Ces pauures gens qu’on void sur l’eschaffaut, remplis d’vne ardente
deuotion, y occupants tous leurs sens autant qu’ils peuuent:
les aureilles aux instructions qu’on leur donne; les yeux et les•
mains tendues au ciel: la voix à des prieres hautes, auec vne esmotion
aspre et continuelle, font certes chose louable et conuenable à
vne telle necessité. On les doibt louer de religion: mais non proprement
de constance. Ils fuyent la lucte: ils destournent de la
mort leur consideration: comme on amuse les enfans pendant qu’on3
leur veut donner le coup de lancette. I’en ay veu, si par fois leur
veuë se raualoit à ces horribles asprets de la mort, qui sont autour
d’eux, s’en transir, et reietter auec furie ailleurs leur pensee. A
ceux qui passent vne profondeur effroyable, on ordonne de clorre
ou destourner leurs yeux. Subrius Flauius, ayant par le commandement
de Neron, à estre deffaict, et par les mains de Niger, tous
deux chefs de guerre: quand on le mena au champ, où l’execution•
deuoit estre faicte, voyant le trou que Niger auoit fait cauer pour
le mettre, inegal et mal formé: Ny cela, mesme, dit-il, se tournant
aux soldats qui y assistoyent, n’est selon la discipline militaire. Et
à Niger, qui l’exhortoit de tenir la teste ferme: Frapasses tu seulement
aussi ferme. Et deuina bien: car le bras tremblant à Niger,1
il la luy coupa à diuers coups. Cettuy-cy semble auoir eu sa pensee
droittement et fixement au subiect. Celuy qui meurt en la meslee,
les armes à la main, il n’estudie pas lors la mort, il ne la sent, ny
ne la considere: l’ardeur du combat l’emporte. Vn honneste homme
de ma cognoissance, estant tombé comme il se batoit en estocade,•
et se sentant daguer à terre par son ennemy de neuf ou dix coups,
chacun des assistans luy crioit qu’il pensast à sa conscience, mais
il me dit depuis, qu’encores que ces voix luy vinssent aux oreilles,
elles ne l’auoient aucunement touché, et qu’il ne pensa iamais qu’à
se descharger et à se venger. Il tua son homme en ce mesme combat.2
Beaucoup fit pour L. Syllanus, celuy qui luy apporta sa condamnation:
de ce qu’ayant ouy sa response, qu’il estoit bien preparé
à mourir, mais non pas de mains scelerees: il se rua sur luy,
auec ses soldats pour le forcer: et comme luy tout desarmé, se
defendoit obstinement de poingts et de pieds, il le fit mourir en ce•
debat: dissipant en prompte cholere et tumultuaire, le sentiment
penible d’vne mort longue et preparee, à quoy il estoit destiné.
Nous pensons tousiours ailleurs: l’esperance d’vne meilleure vie
nous arreste et appuye: ou l’esperance de la valeur de nos enfans:
ou la gloire future de nostre nom: ou la fuitte des maux de cette3
vie: ou la vengeance qui menasse ceux qui nous causent la mort:
Spero equidem mediis, si quid pia numina possunt,
Supplicia hausurum scopulis, et nomine Dido
Sæpe vocaturum.
Audiam, et hæc manes veniet mihi fama sub imos.
Xenophon sacrifioit couronné quand on luy vint annoncer la•
mort de son fils Gryllus, en la bataille de Mantinee. Au premier
sentiment de cette nouuelle, il ietta sa couronne à terre: mais par
la suitte du propos, entendant la forme d’vne mort tres-valeureuse,
il l’amassa, et remit sur sa teste. Epicurus mesme se console en sa
fin, sur l’eternité et l’vtilité de ses escrits. Omnes clari et nobilitati1
labores, fiunt tolerabiles. Et la mesme playe, le mesme trauail,
ne poise pas, dit Xenophon, à vn general d’armee, comme à vn
soldat. Epaminondas print sa mort bien plus alaigrement, ayant
esté informé, que la victoire estoit demeuree de son costé. Hæc
sunt solatia, hæc fomenta summorum dolorum. Et telles autres circonstances•
nous amusent, diuertissent et destournent de la consideration
de la chose en soy. Voire les arguments de la philosophie,
vont à touts coups costoyans et gauchissans la matiere, et à peine
essuyans sa crouste. Le premier homme de la premiere eschole
philosophique, et surintendante des autres, ce grand Zenon, contre2
la mort: Nul mal n’est honorable: la mort l’est: elle n’est pas
donc mal. Contre l’yurongnerie: Nul ne fie son secret à l’yurongne:
chacun le fie au sage: le sage ne sera donc pas yurongne.
Cela est-ce donner au blanc? I’ayme à veoir ces ames principales,
ne se pouuoir desprendre de nostre consorce. Tant parfaicts hommes•
qu’ils soyent, ce sont tousiours bien lourdement des hommes.
C’est vne douce passion que la vengeance, de grande impression
et naturelle: ie le voy bien, encore que ie n’en aye aucune experience.
Pour en distraire dernierement vn ieune Prince, ie ne luy
allois pas disant, qu’il falloit prester la iouë à celuy qui vous auoit3
frappé l’autre, pour le deuoir de charité: ny ne luy allois representer
les tragiques euenements que la poësie attribue à cette passion.
Ie la laissay là, et m’amusay à luy faire gouster la beauté
d’vne image contraire: l’honneur, la faueur, la bien-vueillance
qu’il acquerroit par clemence et bonté: ie le destournay à l’ambition.•
Voyla comme lon en faict. Si vostre affection en l’amour
est trop puissante, dissipez la, disent-ils. Et disent vray, car ie l’ay
souuent essayé auec vtilité. Rompez la à diuers desirs, desquels il
y en ayt vn regent et vn maistre, si vous voulez, mais de peur qu’il
ne vous gourmande et tyrannise, affoiblissez-le, seiournez-le, en le
diuisant et diuertissant.
