Au demeurant, ie hay cet accidental repentir que l’aage apporte.
Celuy qui disoit anciennement, estre obligé aux annees, dequoy
elles l’auoyent deffait de la volupté, auoit autre opinion que la
mienne. Ie ne sçauray iamais bon gré à l’impuissance, de bien1
qu’elle me face. Nec tam auersa vnquam videbitur ab opere suo
prouidentia, vt debilitas inter optima inuenta sit. Nos appetits
sont rares en la vieillesse: vne profonde satieté nous saisit apres
le coup. En cela ie ne voy rien de conscience. Le chagrin, et la
foiblesse nous impriment vne vertu lasche, et caterreuse. Il ne nous•
faut pas laisser emporter si entiers, aux alterations naturelles, que
d’en abastardir notre iugement. La ieunesse et le plaisir n’ont pas
faict autrefois que i’aye mescogneu le visage du vice en la volupté:
ny ne fait à cette heure, le degoust que les ans m’apportent, que
ie mescognoisse celuy de la volupté au vice. Ores que ie n’y suis2
plus, i’en iuge comme si i’y estoy. Moy qui la secouë viuement et
attentiuement, trouue que ma raison est celle mesme que i’auoy en
l’aage plus licencieux: sinon à l’auanture, d’autant qu’elle s’est
affoiblie et empiree, en vieillissant. Et trouue que ce qu’elle refuse
de m’enfourner à ce plaisir, en consideration de l’interest de ma•
santé corporelle, elle ne le feroit non plus qu’autrefois, pour la
santé spirituelle. Pour la voir hors de combat, ie ne l’estime pas
plus valeureuse. Mes tentations sont si cassees et mortifiees, qu’elles
ne valent pas qu’elle s’y oppose: tendant seulement les mains au
deuant, ie les coniure. Qu’on luy remette en presence, cette ancienne3
concupiscence, ie crains qu’elle auroit moins de force à la
soustenir, qu’elle n’auoit autrefois. Ie ne luy voy rien iuger à part
soy, que lors elle ne iugeast, ny aucune nouuelle clarté. Parquoy
s’il y a conualescence, c’est vne conualescence maleficiee. Miserable
sorte de remede, deuoir à la maladie sa santé. Ce n’est pas à•
nostre malheur de faire cet office: c’est au bon heur de nostre
iugement. On ne me fait rien faire par les offenses et afflictions,
que les maudire. C’est aux gents, qui ne s’esueillent qu’à coups de
fouët. Ma raison a bien son cours plus deliure en la prosperité:
elle est bien plus distraitte et occupee à digerer les maux, que les•
plaisirs. Ie voy bien plus clair en temps serain. La santé m’aduertit,
comme plus alaigrement, aussi plus vtilement, que la maladie. Ie
me suis auancé le plus que i’ay peu, vers ma reparation et reglement,
lors que i’auoy à en iouïr. Ie seroy honteux et enuieux, que
la misere et l’infortune de ma vieillesse eust à se preferer à mes1
bonnes annees, saines, esueillees, vigoureuses. Et qu’on eust à
m’estimer, non par où i’ay esté, mais par où i’ay cesse d’estre. A
mon aduis, c’est le viure heureusement, non, comme disoit Antisthenes,
le mourir heureusement, qui fait l’humaine felicité. Ie ne
me suis pas attendu d’attacher monstrueusement la queuë d’vn•
philosophe à la teste et au corps d’vn homme perdu: ny que ce
chetif bout eust à desaduoüer et desmentir la plus belle, entiere et
longue partie de ma vie. Ie me veux presenter et faire veoir par tout
vniformément. Si i’auois à reuiure, ie reuiurois comme i’ay vescu.
Ny ie ne pleins le passé, ny ie ne crains l’aduenir: et si ie ne me2
deçoy, il est allé du dedans enuiron comme du dehors. C’est vne
des principales obligations, que i’aye à ma fortune, que le cours de
mon estat corporel ayt esté conduit, chasque chose en sa saison,
i’en ay veu l’herbe, et les fleurs, et le fruit: et en voy la secheresse.
