l’affectent en leurs republiques, elle ne1
touche pas les femmes, où cette passion est ie ne sçay comment
encore mieux en siege.
Sæpe etiam Iuno, maxima cælicolum,
Coniugis in culpa flagrauit quotidiana.
Lors que la ialousie saisit ces pauures ames, foibles, et sans resistance,•
c’est pitié, comme elle les tirasse et tyrannise cruellement.
Elle s’y insinue sous tiltre d’amitié: mais depuis qu’elle les possede,
les mesmes causes qui seruoient de fondement à la bien-vueillance,
seruent de fondement de hayne capitale: c’est des maladies
d’esprit celle, à qui plus de choses seruent d’aliment, et moins de2
choses de remede. La vertu, la santé, le merite, la reputation du
mary, sont les boutefeux de leur maltalent et de leur rage.
Nullæ sunt inimicitiæ, nisi amoris, acerbæ.
Cette fiéure laidit et corrompt tout ce qu’elles ont de bel et de bon
d’ailleurs. Et d’vne femme ialouse, quelque chaste qu’elle soit, et•
mesnagere, il n’est action qui ne sente l’aigre et l’importun. C’est
vne agitation enragee, qui les reiette à vne extremité du tout contraire
à sa cause. Il fut bon d’vn Octauius à Rome. Ayant couché
auec Pontia Posthumia, il augmenta son affection par la iouyssance,
et poursuyuit à toute instance de l’espouser: ne la pouuant persuader,3
cet amour extreme le precipita aux effects de la plus
cruelle et mortelle inimitié: il la tua. Pareillement les symptomes
ordinaires de cette autre maladie amoureuse, ce sont haines intestines,
monopoles, coniurations:
Notumque, furens quid fæmina possit:
et vne rage, qui se ronge d’autant plus, qu’elle est contraincte de
s’excuser du pretexte de bien-vueillance. Or le deuoir de chasteté,
a vne grande estendue. Est-ce la volonté que nous voulons
qu’elles brident? C’est vne piece bien soupple et actiue. Elle a
beaucoup de promptitude pour la pouuoir arrester. Comment? si
les songes les engagent par fois si auant, qu’elles ne s’en puissent
desdire. Il n’est pas en elles, ny à l’aduanture en la chasteté•
mesme, puis qu’elle est femelle, de se deffendre des concupiscences
et du desirer. Si leur volonté seule nous interesse
où en sommes nous? Imaginez la grand’ presse, à qui auroit ce
priuilege, d’estre porté tout empenné, sans yeux, et sans langue,
sur le poinct de chacune qui l’accepteroit. Les femmes Scythes1
creuoyent les yeux à touts leurs esclaues et prisonniers de guerre,
pour s’en seruir plus librement et couuertement. O le furieux aduantage
que l’opportunité! Qui me demanderoit la premiere partie en
l’amour, ie respondrois, que c’est sçauoir prendre le temps: la seconde
de mesme: et encore la tierce. C’est vn poinct qui peut tout.•
I’ay eu faute de fortune souuent, mais par fois aussi d’entreprise.
Dieu gard’ de mal qui peut encores s’en moquer. Il y faut en ce
siecle plus de temerité: laquelle nos ieunes gens excusent sous pretexte
de chaleur. Mais si elles y regardoyent de pres, elles trouueroyent
qu’elle vient plustost de mespris. Ie craignois superstitieusement2
d’offenser: et respecte volontiers, ce que i’ayme. Outre ce
qu’en cette marchandise, qui en oste la reuerence, en efface le lustre.
I’ayme qu’on y face vn peu l’enfant, le craintif et le seruiteur.
Si ce n’est du tout en cecy, i’ay d’ailleurs quelques airs de la sotte
honte dequoy parle Plutarque: et en a esté le cours de ma vie blessé•
et taché diuersement. Qualité bien mal auenante à ma forme vniuerselle.
Qu’est-il de nous aussi, que sedition et discrepance? I’ay
les yeux tendres à soustenir vn refus, comme à refuser. Et me poise
tant de poiser à autruy, qu’és occasions où le deuoir me force d’essayer
la volonté de quelqu’vn, en chose doubteuse et qui lui couste,3
ie le fais maigrement et enuis. Mais si c’est pour mon particulier,
(quoy que die veritablement Homere, qu’à vn indigent c’est vne
sotte vertu que la honte) i’y commets ordinairement vn tiers, qui
rougisse en ma place: et esconduis ceux qui m’emploient, de pareille
difficulté: si qu’il m’est aduenu par fois, d’auoir la volonté
de nier, que ie n’en auois pas la force. C’est donc folie, d’essayer
à brider aux femmes vn desir qui leur est si cuysant et si naturel.•
Et quand ie les oye se vanter d’auoir leur volonté si vierge et si
froide, ie me moque d’elles. Elles se reculent trop arriere. Si c’est
vne vieille esdentee decrepite, ou vne ieune seche et pulmonique:
s’il n’est du tout croyable, aumoins elles ont apparence de le dire.
Mais celles qui se meuuent et qui respirent encores, elles en empirent1
leur marché. D’autant que les excuses inconsiderees seruent
d’accusation. Comme vn Gentilhomme de mes voysins, qu’on soupçonnoit
d’impuissance:
Languidior tenera cui pendens sicula beta,
Numquam se mediam sustulit ad tunicam:
trois ou quatre iours apres ses nopces, alla iurer tout hardiment,
pour se iustifier, qu’il auoit faict vingt postes la nuict precedente:
dequoy on s’est seruy depuis à le conuaincre de pure ignorance, et
à le desmarier. Outre, que ce n’est rien dire qui vaille. Car il n’y a
ny continence ny vertu, s’il n’y a de l’effort au contraire. Il est vray,2
faut-il dire, mais ie ne suis pas preste à me rendre. Les saincts
mesmes parlent ainsi. S’entend, de celles qui se vantent en bon
escient, de leur froideur et insensibilité, et qui veulent en estre
creuës d’vn visage serieux: car quand c’est d’vn visage affeté, où
les yeux dementent leurs parolles, et du iargon de leur profession,•
qui porte coup à contrepoil, ie le trouue bon. Ie suis fort seruiteur
de la nayfueté et de la liberté: mais il n’y a remede, si elle n’est
du tout niaise ou enfantine, elle est inepte, et messeante aux dames
en ce commerce: elle gauchit incontinent sur l’impudence. Leurs
desguisements et leurs figures ne trompent que les sots: le mentir3
y est en siege d’honneur: c’est vn destour qui nous conduit à la
verité, par vne fauce porte. Si nous ne pouuons contenir leur imagination,
que voulons nous d’elles? les effects? Il en est assez qui
eschappent à toute communication estrangere, par lesquels la
chasteté peult estre corrompue.•
Illud sæpe facit, quod sine teste facit.
Et ceux que nous craignons le moins, sont à l’auanture les plus à
craindre. Leurs pechez muets sont les pires.
Offendor mœcha simpliciore minus.
Il est des effects, qui peuuent perdre sans impudicité leur pudicité:
et qui plus est, sans leur sçeu. Obstetrix, virginis cuiusdam integritatem
manu velut explorans, siue maleuolentia, siue inscitia, siue casu,
dum inspicit, perdidit. Telle a adiré sa virginité, pour l’auoir cerchee:•
telle s’en esbattant l’a tuee. Nous ne sçaurions leur circonscrire
precisement les actions que nous leur deffendons. Il faut conceuoir
nostre loy, soubs parolles generalles et incertaines. L’idee
mesme que nous forgeons à leur chasteté est ridicule. Car entre les
extremes patrons que i’en aye, c’est Fatua femme de Faunus, qui1
ne se laissa voir oncques puis ses nopces à masle quelconque. Et la
femme de Hieron, qui ne sentoit pas son mary punais, estimant que
ce fust vne qualité commune à tous hommes. Il faut qu’elles deuiennent
insensibles et inuisibles, pour nous satisfaire. Or confessons
que le neud du iugement de ce deuoir, gist principallement en la•
volonté. Il y a eu des maris qui ont souffert cet accident, non seulement
sans reproche et offence enuers leurs femmes, mais auec
singuliere obligation et recommandation de leur vertu. Telle, qui
aymoit mieux son honneur que sa vie, l’a prostitué à l’appetit forcené
d’vn mortel ennemy, pour sauuer la vie à son mary: et a2
faict pour luy ce qu’elle n’eust aucunement faict pour soy. Ce n’est
pas icy le lieu d’estendre ces exemples: ils sont trop hauts et trop
riches, pour estre representez en ce lustre: gardons-les à vn plus
noble siege. Mais pour des exemples de lustre plus vulgaire: est-il
pas tous les iours des femmes entre nous qui pour la seule vtilité•
de leurs maris se prestent, et par leur expresse ordonnance et entremise?
Et anciennement Phaulius l’Argien offrit la sienne au Roy
Philippus par ambition: tout ainsi que par ciuilité ce Galba qui
auoit donné à souper à Mecenas, voyant que sa femme et luy commançoient
à comploter d’œuillades et de signes, se laissa couler sur3
son coussin, representant vn homme aggraué de sommeil: pour faire
espaule à leurs amours. Ce qu’il aduoua d’assez bonne grace: car
sur ce poinct, vn valet ayant pris la hardiesse de porter la main sur
les vases, qui estoient sur la table: il luy cria tout franchement:
Comment coquin? vois tu pas que ie ne dors que pour Mecenas?•
Telle a les mœurs desbordees, qui a la volonté plus reformee que
n’a cet’ autre, qui se conduit soubs vne apparence reglee. Comme
nous en voyons, qui se plaignent d’auoir esté vouees à chasteté,
auant l’aage de cognoissance: i’en ay veu aussi, se plaindre veritablement,
d’auoir esté vouees à la desbauche, auant l’aage de cognoissance.
Le vice des parens en peut estre cause: ou la force du•
besoing, qui est vn rude conseiller. Aux Indes Orientales, la chasteté
y estant en singuliere recommandation, l’vsage pourtant souffroit,
qu’vne femme mariee se peust abandonner à qui luy presentoit
vn elephant: et cela, auec quelque gloire d’auoir esté estimee
à si haut prix. Phedon le philosophe, homme de maison, apres la1
prinse de son païs d’Elide, feit mestier de prostituer, autant qu’elle
dura, la beauté de sa ieunesse, à qui en voulut, à prix d’argent,
pour en viure. Et Solon fut le premier en la Grece, dit-on, qui
par ses loix, donna liberté aux femmes aux despens de leur pudicité
de prouuoir au besoing de leur vie: coustume qu’Herodote•
dit auoir esté receuë auant luy, en plusieurs polices. Et puis, quel
fruit de cette penible sollicitude? Car quelque iustice, qu’il y ayt
en cette passion, encore faudroit-il voir si elle nous charie vtilement.
Est-il quelqu’vn, qui les pense boucler par son industrie?
Pone seram, cohibe: sed quis custodiet ipsos2
Custodes? cauta est, et ab illis incipit vxor.
Quelle commodité ne leur est suffisante, en vn siecle si sçauant?

La curiosité est vicieuse par tout: mais elle est pernicieuse icy.
C’est folie de vouloir s’esclaircir d’vn mal, auquel il n’y a point de
medecine, qui ne l’empire et le rengrege: duquel la honte s’augmente•
et se publie principalement par la ialousie: duquel la vengeance
blesse plus nos enfans, qu’elle ne nous guerit. Vous assechez
et mourez à la queste d’vne si obscure verification. Combien
piteusement y sont arriuez ceux de mon temps, qui en sont venus à
bout? Si l’aduertisseur n’y presente quand et quand le remede et3
son secours, c’est vn aduertissement iniurieux, et qui merite mieux
vn coup de poignard, que ne faict vn dementir. On ne se moque pas
moins de celuy qui est en peine d’y pouruoir, que de celuy qui
l’ignore. Le charactere de la cornardise est indelebile: à qui il est
vne fois attaché, il l’est tousiours. Le chastiement l’exprime plus,•
que la faute. Il faict beau voir, arracher de l’ombre et du doubte,
nos malheurs priuez, pour les trompeter en eschaffaux tragiques:
et malheurs, qui ne pinsent, que par le rapport. Car bonne
femme et bon mariage, se dit, non de qui l’est, mais duquel on se
taist. Il faut estre ingenieux à euiter cette ennuyeuse et inutile cognoissance.
Et auoyent les Romains en coustume, reuenans de
voyage, d’enuoyer au deuant en la maison, faire sçauoir leur arriuee•
aux femmes, pour ne les surprendre. Et pourtant a introduit
certaine nation, que le prestre ouure le pas à l’espousee, le iour
des nopces: pour oster au marié, le doubte et la curiosité, de cercher
en ce premier essay, si elle vient à luy vierge, ou blessee
d’vne amour estrangere. Mais le monde en parle. Ie sçay cent1
honnestes hommes coquus, honnestement et peu indecemment. Vn
galant homme en est pleint, non pas desestimé. Faites que vostre
vertu estouffe votre malheur: que les gens de bien en maudissent
l’occasion: que celuy qui vous offence, tremble seulement à le
penser. Et puis, de qui ne parle on en ce sens, depuis le petit•
iusques au plus grand?
Tot qui legionibus imperitauit,
Et melior quàm tu multis fuit, improbe, rebus.