Cùm morosa vago singultiet inguine vena,•
Coniicito humorem collectum in corpora quæque.
Et pouruoyez y de bonne heure, de peur que vous n’en soyez en
peine, s’il vous a vne fois saisi.
Si non prima nouis conturbes vulnera plagis,
Volgiuagáque vagus Venere ante recentia cures.1
Ie fus autrefois touché d’vn puissant desplaisir, selon ma complexion:
et encores plus iuste que puissant: ie m’y fusse perdu à
l’aduenture, si ie m’en fusse simplement fié à mes forces. Ayant
besoing d’vne vehemente diuersion pour m’en distraire, ie me fis
par art amoureux et par estude: à quoy l’aage m’aydoit. L’amour•
me soulagea et retira du mal, qui m’estoit causé par l’amitié. Par
tout ailleurs de mesme. Vne aigre imagination me tient: ie trouue
plus court, que de la dompter, la changer: ie luy en substitue, si ie
ne puis vne contraire, aumoins vn’ autre. Tousiours la variation
soulage, dissout et dissipe. Si ie ne puis la combatre, ie luy eschappe:2
et en la fuïant, ie fouruoye, ie ruse. Muant de lieu,
d’occupation, de compagnie, ie me sauue dans la presse d’autres
amusemens et pensees, où elle perd ma trace, et m’esgare. Nature
procede ainsi, par le benefice de l’inconstance. Car le temps
qu’elle nous a donné pour souuerain medecin de nos passions, gaigne•
son effect principalement par là, que fournissant autres et
autres affaires à nostre imagination, il demesle et corrompt cette
premiere apprehension, pour forte qu’elle soit. Vn sage ne voit
guere moins, son amy mourant, au bout de vingt et cinq ans, qu’au
premier an; et suiuant Epicurus, de rien moins: car il n’attribuoit3
aucun leniment des fascheries, ny à la preuoyance, ny à l’antiquité
d’icelles. Mais tant d’autres cogitations trauersent cette-cy, qu’elle
s’alanguit, et se lasse en fin. Pour destourner l’inclination des
bruits communs, Alcibiades couppa les oreilles et la queuë à son
beau chien, et le chassa en la place: afin que donnant ce subiect•
pour babiller au peuple, il laissast en paix ses autres actions. I’ay
veu aussi, pour cet effect de diuertir les opinions et coniectures du
peuple, et desuoyer les parleurs, des femmes, couurir leurs vrayes
affections, par des affections contrefaictes. Mais i’en ay veu telle,
qui en se contrefaisant s’est laissee prendre à bon escient, et a
quitté la vraye et originelle affection pour la feinte: et aprins par
elle, que ceux qui se trouuent bien logez, sont des sots de consentir•
à ce masque. Les accueils et entretiens publiques estans reseruez à
ce seruiteur aposté, croyez qu’il n’est guere habile, s’il ne se met
en fin en vostre place, et vous envoye en la sienne. Cela c’est proprement
tailler et coudre vn soulier, pour qu’vn autre le chausse.
Peu de chose nous diuertit et destourne: car peu de chose nous1
tient. Nous ne regardons gueres les subiects en gros et seuls: ce
sont des circonstances ou des images menues et superficielles qui
nous frappent: et des vaines escorces qui reiallissent des subiects.
Folliculos vt nunc teretes æstate cicadæ•
Linquunt.
Plutarque mesme regrette sa fille par des singeries de son enfance.
Le souuenir d’vn adieu, d’vne action, d’vne grace particuliere, d’vne
recommandation derniere, nous afflige. La robe de Cæsar troubla
toute Romme, ce que sa mort n’auoit pas faict. Le son mesme des2
noms, qui nous tintoüine aux oreilles: Mon pauure maistre, ou
mon grand amy: helas mon cher pere, ou ma bonne fille. Quand
ces redites me pinsent, et que i’y regarde de pres, ie trouue que
c’est vne pleinte grammairiene, le mot et le ton me blesse. Comme
les exclamations des prescheurs, esmouuent leur auditoire souuent,•
plus que ne font leurs raisons: et comme nous frappe la voix piteuse
d’vne beste qu’on tue pour nostre seruice: sans que ie poise
ou penetre ce pendant, la vraye essence et massiue de mon subiect.
His se stimulis dolor ipse lacessit.
Ce sont les fondemens de nostre deuil. L’opiniastreté de mes3
pierres, specialement en la verge, m’a par fois ietté en longues
suppressions d’vrine, de trois, de quatre iours: et si auant en la
mort, que c’eust esté follie d’esperer l’euiter, voyre desirer, veu les
cruels efforts que cet estat m’apporte. O que ce bon Empereur, qui
faisoit lier la verge à ses criminels, pour les faire mourir à faute•
de pisser, estoit grand maistre en la science de bourrellerie! Me
trouuant là, ie consideroy par combien legeres causes et obiects,
l’imagination nourrissoit en moy le regret de la vie: de quels atomes
se bastissoit en mon ame, le poids et la difficulté de ce deslogement:
à combien friuoles pensees nous donnions place en vn si
grand affaire. Vn chien, vn cheual, vn liure, vn verre, et quoy non?