Heureusement, puisque c’est naturellement. Ie porte bien plus•
doucement les maux que i’ay, d’autant qu’ils sont en leur poinct:
et qu’ils me font aussi plus fauorablement souuenir de la longue
felicité de ma vie passee. Pareillement, ma sagesse peut bien estre
de mesme taille, en l’vn et en l’autre temps: mais elle estoit bien
de plus d’exploit, et de meilleure grace, verte, gaye, naïue, qu’elle3
n’est à present, cassee, grondeuse, laborieuse. Ie renonce donc à
ces reformations casuelles et douloureuses. Il faut que Dieu nous
touche le courage: il faut que nostre conscience s’amende d’elle
mesme, par renforcement de nostre raison, non par l’affoiblissement
de nos appetits. La volupté n’en est en soy, ny pasle, ny descoulouree,•
pour estre apperceuë par des yeux chassieux et troubles.
On doibt aymer la temperance par elle mesme, et pour le respect
de Dieu qui nous l’a ordonnee, et la chasteté: celle que les
caterres nous prestent, et que ie doibs au benefice de ma cholique,
ce n’est ny chasteté, ny temperance. On ne peut se vanter de mespriser
et combatre la volupté, si on ne la voit, si on l’ignore, et ses
graces, et ses forces, et sa beauté plus attrayante. Ie cognoy l’vne•
et l’autre, c’est à moy de le dire. Mais il me semble qu’en la vieillesse,
nos ames sont subiectes à des maladies et imperfections plus
importunes, qu’en la ieunesse. Ie le disois estant ieune, lors on me
donnoit de mon menton par le nez: ie le dis encore à cette heure,
que mon poil gris m’en donne le credit. Nous appellons sagesse, la1
difficulté de nos humeurs, le desgoust des choses presentes: mais
à la verité, nous ne quittons pas tant les vices, comme nous les
changeons: et, à mon opinion, en pis. Outre vne sotte et caduque
fierté, vn babil ennuyeux, ces humeurs espineuses et inassociables,
et la superstition, et vn soin ridicule des richesses, lors que l’vsage•
en est perdu, i’y trouue plus d’enuie, d’iniustice et de malignité.
Elle nous attache plus de rides en l’esprit qu’au visage: et ne se
void point d’ames, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent l’aigre
et le moisi. L’homme marche entier, vers son croist et vers son
décroist. A voir la sagesse de Socrates, et plusieurs circonstances2
de sa condamnation, i’oseroy croire, qu’il s’y presta aucunement
luy mesme, par preuarication, à dessein: ayant de si prés, aagé
de soixante et dix ans, à souffrir l’engourdissement des riches allures
de son esprit, et l’esblouïssement de sa clairté accoustumée.
Quelles metamorphoses luy voy-ie faire tous les iours, en plusieurs•
de mes cognoissans? c’est vne puissante maladie, et qui se coule
naturellement et imperceptiblement: il y faut grande prouision
d’estude, et grande precaution, pour euiter les imperfections qu’elle
nous charge: ou aumoins affoiblir leur progrez. Ie sens que nonobstant
tous mes retranchemens, elle gaigne pied à pied sur moy. Ie3
soustien tant que ie puis, mais ie ne sçay en fin, où elle me menera
moy-mesme. A toutes auantures, ie suis content qu’on sçache d’où
ie seray tombé.
CHAPITRE III. [(TRADUCTION LIV. III, CH. III.)]
De trois commerces.
IL ne faut pas se cloüer si fort à ses humeurs et complexions.
Nostre principalle suffisance, c’est, sçauoir s’appliquer à diuers
vsages. C’est estre, mais ce n’est pas viure que se tenir attaché et
obligé par necessité, à vn seul train. Les plus belles ames sont celles
qui ont plus de varieté et de souplesse. Voyla vn honorable tesmoignage•
du vieil Caton: Huic versatile ingenium sic pariter ad omnia
fuit, vt natum ad id vnum diceres, quodcumque ageret. Si
c’estoit à moy à me dresser à ma mode, il n’est aucune si bonne
façon, où ie voulusse estre fiché, pour ne m’en sçauoir desprendre.
La vie est vn mouuement inegal, irregulier, et multiforme. Ce n’est1
pas estre amy de soy, et moins encore maistre; c’est en estre esclaue,
de se suiure incessamment: et estre si pris à ses inclinations,
qu’on n’en puisse fouruoyer, qu’on ne les puisse tordre. Ie le dy à
cette heure, pour ne me pouuoir facilement despestrer de l’importunité
de mon ame, en ce qu’elle ne sçait communément s’amuser,•
sinon où elle s’empesche, ny s’employer, que bandee et entiere.