Voys tu qu’on engage en ce reproche tant d’honnestes hommes en
ta presence, pense qu’on ne t’espargne non plus ailleurs. Mais2
iusques aux dames elles s’en moqueront. Et dequoy se moquent
elles en ce temps plus volontiers, que d’vn mariage paisible et bien
composé? Chacun de vous a fait quelqu’vn coqu: or nature est
toute en pareilles, en compensation et vicissitude. La frequence de
cet accident, en doibt mes-huy auoir moderé l’aigreur: le voyla•
tantost passé en coustume. Miserable passion, qui a cecy encore,
d’estre incommunicable.
Fors etiam nostris inuidit questibus aures.
Car à quel amy osez vous fier vos doleances: qui, s’il ne s’en rit,
ne s’en serue d’acheminement et d’instruction pour prendre luy-mesme3
sa part à la curee? Les aigreurs comme les douceurs du
mariage se tiennent secrettes par les sages. Et parmy les autres
importunes conditions, qui se trouuent en iceluy, cette cy à vn
homme languager, comme ie suis, est des principales: que la coustume
rende indecent et nuisible, qu’on communique à personne•
tout ce qu’on en sçait, et qu’on en sent. De leur donner mesme
conseil à elles, pour les desgouter de la ialousie, ce seroit temps
perdu: leur essence est si confite en soupçon, en vanité et en curiosité,
que de les guarir par voye legitime, il ne faut pas l’esperer.
Elles s’amendent souuent de cet inconuenient, par vne forme de4
santé, beaucoup plus à craindre que n’est la maladie mesme. Car
comme il y a des enchantemens, qui ne sçauent pas oster le mal,
qu’en le rechargeant à vn autre, elles reiettent ainsi volontiers
cette fieure à leurs maris, quand elles la perdent. Toutesfois à dire
vray, ie ne sçay si on peut souffrir d’elles pis que la ialousie. C’est
la plus dangereuse de leurs conditions, comme de leurs membres,•
la teste. Pittacus disoit, que chacun auoit son defaut: que le sien
estoit la mauuaise teste de sa femme: hors cela, il s’estimeroit de
tout point heureux. C’est vn bien poisant inconuenient, duquel vn
personnage si iuste, si sage, si vaillant, sentoit tout l’estat de sa
vie alteré. Que deuons nous faire nous autres hommenets? Le Senat1
de Marseille eut raison, d’interiner sa requeste à celuy qui demandoit
permission de se tuer, pour s’exempter de la tempeste de sa
femme: car c’est vn mal, qui ne s’emporte iamais qu’en emportant
la piece: et qui n’a autre composition qui vaille, que la fuitte, ou
la souffrance: quoy que toutes les deux, tres-difficiles. Celuy là s’y•
entendoit, ce me semble, qui dit qu’vn bon mariage se dressoit d’vne
femme aueugle, auec vn mary sourd. Regardons aussi que cette
grande et violente aspreté d’obligation, que nous leur enioignons,
ne produise deux effects contraires à nostre fin: à sçauoir, qu’elle
aiguise les poursuyuants, et face les femmes plus faciles à se rendre.2
Car quant au premier point, montant le prix de la place, nous
montons le prix et le desir de la conqueste. Seroit-ce pas Venus
mesme, qui eust ainsi finement haussé le cheuet à sa marchandise,
par le maquerelage des loix: cognoissant combien c’est vn sot desduit,
qui ne le feroit valoir par fantasie et par cherté? En fin c’est•
toute chair de porc, que la sauce diuersifie, comme disoit l’hoste
de Flaminius. Cupidon est vn Dieu felon. Il fait son ieu, à luitter la
deuotion et la iustice. C’est sa gloire, que sa puissance chocque
tout’ autre puissance, et que toutes autres regles cedent aux
siennes.3
Materiam culpæ prosequitúrque suæ.
Et quant au second poinct: serions nous pas moins coqus, si nous
craignions moins de l’estre? suyuant la complexion des femmes: car
la deffence les incite et conuie.
Vbi velis nolunt, vbi nolis volunt vltrò:
Concessa pudet ire via.
Quelle meilleure interpretation trouuerions nous au faict de Messalina?
Elle fit au commencement son mary coqu à cachetes,
comme il se faict: mais conduisant ses parties trop aysément, par
la stupidité qui estoit en luy, elle desdaigna soudain cet vsage: la
voyla à faire l’amour à la descouuerte, aduoüer des seruiteurs, les
entretenir et les fauoriser à la veüe d’vn chacun. Elle vouloit qu’il
s’en ressentist. Cet animal ne se pouuant esueiller pour tout cela,
et luy rendant ses plaisirs mols et fades, par cette trop lasche facilité,•
par laquelle il sembloit qu’il les authorisast et legitimast: que
fit elle? Femme d’vn Empereur sain et viuant, et à Rome, au theatre
du monde, en plein midy, en feste et ceremonie publique, et
auec Silius, duquel elle iouyssoit long temps deuant, elle se marie
vn iour que son mary estoit hors de la ville. Semble-il pas qu’elle1
s’acheminast à deuenir chaste, par la nonchallance de son mary?
Ou qu’elle cherchast vn autre mary, qui luy aiguisast l’appetit par
sa ialousie, et qui en luy insistant, l’incitast? Mais la premiere difficulté
qu’elle rencontra, fut aussi la derniere. Cette beste s’esueilla
en sursaut. On a souuent pire marché de ces sourdaux endormis.•
I’ay veu par experience, que cette extreme souffrance, quand elle
vient à se desnoüer, produit des vengeances plus aspres. Car prenant
feu tout à coup, la cholere et la fureur s’emmoncelant en vn,
esclatte tous ses efforts à la premiere charge.
Irarúmque omnes effundit habenas.2
Il la fit mourir, et grand nombre de ceux de son intelligence:
iusques à tel qui n’en pouuoit mais, et qu’elle auoit conuié à son
lict à coups d’escourgee. Ce que Virgile dit de Venus et de Vulcan,
Lucrece l’auoit dict plus sortablement, d’vne iouyssance desrobee,
d’elle et de Mars.•
Belli fera mœnera Mauors
Armipotens regit, in gremium qui sæpe tuum se
Reiicit, æterno deuinctus vulnere amoris
Pascit amore auidos inhians in te, Dea, visus,
Eque tuo pendet resupini spiritus ore:3
Hunc tu, Diua, tuo recubantem corpore sancto
Circumfusa super, suaueis ex ore loquelas
Funde.
Quand ie rumine ce, reiicit, pascit, inhians, molli, fouet, medullas,
labefacta, pendet, percurrit, et cette noble, circumfusa, mere du•
gentil infusus, i’ay desdain de ces menues pointes et allusions verballes,
qui nasquirent depuis. A ces bonnes gens, il ne falloit d’aigue
et subtile rencontre. Leur langage est tout plein, et gros d’vne
vigueur naturelle et constante. Ils sont tout epigramme: non la
queuë seulement, mais la teste, l’estomach, et les pieds. Il n’y a•
rien d’efforcé, rien de trainant: tout y marche d’vne pareille teneur.
Contextus totus virilis est, non sunt circa flosculos occupati. Ce
n’est pas vne eloquence molle, et seulement sans offence: elle est
nerueuse et solide, qui ne plaist pas tant, comme elle remplit et
rauit: et rauit le plus, les plus forts esprits. Quand ie voy ces1
braues formes de s’expliquer, si vifues, si profondes, ie ne dis pas
que c’est bien dire, ie dis que c’est bien penser. C’est la gaillardise
de l’imagination, qui esleue et enfle les parolles. Pectus est quod
disertum facit. Nos gens appellent iugement, langage, et beaux
mots, les pleines conceptions. Cette peinture est conduitte, non tant•
par dexterité de la main, comme pour auoir l’obiect plus vifuement
empreint en l’ame. Gallus parle simplement, par ce qu’il conçoit
simplement. Horace ne se contente point d’vne superficielle expression,
elle le trahiroit: il voit plus clair et plus outre dans les
choses: son esprit crochette et furette tout le magasin des mots et2
des figures, pour se representer: et les luy faut outre l’ordinaire,
comme sa conception est outre l’ordinaire. Plutarque dit, qu’il veid
le langage Latin par les choses. Icy de mesme: le sens esclaire et
produit les parolles: non plus de vent, ains de chair et d’os. Elles
signifient, plus qu’elles ne disent. Les imbecilles sentent encores•
quelque image de cecy. Car en Italie ie disois ce qu’il me plaisoit
en deuis communs: mais aux propos roides, ie n’eusse osé me fier
à vn idiome, que ie ne pouuois plier ny contourner, outre son alleure
commune. I’y veux pouuoir quelque chose du mien. Le
maniement et employte des beaux esprits, donne prix à la langue:3
non pas l’innouant, tant, comme la remplissant de plus vigoreux et
diuers seruices, l’estirant et ployant. Ils n’y apportent point des
mots: mais ils enrichissent les leurs, appesantissent et enfoncent
leur signification et leur vsage: luy apprenent des mouuements
inaccoustumés: mais prudemment et ingenieusement. Et combien
peu cela soit donné à tous, il se voit par tant d’escriuains François
de ce siecle. Ils sont assez hardis et dédaigneux, pour ne suyure la
route commune: mais faute d’inuention et de discretion les pert.•
Il ne s’y voit qu’vne miserable affectation d’estrangeté: des desguisements
froids et absurdes, qui au lieu d’esleuer, abbattent la matiere.
Pourueu qu’ils se gorgiasent en la nouuelleté, il ne leur
chaut de l’efficace. Pour saisir vn nouueau mot, ils quittent l’ordinaire,
souuent plus fort et plus nerueux. En nostre langage ie1
trouue assez d’estoffe, mais vn peu faute de façon. Car il n’est rien,
qu’on ne fist du iargon de nos chasses, et de nostre guerre, qui est
vn genereux terrein à emprunter. Et les formes de parler, comme
les herbes, s’amendent et fortifient en les transplantant. Ie le
trouue suffisamment abondant, mais non pas maniant et vigoureux•
suffisamment. Il succombe ordinairement à vne puissante conception.
Si vous allez tendu, vous sentez souuent qu’il languit soubs
vous, et fleschit: et qu’à son deffaut le Latin se presente au secours,
et le Grec à d’autres. D’aucuns de ces mots que ie viens de
trier, nous en apperçeuons plus mal-aysement l’energie, d’autant2
que l’vsage et la frequence, nous en ont aucunement auily et rendu
vulgaire la grace. Comme en nostre commun, il s’y rencontre des
frases excellentes, et des metaphores, desquelles la beauté flestrit
de vieillesse, et la couleur s’est ternie par maniement trop ordinaire.
Mais cela n’oste rien du goust, à ceux qui ont bon nez: ny•
ne desroge à la gloire de ces anciens autheurs, qui, comme il est
vraysemblable, mirent premierement ces mots en ce lustre. Les
sciences traictent les choses trop finement, d’vne mode artificielle,
et differente à la commune et naturelle. Mon page fait l’amour, et
l’entend: lisez luy Leon Hebreu, et Ficin: on parle de luy, de ses3
pensees, et de ses actions, et si n’y entend rien. Ie ne recognois
chez Aristote, la plus part de mes mouuemens ordinaires. On les a
couuers et reuestus d’vne autre robbe, pour l’vsage de l’eschole.
Dieu leur doint bien faire: si i’estois du mestier, ie naturaliserois
l’art, autant comme ils artialisent la nature. Laissons là Bembo et
Equicola. Quand i’escris, ie me passe bien de la compagnie, et
souuenance des liures: de peur qu’ils n’interrompent ma forme.