tenoient compte en ma perte. Aux autres, leurs ambitieuses esperances,
leur bourse, leur science, non moins sottement à mon gré.•
Ie voy nonchalamment la mort, quand ie la voy vniuersellement,
comme fin de la vie. Ie la gourmande en bloc: par le menu, elle
me pille. Les larmes d’vn laquais, la dispensation de ma desferre,
l’attouchement d’vne main cognue, vne consolation commune, me
desconsole et m’attendrit. Ainsi nous troublent l’ame, les plaintes1
des fables: et les regrets de Didon, et d’Ariadné passionnent ceux
mesmes qui ne les croyent point en Virgile et en Catulle: c’est vne
exemple de nature obstinee et dure, n’en sentir aucune emotion:
comme on recite, pour miracle, de Polemon: mais aussi ne pallit
il pas seulement à la morsure d’vn chien enragé, qui luy emporta•
le gras de la iambe. Et nulle sagesse ne va si auant, de conceuoir
la cause d’vne tristesse, si viue et entiere, par iugement, qu’elle ne
souffre accession par la presence, quand les yeux et les oreilles y
ont leur part: parties qui ne peuuent estre agitees que par vains
accidens. Est-ce raison que les arts mesmes se seruent et facent2
leur proufit, de nostre imbecillité et bestise naturelle? L’orateur,
dit la rhetorique, en cette farce de son plaidoier, s’esmouuera par
le son de sa voix, et par ses agitations feintes; et se lairra piper à
la passion qu’il represente. Il s’imprimera vn vray deuil et essentiel,
par le moyen de ce battelage qu’il iouë, pour le transmettre•
aux iuges, à qui il touche encore moins. Comme font ces personnes
qu’on loüe aux mortuaires, pour ayder à la ceremonie du deuil,
qui vendent leurs larmes à poix et à mesure, et leur tristesse. Car
encore qu’ils s’esbranlent en forme empruntee, toutesfois en habituant
et rengeant la contenance, il est certain qu’ils s’emportent3
souuent tous entiers, et reçoiuent en eux vne vraye melancholie. Ie
fus entre plusieurs autres de ses amis, conduire à Soissons le corps
de monsieur de Grammont, du siege de la Fere, où il fut tué. Ie
consideray que par tout où nous passions, nous remplissions de lamentation
et de pleurs, le peuple que nous rencontrions, par la•
seule montre de l’appareil de nostre conuoy: car seulement le
nom du trespassé n’y estoit pas cogneu. Quintilian dit auoir veu
des comediens si fort engagez en vn rolle de deuil, qu’ils en pleuroient
encore au logis: et de soy mesme, qu’ayant prins à esmouuoir
quelque passion en autruy, il l’auoit espousee, iusques à se
trouuer surprins, non seulement de larmes, mais d’vne palleur de
visage et port d’homme vrayement accablé de douleur. En vne•
contree pres de nos montaignes, les femmes font le prestre-martin:
car comme elles agrandissent le regret du mary perdu, par la
souuenance des bonnes et agreables conditions qu’il auoit, elles
font tout d’vn train aussi recueil et publient ses imperfections:
comme pour entrer d’elles mesmes en quelque compensation, et se1
diuertir de la pitié au desdain. De bien meilleure grace encore que
nous, qui à la perte du premier cognu, nous piquons à luy prester
des louanges nouuelles et fauces: et à le faire tout autre, quand
nous l’auons perdu de veuë, qu’il ne nous sembloit estre, quand
nous le voyions. Comme si le regret estoit vne partie instructiue:•
ou que les larmes en lauant nostre entendement, l’esclaircissent. Ie
renonce dés à present aux fauorables tesmoignages, qu’on me voudra
donner, non par ce que i’en seray digne, mais par ce que ie
seray mort. Qui demandera à celuy là, Quel interest auez vous à
ce siege? L’interest de l’exemple, dira-il, et de l’obeyssance commune2
du Prince: ie n’y pretens proffit quelconque: et de gloire,
ie sçay la petite part qui en peut toucher vn particulier comme
moy: ie n’ay icy ny passion ny querelle. Voyez le pourtant le lendemain,
tout changé, tout bouillant et rougissant de cholere, en
son rang de bataille pour l’assaut. C’est la lueur de tant d’acier,•
et le feu et tintamarre de nos canons et de nos tambours, qui luy
ont ietté cette nouuelle rigueur et hayne dans les veines. Friuole
cause, me direz vous. Comment cause? il n’en faut point, pour
agiter nostre ame. Vne resuerie sans corps et sans subiect la regente
et l’agite. Que ie me mette à faire des chasteaux en Espaigne,3
mon imagination m’y forge des commoditez et des plaisirs,
desquels mon ame est reellement chatouillee et resiouye. Combien
de fois embrouillons nous nostre esprit de cholere ou de tristesse,
par telles ombres, et nous inserons en des passions fantastiques,
qui nous alterent et l’ame et le corps? Quelles grimaces, estonnees,
riardes, confuses, excite la resuerie en noz visages! Quelles saillies
et agitations de membres et de voix! Semble-il pas de cet homme
seul, qu’il aye des visions fauces, d’vne presse d’autres hommes,
auec qui il negocie: ou quelque demon interne, qui le persecute?•
Enquerez vous à vous, où est l’obiect de cette mutation? Est-il rien
sauf nous, en nature, que l’inanité substante, sur quoy elle puisse?
Cambyses pour auoir songé en dormant, que son frere deuoit deuenir
Roy de Perse, le fit mourir, vn frere qu’il aymoit, et duquel il
s’estoit tousiours fié. Aristodemus Roy des Messeniens se tua, pour1
vne fantasie qu’il print de mauuais augure, de ie ne sçay quel hurlement
de ses chiens. Et le Roy Midas en fit autant, troublé et fasché
de quelque mal plaisant songe qu’il auoit songé. C’est priser sa
vie iustement ce qu’elle est, de l’abandonner pour vn songe. Oyez
pourtant nostre ame, triompher de la misere du corps, de sa foiblesse,•
de ce qu’il est en butte à toutes offences et alterations:
vrayement elle a raison d’en parler.
O prima infelix fingenti terra Prometheo!
Ille parum cauti pectoris egit opus.
Corpora disponens, mentem non vidit in arte,2
Recta animi primùm debuit esse via.
CHAPITRE V. [(TRADUCTION LIV. III, CH. V.)]
Sur des vers de Virgile.