Pour leger subiect qu’on luy donne, elle le grossit volontiers, et
l’estire, iusques au poinct où elle ayt à s’y embesongner de toute sa
force. Son oysiueté m’est à cette cause vne penible occupation, et
qui offense ma santé. La plus part des esprits ont besoing de matiere2
estrangere, pour se desgourdir et exercer: le mien en a besoing,
pour se rassoir plustost et seiourner, vitia otij negotio discutienda
sunt. Car son plus laborieux et principal estude, c’est,
s’estudier soy. Les liures sont, pour luy, du genre des occupations,
qui le desbauchent de son estude. Aux premieres pensees qui luy•
viennent, il s’agite, et fait preuue de sa vigueur à tout sens: exerce
son maniement tantost vers la force, tantost vers l’ordre et la
grace, se range, modere, et fortifie. Il a dequoy esueiller ses facultez
par luy mesme. Nature luy a donné comme à tous, assez de
matiere sienne, pour son vtilité, et des subiects propres assez, où3
inuenter et iuger. Le mediter est vn puissant estude et plein, à
qui sçait se taster et employer vigoureusement. I’ayme mieux forger
mon ame, que la meubler. Il n’est point d’occupation ny plus
foible, ny plus forte, que celle d’entretenir ses pensees, selon l’ame
que c’est. Les plus grandes en font leur vacation, quibus viuere est
cogitare. Aussi l’a nature fauorisee de ce priuilege, qu’il n’y a rien,•
que nous puissions faire si long temps: ny action à laquelle nous
nous addonnions plus ordinairement et facilement. C’est la besongne
des Dieux, dit Aristote, de laquelle naist et leur beatitude et la
nostre. La lecture me sert specialement à esueiller par diuers
obiects mon discours: à embesongner mon iugement, non ma memoyre.1
Peu d’entretiens doncq m’arrestent sans vigueur et sans
effort. Il est vray que la gentillesse et la beauté me remplissent et
occupent, autant ou plus, que le pois et la profondeur. Et d’autant
que ie sommeille en toute autre communication, et que ie n’y preste
que l’escorce de mon attention, il m’aduient souuent, en telle sorte•
de propos abatus et lasches, propos de contenance, de dire et respondre
des songes et bestises, indignes d’vn enfant, et ridicules:
ou de me tenir obstiné en silence, plus ineptement encore et inciuilement.
I’ay vne façon resueuse, qui me retire à moy: et d’autre
part vne lourde ignorance et puerile, de plusieurs choses communes.2
Par ces deux qualitez, i’ay gaigné, qu’on puisse faire au vray,
cinq ou six contes de moy, aussi niais que d’autre quel qu’il soit.
Or suyuant mon propos, cette complexion difficile me rend delicat
à la pratique des hommes: il me les faut trier sur le volet: et
me rend incommode aux actions communes. Nous viuons, et negotions•
auec le peuple: si sa conuersation nous importune, si nous
desdaignons à nous appliquer aux ames basses et vulgaires: et les
basses et vulgaires sont souuent aussi reglees que les plus déliees:
et toute sapience est insipide qui ne s’accommode à l’insipience
commune: il ne nous faut plus entremettre ny de nos propres3
affaires, ny de ceux d’autruy: et les publiques et les priuez se demeslent
auec ces gens là. Les moins tendues et plus naturelles
alleures de nostre ame, sont les plus belles: les meilleures occupations,
les moins efforcees. Mon Dieu, que la sagesse faict vn bon
office à ceux, de qui elle renge les desirs à leur puissance! Il n’est
point de plus vtile science. Selon qu’on peut: c’estoit le refrain et•
le mot fauory de Socrates. Mot de grande substance: il faut adresser
et arrester nos desirs, aux choses les plus aysees et voysines.
Ne m’est-ce pas vne sotte humeur, de disconuenir auec vn milier à
qui ma fortune me ioint, de qui ie ne me puis passer, pour me
tenir à vn ou deux, qui sont hors de mon commerce: ou plustost à1
vn desir fantastique, de chose que ie ne puis recouurer? Mes mœurs
molles, ennemies de toute aigreur et aspreté, peuuent aysement
m’auoir deschargé d’enuies et d’inimitiez. D’estre aymé, ie ne dy,
mais de n’estre point hay, iamais homme n’en donna plus d’occasion.
Mais la froideur de ma conuersation, m’a desrobé auec raison,•
la bien-vueillance de plusieurs, qui sont excusables de l’interpreter
à autre, et pire sens. Ie suis tres-capable d’acquerir et
maintenir des amitiez rares et exquises. D’autant que ie me harpe
auec si grande faim aux accointances qui reuiennent à mon goust,
ie m’y produis, ie m’y iette si auidement, que ie ne faux pas aysement2
de m’y attacher, et de faire impression où ie donne: j’en ay
faict souuent heureuse preuue. Aux amitiez communes, ie suis aucunement
sterile et froid: car mon aller n’est pas naturel, s’il n’est
à pleine voyle. Outre ce, que ma fortune m’ayant duit et affriandé
de ieunesse, à vne amitié seule et parfaicte, m’a à la verité aucunement•
desgousté des autres: et trop imprimé en la fantasie, qu’elle
est beste de compagnie, non pas de troupe, comme disoit cet ancien.