Aussi qu’à la verité, les bons autheurs m’abbattent par trop, et
rompent le courage. Ie fais volontiers le tour de ce peintre, lequel•
ayant miserablement representé des coqs, deffendoit à ses garçons,
qu’ils ne laissassent venir en sa boutique aucun coq naturel. Et auroy
plustost besoing, pour me donner vn peu de lustre, de l’inuention
du musicien Antinonydes, qui, quand il auoit à faire la musique,
mettoit ordre que deuant ou apres luy, son auditoire fust abbreuué1
de quelques autres mauuais chantres. Mais ie me puis plus malaisément
deffaire de Plutarque: il est si vniuersel et si plain, qu’à
toutes occasions, et quelque suiect extrauagant que vous ayez pris,
il s’ingere à vostre besonge, et vous tend vne main liberale et inespuisable
de richesses, et d’embellissemens. Il m’en fait despit,•
d’estre si fort exposé au pillage de ceux qui le hantent. Ie ne le
puis si peu racointer, que ie n’en tire cuisse ou aile. Pour ce
mien dessein, il me vient aussi à propos, d’escrire chez moy, en
pays sauuage, où personne ne m’aide, ny me releve: où ie ne
hante communément homme, qui entende le Latin de son patenostre;2
et de François vn peu moins. Ie l’eusse faict meilleur ailleurs,
mais l’ouurage eust esté moins mien. Et sa fin principale et perfection,
c’est d’estre exactement mien. Ie corrigerois bien vne erreur
accidentale, dequoy ie suis plein, ainsi que ie cours inaduertemment:
mais les imperfections qui sont en moy ordinaires et constantes,•
ce seroit trahison de les oster. Quand on m’a dict ou que moy-mesme
me suis dict: Tu es trop espais en figures, voyla vn mot du
cru de Gascongne: voyla vne phrase dangereuse: (ie n’en refuis aucune
de celles qui s’vsent emmy les rues Françoises: ceux qui veulent
combatre l’vsage par la grammaire se moquent) voylà vn discours3
ignorant: voylà vn discours paradoxe, en voylà vn trop fol: tu te
ioues souuent, on estimera que tu dies à droit, ce que tu dis à
feinte. Oüy, fais-ie, mais ie corrige les fautes d’inaduertence, non
celles de coustume. Est-ce pas ainsi que ie parle par tout? me represente-ie
pas viuement? suffit. I’ay faict ce que i’ay voulu: tout•
le monde me recognoist en mon liure, et mon liure en moy. Or
i’ay vne condition singeresse et imitatrice. Quand ie me meslois de
faire des vers, et n’en fis iamais que des Latins, ils accusoient euidemment
le poëte que ie venois dernierement de lire. Et de mes
premiers Essays, aucuns puent vn peu l’estranger. A Paris ie parle
vn langage aucunement autre qu’à Montaigne. Qui que ie regarde•
auec attention, m’imprime facilement quelque chose du sien. Ce
que ie considere, ie l’vsurpe: vne sotte contenance, vne desplaisante
grimace, vne forme de parler ridicule. Les vices plus. D’autant
qu’ils me poingnent, ils s’acrochent à moy, et ne s’en vont pas
sans secouer. On m’a veu plus souuent iurer par similitude, que1
par complexion. Imitation meurtriere, comme celle des singes horribles
en grandeur et en force, que le Roy Alexandre rencontra en
certaine contree des Indes. Desquels il eust esté autrement difficile
de venir à bout. Mais ils en presterent le moyen par cette leur inclination
à contrefaire tout ce qu’ils voyent faire. Car par là les•
chasseurs apprindrent de se chausser des souliers à leur veuë,
auec force nœuds de liens: de s’affubler d’accoustremens de teste à
tout des lacs courants, et oindre par semblant, leurs yeux de glux.
Ainsi mettoyent imprudemment à mal, ces pauures bestes, leur
complexion singeresse. Ils s’engluoient, s’encheuestroyent et garrotoyent2
eux mesmes. Cette autre faculté, de representer ingenieusement
les gestes et parolles d’vn autre, par dessein qui apporte
souuent plaisir et admiration, n’est en moy, non plus qu’en vne
souche. Quand ie iure selon moy, c’est seulement, par Dieu, qui est
le plus droit de touts les serments. Ils disent, que Socrates iuroit le•
chien: Zenon cette mesme interiection, qui sert à cette heure aux
Italiens, Cappari: Pythagoras, l’eau et l’air. Ie suis si aisé à receuoir
sans y penser ces impressions superficielles, que si i’ay eu
en la bouche, Sire ou Altesse, trois iours de suite, huict iours apres
ils m’eschappent, pour excellence, ou pour seigneurie. Et ce que3
i’auray pris à dire en battelant et en me moquant, ie le diray lendemain
serieusement. Parquoy, à escrire, i’accepte plus enuis les
argumens battus, de peur que ie les traicte aux despens d’autruy.
Tout argument m’est egallement fertile. Ie les prens sur vne mouche.
Et Dieu vueille que celuy que i’ay icy en main, n’ait pas esté•
pris, par le commandement d’vne volonté autant volage. Que ie commence
par celle qu’il me plaira, car les matieres se tiennent toutes
enchesnees les vnes aux autres. Mais mon ame me desplaist,
de ce qu’elle produit ordinairement ses plus profondes resueries,
plus folles, et qui me plaisent le mieux, à l’improuueu, et lors que
ie les cherche moins: lesquelles s’esuanouissent soudain, n’ayant
sur le champ où les attacher. A cheual, à la table, au lict. Mais plus
à cheual, où sont mes plus larges entretiens. I’ay le parler vn peu•
delicatement ialoux d’attention et de silence, si ie parle de force.
Qui m’interrompt, m’arreste. En voyage, la necessité mesme des
chemins couppe les propos. Outre ce, que ie voyage plus souuent
sans compagnie, propre à ces entretiens de suite: par où ie prens
tout loisir de m’entretenir moy-mesme. Il m’en aduient comme de1
mes songes: en songeant, ie les recommande à ma memoire, car
ie songe volontiers que ie songe, mais le lendemain, ie me represente
bien leur couleur, comme elle estoit, ou gaye, ou triste, ou
estrange, mais quels ils estoient au reste, plus i’ahane à le trouuer,
plus ie l’enfonce en l’oubliance. Aussi des discours fortuites•
qui me tombent en fantasie, il ne m’en reste en memoire qu’vne
vaine image: autant seulement qu’il m’en faut pour me faire ronger,
et despiter apres leur queste, inutilement. Or donc, laissant
les liures à part, et parlant plus materiellement et simplement: ie
trouue apres tout, que l’amour n’est autre chose, que la soif de2
cette iouyssance en vn subiect desiré: ny Venus autre chose, que
le plaisir à descharger ses vases: comme le plaisir que nature nous
donne à descharger d’autres parties: qui deuient vicieux ou par
immoderation, ou par indiscretion. Pour Socrates, l’amour est appetit
de generation par l’entremise de la beauté. Et considerant•
maintefois la ridicule titillation de ce plaisir, les absurdes mouuemens
esceruelez et estourdis, dequoy il agite Zenon et Cratippus:
cette rage indiscrete, ce visage enflammé de fureur et de cruauté,
au plus doux effect de l’amour: et puis cette morgue graue,
seuere, et ecstatique, en vne action si folle, qu’on ayt logé pesle-mesle3
nos delices et nos ordures ensemble: et que la supreme volupté
aye du transy et du plaintif, comme la douleur: ie crois qu’il
est vray, ce que dit Platon, que l’homme a esté faict par les Dieux
pour leur iouët.
Quænam ista iocandi
Sæuitia?
Et que c’est par moquerie, que Nature nous a laissé la plus trouble
de nos actions, la plus commune: pour nous esgaller par là, et
apparier les fols et les sages, et nous et les bestes. Le plus contemplatif,
et prudent homme, quand ie l’imagine en cette assiette, ie le1
tiens pour affronteur, de faire le prudent et le contemplatif. Ce
sont les pieds du paon, qui abbatent son orgueil.
Ridentem dicere verum
Quid vetat?
Ceux qui parmi les ieux, refusent les opinions serieuses, font, dit•
quelqu’vn, comme celuy qui craint d’adorer la statuë d’vn sainct,
si elle est sans deuantiere. Nous mangeons bien et beuuons comme
les bestes: mais ce ne sont pas actions qui empeschent les offices
de nostre ame. En celles-là, nous gardons nostre auantage sur
elles: cette-cy met toute autre pensee soubs le ioug: abrutit et2
abestit par son imperieuse authorité, toute la theologie et philosophie
qui est en Platon: et si ne s’en plaint pas. Par tout ailleurs
vous pouuez garder quelque decence: toutes autres operations
souffrent des regles d’honnesteté: cette-cy ne se peut pas seulement
imaginer, que vicieuse ou ridicule. Trouuez y pour voir vn proceder•
sage et discret. Alexandre disoit qu’il se connoissoit principallement
mortel, par cette action, et par le dormir: le sommeil suffoque
et supprime les facultez de nostre ame, la besongne les absorbe
et dissipe de mesme. Certes c’est vne marque non seulement de
nostre corruption originele: mais aussi de nostre vanité et deformité.3
D’vn costé Nature nous y pousse, ayant attaché à ce desir,
la plus noble, vtile, et plaisante de toutes ses functions: et la nous
laisse d’autre part accuser et fuyr, comme insolente et deshonneste,
en rougir et recommander l’abstinence. Sommes nous pas bien
bruttes, de nommer brutale l’operation qui nous faict? Les peuples,•
és religions, se sont rencontrez en plusieurs conuenances:
comme sacrifices, luminaires, encensements, ieusnes, offrandes: et
entre autres, en la condemnation de cette action. Toutes les opinions
y viennent, outre l’vsage si estendu des circoncisions. Nous
auons à l’auanture raison, de nous blasmer, de faire vne si sotte
production que l’homme: d’appeller l’action honteuse, et honteuses
les parties qui y seruent (à cette heure sont les miennes proprement
honteuses). Les Esseniens, dequoy parle Pline, se maintenoient
sans nourrice, sans maillot, plusieurs siecles: de l’abbord des estrangers,•
qui, suiuants cette belle humeur, se rengeoient continuellement
à eux: ayant toute vne nation, hazardé de s’exterminer
plustost, que s’engager à vn embrassement feminin, et de perdre la
suitte des hommes plustost, que d’en forger vn. Ils disent que Zenon
n’eut affaire à femme, qu’vne fois en sa vie: et que ce fut par ciuilité,1
pour ne sembler dedaigner trop obstinement le sexe. Chacun
fuit à le voir naistre, chacun court à le voir mourir. Pour le destruire,
on cerche vn champ spacieux en pleine lumiere: pour le
construire, on se musse dans vn creux tenebreux, et le plus contraint
qu’il se peut. C’est le deuoir, de se cacher pour le faire, et•
c’est gloire, et naissent plusieurs vertus, de le sçauoir deffaire.
L’vn est iniure, l’autre est faueur: car Aristote dit, que bonifier
quelqu’vn, c’est le tuer, en certaine phrase de son païs. Les Atheniens,
pour apparier la deffaueur de ces deux actions, ayants à
mundifier l’isle de Delos, et se iustifier enuers Apollo, defendirent2
au pourpris d’icelle, tout enterrement, et tout enfantement ensemble.
Nostri nosmet pœnitet. Il y a des nations qui se couurent en
mangeant. Ie sçay vne dame, et des plus grandes, qui a cette
mesme opinion, que c’est vne contenance desagreable, de mascher:
qui rabat beaucoup de leur grace, et de leur beauté: et ne se presente•
pas volontiers en public auec appetit. Et sçay vn homme, qui
ne peut souffrir de voir manger, ny qu’on le voye: et fuyt toute assistance,
plus quand il s’emplit, que s’il se vuide. En l’empire du
Turc, il se void grand nombre d’hommes, qui, pour exceller les autres,
ne se laissent iamais veoir, quand ils font leur repas; qui n’en3
font qu’vn la sepmaine: qui se deschiquettent et decoupent la face
et les membres: qui ne parlent iamais à personne. Gens fanatiques,
qui pensent honnorer leur nature en se desnaturant: qui se
prisent de leur mespris, et s’amendent de leur empirement. Quel
monstrueux animal, qui se fait horreur à soy-même, à qui ses plaisirs•
poisent: qui se tient à mal-heur? Il y en a qui cachent leur
vie,
Exilióque domos et dulcia limina mutant,
Et la desrobent de la veuë des autres hommes: qui euitent la santé
et l’allegresse, comme qualitez ennemies et dommageables. Non
seulement plusieurs sectes, mais plusieurs peuples maudissent leur
naissance, et benissent leur mort. Il en est où le soleil est abominé,•
les tenebres adorees. Nous ne sommes ingenieux qu’à nous mal
mener: c’est le vray gibbier de la force de nostre esprit: dangereux
vtil en desreglement.
O miseri quorum gaudia crimen habent!
Hé pauure homme, tu as assez d’incommoditez necessaires, sans les1
augmenter par ton inuention: et és assez miserable de condition,
sans l’estre par art: tu as des laideurs reelles et essentielles à suffisance,
sans en forger d’imaginaires. Trouues tu que tu sois trop à
l’aise si la moitié de ton aise ne te fasche? Trouues tu que tu ayes
remply tous les offices necessaires, à quoy Nature t’engage, et•
qu’elle soit oysiue chez toy, si tu ne t’obliges à nouueaux offices?
Tu ne crains point d’offencer ses lois vniuerselles et indubitables,
et te piques aux tiennes partisanes et fantastiques. Et d’autant plus
qu’elles sont particulieres, incertaines, et plus contredictes, d’autant
plus tu fais là ton effort. Les ordonnances positiues de ta paroisse2
t’attachent: celles du monde ne te touchent point. Cours vn
peu par les exemples de cette consideration: ta vie en est toute.

Les vers de ces deux poëtes, traictans ainsi reseruément et discrettement
de la lasciueté, comme ils font, me semblent la descouurir
et esclairer de plus pres. Les dames couurent leur sein d’vn reseul,•
les prestres plusieurs choses sacrees, les peintres ombragent
leur ouurage, pour luy donner plus de lustre. Et dict-on que le
coup du soleil et du vent, est plus poisant par reflexion qu’à droit
fil. L’Ægyptien respondit sagement à celuy qui luy demandoit, Que
portes-tu là, caché soubs ton manteau? Il est caché soubs mon3
manteau, affin que tu ne sçaches pas que c’est. Mais il y a certaines
autres choses qu’on cache pour les montrer. Oyez cetuy-là plus
ouuert,
Et nudam pressi corpus adusque meum.