A mesure que les pensemens vtiles sont plus pleins, et solides, ils
sont aussi plus empeschans, et plus onereux. Le vice, la mort,
la pauureté, les maladies, sont subiects graues, et qui greuent. Il
faut auoir l’ame instruitte des moyens de soustenir et combatre•
les maux, et instruite des regles de bien viure, et de bien croire:
et souuent l’esueiller et exercer en cette belle estude. Mais à vne
ame de commune sorte, il faut que ce soit auec relasche et moderation:
elle s’affolle, d’estre trop continuellement bandee. I’auoy
besoing en ieunesse, de m’aduertir et solliciter pour me tenir en office.3
L’alegresse et la santé ne conuiennent pas tant bien, dit-on,
auec ces discours serieux et sages. Ie suis à present en vn autre
estat. Les conditions de la vieillesse, ne m’aduertissent que trop,
m’assagissent et me preschent. De l’excez de la gayeté, ie suis
tombé en celuy de la seuerité: plus fascheux. Parquoy, ie me
laisse à cette heure aller vn peu à la desbauche, par dessein: et•
employe quelque fois l’ame, à des pensemens folastres et ieunes,
où elle se seiourne. Ie ne suis meshuy que trop rassis, trop poisant,
et trop meur. Les ans me font leçon tous les iours, de froideur, et
de temperance. Ce corps fuyt le desreiglement, et le craint: il est
à son tour de guider l’esprit vers la reformation: il regente à son1
tour: et plus rudement et imperieusement. Il ne me laisse pas vne
heure, ny dormant ny veillant, chaumer d’instruction, de mort, de
patience, et de pœnitence. Ie me deffens de la temperance, comme
i’ay faict autresfois de la volupté: elle me tire trop arriere, et
iusques à la stupidité. Or ie veux estre maistre de moy, à tout•
sens. La sagesse a ses excez, et n’a pas moins besoing de moderation
que la folie. Ainsi, de peur que ie ne seche, tarisse, et m’aggraue
de prudence, aux interualles que mes maux me donnent,
Mens intenta suis ne siet vsque malis,
ie gauchis tout doucement, et desrobe ma veuë de ce ciel orageux2
et nubileux que i’ay deuant moy. Lequel, Dieu mercy, ie considere
bien sans effroy, mais non pas sans contention, et sans estude. Et
me vay amusant en la recordation des ieunesses passees:
Animus quod perdidit, optat,
Atque in præterita se totus imagine versat.•
Que l’enfance regarde deuant elle, la vieillesse derriere: estoit ce
pas ce que signifioit le double visage de Ianus? Les ans m’entrainnent
s’ils veulent, mais à reculons. Autant que mes yeux peuuent
recognoistre cette belle saison expiree, ie les y destourne à secousses.
Si elle eschappe de mon sang et de mes veines, aumoins n’en3
veux-ie déraciner l’image de la memoire.
Hoc est
Viuere bis, vita posse priore frui.
Platon ordonne aux vieillards d’assister aux exercices, danses,
et ieux de la ieunesse, pour se resiouyr en autruy, de la soupplesse•
et beauté du corps, qui n’est plus en eux: et rappeller en leur souuenance,
la grace et faueur de cet aage verdissant. Et veut qu’en
ces esbats, ils attribuent l’honneur de la victoire, au ieune homme,
qui aura le plus esbaudi et resioui, et plus grand nombre d’entre
eux. Ie merquois autresfois les iours poisans et tenebreux, comme4
extraordinaires. Ceux-là sont tantost les miens ordinaires: les extraordinaires
sont les beaux et serains. Ie m’en vay au train de
tressaillir, comme d’vne nouuelle faueur, quand aucune chose ne
me deult. Que ie me chatouille, ie ne puis tantost plus arracher vn
pauure rire de ce meschant corps. Ie ne m’esgaye qu’en fantasie et•
en songe: pour destourner par ruse, le chagrin de la vieillesse.
Mais certes il faudroit autre remede, qu’en songe. Foible lucte, de
l’art contre la nature. C’est grand simplesse, d’alonger et anticiper,
comme chacun fait, les incommoditez humaines. I’ayme mieux
estre moins long temps vieil, que d’estre vieil, auant que de l’estre.1
Iusques aux moindres occasions de plaisir que ie puis rencontrer,
ie les empoigne. Ie congnois bien par ouyr dire, plusieurs especes
de voluptez prudentes, fortes et glorieuses: mais l’opinion ne
peut pas assez sur moy pour m’en mettre en appetit. Ie ne les veux
pas tant magnanimes, magnifiques et fastueuses, comme ie les veux•
doucereuses, faciles et prestes. A natura discedimus: populo nos
damus, nullius rei bono auctori. Ma philosophie est en action, en
vsage naturel et present: peu en fantasie. Prinssé-ie plaisir à
iouer aux noisettes et à la toupie!
Non ponebat enim rumores ante salutem.2
La volupté est qualité peu ambitieuse; elle s’estime assez riche de
soy, sans y mesler le prix de la reputation: et s’ayme mieux à
l’ombre. Il faudroit donner le foüet à vn ieune homme, qui s’amuseroit
à choisir le goust du vin, et des sauces. Il n’est rien que
i’aye moins sçeu, et moins prisé: à cette heure ie l’apprens. I’en ay•
grand honte, mais qu’y feroy-ie? I’ay encor plus de honte et de
despit, des occasions qui m’y poussent. C’est à nous, à resuer et
baguenauder, et à la ieunesse à se tenir sur la reputation et sur le
bon bout. Elle va vers le monde, vers le credit: nous en venons.
Sibi arma, sibi equos, sibi hastas, sibi clauam, sibi pilam, sibi natationes3
et cursus habeant: nobis senibus, ex lusionibus multis, talos
relinquant et tesseras. Les loix mesme nous enuoyent au logis. Ie
ne puis moins en faueur de cette chetiue condition, où mon aage
me pousse, que de luy fournir de ioüets et d’amusoires, comme à
l’enfance: aussi y retombons nous. Et la sagesse et la folie, auront•
prou à faire, à m’estayer et secourir par offices alternatifs, en cette
calamité d’aage.