Aussi, que i’ay naturellement peine à me communiquer à
demy: et auec modification, et cette seruile prudence et soupçonneuse,
qu’on nous ordonne, en la conuersation de ces amitiez3
nombreuses, et imparfaictes. Et nous l’ordonne lon principalement
en ce temps, qu’il ne se peut parler du monde, que dangereusement,
ou faucement. Si voy-ie bien pourtant, que qui a comme
moy, pour sa fin, les commoditez de sa vie, ie dy les commoditez
essentielles, doibt fuyr comme la peste, ces difficultez et delicatesse•
d’humeur. Ie louerois vn’ ame à diuers estages, qui sçache et se
tendre et se desmonter: qui soit bien par tout où sa fortune la
porte: qui puisse deuiser auec son voisin, de son bastiment, de sa
chasse et de sa querelle: entretenir auec plaisir vn charpentier et
vn iardinier. I’enuie ceux, qui sçauent s’apriuoiser au moindre de
leur suitte, et dresser de l’entretien en leur propre train. Et le conseil
de Platon ne me plaist pas, de parler tousiours d’vn langage•
maistral à ses seruiteurs, sans ieu, sans familiarité: soit enuers
les masles, soit enuers les femelles. Car outre ma raison, il est inhumain
et iniuste, de faire tant valoir cette telle quelle prerogatiue
de la fortune: et les polices, où il se souffre moins de disparité
entre les valets et les maistres, me semblent les plus equitables.1
Les autres s’estudient à eslancer et guinder leur esprit: moy à le
baisser et coucher: il n’est vicieux qu’en extention.
Narras et genus Æaci,
Et pugnata sacro bella sub Ilio:
Quo Chium pretio cadum•
Mercemur, quis aquam temperet ignibus,
Quo præbente domum, et quota
Pelignis caream frigoribus, taces.
Ainsi comme la vaillance Lacedemonienne auoit besoing de
moderation, et du son doux et gratieux du ieu des flustes, pour la2
flatter en la guerre, de peur qu’elle ne se iettast à la temerité, et à
la furie: là où toutes autres nations ordinairement employent des
sons et des voix aigues et fortes, qui esmeuuent et qui eschauffent
à outrance le courage des soldats: il me semble de mesme, contre
la forme ordinaire, qu’en l’vsage de nostre esprit, nous auons pour•
la plus part, plus besoing de plomb, que d’ailes: de froideur et de
repos, que d’ardeur et d’agitation. Sur tout, c’est à mon gré bien
faire le sot, que de faire l’entendu, entre ceux qui ne le sont pas:
parler tousjours bandé, fauellar in punta di forchetta. Il faut se
desmettre au train de ceux auec qui vous estes, et par fois affecter3
l’ignorance. Mettez à part la force et la subtilité: en l’vsage commun,
c’est assez d’y reseruer l’ordre: trainez vous au demeurant à
terre, s’ils veulent. Les sçauans chopent volontiers à cette pierre:
ils font tousiours parade de leur magistere, et sement leurs liures
par tout. Ils en ont en ce temps entonné si fort les cabinets et oreilles•
des dames, que si elles n’en ont retenu la substance, au moins
elles en ont la mine. A toute sorte de propos, et matiere, pour
basse et populaire qu’elle soit, elles se seruent d’vne façon de parler
et d’escrire, nouuelle et sçauante.
Hoc sermone pauent, hoc iram, gaudia, curas,
Hoc cuncta effundunt animi secreta, quid vltrà?
Concumbunt doctè.