Il me semble qu’il me chapone. Que Martial retrousse Venus à sa•
poste, il n’arriue pas à la faire paroistre si entiere. Celuy qui dit
tout, il nous saoule et nous desgouste. Celuy qui craint à s’exprimer,
nous achemine à en penser plus qu’il n’en y a. Il y a de la
trahison en cette sorte de modestie: et notamment nous entr’ouurant
comme font ceux cy, vne si belle route à l’imagination. Et
l’action et la peinture doiuent sentir leur larrecin. L’amour des
Espagnols, et des Italiens, plus respectueuse et craintifue, plus mineuse
et couuerte, me plaist. Ie ne sçay qui, anciennement, desiroit
le gosier allongé comme le col d’vne gruë, pour sauourer plus long•
temps ce qu’il aualloit. Ce souhait est mieux à propos en cette volupté,
viste et precipiteuse. Mesmes à telles natures comme est la
mienne, qui suis vicieux en soudaineté. Pour arrester sa fuitte, et
l’estendre en preambules; entre-eux, tout sert de faueur et de recompense:
vne œillade, vne inclination, vne parolle, vn signe. Qui1
se pourroit disner de la fumee du rost, feroit-il pas vne belle
espargne? C’est vne passion qui mesle à bien peu d’essence solide,
beaucoup plus de vanité et resuerie fieureuse: il la faut payer et
seruir de mesme. Apprenons aux dames à se faire valoir, à s’estimer,
à nous amuser, et à nous piper. Nous faisons nostre charge•
extreme la premiere: il y a tousiours de l’impetuosité Françoise.
Faisant filer leurs faueurs, et les estallant en detail: chacun, iusques
à la vieillesse miserable, y trouue quelque bout de lisiere, selon
son vaillant et son merite. Qui n’a iouyssance, qu’en la iouyssance:
qui ne gaigne que du haut poinct: qui n’ayme la chasse qu’en la2
prise: il ne luy appartient pas de se mesler à nostre escole. Plus il
y a de marches et degrez, plus il y a de hauteur et d’honneur au
dernier siege. Nous nous deurions plaire d’y estre conduicts,
comme il se faict aux palais magnifiques, par diuers portiques, et
passages, longues et plaisantes galleries, et plusieurs destours.•
Cette dispensation reuiendroit à nostre commodité: nous y arresterions,
et nous y aymerions plus long temps. Sans esperance, et
sans desir, nous n’allons plus rien qui vaille. Nostre maistrise et
entiere possession, leur est infiniement à craindre. Depuis qu’elles
sont du tout rendues à la mercy de nostre foy, et constance, elles3
sont vn peu bien hasardees. Ce sont vertus rares et difficiles: soudain
qu’elles sont à nous, nous ne sommes plus à elles.
Postquam cupidæ mentis satiata libido est,
Verba nihil metuere, nihil periuria curant.
Et Thrasonidez ieune homme Grec, fut si amoureux de son amour,•
qu’il refusa, ayant gaigné le cœur d’vne maistresse, d’en iouyr:
pour n’amortir, rassasier et allanguir par la iouyssance cette ardeur
inquiete, de laquelle il se glorifioit et se paissoit. La cherté
donne goust à la viande. Voyez combien la forme des salutations,
qui est particuliere à nostre nation, abastardit par sa facilité, la
grace des baisers, lesquels Socrates dit estre si puissans et dangereux•
à voler nos cœurs. C’est vne desplaisante coustume, et iniurieuse
aux dames, d’auoir à prester leurs leures, à quiconque a
trois valets à sa suitte, pour mal plaisant qu’il soit,
Cuius liuida naribus caninis,
Dependet glacies, rigétque barba:1
Centum occurrere malo culilingis.
Et nous mesme n’y gaignons guere: car comme le monde se voit
party, pour trois belles, il nous en faut baiser cinquante laides. Et
à vn estomach tendre, comme sont ceux de mon aage, vn mauuais
baiser en surpaie vn bon. Ils font les poursuyuans en Italie, et•
les transis, de celles mesmes qui sont à vendre: et se defendent
ainsi: Qu’il y a des degrez en la iouyssance: et que par seruices
ils veulent obtenir pour eux, celle qui est la plus entiere. Elles ne
vendent que le corps. La volonté ne peut estre mise en vente, elle
est trop libre et trop sienne. Ainsi ceux cy disent, que c’est la volonté2
qu’ils entreprennent, et ont raison. C’est la volonté qu’il faut
seruir et practiquer. I’ay horreur d’imaginer mien, vn corps priué
d’affection. Et me semble, que cette forcenerie est voisine à celle de
ce garçon, qui alla saillir par amour, la belle image de Venus que
Praxiteles auoit faicte. Ou de ce furieux Ægyptien, eschauffé apres•
la charongne d’vne morte qu’il embaumoit et ensueroit. Lequel
donna occasion à la loy, qui fut faicte depuis en Ægypte, que les
corps des belles et ieunes femmes, et de celles de bonne maison,
seroient gardez trois iours, auant qu’on les mist entre les mains de
ceux qui auoient charge de prouuoir à leur enterrement. Periander3
fit plus merueilleusement: qui estendit l’affection coniugale, plus
reglee et legitime, à la iouyssance de Melissa sa femme trespassee.
Ne semble ce pas estre vne humeur lunatique de la Lune, ne pouuant
autrement iouyr d’Endymion son mignon, l’aller endormir
pour plusieurs mois: et se paistre de la iouyssance d’vn garçon,•
qui ne se remuoit qu’en songe? Ie dis pareillement, qu’on ayme vn
corps sans ame, quand on ayme vn corps sans son consentement,
et sans son desir. Toutes iouyssances ne sont pas vnes. Il y a des
iouyssances ethiques et languissantes. Mille autres causes que la
bien-vueillance, nous peuuent acquerir cet octroy des dames. Ce•
n’est suffisant tesmoignage d’affection. Il y peut eschoir de la trahison,
comme ailleurs: elles n’y vont par fois que d’vne fesse;
Tanquam thura merûmque parent:
Absentem marmoreàmue putes.
I’en sçay, qui ayment mieux prester cela, que leur coche: et qui ne1
se communiquent, que par là. Il faut regarder si vostre compagnie
leur plaist pour quelque autre fin encores, ou pour celle là seulement,
comme d’vn gros garson d’estable: en quel rang et à quel
prix vous y estes logé,
Tibi si datur vni
Quo lapide illa diem candidiore notet.
Quoy, si elle mange vostre pain, à la sauce d’vne plus agreable
imagination?
Te tenet, absentes alios suspirat amores.
Comment? auons nous pas veu quelqu’vn en nos iours, s’estre2
seruy de cette action, à l’vsage d’vne horrible vengeance: pour tuer
par là, et empoisonner, comme il fit, vne honneste femme? Ceux
qui cognoissent l’Italie, ne trouueront iamais estrange, si pour ce
subiect, ie ne cherche ailleurs des exemples. Car cette nation se
peut dire regente du reste du monde en cela. Ils ont plus communément•
des belles femmes, et moins de laydes que nous: mais des
rares et excellentes beautez, i’estime que nous allons à pair. Et en
iuge autant des esprits: de ceux de la commune façon, ils en ont
beaucoup plus, et euidemment. La brutalité y est sans comparaison
plus rare: d’ames singulieres et du plus haut estage, nous ne leur3
en deuons rien. Si i’auois à estendre cette similitude, il me sembleroit
pouuoir dire de la vaillance, qu’au rebours, elle est au prix
d’eux, populaire chez nous, et naturelle: mais on la voit par fois,
en leurs mains, si pleine et si vigoreuse, qu’elle surpasse tous les
plus roides exemples que nous en ayons. Les mariages de ce•
pays là, clochent en cecy. Leur coustume donne communement la
loy si rude aux femmes, et si serue, que la plus esloignee accointance
auec l’estranger, leur est autant capitalle que la plus voisine.
Cette loy fait, que toutes les approches se rendent necessairement
substantieles. Et puis que tout leur reuient à mesme compte, elles
ont le choix bien aysé. Et ont elles brisé ces cloisons? Croyez
qu’elles font feu: Luxuria ipsis vinculis, sicut fera bestia, irritata,
deinde emissa. Il leur faut vn peu lascher les resnes.•
Vidi ego nuper equum, contra sua frena tenacem,
Ore reluctanti fulminis ire modo.
On alanguit le desir de la compagnie, en luy donnant quelque liberté.
C’est vn bel vsage de nostre nation, qu’aux bonnes maisons,
nos enfans soyent receuz, pour y estre nourris et esleuez pages1
comme en vne escole de noblesse. Et est discourtoisie, dit-on,
et iniure, d’en refuser vn Gentil-homme. I’ay apperçeu, car autant
de maisons autant de diuers stiles et formes, que les dames qui ont
voulu donner aux filles de leur suite, les regles plus austeres, n’y
ont pas eu meilleure aduanture. Il y faut de la moderation. Il faut•
laisser bonne partie de leur conduitte, à leur propre discretion:
car ainsi comme ainsi n’y a il discipline qui les sçeut brider de
toutes parts. Mais il est bien vray, que celle qui est eschappee bagues
sauues, d’vn escolage libre, apporte bien plus de fiance de
soy, que celle qui sort saine, d’vne escole seuere et prisonniere.2
Nos peres dressoient la contenance de leurs filles à la honte et à la
crainte (les courages et les desirs tousiours pareils), nous à l’asseurance:
nous n’y entendons rien. C’est à faire aux Sarmates, qui
n’ont loy de coucher auec homme, que de leurs mains elles n’en
ayent tué vn autre en guerre. A moy qui n’y ay droit que par les•
oreilles, suffit, si elles me retiennent pour le conseil, suyuant le
priuilege de mon aage. Ie leur conseille donc, et à nous aussi,
l’abstinence: mais si ce siecle en est trop ennemy, aumoins la discretion
et la modestie. Car, comme dit le compte d’Aristippus, parlant
à des ieunes hommes, qui rougissoient de le veoir entrer chez3
vne courtisane: Le vice est, de n’en pas sortir, non pas d’y entrer.
Qui ne veut exempter sa conscience, qu’elle exempte son nom: si
le fons n’en vaut guere, que l’apparence tienne bon. Ie loüe la
gradation et la longueur, en la dispensation de leurs faueurs. Platon
montre, qu’en toute espece d’amour, la facilité et promptitude
est interdicte aux tenants. C’est vn traict de gourmandise, laquelle
il faut qu’elles couurent de tout leur art, de se rendre ainsi temerairement
en gros, et tumultuairement. Se conduisant en leur dispensation,•
ordonnement et mesurement, elles pipent bien mieux
nostre desir, et cachent le leur. Qu’elles fuyent tousiours deuant
nous: ie dis celles mesmes qui ont à se laisser attraper. Elles nous
battent mieux en fuyant, comme les Scythes. De vray, selon la loy
que Nature leur donne, ce n’est pas proprement à elles de vouloir1
et desirer: leur rolle est souffrir, obeyr, consentir. C’est pourquoy
Nature leur a donné vne perpetuelle capacité; à nous, rare et incertaine.
Elles ont tousiours leur heure, afin qu’elles soyent tousiours
prestes à la nostre Pati natæ. Et où elle a voulu que nos appetis
eussent montre et declaration prominante, ell’ a faict que les leurs•
fussent occultes et intestins. Et les a fournies de pieces impropres
à l’ostentation: et simplement pour la defensiue. Il faut laisser à la
licence Amazonienne pareils traits à cettuy cy. Alexandre passant
par l’Hyrcanie, Thalestris Royne des Amazones le vint trouuer auec
trois cents gens-darmes de son sexe: bien montez et bien armez:2
ayant laissé le demeurant d’vne grosse armee, qui la suyuoit, au
delà des voisines montaignes. Et luy dit tout haut, et en publiq,
que le bruit de ses victoires et de sa valeur, l’auoit menee là, pour
le veoir, luy offrir ses moyens et sa puissance au secours de ses
entreprinses. Et que le trouuant si beau, ieune, et vigoureux, elle,•
qui estoit parfaitte en toutes ses qualitez, luy conseilloit qu’ils couchassent
ensemble: afin qu’il nasquist de la plus vaillante femme
du monde, et du plus vaillant homme, qui fust lors viuant, quelque
chose de grand et de rare, pour l’aduenir. Alexandre la remercia
du reste: mais pour donner temps à l’accomplissement de sa derniere3
demande, il arresta treize iours en ce lieu, lesquels il festoya
le plus alaigrement qu’il peut, en faueur d’vne si courageuse Princesse.
Nous sommes quasi par tout iniques iuges de leurs actions,
comme elles sont des nostres. I’aduoüe la verité lors qu’elle me
nuit, de mesme que si elle me sert. C’est vn vilain desreglement,•
qui les pousse si souuent au change, et les empesche de fermir leur
affection en quelque subiect que ce soit: comme on voit de cette
Deesse, à qui lon donne tant de changemens et d’amis. Mais si est-il
vray, que c’est contre la nature de l’amour, s’il n’est violant, et
contre la nature de la violance, s’il est constant. Et ceux qui s’en
estonnent, s’en escrient, et cherchent les causes de cette maladie en
elles, comme desnaturee et incroyable: que ne voyent ils, combien•
souuent ils la reçoyuent en eux, sans espouuantement et sans miracle?
Il seroit à l’aduenture plus estrange d’y voir de l’arrest. Ce n’est
pas vne passion simplement corporelle. Si on ne trouue point de
bout en l’auarice, et en l’ambition, il n’y en a non plus en paillardise.
Elle vit encore apres la satieté: et ne luy peut on prescrire ny1
satisfaction constante, ny fin: elle va tousiours outre sa possession.