Misce stultitiam consiliis breuem.
Ie fuis de mesme les plus legeres pointures: et celles qui ne
m’eussent pas autresfois esgratigné, me transpercent à cette heure.4
Mon habitude commence de s’appliquer si volontiers au mal: in
fragili corpore odiosa omnis offensio est.
Ménsque pati durum sustinet ægra nihil.
I’ay esté tousiours chatouilleux et delicat aux offences, ie suis plus
tendre à cette heure, et ouuert par tout.
Et minimæ vires frangere quassa valent.
Mon iugement m’empesche bien de regimber et gronder contre les•
inconuenients que Nature m’ordonne à souffrir, mais non pas de
les sentir. Ie courrois d’vn bout du monde à l’autre, chercher vn
bon an de tranquillité plaisante et eniouee, moy, qui n’ay autre fin
que viure et me resiouyr. La tranquillité sombre et stupide, se
trouue assez pour moy, mais elle m’endort et enteste: ie ne m’en1
contente pas. S’il y a quelque personne, quelque bonne compagnie,
aux champs, en la ville, en France, ou ailleurs, resseante, ou voyagere,
à qui mes humeurs soient bonnes, de qui les humeurs me
soyent bonnes, il n’est que de siffler en paume, ie leur iray fournir
des Essays, en chair et en os. Puisque c’est le priuilege de l’esprit,•
de se r’auoir de la vieillesse, ie luy conseille autant que ie
puis, de le faire: qu’il verdisse, qu’il fleurisse ce pendant, s’il
peut, comme le guy sur vn arbre mort. Ie crains que c’est vn traistre:
il s’est si estroittement affreté au corps, qu’il m’abandonne à
tous coups, pour le suiure en sa necessité. Ie le flatte à part, ie le2
practique pour neant: i’ay beau essayer de le destourner de cette
colligence, et luy presenter et Seneque et Catulle, et les dames et
les dances royalles: si son compagnon a la cholique, il semble
qu’il l’ayt aussi. Les puissances mesmes qui luy sont particulieres
et propres, ne se peuuent lors sousleuer: elles sentent euidemment•
le morfondu: il n’y a poinct d’allegresse en ses productions,
s’il n’en y a quand et quand au corps. Noz maistres ont tort, dequoy
cherchants les causes des eslancements extraordinaires de
nostre esprit, outre ce qu’ils en attribuent à vn rauissement diuin,
à l’amour, à l’aspreté guerriere, à la poësie, au vin: ils n’en ont3
donné sa part à la santé. Vne santé bouillante, vigoureuse, pleine,
oysiue, telle qu’autrefois la verdeur des ans et la securité, me la
fournissoient par venuës. Ce feu de gayeté suscite en l’esprit des
eloises viues et claires outre nostre clairté naturelle: et entre les
enthousiasmes, les plus gaillards, sinon les plus esperdus. Or bien,•
ce n’est pas merueille, si vn contraire estat affesse mon esprit, le
clouë, et en tire vn effect contraire.
Ad nullum consurgit opus cum corpore languet.
Et veut encores que ie luy sois tenu, dequoy il preste, comme il
dit, beaucoup moins à ce consentement, que ne porte l’vsage ordinaire4
des hommes. Aumoins pendant que nous auons trefue,
chassons les maux et difficultez de nostre commerce,
Dum licet, obducta soluatur fronte senectus:
tetrica sunt amœnanda iocularibus. I’ayme vne sagesse gaye et
ciuile, et fuis l’aspreté des mœurs, et l’austerité: ayant pour suspecte
toute mine rebarbatiue:•
Tristémque vultus tetrici arrogantiam;
Et habet tristis quoque turba cynædos.
Ie croy Platon de bon cœur, qui dit les humeurs faciles ou difficiles,
estre vn grand preiudice à la bonté ou mauuaistié de l’ame.
Socrates eut vn visage constant, mais serein et riant. Non fascheusement1
constant, comme le vieil Crassus, qu’on ne veit iamais rire.
La vertu est qualité plaisante et gaye. Ie sçay bien que fort peu
de gens rechigneront à la licence de mes escrits, qui n’ayent plus
à rechigner à la licence de leur pensee. Ie me conforme bien à leur
courage: mais i’offence leurs yeux. C’est vne humeur bien ordonnee,•
de pinser les escrits de Platon, et couler ses negociations pretendues
auec Phedon, Dion, Stella, Archeanassa. Non pudeat dicere,
quod non pudet sentire. Ie hay vn esprit hargneux et triste, qui
glisse par dessus les plaisirs de sa vie, et s’empoigne et paist aux
malheurs. Comme les mouches, qui ne peuuent tenir contre vn2
corps bien poly, et bien lissé, et s’attachent et reposent aux lieux
scabreux et raboteux. Et comme les vantouses, qui ne hument et
appetent que le mauuais sang. Au reste, ie me suis ordonné
d’oser dire tout ce que i’ose faire: et me desplaist des pensees
mesmes impubliables. La pire de mes actions et conditions, ne me•
semble pas si laide, comme ie trouue laid et lasche, de ne l’oser
aduouer. Chacun est discret en la confession, on le deuroit estre
en l’action. La hardiesse de faillir, est aucunement compensee et
bridee, par la hardiesse de le confesser. Qui s’obligeroit à tout
dire, s’obligeroit à ne rien faire de ce qu’on est contraint de taire.3
Dieu vueille que cet excés de ma licence, attire nos hommes iusques
à la liberté: par dessus ces vertus couardes et mineuses, nees
de nos imperfections: qu’aux despens de mon immoderation, ie
les attire iusques au point de la raison. Il faut voir son vice, et
l’estudier, pour le redire: ceux qui le celent à autruy, le celent•
ordinairement à eux mesmes: et ne le tiennent pas pour assés couuert,
s’ils le voyent. Ils le soustrayent et desguisent à leur propre
conscience. Quare vitia sua nemo confitetur? Quia etiam nunc in
illis est, somnium narrare vigilantis est. Les maux du corps s’esclaircissent
en augmentant. Nous trouuons que c’est goutte, ce que
nous nommions rheume ou foulleure. Les maux de l’ame s’obscurcissent
en leurs forces: le plus malade les sent le moins. Voyla
pourquoy il les faut souuent remanier au iour, d’vne main impiteuse:•
les ouurir et arracher du creus de nostre poitrine. Comme
en matiere de biens faicts, de mesme en matiere de mesfaicts, c’est
par fois satisfaction que la seule confession. Est-il quelque laideur
au faillir, qui nous dispense de nous en confesser? Ie souffre peine
à me feindre: si que i’euite de prendre les secrets d’autruy en1
garde, n’ayant pas bien le cœur de desaduouer ma science. Ie puis
la taire, mais la nyer, ie ne puis sans effort et desplaisir. Pour
estre bien secret, il le faut estre par nature, non par obligation.