Et alleguent Platon et sainct Thomas, aux choses ausquelles le premier
rencontré, seruiroit aussi bien de tesmoing. La doctrine qui•
ne leur a peu arriuer en l’ame, leur est demeuree en la langue. Si
les bien-nees me croient, elles se contenteront de faire valoir leurs
propres et naturelles richesses. Elles cachent et couurent leurs
beautez, soubs des beautez estrangeres: c’est grande simplesse,
d’estouffer sa clarté pour luire d’vne lumiere empruntee. Elles sont1
enterrees et enseuelies soubs l’art de Capsula totæ. C’est qu’elles ne
se cognoissent point assez: le monde n’a rien de plus beau: c’est
à elles d’honnorer les arts, et de farder le fard. Que leur faut-il,
que viure aymees et honnorees? Elles n’ont, et ne sçauent que
trop, pour cela. Il ne faut qu’esueiller vn peu, et reschauffer les•
facultez qui sont en elles. Quand ie les voy attachees à la rhetorique,
à la iudiciaire, à la logique, et semblables drogueries, si vaines
et inutiles à leur besoing: i’entre en crainte, que les hommes
qui le leur conseillent, le facent pour auoir loy de les regenter
soubs ce tiltre. Car quelle autre excuse leur trouuerois-ie? Baste,2
qu’elles peuuent sans nous, renger la grace de leurs yeux, à la
gayeté, à la seuerité, et à la douceur: assaisonner vn nenny, de
rudesse, de doubte, et de faueur: et qu’elles ne cherchent point
d’interprete aux discours qu’on faict pour leur seruice. Auec cette
science, elles commandent à baguette, et regentent les regents et•
l’escole. Si toutesfois il leur fasche de nous ceder en quoy que
ce soit, et veulent par curiosité auoir part aux liures: la poësie est
vn amusement propre à leur besoin: c’est vn art follastre, et subtil,
desguisé, parlier, tout en plaisir, tout en montre, comme elles.
Elles tireront aussi diuerses commoditez de l’histoire. En la philosophie,3
de la part qui sert à la vie, elles prendront les discours qui
les dressent à iuger de nos humeurs et conditions, à se deffendre de
nos trahisons: à regler la temerité de leurs propres desirs: à mesnager
leur liberté: allonger les plaisirs de la vie, et à porter humainement
l’inconstance d’vn seruiteur, la rudesse d’vn mary, et•
l’importunité des ans, et des rides, et choses semblables. Voyla pour
le plus, la part que ie leur assignerois aux sciences. Il y a des
naturels particuliers, retirez et internes. Ma forme essentielle, est
propre à la communication, et à la production: ie suis tout au
dehors et en euidence, nay à la societé et à l’amitié. La solitude
que i’ayme, et que ie presche, ce n’est principallement, que ramener
à moy mes affections, et mes pensees: restreindre et resserrer,•
non mes pas, ains mes desirs et mon soucy, resignant la solicitude
estrangere, et fuyant mortellement la seruitude, et l’obligation: et
non tant la foule des hommes, que la foule des affaires. La solitude
locale, à dire verité, m’estend plustost, et m’eslargit au dehors: ie
me iette aux affaires d’estat, et à l’vniuers, plus volontiers quand1
ie suis seul. Au Louure et en la presse, ie me resserre et contraints
en ma peau. La foule me repousse à moy. Et ne m’entretiens iamais
si folement, si licentieusement et particulierement, qu’aux lieux de
respect, et de prudence ceremonieuse. Nos folies ne me font pas rire,
ce sont nos sapiences. De ma complexion, ie ne suis pas ennemy de•
l’agitation des cours: i’y ay passé partie de la vie: et suis faict à
me porter allaigrement aux grandes compagnies: pourueu que ce
soit par interualles, et à mon poinct. Mais cette mollesse de iugement,
dequoy ie parle, m’attache par force à la solitude. Voire chez
moy, au milieu d’vne famille peuplee, et maison des plus frequentees,2
i’y voy des gens assez, mais rarement ceux, auecq qui i’ayme
à communiquer. Et ie reserue là, et pour moy, et pour les autres,
vne liberté inusitee. Il s’y faict trefue de ceremonie, d’assistance, et
conuoiemens, et telles autres ordonnances penibles de nostre courtoisie
(ô la seruile et importune vsance) chacun s’y gouuerne à sa•
mode, y entretient qui veut ses pensees: ie m’y tiens muet, resueur,
et enfermé, sans offence de mes hostes. Les hommes, de la societé
et familiarité desquels ie suis en queste, sont ceux qu’on appelle
honnestes et habiles hommes: l’image de ceux icy me degouste
des autres. C’est à le bien prendre, de nos formes, la plus3
rare: et forme qui se doit principallement à la nature. La fin de
ce commerce, c’est simplement la priuauté, frequentation, et conference:
l’exercice des ames, sans autre fruit. En nos propos, tous
subiects me sont égaux: il ne me chaut qu’il y ayt ny poix, ny
profondeur: la grace et la pertinence y sont tousiours: tout y est
teinct d’vn iugement meur et constant, et meslé de bonté, de franchise,
de gayeté et d’amitié. Ce n’est pas au subiect des substitutions
seulement, que nostre esprit montre sa beauté et sa force, et•
aux affaires des Roys: il la montre autant aux confabulations
priuees. Ie congnois mes gens au silence mesme, et à leur soubsrire,
et les descouure mieux à l’aduanture à table, qu’au conseil.