Et si l’inconstance leur est à l’aduenture aucunement plus pardonnable
qu’à nous. Elles peuuent alleguer comme nous, l’inclination
qui nous est commune à la varieté et à la nouuelleté: et alleguer secondement
sans nous, qu’elles achetent chat en sac. Ieanne Royne•
de Naples, feit estrangler Andreosse son premier mary, aux grilles
de sa fenestre, auec un laz d’or et de soye, tissu de sa main propre:
sur ce qu’aux couruees matrimoniales, elle ne luy trouuoit
ny les parties, ny les efforts, assez respondants à l’esperance qu’elle
en auoit couçeuë, à veoir sa taille, sa beauté, sa ieunesse et disposition:2
par où elle auoit esté prinse et abusee. Que l’action a plus
d’effort que n’a la souffrance: ainsi que de leur part tousiours aumoins
il est pourueu à la necessité: de nostre part il peut auenir
autrement. Platon à cette cause establit sagement par ses loix,
auant tout mariage, pour decider de son opportunité, que les iuges•
voient les garçons, qui y pretendent, touts fins nuds: et les filles
nuës iusqu’à la ceinture seulement. En nous essayant, elles ne nous
trouuent à l’aduenture pas digne de leur choix:
Experta latus, madidoque simillima loro
Inguina, nec lassa stare coacta manu,3
Deserit imbelles thalamos.
Ce n’est pas tout, que la volonté charrie droict. La foiblesse et l’incapacité,
rompent legitimement vn mariage:
Et quærendum aliunde foret neruosius illud,
Quod posset zonam soluere virgineam.
Pourquoy non, et selon sa mesure, vne intelligence amoureuse,
plus licentieuse et plus actiue?
Si blando nequeat superesse labori.

Mais n’est-ce pas grande impudence, d’apporter nos imperfections
et foiblesses, en lieu où nous desirons plaire, et y laisser4
bonne estime de nous et recommandation? Pour ce peu qu’il m’en
faut à cette heure,
Ad vnum
Mollis opus,
ie ne voudrois importuner vne personne, que i’ay a reuerer et•
craindre.
Fuge suspicari,
Cuius vndenum trepidauit ætas
Claudere lustrum.
Nature se deuoit contenter d’auoir rendu cet aage miserable, sans1
le rendre encore ridicule. Ie hay de le voir, pour vn pouce de chetiue
vigueur, qui l’eschaufe trois fois la semaine, s’empresser et se
gendarmer, de pareille aspreté, comme s’il auoit quelque grande et
legitime iournee dans le ventre: vn vray feu d’estoupe. Et admire
sa cuisson, si viue et fretillante, en vn moment si lourdement congelee•
et esteinte. Cet appetit ne deuroit appartenir qu’à la fleur
d’vne belle ieunesse. Fiez vous y, pour voir, à seconder cett’ ardeur
indefatigable, pleine, constante, et magnanime, qui est en vous: il
vous la lairra vrayment en beau chemin. Renuoyez le hardiment
plustost vers quelque enfance molle, estonnee, et ignorante, qui2
tremble encore soubs la verge, et en rougisse,
Indum sanguineo veluti violauerit ostro
Si quis ebur, vel mista rubent vbi lilia multa
Alba rosa.
Qui peut attendre le lendemain, sans mourir de honte, le desdain•
de ces beaux yeux, consens de sa lascheté et impertinence:
Et taciti fecere tamen conuitia vultus,
il n’a iamais senty le contentement et la fierté, de les leur auoir
battus et ternis, par le vigoureux exercice d’vne nuict officieuse et
actiue. Quand i’en ay veu quelqu’vne s’ennuyer de moy, ie n’en ay3
point incontinent accusé sa legereté: i’ay mis en doubte, si ie
n’auois pas raison de m’en prendre à Nature plustost. Certes elle
m’a traitté illegitimement et inciuilement,
Si non longa satis, si non benè mentula crassa:
Nimirum sapiunt vidéntque paruam
Matronæ quoque mentulam illibenter:
et d’vne lesion enormissime. Chacune de mes pieces est esgalement
mienne, que toute autre. Et nulle autre ne me fait plus proprement
homme que cette cy. Ie doy au publiq vniuersellement mon
pourtrait. La sagesse de ma leçon est en verité, en liberté, en
essence, toute. Dedeignant au rolle de ses vrays deuoirs, ces petites4
regles, feintes, vsuelles, prouinciales. Naturelle toute, constante,
generale. De laquelle sont filles, mais bastardes, la ciuilité,
la ceremonie. Nous aurons bien les vices de l’apparence, quand
nous aurons eu ceux de l’essence. Quand nous aurons faict à ceux
icy, nous courrons sus aux autres, si nous trouuons qu’il y faille
courir. Car il y a danger, que nous fantasions des offices nouueaux,
pour excuser nostre negligence enuers les naturels offices, et pour
les confondre. Qu’il soit ainsin, il se void, qu’és lieux, où les fautes
sont malefices, les malefices ne sont que fautes. Qu’és nations, où•
les loix de la bienseance sont plus rares et lasches, les loix primitiues
de la raison commune sont mieux obseruees: l’innumerable
multitude de tant de deuoirs, suffoquant nostre soing, l’allanguissant
et dissipant. L’application aux legeres choses nous retire des
iustes. O que ces hommes superficiels, prennent vne routte facile et1
plausible, au prix de la nostre! Ce sont ombrages, dequoy nous nous
plastrons et entrepayons. Mais nous n’en payons pas, ainçois en rechargeons
nostre debte, enuers ce grand iuge, qui trousse nos panneaus
et haillons, d’autour noz parties honteuses: et ne se feint
point à nous veoir par tout, iusques à noz intimes et plus secrettes•
ordures: vtile decence de nostre virginale pudeur, si elle luy pouuoit
interdire cette descouuerte. En fin, qui desniaiseroit l’homme,
d’vne si scrupuleuse superstition verbale, n’apporteroit pas grande
perte au monde. Nostre vie est partie en folie, partie en prudence.
Qui n’en escrit que reueremment et regulierement, il en laisse en2
arriere plus de la moitié. Ie ne m’excuse pas enuers moy: et si ie
le faisoy, ce seroit plustost de mes excuses, que ie m’excuseroy, que
d’autre mienne faute. Ie m’excuse à certaines humeurs, que i’estime
plus fortes en nombre que celles, qui sont de mon costé. En leur
consideration, ie diray encore cecy (car ie desire de contenter chacun;•
chose pourtant difficile, esse vnum hominem accommodatum ad
tantam morum ac sermonum et voluntatum varietatem) qu’ils n’ont à
se prendre à moy, de ce que ie fay dire aux auctoritez receuës et
approuuees de plusieurs siecles: et que ce n’est pas raison, qu’à
faute de rythme ils me refusent la dispense, que mesme des hommes3
ecclesiastiques, des nostres, iouyssent en ce siecle. En voicy deux,
et des plus crestez:
Rimula, dispeream, ni monogramma tua est.
Vn vit d’amy la contente et bien traitte.
Quoy tant d’autres? I’ayme la modestie: et n’est par iugement,•
que i’ay choisi cette sorte de parler scandaleux: c’est Nature, qui
l’a choisi pour moy. Ie ne le louë, non plus que toutes formes contraires
à l’vsage receu: mais ie l’excuse: par circonstances tant
generales que particulieres, en allege l’accusation. Suiuons. Pareillement
d’où peut venir cette vsurpation d’authorité souueraine,•
que vous prenez sur celles, qui vous fauorisent à leurs despens,
Si furtiua dedit nigra munuscula nocte,
que vous en inuestissez incontinent l’interest, la froideur, et vne
auctorité maritale? C’est vne conuention libre, que ne vous y prenez
vous, comme vous les y voulez tenir? Il n’y a point de prescription1
sur les choses volontaires. C’est contre la forme, mais il
est vray pourtant, que i’ay en mon temps conduict ce marché, selon
que sa nature peut souffrir, aussi conscientieusement qu’autre
marché, et auec quelque air de iustice: et que ie ne leur ay tesmoigné
de mon affection, que ce que i’en sentois; et leur en ay representé•
naifuement, la decadence, la vigueur, et la naissance: les
accez et les remises. On n’y va pas tousiours vn train. I’ay esté si
espargnant à promettre, que ie pense auoir plus tenu que promis,
ny deu. Elles y ont trouué de la fidelité, iusques au seruice de leur
inconstance. Ie dis inconstance aduouee, et par fois multipliee. Ie2
n’ay iamais rompu auec elles, tant que i’y tenois, ne fust que par le
bout d’vn filet. Et quelques occasions qu’elles m’en ayent donné,
n’ay iamais rompu, iusques au mespris et à la hayne. Car telles
priuautez, lors mesme qu’on les acquiert par les plus honteuses
conuentions, encores m’obligent elles à quelque bien-vueillance.•
De cholere et d’impatience vn peu indiscrette, sur le poinct de
leurs ruses et desfuites, et de nos contestations, ie leur en ay faict
voir par fois. Car ie suis de ma complexion, subiect à des emotions
brusques, qui nuisent souuent à mes marchez, quoy qu’elles soyent
legeres et courtes. Si elles ont voulu essayer la liberté de mon3
iugement, ie ne me suis pas feint, à leur donner des aduis paternels
et mordans, et à les pinser où il leur cuysoit. Si ie leur ay
laissé à se plaindre de moy, c’est plustost d’y auoir trouué vn
amour, au prix de l’vsage moderne, sottement consciencieux. I’ay
obserué ma parolle, és choses dequoy on m’eust aysement dispensé.•
Elles se rendoient lors par fois auec reputation, et soubs des capitulations,
qu’elles souffroient aysement estre faussees par le vaincueur.
I’ay faict caler soubs l’interest de leur honneur, le plaisir, en
son plus grand effort, plus d’vne fois. Et où la raison me pressoit,
les ay armees contre moy: si qu’elles se conduisoient plus seurement•
et seuerement, par mes regles, quand elles s’y estoient franchement
remises, qu’elles n’eussent faict par les leurs propres. I’ay autant
que i’ay peu chargé sur moy seul, le hazard de nos assignations,
pour les en descharger: et ay dressé nos parties tousiours par le
plus aspre, et inopiné, pour estre moins en souspçon, et en outre1
par mon aduis, plus accessible. Ils sont ouuerts, principalement par
les endroits qu’ils tiennent de soy couuerts. Les choses moins
craintes sont moins defendues et obseruees. On peut oser plus aysement,
ce que personne ne pense que vous oserez, qui deuient facile
par sa difficulté. Iamais homme n’eut ses approches plus impertinemment•
genitales. Cette voye d’aymer, est plus selon la discipline.
Mais combien elle est ridicule à nos gens, et peu effectuelle, qui le
sçait mieux que moy? Si ne m’en viendra point le repentir. Ie n’y
ay plus que perdre,
Me tabula sacer2
Votiua paries indicat vuida,
Suspendisse potenti
Vestimenta maris Deo.
Il est à cette heure temps d’en parler ouuertement. Mais tout ainsi
comme à vn autre, ie dirois à l’auanture, Mon amy tu resues, l’amour•
de ton temps a peu de commerce auec la foy et la
preud’hommie;
Hæc si tu postules
Ratione certa facere, nihilo plus agas,
Quàm si des operam, vt cum ratione insanias.3
Aussi au rebours, si c’estoit à moy de recommencer, ce seroit certes
le mesme train et par mesme progrez, pour infructueux qu’il me
peust estre. L’insuffisance et la sottise est loüable en vne action
meslouable. Autant que ie m’eslongne de leur humeur en cela, ie
m’approche de la mienne. Au demeurant, en ce marché, ie ne•
me laissois pas tout aller: ie m’y plaisois, mais ie ne m’y oubliois
pas: ie reseruois en son entier, ce peu de sens et de discretion, que
Nature m’a donné, pour leur seruice, et pour le mien: vn peu d’esmotion,
mais point de resuerie. Ma conscience s’y engageoit aussi,
iusques à la desbauche et dissolution, mais iusques à l’ingratitude,4
trahison, malignité, et cruauté, non. Ie n’achetois pas le plaisir de
ce vice à tout prix: et me contentois de son propre et simple coust.