C’est peu, au seruice des Princes, d’estre secret, si on n’est menteur
encore. Celuy qui s’enquestoit à Thales Milesius, s’il deuoit•
solemnellement nyer d’auoir paillardé, s’il se fust addressé à moy,
ie luy eusse respondu, qu’il ne le deuoit pas faire, car le mentir
me semble encore pire que la paillardise. Thales luy conseilla tout
autrement, et qu’il iurast, pour garentir le plus, par le moins. Toutesfois
ce conseil n’estoit pas tant election de vice, que multiplication.2
Sur quoy disons ce mot en passant, qu’on fait bon marché à
vn homme de conscience, quand on luy propose quelque difficulté
au contrepoids du vice: mais quand on l’enferme entre deux vices,
on le met à vn rude choix. Comme on fit Origene: ou qu’il idolatrast,
ou qu’il se souffrist iouyr charnellement, à vn grand vilain•
Æthiopien qu’on luy presenta. Il subit la premiere condition: et
vitieusement, dit-on. Pourtant ne seroient pas sans goust, selon
leur erreur, celles qui nous protestent en ce temps, qu’elles aymeroient
mieux charger leur conscience de dix hommes, que d’vne
messe. Si c’est indiscretion de publier ainsi ses erreurs, il n’y a3
pas grand danger qu’elle passe en exemple et vsage. Car Ariston
disoit, que les vens que les hommes craignent le plus, sont ceux qui
les descouurent. Il faut rebrasser ce sot haillon qui cache nos
mœurs. Ils enuoyent leur conscience au bordel, et tiennent leur
contenance en regle. Iusques aux traistres et assassins, ils espousent•
les loix de la ceremonie, et attachent là leur deuoir. Si n’est-ce,
ny à l’iniustice de se plaindre de l’inciuilité, ny à la malice de
l’indiscretion. C’est dommage qu’vn meschant homme ne soit encore
vn sot, et que la decence pallie son vice. Ces incrustations n’appartiennent
qu’à vne bonne et saine paroy, qui merite d’estre conseruee,
d’être blanchie. En faueur des Huguenots, qui accusent nostre
confession auriculaire et priuee, ie me confesse en publiq, religieusement•
et purement. Sainct Augustin, Origene, et Hippocrates, ont
publié les erreurs de leurs opinions: moy encore de mes mœurs.
Ie suis affamé de me faire congnoistre: et ne me chaut à combien,
pourueu que ce soit veritablement. Ou pour dire mieux, ie n’ay
faim de rien: mais ie fuis mortellement, d’estre pris en eschange,1
par ceux à qui il arriue de congnoistre mon nom. Celuy qui fait
tout pour l’honneur et pour la gloire, que pense-il gaigner, en se
produisant au monde en masque, desrobant son vray estre à la
congnoissance du peuple? Louez un bossu de sa belle taille, il le
doit receuoir à iniure: si vous estes couard, et qu’on vous honnore•
pour vn vaillant homme, est-ce de vous qu’on parle? On vous prend
pour vn autre. I’aymeroy aussi cher, que celuy-là se gratifiast des
bonnetades qu’on luy faict, pensant qu’il soit maistre de la trouppe,
luy qui est des moindres de la suitte. Archelaus Roy de Macedoine,
passant par la ruë, quelqu’vn versa de l’eau sur luy: les assistans2
disoient qu’il deuoit le punir. Voyre mais, fit-il, il n’a pas versé
l’eau sur moy, mais sur celuy qu’il pensoit que ie fusse. Socrates
à celuy, qui l’aduertissoit: qu’on mesdisoit de luy. Point, dit-il: il
n’y a rien en moy de ce qu’ils disent. Pour moy, qui me loüeroit
d’estre bon pilote, d’estre bien modeste, ou d’estre bien chaste, ie•
ne luy en deurois nul grammercy. Et pareillement, qui m’appelleroit
traistre, voleur, ou yurongne, ie me tiendroy aussi peu offencé.
Ceux qui se mescognoissent, se peuuent paistre de fauces approbations:
non pas moy, qui me voy, et qui me recherche iusques aux
entrailles, qui sçay bien ce qu’il m’appartient. Il me plaist d’estre3
moins loué, pourueu que ie soy mieux congneu. On me pourroit
tenir pour sage en telle condition de sagesse, que ie tien pour sottise.
Ie m’ennuye que mes Essais seruent les dames de meuble
commun seulement, et de meuble de sale: ce chapitre me fera du
cabinet. I’ayme leur commerce vn peu priué: le publique est sans•
faueur et saueur. Aux adieux, nous eschauffons outre l’ordinaire
l’affection enuers les choses que nous abandonnons. Ie prens l’extreme
congé des ieux du monde: voicy nos dernieres accolades.