Hippomachus disoit bien qu’il congnoissoit les bons lucteurs, à les
voir simplement marcher par vne ruë. S’il plaist à la doctrine de1
se mesler à nos deuis, elle n’en sera point refusee: non magistrale,
imperieuse, et importune, comme de coustume, mais suffragante
et docile elle mesme. Nous n’y cherchons qu’à passer le
temps: à l’heure d’estre instruicts et preschez, nous l’irons trouuer
en son throsne. Qu’elle se demette à nous pour ce coup s’il•
lui plaist: car toute vtile et desirable qu’elle est, ie presuppose,
qu’encore au besoing nous en pourrions nous bien du tout passer,
et faire nostre effect sans elle. Vne ame bien nee, et exercee à la
practique des hommes, se rend plainement aggreable d’elle mesme.
L’art n’est autre chose que le contrerolle, et le registre des productions2
de telles ames. C’est aussi pour moy vn doux commerce,
que celuy des belles et honnestes femmes: nam nos quoque
oculos eruditos habemus. Si l’ame n’y a pas tant à iouyr qu’au premier,
les sens corporels qui participent aussi plus à cettuy-cy, le
ramenent à vne proportion voisine de l’autre: quoy que selon moy,•
non pas esgalle. Mais c’est vn commerce où il se faut tenir vn peu
sur ses gardes: et notamment ceux en qui le corps peut beaucoup,
comme en moy. Ie m’y eschauday en mon enfance: et y souffris
toutes les rages, que les poëtes disent aduenir à ceux qui s’y laissent
aller sans ordre et sans iugement. Il est vray que ce coup de3
fouët m’a seruy depuis d’instruction.
Quicumque Argolica de classe Capharea fugit,
Semper ab Euboicis vela retorquet aquis.
C’est folie d’y attacher toutes ses pensees, et s’y engager d’vne affection
furieuse et indiscrete. Mais d’autre part, de s’y mesler sans•
amour, et sans obligation de volonté, en forme de comediens, pour
iouer vn rolle commun, de l’aage et de la coustume, et n’y mettre
du sien que les parolles: c’est de vray pouruoir à sa seureté: mais
bien laschement, comme celuy qui abandonneroit son honneur ou
son proffit, ou son plaisir, de peur du danger. Car il est certain,
que d’vne telle pratique, ceux qui la dressent, n’en peuuent esperer
aucun fruict, qui touche ou satisface vne belle ame. Il faut auoir en
bon escient desiré, ce qu’on veut prendre en bon escient plaisir de•
iouyr. Ie dy quand iniustement fortune fauoriseroit leur masque:
ce qui aduient souuent, à cause de ce qu’il n’y a aucune d’elles, pour
malotrüe qu’elle soit, qui ne pense estre bien aymable, qui ne se
recommande par son aage, ou par son poil, ou par son mouuement
(car de laides vniuersellement, il n’en est non plus que de belles) et1
les filles Brachmanes, qui ont faute d’autre recommendation, le
peuple assemblé à cri publiq pour cet effect, vont en la place, faisans
montre de leurs parties matrimoniales: veoir, si par là aumoins
elles ne valent pas d’acquerir vn mary. Par consequent il n’en est
pas vne qui ne se laisse facilement persuader au premier serment•
qu’on luy fait de la seruir. Or de cette trahison commune et ordinaire
des hommes d’auiourd’huy, il faut qu’il aduienne, ce que desia
nous montre l’experience: c’est qu’elles se r’allient et reiettent
à elles mesmes, ou entre elles, pour nous fuyr: ou bien qu’elles se
rengent aussi de leur costé, à cet exemple que nous leur donnons:2
qu’elles ioüent leur part de la farce, et se prestent à cette negociation,
sans passion, sans soing et sans amour: Neque affectui suo aut
alieno obnoxiæ. Estimans, suyuant la persuasion de Lysias en Platon,
qu’elles se peuuent addonner vtilement et commodement à
nous, d’autant plus, que moins nous les aymons. Il en ira comme•
des comedies, le peuple y aura autant ou plus de plaisir que les
comediens. De moy, ie ne connois non plus Venus sans Cupidon,
qu’vne maternité sans engeance. Ce sont choses qui s’entreprestent
et s’entredoiuent leur essence. Ainsi cette piperie reiallit sur celuy
qui la fait: il ne luy couste guere, mais il n’acquiert aussi rien qui3