Nullum intra se vitium est. Ie hay quasi à pareille mesure vne oysiueté
croupie et endormie, comme vn embesongnement espineux et
penible. L’vn me pince, l’autre m’assoupit. I’ayme autant les blesseures,
comme les meurtrisseures, et les coups trenchans, comme•
les coups orbes. I’ay trouué en ce marché, quand i’y estois plus propre,
vne iuste moderation entre ces deux extremitez. L’amour est
vne agitation esueillee, viue, et gaye. Ie n’en estois ny troublé, ny
affligé, mais i’en estois eschauffé, et encores alteré: il s’en faut
arrester là. Elle n’est nuisible qu’aux fols. Vn ieune homme demandoit1
au philosophe Panetius, s’il sieroit bien au sage d’estre amoureux:
Laissons là le sage, respondit-il, mais toy et moy, qui ne le
sommes pas, ne nous engageons en chose si esmeuë et violente,
qui nous esclaue à autruy, et nous rende contemptibles à nous. Il
disoit vray: qu’il ne faut pas fier chose de soy si precipiteuse, à•
vne ame qui n’aye dequoy en soustenir les venues, et dequoy rabatre
par effect la parole d’Agesilaus, que la prudence et l’amour ne
peuuent ensemble. C’est vne vaine occupation, il est vray, messeante,
honteuse, et illegitime. Mais à la conduire en cette façon,
ie l’estime salubre, propre à desgourdir vn esprit, et vn corps poisant.2
Et comme medecin, l’ordonnerois à vn homme de ma forme et
condition, autant volontiers qu’aucune autre recepte: pour l’esueiller
et tenir en force bien auant dans les ans, et le dilaier des
prises de la vieillesse. Pendant que nous n’en sommes qu’aux fauxbourgs,
que le pouls bat encores,•
Dum noua canities, dum prima et recta senectus,
Dum superest Lachesi quod torqueat, et pedibus me
Porto meis, nullo dextram subeunte bacillo,
nous auons besoing d’estre sollicitez et chatouillez, par quelque
agitation mordicante, comme est cette-cy. Voyez combien elle a3
rendu de ieunesse, vigueur et de gayeté, au sage Anacreon. Et Socrates,
plus vieil que ie ne suis, parlant d’vn obiect amoureux:
M’estant, dit-il, appuyé contre son espaule, de la mienne, et approché
ma teste à la sienne, ainsi que nous regardions ensemble dans
vn liure, ie senty sans mentir, soudain vne piqueure dans l’espaule,•
comme de quelque morsure de beste; et fus plus de cinq iours depuis,
qu’elle me fourmilloit: et m’escoula dans le cœur vne demangeaison
continuelle. Vn attouchement, et fortuite, et par vne espaule,
aller eschauffer, et alterer vne ame refroidie, et esneruee par
l’aage, et la premiere de toutes les humaines, en reformation.4
Pourquoy non dea? Socrates estoit homme, et ne vouloit ny estre
ny sembler autre chose. La philosophie n’estriue point contre les
voluptez naturelles, pourueu que la mesure y soit ioincte: et en
presche la moderation, non la fuitte. L’effort de sa resistance s’emploie
contre les estrangeres et bastardes. Elle dit que les appetits
du corps ne doiuent pas estre augmentez par l’esprit. Et nous aduertit
ingenieusement, de ne vouloir point esueiller nostre faim par
la saturité: de ne vouloir farcir, au lieu de remplir le ventre:•
d’euiter toute iouyssance, qui nous met en disette: et toute viande
et breuuage, qui nous altere, et affame. Comme au seruice de l’amour
elle nous ordonne, de prendre vn obiect qui satisface simplement
au besoing du corps, qui n’esmeuue point l’ame: laquelle
n’en doit pas faire son faict, ains suyure nüement et assister le1
corps. Mais ay-ie pas raison d’estimer, que ces preceptes, qui ont
pourtant d’ailleurs, selon moy, vn peu de rigueur, regardent vn
corps qui face son office: et qu’à vn corps abbattu, comme vn
estomach prosterné, il est excusable de le rechauffer et soustenir
par art: et par l’entremise de la fantasie, luy faire reuenir l’appetit•
et l’allegresse, puis que de soy il l’a perdue? Pouuons nous pas
dire, qu’il n’y a rien en nous, pendant cette prison terrestre, purement,
ny corporel, ny spirituel: et qu’iniurieusement nous desmembrons
vn homme tout vif: et qu’il semble y auoir raison, que
nous nous portions enuers l’vsage du plaisir, aussi fauorablement2
aumoins, que nous faisons enuers la douleur? Elle estoit, pour
exemple, vehemente, iusques à la perfection, en l’ame des saincts
par la pœnitence. Le corps y auoit naturellement part, par le droict
de leur colligance, et si pouuoit auoir peu de part à la cause: si ne
se sont ils pas contentez qu’il suyuist nuement, et assistast l’ame•
affligee. Ils l’ont affligé luymesme, de peines atroces et propres:
affin qu’à l’enuy l’vn de l’autre, l’ame et le corps plongeassent
l’homme dans la douleur, d’autant plus salutaire, que plus aspre.
En pareil cas, aux plaisirs corporels, est-ce pas iniustice d’en refroidir
l’ame, et dire, qu’il l’y faille entrainer, comme à quelque3
obligation et necessité contreinte et seruile? C’est à elle plustost de
les couuer et fomenter: de s’y presenter et conuier: la charge de
regir luy appartenant. Comme c’est aussi à mon aduis à elle, aux
plaisirs, qui luy sont propres, d’en inspirer et infondre au corps
tout le ressentiment que porte sa condition, et de s’estudier qu’ils•
luy soient doux et salutaires. Car c’est bien raison, comme ils disent,
que le corps ne suyue point ses appetits au dommage de l’esprit.
Mais pourquoy n’est-ce pas aussi raison, que l’esprit ne suiue
pas les siens, au dommage du corps? Ie n’ay point autre passion
qui me tienne en haleine. Ce que l’auarice, l’ambition, les querelles,
les procés, font à l’endroit des autres, qui comme moy, n’ont•
point de vacation assignee, l’amour le feroit plus commodément. Il
me rendroit, la vigilance, la sobrieté, la grace, le soing de ma personne:
r’asseureroit ma contenance, à ce que les grimaces de la
vieillesse, ces grimaces difformes et pitoyables, ne vinssent à la
corrompre: me remettroit aux estudes sains et sages, par où ie me1
peusse rendre plus estimé et plus aymé: ostant à mon esprit le
desespoir de soy, et de son vsage, et le raccointant à soy: me diuertiroit
de mille pensees ennuyeuses, de mille chagrins melancholiques
que l’oysiueté nous charge en tel aage, et le mauuais
estat de nostre santé: reschaufferoit aumoins en songe, ce sang•
que nature abandonne: soustiendroit le menton, et allongeroit vn
peu les nerfs, et la vigueur et allegresse de la vie, à ce pauure
homme, qui s’en va le grand train vers sa ruine. Mais i’entens bien
que c’est vne commodité fort mal-aisée à recouurer. Par foiblesse,
et longue experience, nostre goust est deuenu plus tendre et plus2
exquis. Nous demandons plus, lors que nous apportons moins.
Nous voulons le plus choisir, lors que nous meritons le moins d’estre
acceptez. Nous cognoissans tels, nous sommes moins hardis,
et plus defians: rien ne nous peut asseurer d’estre aymez, veu
nostre condition, et la leur. I’ay honte de me trouuer parmy cette•
verte et bouillante ieunesse,
Cuius in indomito constantior inguine neruus,
Quàm noua collibus arbor inhæret.
Qu’irions nous presenter nostre misere parmy cette allégresse?
Possint vt iuuenes visere feruidi3
Multo non sine risu,
Dilapsam in cineres facem.
Ils ont la force et la raison pour eux: faisons leur place: nous
n’auons plus que tenir. Et ce germe de beauté naissante, ne se
laisse manier à mains si gourdes, et prattiquer à moyens purs•
materiels. Car, comme respondit ce philosophe ancien, à celuy qui
se moquoit, dequoy il n’auoit sçeu gaigner la bonne grace d’vn
tendron qu’il pourchassoit: Mon amy, le hameçon ne mord pas à
du fromage si frais. Or c’est vn commerce qui a besoin de relation
et de correspondance. Les autres plaisirs que nous receuons,
se peuuent recognoistre par recompenses de nature diuerse: mais
cettuy-cy ne se paye que de mesme espece de monnoye. En verité
en ce desduit, le plaisir que ie fay, chatouille plus doucement mon
imagination, que celuy qu’on me fait. Or cil n’a rien de genereux,•
qui peut receuoir plaisir où il n’en donne point; c’est vne vile ame,
qui veut tout deuoir, et qui se plaist de nourrir de la conference,
auec les personnes ausquels il est en charge. Il n’y a beauté, ny
grace, ny priuauté si exquise, qu’vn galant homme deust desirer
à ce prix. Si elles ne nous peuuent faire du bien que par pitié:1
i’ayme bien plus cher ne viure point, que de viure d’aumosne.
Ie voudrois auoir droit de leur demander, au stile auquel i’ay veu
quester en Italie: Fate bene per voi: ou à la guise que Cyrus
exhortoit ses soldats, Qui m’aymera, si me suiue. R’alliez vous, me
dira lon, à celles de vostre condition, que la compagnie de mesme•
fortune vous rendra plus aysees. O la sotte composition et insipide!
Nolo
Barbam vellere mortuo leoni.
Xenophon employe pour obiection et accusation, contre Menon,
qu’en son amour il embesongna des obiects passants fleur. Ie trouue2
plus de volupté à seulement veoir le juste et doux meslange de deux
ieunes beautés: ou à le seulement considerer par fantasie, qu’à
faire moy mesme le second, d’vn meslange triste et informe. Ie resigne
cet appetit fantastique, à l’Empereur Galba, qui ne s’addonnoit
qu’aux chairs dures et vieilles: et à ce pauure miserable,•
O ego di faciant talem te cernere possim,
Charáque mutatis oscula ferre comis,
Amplectique meis corpus non pingue lacertis!
Et entre les premieres laideurs, ie compte les beautez artificielles et
forcees. Emonez ieune gars de Chio, pensant par des beaux attours,3
acquerir la beauté que nature luy ostoit, se presenta au philosophe
Arcesilaus: et luy demanda si vn sage se pourroit veoir amoureux:
Ouy dea, respondit l’autre, pourueu que ce ne fust pas d’vne beauté
paree et sophistiquee comme la tienne. La laideur d’vne vieillesse
aduouee, est moins vieille, et moins laide à mon gré, qu’vne autre•
peinte et lissee. Le diray-ie, pourueu qu’on ne m’en prenne à la
gorge? L’amour ne me semble proprement et naturellement en
sa saison, qu’en l’aage voisin de l’enfance:
Quem si puellarum insereres choro,
Mille sagaces falleret hospites4
Discrimen obscurum, solutis
Crinibus, ambiguóque vultu.
Et la beauté non plus. Car ce qu’Homere l’estend iusqu’à ce que le
menton commence à s’ombrager, Platon mesme l’a remarqué pour
rare. Et est notoire la cause pour laquelle le sophiste Dion appelloit
les poils folets de l’adolescence, Aristogitons et Harmodiens. En la
virilité, ie le trouue desia aucunement hors de son siege, non qu’en•
la vieillesse.
Importunus enim transuolat aridas
Quercus.
Et Marguerite Royne de Nauarre, alonge en femme, bien loing,
l’auantage des femmes: ordonnant qu’il est saison à trente ans,1
qu’elles changent le titre de belles en bonnes. Plus courte possession
nous luy donnons sur nostre vie, mieux nous en valons. Voyez
son port. C’est vn menton puerile, qui ne sçait en son eschole,
combien on procede au rebours de tout ordre. L’estude, l’exercitation,
l’vsage, sont voyes à l’insuffisance: les nouices y regentent.•
Amor ordinem nescit. Certes sa conduicte a plus de galbe, quand elle
est meslee d’inaduertance, et de trouble: les fautes, les succez
contraires y donnent poincte et grace. Pourueu qu’elle soit aspre et
affamee, il chaut peu, qu’elle soit prudente. Voyez comme il va chancelant,
chopant, et folastrant. On le met aux ceps, quand on le guide2
par art, et sagesse. Et contraint on sa diuine liberté, quand on le
submet à ces mains barbues et calleuses. Au demeurant, ie leur
oy souuent peindre cette intelligence toute spirituelle, et desdaigner
de mettre en consideration l’interest que les sens y ont. Tout y sert.
Mais ie puis dire auoir veu souuent, que nous auons excusé la foiblesse•
de leurs esprits, en faueur de leurs beautez corporelles,
mais que ie n’ay point encore veu, qu’en faueur de l’esprit, tant
rassis, et meur soit-il, elles vueillent prester la main à vn corps,
qui tombe tant soit peu en decadence. Que ne prend il enuie à quelqu’vne,
de faire cette noble harde Socratique, du corps à l’esprit,3
achetant au prix de ses cuisses, vne intelligence et generation philosophique
et spirituelle: le plus haut prix où elle les puisse monter:
Platon ordonne en ses loix, que celuy qui aura faict quelque
signalé et vtile exploit en la guerre, ne puisse estre refusé durant
l’expedition d’icelle, sans respect de sa laideur ou de son aage, du•
baiser, ou autre faueur amoureuse, de qui il la vueille. Ce qu’il
trouue si iuste en recommandation de la valeur militaire, ne le peut
il pas estre aussi, en recommandation de quelque autre valeur? Et
que ne prend il enuie à vne de preoccuper sur ses compagnes la
gloire de cet amour chaste? chaste dis-ie bien,
Nam si quando ad prælia ventum est,
Vt quondam in stipulis magnus sine viribus ignis
Incassum furit.
Les vices qui s’estouffent en la pensee, ne sont pas des pires. Pour
finir ce notable commentaire, qui m’est eschappé d’vn flux de caquet:
flux impetueux par fois et nuisible,
Vt missum sponsi furtiuo munere malum
Procurrit casto virginis è gremio:1
Quod miseræ oblitæ molli sub veste locatum,
Dum aduentu matris prosilit, excutitur,
Atque illud prono præceps agitur decursu:
Huic manat tristi conscius ore rubor.