Mais venons à mon theme. Qu’a faict l’action genitale aux
hommes, si naturelle, si necessaire, et si iuste, pour n’en oser parler
sans vergongne, et pour l’exclurre des propos serieux et reglez?
Nous prononçons hardiment, tuer, desrober, trahir: et cela, nous•
n’oserions qu’entre les dents. Est-ce à dire, que moins nous en
exhalons en parole, d’autant nous auons loy d’en grossir la pensee?
Car il est bon, que les mots qui sont le moins en vsage, moins
escrits, et mieux teuz, sont les mieux sceus, et plus generalement
cognus. Nul aage, nulles mœurs l’ignorent non plus que le pain.1
Ils s’impriment en chascun, sans estre exprimez, et sans voix et sans
figure. Et le sexe qui le fait le plus, a charge de le taire le plus.
C’est vne action, que nous auons mis en la franchise du silence,
d’où c’est crime de l’arracher. Non pas pour l’accuser et iuger. Ny
n’osons la fouëtter, qu’en periphrase et peinture. Grand faueur à vn•
criminel, d’estre si execrable, que la iustice estime iniuste, de le
toucher et de le veoir: libre et sauué par le benefice de l’aigreur
de sa condamnation. N’en va-il pas comme en matiere de liures, qui
se rendent d’autant plus venaux et publiques, de ce qu’ils sont supprimez?
Ie m’en vay pour moy, prendre au mot l’aduis d’Aristote,2
qui dit, L’estre honteux, seruir d’ornement à la ieunesse, mais de
reproche à la vieillesse. Ces vers se preschent en l’escole ancienne:
escole à laquelle ie me tien bien plus qu’à la moderne: ses vertus
me semblent plus grandes, ses vices moindres.
Ceux qui par trop fuyant Venus estriuent,•
Faillent autant que ceux qui trop la suiuent.
Tu, Dea, tu rerum naturam sola gubernas,
Nec sine te quicquam dias in luminis oras
Exoritur, neque fit lætum, nec amabile quicquam.
Ie ne sçay qui a peu mal mesler Pallas et les Muses, auec Venus,3
et les refroidir enuers l’amour: mais ie ne voy aucunes deitez qui
s’auiennent mieux, ny qui s’entredoiuent plus. Qui ostera aux muses
les imaginations amoureuses, leur desrobera le plus bel entretien
qu’elles ayent, et la plus noble matiere de leur ouurage: et qui
fera perdre à l’amour la communication et seruice de la poësie•
l’affoiblira de ses meilleures armes. Par ainsin on charge le Dieu
d’accointance, et de bien-vueillance, et les Deesses protectrices
d’humanité et de iustice, du vice d’ingratitude et de mescognoissance.
Ie ne suis pas de si long temps cassé de l’estat et suitte de ce
Dieu, que ie n’aye la memoire informee de ses forces et valeurs:
Agnosco veteris vestigia flammæ.•
Il y a encore quelque demeurant d’emotion et chaleur apres la
fiéure.
Nec mihi deficiat calor hic, hyemantibus annis.
Tout asseché que ie suis, et appesanty, ie sens encore quelques
tiedes restes de cette ardeur passee.1
Qual l’alto Ægeo per che Aquilone o Noto
Cessi, che tutto prima il vuolse et scosse,
Non s’accheta ei perto, ma’l sono el’ moto,
Ritien dell’ onde anco agitate è grosse.
Mais de ce que ie m’y entends, les forces et valeur de ce Dieu, se•
trouuent plus vifues et plus animees, en la peinture de la poësie,
qu’en leur propre essence.
Et versus digitos habet.
Elle represente ie ne sçay quel air, plus amoureux que l’amour
mesme. Venus n’est pas si belle toute nüe, et viue, et haletante,2
comme elle est icy chez Virgile.
Dixerat, et niueis hinc atque hinc Diua lacertis
Cunctantem amplexu molli fouet. Ille repente
Accepit solitam flammam, notúsque medullas
Intrauit calor, et labefacta per ossa cucurrit.•
Non secus atque olim tonitru cùm rupta corusco
Ignea rima micans percurrit lumine nimbos.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ea verba loquutus,
Optatos dedit amplexus, placidúmque petiuit
Coniugis infusus gremio per membra soporem.3
Ce que i’y trouue à considerer, c’est qu’il la peinct vn peu bien
esmeüe pour vne Venus maritale. En ce sage marché, les appetits
ne se trouuent pas si follastres: ils sont sombres et plus mousses.
L’amour hait qu’on se tienne par ailleurs que par luy, et se mesle
laschement aux accointances qui sont dressees et entretenues soubs•
autre titre: comme est le mariage. L’alliance, les moyens, y poisent
par raison, autant ou plus, que les graces et la beauté. On ne
se marie pas pour soy, quoy qu’on die: on se marie autant ou plus,
pour sa posterité, pour sa famille. L’vsage et l’interest du mariage
touche nostre race, bien loing par delà nous. Pourtant me plaist4
cette façon, qu’on le conduise plustost par main tierce, que par les
propres: et par le sens d’autruy, que par le sien. Tout cecy, combien
à l’opposite des conuentions amoureuses? Aussi est-ce vne
espece d’inceste, d’aller employer à ce parentage venerable et sacré,
les efforts et les extrauagances de la licence amoureuse, comme il
me semble auoir dict ailleurs. Il faut, dit Aristote, toucher sa femme
prudemment et seuerement, de peur qu’en la chatouillant trop lasciuement,
le plaisir ne la face sortir hors des gons de raison. Ce•
qu’il dit pour la conscience, les medecins le disent pour la santé.
Qu’vn plaisir excessiuement chaud, voluptueux, et assidu, altere la
semence, et empesche la conception. Disent d’autre part, qu’à vne
congression languissante, comme celle là est de sa nature: pour la
remplir d’vne iuste et fertile chaleur, il s’y faut presenter rarement,1
et à notables interualles;
Quo rapiat sitiens Venerem interiúsque recondat.