vaille. Ceux qui ont faict Venus Deesse, ont regardé que sa principale
beauté estoit incorporelle et spirituelle. Mais celle que ces gens
cy cerchent, n’est pas seulement humaine, ny mesme brutale: les
bestes ne la veulent si lourde et si terrestre. Nous voyons que l’imagination
et le desir les eschauffe souuent et solicite, auant le corps:•
nous voyons en l’vn et l’autre sexe, qu’en la presse elles ont du
choix et du triage en leurs affections, et qu’elles ont entre-elles des
accointances de longue bien-vueillance. Celles mesmes à qui la
vieillesse refuse la force corporelle, fremissent encores, hannissent
et tressaillent d’amour. Nous les voyons auant le faict, pleines d’esperance4
et d’ardeur: et quand le corps a ioué son ieu, se chatouiller
encor de la douceur de cette souuenance: et en voyons qui
s’enflent de fierté au partir de là, et qui en produisent des chants
de feste et de triomphe, lasses et saoules. Qui n’a qu’à descharger
le corps d’vne necessité naturelle, n’a que faire d’y embesongner
autruy auec des apprests si curieux. Ce n’est pas viande à vne
grosse et lourde faim. Comme celuy qui ne demande point qu’on
me tienne pour meilleur que ie suis, ie diray cecy des erreurs de•
ma ieunesse: non seulement pour le danger qu’il y a, de la santé,
(si n’ay-ie sceu si bien faire, que ie n’en aye eu deux atteintes,
legeres toutesfois, et preambulaires) mais encores par mespris, ie
ne me suis guere adonné aux accointances venales et publiques.
I’ay voulu aiguiser ce plaisir par la difficulté, par le desir et par1
quelque gloire. Et aymois la façon de l’Empereur Tibere, qui se
prenoit en ses amours, autant par la modestie et noblesse, que par
autre qualité. Et l’humeur de la courtisane Flora, qui ne se prestoit
à moins, que d’vn Dictateur, ou Consul, ou Censeur: et prenoit
son deduit, en la dignité de ses amoureux. Certes les perles et le•
brocadel y conferent quelque chose: et les tiltres, et le train. Au
demeurant, ie faisois grand compte de l’esprit, mais pourueu que
le corps n’en fust pas à dire. Car à respondre en conscience, si
l’vne ou l’autre des deux beautez deuoit necessairement y faillir,
i’eusse choisi de quitter plustost la spirituelle. Elle a son vsage en2
meilleures choses. Mais au subiect de l’amour, subiect qui principallement
se rapporte à la veuë et à l’atouchement, on faict quelque
chose sans les graces de l’esprit, rien sans les graces corporelles.
C’est le vray aduantage des dames que la beauté: elle est si leur,
que la nostre, quoy qu’elle desire des traicts vn peu autres, n’est•
en son point, que confuse auec la leur, puerile et imberbe. On dit
que chez le grand Seigneur, ceux qui le seruent sous titre de beauté,
qui sont en nombre infini, ont leur congé, au plus loing, à vingt et
deux ans. Les discours, la prudence, et les offices d’amitié, se
trouuent mieux chez les hommes: pourtant gouuernent-ils les affaires3
du monde. Ces deux commerces sont fortuites, et despendans
d’autruy: l’vn est ennuyeux par sa rareté, l’autre se flestrit
auec l’aage: ainsin ils n’eussent pas assez prouueu au besoing de
ma vie. Celuy des liures, qui est le troisiesme, est bien plus seur et
plus à nous. Il cede aux premiers les autres aduantages: mais il
a pour sa part la constance et facilité de son seruice. Cettuy-cy
costoye tout mon cours, et m’assiste par tout: il me console en la
vieillesse et en la solitude: il me descharge du poix d’vne oisiueté•
ennuyeuse: et me deffait à toute heure des compagnies qui me
faschent: il emousse les pointures de la douleur, si elle n’est du
tout extreme et maistresse. Pour me distraire d’vne imagination
importune, il n’est que de recourir aux liures, ils me destournent
facilement à eux, et me la desrobent. Et si ne se mutinent point,1
pour voir que ie ne les recherche, qu’au deffaut de ces autres commoditez,
plus reelles, viues et naturelles: ils me reçoiuent tousiours
de mesme visage. Il a bel aller à pied, dit-on, qui meine