Ie dis, que les masles et femelles, sont iettez en mesme moule, sauf•
l’institution et l’vsage, la difference n’y est pas grande. Platon appelle
indifferemment les vns et les autres, à la societé de tous
estudes, exercices, charges et vacations guerrieres et paisibles, en
sa republique. Et le philosophe Antisthenes, ostoit toute distinction
entre leur vertu et la nostre. Il est bien plus aisé d’accuser l’vn2
sexe, que d’excuser l’autre. C’est ce qu’on dit, Le fourgon se moque
de la paele.

CHAPITRE VI. [(TRADUCTION LIV. III, CH. VI.)]
Des Coches.

IL est bien aisé à verifier, que les grands autheurs, escriuans des
causes, ne se seruent pas seulement de celles qu’ils estiment estre
vrayes, mais de celles encores qu’ils ne croient pas, pourueu qu’elles•
ayent quelque inuention et beauté. Ils disent assez veritablement et
vtilement, s’ils disent ingenieusement. Nous ne pouuons nous asseurer
de la maistresse cause, nous en entassons plusieurs, pour voir
si par rencontre elle se trouuera en ce nombre,
Namque vnam dicere causam3
Non satis est, verum plures, vnde vna tamen sit.

Me demandez vous d’où vient cette coustume, de benir ceux qui
esternuent? Nous produisons trois sortes de vent; celuy qui sort
par embas est trop sale: celuy qui sort par la bouche, porte quelque
reproche de gourmandise: le troisiesme est l’esternuement: et
parce qu’il vient de la teste, et est sans blasme, nous luy faisons cet•
honneste recueil. Ne vous moquez pas de cette subtilité, elle est,
dit-on, d’Aristote. Il me semble auoir veu en Plutarque (qui est
de tous les autheurs que ie cognoisse, celuy qui a mieux meslé l’art
à la nature, et le iugement à la science) rendant la cause du sousleuement
d’estomach, qui aduient à ceux qui voyagent en mer, que1
cela leur arriue de crainte, ayant trouué quelque raison, par laquelle
il prouue, que la crainte peut produire vn tel effect. Moy qui
y suis fort subiect, sçay bien, que cette cause ne me touche pas. Et
le sçay, non par argument, mais par necessaire experience. Sans
alleguer ce qu’on m’a dict, qu’il en arriue de mesme souuent aux•
bestes, specialement aux pourceaux, hors de toute apprehension de
danger: et ce qu’vn mien cognoissant, m’a tesmoigné de soy, qu’y
estant fort subiect, l’enuie de vomir luy estoit passee, deux ou trois
fois, se trouuant pressé de frayeur, en grande tourmente. Comme
à cet ancien: Peius vexabar quàm vt periculum mihi succurreret.2
Ie n’euz iamais peur sur l’eau: comme ie n’ay aussi ailleurs (et s’en
est assez souuent offert de iustes, si la mort l’est) qui m’ait troublé
ou esblouy. Elle naist par fois de faute de iugement, comme
de faute de cœur. Tous les dangers que i’ay veu, ç’a esté les yeux
ouuerts, la veuë libre, saine, et entiere. Encore faut-il du courage à•
craindre. Il me seruit autrefois au prix d’autres, pour conduire et
tenir en ordre ma fuite, qu’elle fust sinon sans crainte, toutesfois
sans effroy, et sans estonnement. Elle estoit esmeue, mais non pas
estourdie ny esperdue. Les grandes ames vont bien plus outre, et
representent des fuites, non rassises seulement, et saines, mais3
fieres. Disons celle qu’Alcibiades recite de Socrates, son compagnon
d’armes: Ie le trouuay, dit-il, apres la route de nostre armee, luy
et Lachez, des derniers entre les fuyans: et le consideray tout
à mon aise, et en seureté, car i’estois sur vn bon cheual, et luy à
pied, et auions ainsi combatu. Ie remarquay premierement, combien•
il montroit d’auisement et de resolution, au prix de Lachez:
et puis la brauerie de son marcher, nullement different du sien
ordinaire: sa veue ferme et reglee, considerant et iugeant ce qui se
passoit autour de luy: regardant tantost les vns, tantost les autres,
amis et ennemis, d’vne façon, qui encourageoit les vns, et signifioit
aux autres, qu’il estoit pour vendre bien cher son sang et sa vie, à
qui essayeroit de la luy oster, et se sauuerent ainsi: car volontiers
on n’attaque pas ceux-cy, on court apres les effraiez. Voylà le tesmoignage
de ce grand capitaine: qui nous apprend ce que nous•
essaions tous les iours, qu’il n’est rien qui nous iette tant aux dangers,
qu’vne faim inconsideree de nous en mettre hors. Quo timoris
minus est, eo minus fermè periculi est. Nostre peuple a tort, de dire,
celuy-là craint la mort, quand il veut exprimer, qu’il y songe, et
qu’il la preuoit. La preuoyance conuient egallement à ce qui nous1
touche en bien, et en mal. Considerer et iuger le danger, est aucunement
le rebours de s’en estonner. Ie ne me sens pas assez fort
pour soustenir le coup, et l’impetuosité, de cette passion de la peur,
ny d’autre vehemente. Si i’en estois vn coup vaincu, et atterré, ie
ne m’en releuerois iamais bien entier. Qui auroit faict perdre pied à•
mon ame, ne la remettroit iamais droicte en sa place. Elle se retaste
et recherche trop vifuement et profondement. Et pourtant, ne
lairroit iamais ressoudre et consolider la playe qui l’auroit percee.
Il m’a bien pris qu’aucune maladie ne me l’ayt encore desmise. A
chasque charge qui me vient, ie me presente et oppose, en mon2
haut appareil. Ainsi la premiere qui m’emporteroit, me mettroit
sans ressource. Ie n’en fais point à deux. Par quelque endroict que
le rauage fauçast ma leuee, me voyla ouuert, et noyé sans remede.
Epicurus dit, que le sage ne peut iamais passer à vn estat contraire.
I’ay quelque opinion de l’enuers de cette sentence; que qui aura•
esté vne fois bien fol, ne sera nulle autre fois bien sage. Dieu me
donne le froid selon la robe, et me donne les passions selon le
moyen que i’ay de les soustenir. Nature m’ayant descouuert d’vn
costé, m’a couuert de l’autre: m’ayant desarmé de force, m’a armé
d’insensibilité, et d’vne apprehension reglee, ou mousse. Or ie ne3
puis souffrir long temps, et les souffrois plus difficilement en ieunesse,
ny coche, ny littiere, ny bateau, et hay toute autre voiture
que de cheual, en la ville, et aux champs. Mais ie puis souffrir la
lictiere, moins qu’vn coche: et par mesme raison, plus aisement
vne agitation rude sur l’eau, d’où se produict la peur, que le mouuement•
qui se sent en temps calme. Par cette legere secousse, que
les auirons donnent, desrobant le vaisseau soubs nous, ie me sens
brouiller, ie ne sçay comment, la teste et l’estomach: comme ie ne
puis souffrir sous moy vn siege tremblant. Quand la voile, ou le
cours de l’eau, nous emporte esgallement, ou qu’on nous touë,
cette agitation vnie, ne me blesse aucunement. C’est vn remuement
interrompu, qui m’offence: et plus, quand il est languissant. Ie ne
sçaurois autrement peindre sa forme. Les medecins m’ont ordonné•
de me presser et sangler d’vne seruiette le bas du ventre, pour remedier
à cet accident: ce que ie n’ay point essayé, ayant accoustumé
de lucter les deffauts qui sont en moy, et les dompter par
moy-mesme. Si i’en auoy la memoire suffisamment informee, ie
ne pleindroy mon temps à dire icy l’infinie varieté, que les histoires1
nous presentent de l’vsage des coches, au seruice de la guerre:
diuers selon les nations, selon les siecles: de grand effect, ce me
semble, et necessité. Si que c’est merueille, que nous en ayons perdu
toute cognoissance. I’en diray seulement cecy, que tout freschement,
du temps de nos peres, les Hongres les mirent tres-vtilement en besongne•
contre les Turcs: en chacun y ayant vn rondelier et vn mousquetaire,
et nombre de harquebuzes rengees, prestes et chargees:
le tout couuert d’vne pauesade, à la mode d’vne galliotte. Ils faisoient
front à leur bataille de trois mille tels coches et apres que le canon
auoit ioué, les faisoient tirer, et aualler aux ennemys cette salue,2
auant que de taster le reste: qui n’estoit pas vn leger auancement:
ou descochoient lesdits coches dans leurs escadrons, pour les rompre
et y faire iour: outre le secours qu’ils en pouuoient prendre,
pour flanquer en lieu chatouilleux, les trouppes marchants en la
campagne: ou à couurir vn logis à la haste, et le fortifier. De mon•
temps, vn Gentil-homme, en l’vne de nos frontieres, impost de sa
personne, et ne trouuant cheual capable de son poids, ayant vne
querelle, marchoit par païs en coche, de mesme cette peinture, et
s’en trouuoit tres-bien. Mais laissons ces coches guerriers.
Comme si leur neantise n’estoit assez cognue à meilleures enseignes,3
les derniers Roys de nostre premiere race marchoient par
païs en vn chariot mené de quatre bœufs. Marc Antoine fut le premier,
qui se fit trainer à Rome, et vne garse menestriere quand et
luy, par des lyons attelez à vn coche. Heliogabalus en fit depuis
autant, se disant Cibelé la mere des Dieux: et aussi par des tigres,•
contrefaisant le Dieu Bacchus: il attela aussi par fois deux cerfs à
son coche: et vne autre fois quatre chiens: et encore quatre garses
nues, se faisant trainer par elles, en pompe, tout nud. L’empereur
Firmus fit mener son coche, à des autruches de merueilleuse grandeur,
de maniere qu’il sembloit plus voler que rouler. L’estrangeté
de ces inuentions, me met en teste cett’ autre fantasie: Que
c’est vne espece de pusillanimité, aux monarques, et vn tesmoignage•
de ne sentir point assez, ce qu’ils sont, de trauailler à se faire valloir
et paroistre, par despenses excessiues. Ce seroit chose excusable
en pays estranger: mais parmy ses subiects, où il peut tout, il
tire de sa dignité, le plus extreme degré d’honneur, où il puisse
arriuer. Comme à vn Gentil-homme, il me semble, qu’il est superflu1
de se vestir curieusement en son priué: sa maison, son train, sa
cuysine respondent assez de luy. Le conseil qu’Isocrates donne à son
Roy, ne me semble sans raison: Qu’il soit splendide en meubles
et vtensiles: d’autant que c’est vne despense de duree, qui passe
iusques à ses successeurs: et qu’il fuye toutes magnificences, qui•
s’escoulent incontinent et de l’vsage et de la memoire. I’aymois à
me parer quand i’estoy cadet, à faute d’autre parure: et me seoit
bien. Il en est sur qui les belles robes pleurent. Nous auons des
comtes merueilleux de la frugalité de nos Roys au tour de leurs
personnes, et en leurs dons: grands Roys en credit, en valeur, et2
en fortune. Demosthenes combat à outrance, la loy de sa ville, qui
assignoit les deniers publics aux pompes des ieux, et de leurs festes.
Il veut que leur grandeur se montre, en quantité de vaisseaux bien
equippez, et bonnes armees bien fournies. Et a lon raison d’accuser
Theophrastus, qui establit en son liure des richesses, vn aduis contraire:•
et maintient telle nature de despense, estre le vray fruit de
l’opulence. Ce sont plaisirs, dit Aristote, qui ne touchent que la
plus basse commune: qui s’euanouissent de la souuenance aussi
tost qu’on en est rassasié: et desquels nul homme iudicieux et
graue ne peut faire estime. L’emploitte me sembleroit bien plus3
royale, comme plus vtile, iuste et durable, en ports, en haures,
fortifications et murs: en bastiments somptueux, en eglises, hospitaux,
colleges, reformation de ruës et chemins: en quoy le Pape
Gregoire treziesme lairra sa memoire recommandable à long temps:
et en quoy nostre Royne Catherine tesmoigneroit à longues annees•
sa liberalité naturelle et munificence, si ses moyens suffisoient à son
affection. La Fortune m’a faict grand desplaisir d’interrompre la
belle structure du Pont neuf, de nostre grand’ ville, et m’oster l’espoir
auant mourir d’en veoir en train le seruice. Outre ce, il
semble aux subiects spectateurs de ces triomphes, qu’on leur fait
montre de leurs propres richesses, et qu’on les festoye à leurs despens.•
Car les peuples presument volontiers des Roys, comme nous
faisons de nos valets: qu’ils doiuent prendre soing de nous apprester
en abondance tout ce qu’il nous faut, mais qu’ils n’y doiuent
aucunement toucher de leur part. Et pourtant l’Empereur Galba,
ayant pris plaisir à vn musicien pendant son souper, se fit porter sa1
boëte, et luy donna en sa main vne poignee d’escus, qu’il y pescha,
auec ces paroles: Ce n’est pas du public, c’est du mien. Tant y a,
qu’il aduient le plus souuent, que le peuple a raison: et qu’on repaist
ses yeux, de ce dequoy il auoit à paistre son ventre. La liberalité
mesme n’est pas bien en son lustre en main souueraine:•
les priuez y ont plus de droict. Car à le prendre exactement, vn
Roy n’a rien proprement sien; il se doibt soy-mesmes à autruy. La
iurisdiction ne se donne point en faueur du iuridiciant: c’est en faueur
du iuridicié. On fait vn superieur, non iamais pour son profit,
ains pour le profit de l’inferieur: et vn medecin pour le malade,2
non pour soy. Toute magistrature, comme tout art, iette sa fin hors
d’elle. Nulla ars in se versatur. Parquoy les gouuerneurs de l’enfance
des Princes, qui se piquent à leur imprimer cette vertu de
largesse: et les preschent de ne sçauoir rien refuser, et n’estimer
rien si bien employé, que ce qu’ils donront (instruction que i’ay veu•
en mon temps fort en credit) ou ils regardent plus à leur proufit,
qu’à celuy de leur maistre: ou ils entendent mal à qui ils parlent.