Ie ne voy point de mariages qui faillent plustost, et se troublent,
que ceux qui s’acheminent par la beauté, et desirs amoureux. Il y
faut des fondemens plus solides, et plus constans, et y marcher•
d’aguet: cette boüillante allegresse n’y vaut rien. Ceux qui pensent
faire honneur au mariage, pour y ioindre l’amour, font, ce me
semble, de mesme ceux, qui pour faire faueur à la vertu, tiennent
que la noblesse n’est autre chose que vertu. Ce sont choses qui ont
quelque cousinage: mais il y a beaucoup de diuersité: on n’a que2
faire de troubler leurs noms et leurs tiltres. On fait tort à l’vne ou
à l’autre de les confondre. La noblesse est vne belle qualité, et introduite
auec raison: mais d’autant que c’est vne qualité dependant
d’autruy, et qui peut tomber en vn homme vicieux et de neant, elle
est en estimation bien loing au dessoubs de la vertu. C’est vne•
vertu, si ce l’est, artificielle et visible: dependant du temps et de la
fortune: diuerse en forme selon les contrees, viuante et mortelle:
sans naissance, non plus que la riuiere du Nil: genealogique et
commune; de suite et de similitude: tiree par consequence, et consequence
bien foible. La science, la force, la bonté, la beauté, la3
richesse, toutes autres qualitez, tombent en communication et en
commerce: cetty-cy se consomme en soy, de nulle emploite au seruice
d’autruy. On proposoit à l’vn de nos Roys, le choix de deux
competiteurs, en vne mesme charge, desquels l’vn estoit Gentil’homme,
l’autre ne l’estoit point: il ordonna que sans respect de•
cette qualité, on choisist celuy qui auroit le plus de merite: mais
où la valeur seroit entierement pareille, qu’alors on eust respect à
la noblesse: c’estoit iustement luy donner son rang. Antigonus à
vn ieune homme incogneu, qui luy demandoit la charge de son
pere, homme de valeur, qui venoit de mourir: Mon amy, dit-il, en
tels bien faicts, ie ne regarde pas tant la noblesse de mes soldats,
comme ie fais leur proüesse. De vray, il n’en doibt pas aller comme
des officiers des Roys de Sparte, trompettes, menestriers, cuisiniers,•
à qui en leurs charges succedoient les enfants, pour ignorants qu’ils
fussent, auant les mieux experimentez du mestier. Ceux de Callicut
font des nobles, vne espece par dessus l’humaine. Le mariage leur
est interdit, et toute autre vacation que bellique. De concubines,
ils en peuuent auoir leur saoul: et les femmes autant de ruffiens:1
sans ialousie les vns des autres. Mais c’est vn crime capital et irremissible,
de s’accoupler à personne d’autre condition que la leur.
Et se tiennent pollus, s’ils en sont seulement touchez en passant:
et, comme leur noblesse en estant merueilleusement iniuriee et
interessee, tuent ceux qui seulement ont approché vn peu trop pres•
d’eux. De maniere que les ignobles sont tenus de crier en marchant,
comme les gondoliers de Venise, au contour des ruës, pour ne
s’entreheurter: et les nobles leur commandent de se ietter au
quartier qu’ils veulent. Ceux cy euitent par là, cette ignominie,
qu’ils estiment perpetuelle; ceux là vne mort certaine. Nulle duree2
de temps, nulle faueur de Prince, nul office, ou vertu, ou richesse
peut faire qu’vn roturier deuienne noble. A quoy ayde cette coustume,
que les mariages sont defendus de l’vn mestier à l’autre. Ne
peut vne de race cordonniere, espouser vn charpentier: et sont les
parents obligez de dresser les enfants à la vacation des peres,•
precisement, et non à autre vacation: par où se maintient la distinction
et continuation de leur fortune. Vn bon mariage, s’il en
est, refuse la compagnie et conditions de l’amour: il tasche à representer
celles de l’amitié. C’est vne douce societé de vie, pleine
de constance, de fiance, et d’vn nombre infiny d’vtiles et solides3
offices, et obligations mutuelles. Aucune femme qui en sauoure le
goust,
Optato quam iunxit lumine tæda,
ne voudroit tenir lieu de maistresse à son mary. Si elle est logee en
son affection, comme femme, elle y est bien plus honorablement et•
seurement logee. Quand il fera l’esmeu ailleurs, et l’empressé, qu’on
luy demande pourtant lors, à qui il aymeroit mieux arriuer vne
honte, ou à sa femme ou à sa maistresse, de qui la desfortune l’affligeroit
le plus, à qui il desire plus de grandeur: ces demandes
n’ont aucun doubte en vn mariage sain. Ce qu’il s’en voit si peu
de bons, est signe de son prix et de sa valeur. A le bien façonner et
à le bien prendre, il n’est point de plus belle piece en notre societé.•
Nous ne nous en pouuons passer, et l’allons auilissant. Il en aduient
ce qui se voit aux cages, les oyseaux qui en sont dehors, desesperent
d’y entrer; et d’vn pareil soing en sortir, ceux qui sont au dedans.
Socrates, enquis, qui estoit plus commode, prendre, ou ne
prendre point de femme: Lequel des deux, dit-il, on face, on s’en1
repentira. C’est vne conuention à laquelle se rapporte bien à point
ce qu’on dit, homo homini, ou Deus, ou lupus. Il faut le rencontre
de beaucoup de qualitez à le bastir. Il se trouue en ce temps plus
commode aux ames simples et populaires, où les delices, la curiosité,
et l’oysiueté, ne le troublent pas tant. Les humeurs desbauchees,•
comme est la mienne, qui hay toute sorte de liaison et d’obligation,
n’y sont pas si propres.
Et mihi dulce magis resoluto viuere collo.