Il est trop aysé d’imprimer la liberalité, en celuy, qui a dequoy y
fournir autant qu’il veut, aux despens d’autruy. Et son estimation
se reglant, non à la mesure du present, mais à la mesure des moyens3
de celuy qui l’exerce, elle vient à estre vaine en mains si puissantes.
Ils se trouuent prodigues, auant qu’ils soient liberaux.
Pourtant est elle de peu de recommandation, au prix d’autres vertus
royalles. Et la seule, comme disoit le tyran Dionysius, qui se comporte
bien auec la tyrannie mesme. Ie luy apprendroy plustost ce•
verset du laboureur ancien,
Τη χειρι δει σπειρειν, αλλαμη ὁλω τω θυλακω
Qu’il faut à qui en veut retirer fruict, semer de la main, non pas verser
du sac: il faut espandre le grain, non pas le respandre: et qu’ayant
à donner, ou pour mieux dire, à payer, et rendre à tant de gens,
selon qu’ils ont deseruy, il en doibt estre loyal et auisé dispensateur.
Si la liberalité d’vn Prince est sans discretion et sans mesure,
ie l’ayme mieux auare. La vertu Royalle semble consister le plus
en la iustice. Et de toutes les parties de la iustice, celle là remerque•
mieux les Roys, qui accompagne la liberalité. Car ils l’ont particulierement
reseruee à leur charge: là où toute autre iustice, ils
l’exercent volontiers par l’entremise d’autruy. L’immoderee largesse,
est vn moyen foible à leur acquerir bien-vueillance: car elle
rebute plus de gens, qu’elle n’en practique: Quo in plures vsus sis,1
minus in multos vti possis. Quid autem est stultius, quàm, quod libenter
facias, curare vt id diutius facere non possis? Et si elle est employee
sans respect du merite, fait vergongne à qui la reçoit: et se
reçoit sans grace. Des tyrans ont esté sacrifiez à la hayne du peuple,
par les mains de ceux mesme, qu’ils auoyent iniquement auancez:•
telle maniere d’hommes, estimants asseurer la possession des biens
indeuement receuz, s’ils montrent auoir à mespris et hayne, celuy
duquel ils les tenoyent, et se r’allient au iugement et opinion commune
en cela. Les subiects d’vn Prince excessif en dons, se rendent
excessifs en demandes: ils se taillent, non à la raison, mais à2
l’exemple. Il y a certes souuent, dequoy rougir, de nostre impudence.
Nous sommes surpayez selon iustice, quand la recompence
esgalle nostre seruice: car n’en deuons nous rien à nos Princes d’obligation
naturelle? S’il porte nostre despence, il fait trop: c’est
assez qu’il l’ayde: le surplus s’appelle bien-faict, lequel ne se peut•
exiger: car le nom mesme de la liberalité sonne liberté. A nostre
mode, ce n’est iamais faict: le reçeu ne se met plus en compte:
on n’ayme la liberalité que future. Par quoy plus vn Prince s’espuise
en donnant, plus il s’appaourit d’amys. Comment assouuiroit
il les enuies, qui croissent, à mesure qu’elles se remplissent? Qui a3
sa pensee à prendre, ne l’a plus à ce qu’il a prins. La conuoitise
n’a rien si propre que d’estre ingrate. L’exemple de Cyrus ne
duira pas mal en ce lieu, pour seruir aux Roys de ce temps, de
touche, à recognoistre leurs dons, bien ou mal employez: et leur
faire veoir, combien cet Empereur les assenoit plus heureusement,•
qu’ils ne font. Par où ils sont reduits à faire leurs emprunts, apres
sur les subiects incognus, et plustost sur ceux, à qui ils ont faict
du mal, que sur ceux, à qui ils ont faict du bien: et n’en reçoiuent
aydes, où il y aye rien de gratuit, que le nom. Crœsus luy reprochoit
sa largesse: et calculoit à combien se monteroit son thresor,4
s’il eust eu les mains plus restreintes. Il eut enuie de iustifier sa
liberalité: et despeschant de toutes parts, vers les grands de son
estat, qu’il auoit particulierement auancez: pria chacun de le secourir,
d’autant d’argent qu’il pourroit, à vne sienne necessité: et
le luy enuoyer par declaration. Quand touts ces bordereaux luy•
furent apportez, chacun de ses amys, n’estimant pas que ce fust
assez faire, de luy en offrir seulement autant qu’il en auoit reçeu
de sa munificence, y en meslant du sien propre beaucoup, il se
trouua, que cette somme se montoit bien plus que ne disoit l’espargne
de Crœsus. Sur quoy Cyrus: Ie ne suis pas moins amoureux1
des richesses, que les autres Princes, et en suis plustost plus
mesnager. Vous voyez à combien peu de mise i’ay acquis le thresor
inestimable de tant d’amis: et combien ils me sont plus fideles
thresoriers, que ne seroient des hommes mercenaires, sans obligation,
sans affection: et ma cheuance mieux logee qu’en des coffres,•
appellant sur moy la haine, l’enuie, et le mespris des autres Princes.
Les Empereurs tiroient excuse à la superfluité de leurs ieux
et montres publiques, de ce que leur authorité dependoit aucunement,
aumoins par apparence, de la volonté du peuple Romain:
lequel auoit de tout temps accoustumé d’estre flaté par telle sorte de2
spectacles et d’excez. Mais c’estoyent particuliers qui auoyent nourry
cette coustume, de gratifier leurs concitoyens et compagnons:
principalement sur leur bourse, par telle profusion et magnificence.
Elle eut tout autre goust, quand ce furent les maistres qui vindrent
à l’imiter. Pecuniarum translatio à iustis dominis ad alienos non debet
liberalis videri. Philippus de ce que son fils essayoit par presents,
de gaigner la volonté des Macedoniens, l’en tança par vne
lettre, en cette maniere. Quoy? as tu enuie, que tes subiects te
tiennent pour leur boursier, non pour leur Roy? Veux tu les prattiquer?
Prattique les, des bien-faicts de ta vertu, non des bien-faicts3
de ton coffre. C’etoit pourtant vne belle chose, d’aller faire apporter
et planter en la place aux arenes, vne grande quantité de
gros arbres, tous branchus et tous verts, representans vne grande
forest ombrageuse, despartie en belle symmetrie: et le premier
iour, ietter là dedans mille austruches, mille cerfs, mille sangliers, et
mille dains, les abandonnant à piller au peuple: le lendemain
faire assommer en sa presence, cent gros lyons, cent leopards, et
trois cens ours: et pour le troisiesme iour, faire combatre à outrance,•
trois cens paires de gladiateurs, comme fit l’Empereur Probus.
C’estoit aussi belle chose à voir, ces grands amphitheatres encroustez
de marbre au dehors, labouré d’ouurages et statues, le
dedans reluisant de rares enrichissemens,
Baltheus en gemmis, en illita porticus auro.1
Tous les costez de ce grand vuide, remplis et enuironnez depuis le
fons iusques au comble, de soixante ou quatre vingts rangs d’eschelons,
aussi de marbre, couuers de carreaux,
Exeat, inquit,
Si pudor est, et puluino surgat equestri,
Cuius res legi non sufficit,
où se peussent renger cent mille hommes, assis à leur aise. Et la
place du fons, où les ieux se iouoyent, la faire premierement par
art, entr’ouurir et fendre en creuasses, representant des antres qui
vomissoient les bestes destinees au spectacle: et puis secondement2
l’inonder d’vne mer profonde, qui charioit force monstres marins,
chargee de vaisseaux armez à representer vne bataille naualle: et
tiercement, l’applanir et assecher de nouueau, pour le combat des
gladiateurs: et pour la quatriesme façon, la sabler de vermillon et
de storax, au lieu d’arene, pour y dresser vn festin solemne, à tout•
ce nombre infiny de peuple: le dernier acte d’vn seul iour.
Quoties nos descendentis arenæ
Vidimus in partes, ruptáque voragine terræ
Emersisse feras, et ijsdem sæpe latebris
Aurea cum croceo creuerunt arbuta libro!3
Nec solùm nobis siluestria cernere monstra
Contigit, æquoreos ego cum certantibus vrsis
Spectaui vitulos, et equorum nomine dignum,
Sed deforme pecus.
Quelquefois on y a faict naistre, vne haute montaigne pleine de•
fruitiers et arbres verdoyans, rendant par son feste, vn ruisseau
d’eau, comme de la bouche d’vne viue fontaine. Quelquefois on y
promena vn grand nauire, qui s’ouuroit et desprenoit de soy-mesmes,
et apres auoir vomy de son ventre, quatre ou cinq cens
bestes à combat, se resserroit et s’esuanouissoit, sans ayde. Autresfois,4
du bas de cette place, ils faisoient eslancer des surgeons et
filets d’eau, qui reiallissoient contremont, et à cette hauteur infinie,
alloient arrousant et embaumant cette infinie multitude. Pour
se couurir de l’iniure du temps, ils faisoient tendre cette immense
capacité, tantost de voyles de pourpre labourez à l’éguille, tantost•
de soye, d’vne ou autre couleur, et les auançoyent et retiroyent en
vn moment, comme il leur venoit en fantasie,
Quamuis non modico caleant spectacula sole,
Vela reducuntur, cùm venit Hermogenes.
Les rets aussi qu’on mettoit au deuant du peuple, pour le defendre
de la violence de ces bestes eslancees, estoient tyssus d’or,
Auro quoque torta refulgent
Retia.

S’il y a quelque chose qui soit excusable en tels excez, c’est, où
l’inuention et la nouueauté, fournit d’admiration, non pas la despence.
En ces vanitez mesme, nous descouurons combien ces siecles
estoyent fertiles d’autres esprits que ne sont les nostres. Il va de1
cette sorte de fertilité, comme il fait de toutes autres productions
de la Nature. Ce n’est pas à dire qu’elle y ayt lors employé son dernier
effort. Nous n’allons point, nous rodons plustost, et tourneuirons
çà et là: nous nous promenons sur nos pas. Ie crains que
nostre cognoissance soit foible en tous sens. Nous ne voyons ny•
gueres loing, ny guere arriere. Elle embrasse peu, et vit peu:
courte et en estendue de temps, et en estendue de matiere.
Vixere fortes ante Agamemnona
Multi, sed omnes illacrymabiles
Vrgentur, ignotique longa2
Nocte.
Et supera bellum Troianum et funera Troiæ,
Multi alias alij quoque res cecinere poetæ.
Et la narration de Solon, sur ce qu’il auoit apprins des prestres
d’Ægypte de la longue vie de leur estat, et maniere d’apprendre et•
conseruer les histoires estrangeres, ne me semble tesmoignage de
refus en cette consideration. Si interminatam in omnes partes magnitudinem
regionum videremus et temporum, in quam se iniiciens
animus et intendens, ita latè longeque peregrinatur, vt nullam oram
vltimi videat, in qua possit insistere: in hac immensitate infinita, vis3
innumerabilium appareret formarum. Quand tout ce qui est venu
par rapport du passé, iusques à nous, seroit vray, et seroit sçeu
par quelqu’vn, ce seroit moins que rien, au prix de ce qui est
ignoré. Et de cette mesme image du monde, qui coule pendant que
nous y sommes, combien chetiue et racourcie est la cognoissance•
des plus curieux? Non seulement des euenemens particuliers, que
Fortune rend souuent exemplaires et poisans: mais de l’estat des
grandes polices et nations, il nous en eschappe cent fois plus, qu’il
n’en vient a nostre science. Nous escrions, du miracle de l’inuention
de nostre artillerie, de nostre impression: d’autres hommes,4
vn autre bout du monde à la Chine, en iouyssoit mille ans auparauant.
Si nous voyions autant du monde, comme nous n’en voyons
pas, nous apperceurions, comme il est à croire, vne perpetuelle
multiplication et vicissitude de formes. Il n’y a rien de seul et de
rare, eu esgard à Nature, ouy bien eu esgard à nostre cognoissance:•
qui est vn miserable fondement de nos regles, et qui nous
represente volontiers vne tres-fauce image des choses. Comme vainement
nous concluons auiourd’huy, l’inclination et la decrepitude
du monde, par les arguments que nous tirons de nostre propre foiblesse
et decadence:
Iámque adeo affecta est ætas, affectáque tellus.
Ainsi vainement concluoit cettuy-la, sa naissance et ieunesse, par
la vigueur qu’il voyoit aux esprits de son temps, abondans en nouuelletez
et inuentions de diuers arts:
Verum, vt opinor, habet nouitatem summa, recénsque
Natura est mundi, neque pridem exordia cœpit: 1
Quare etiam quædam nunc artes expoliuntur,
Nunc etiam augescunt, nunc addita nauigiis sunt
Multa.