son cheual par la bride. Et nostre Iacques Roy de Naples, et de
Sicile, qui beau, ieune, et sain, se faisoit porter par pays en•
ciuiere, couché sur vn meschant oriller de plume, vestu d’vne robe
de drap gris, et vn bonnet de mesme: suiuy ce pendant d’vne
grande pompe royalle, lictieres, cheuaux à main de toutes sortes,
gentils-hommes et officiers: representoit vne austerité tendre encores
et chancellante. Le malade n’est pas à plaindre, qui a la guarison2
en sa manche. En l’experience et vsage de cette sentence, qui
est tres-veritable, consiste tout le fruict que ie tire des liures. Ie
ne m’en sers en effect, quasi non plus que ceux qui ne les cognoissent
poinct. I’en iouys, comme les auaritieux des tresors, pour sçauoir
que i’en iouyray quand il me plaira: mon ame se rassasie et•
contente de ce droict de possession. Ie ne voyage sans liures, ny en
paix, ny en guerre. Toutesfois il se passera plusieurs iours, et des
mois, sans que ie les employe. Ce sera tantost, dis-ie, ou demain,
ou quand il me plaira: le temps court et s’en va ce pendant sans
me blesser. Car il ne se peut dire, combien ie me repose et seiourne3
en cette consideration, qu’ils sont à mon costé pour me donner du
plaisir à mon heure: et à reconnoistre, combien ils portent de secours
à ma vie. C’est la meilleure munition que i’aye trouué à cet
humain voyage: et plains extremement les hommes d’entendement,
qui l’ont à dire. I’accepte plustost toute autre sorte d’amusement,•
pour leger qu’il soit: d’autant que cettuy-cy ne me peut faillir.
Chez moy, ie me destourne vn peu plus souuent à ma librairie, d’où,
tout d’vne main, ie commande mon mesnage. Ie suis sur l’entree,
et vois soubs moy, mon iardin, ma basse cour, ma cour, et dans la
plus part des membres de ma maison. Là ie feuillette à cette heure4
vn liure, à cette heure vn autre, sans ordre et sans dessein, à
pieces descousues. Tantost ie resue, tantost i’enregistre et dicte, en
me promenant, mes songes que voicy. Elle est au troisiesme estage
d’vne tour. Le premier, c’est ma chapelle, le second vne chambre
et sa suitte, où ie me couche souuent, pour estre seul. Au dessus,•
elle a vne grande garderobe. C’estoit au temps passé, le lieu plus
inutile de ma maison. Ie passe là et la plus part des iours de ma
vie, et la plus part des heures du iour. Ie n’y suis iamais la nuict.
A sa suitte est vn cabinet assez poly, capable à receuoir du feu
pour l’hyuer, tres-plaisamment percé. Et si ie ne craignoy non plus1
le soing que la despense, le soing qui me chasse de toute besongne:
i’y pourroy facilement coudre à chasque costé vne gallerie de
cent pas de long, et douze de large, à plein pied: ayant trouué tous
les murs montez, pour autre vsage, à la hauteur qu’il me faut. Tout
lieu retiré requiert vn proumenoir. Mes pensees dorment, si ie les•
assis. Mon esprit ne va pas seul, comme si les iambes l’agitent.
Ceux qui estudient sans liure, en sont tous là. La figure en est
ronde, et n’a de plat, que ce qu’il faut à ma table et à mon siege:
et vient m’offrant en se courbant, d’vne veuë, tous mes liures, rengez
sur des pulpitres à cinq degrez tout à l’enuiron. Elle a trois2
veuës de riche et libre prospect, et seize pas de vuide en diametre.
En hyuer i’y suis moins continuellement: car ma maison est iuchee
sur vn tertre, comme dit son nom: et n’a point de piece plus
euentee que cette cy: qui me plaist d’estre vn peu penible et à l’esquart,
tant pour le fruit de l’exercice, que pour reculer de moy la•
presse. C’est là mon siege. I’essaye à m’en rendre la domination
pure: et à soustraire ce seul coing, à la communauté et coniugale,
et filiale, et ciuile. Par tout ailleurs ie n’ay qu’vne auctorité verbale:
en essence, confuse. Miserable à mon gré, qui n’a chez soy,
où estre à soy: où se faire particulierement la cour: où se cacher.3
L’ambition paye bien ses gents, de les tenir tousiours en montre,
comme la statue d’vn marché. Magna seruitus est magna fortuna.
Ils n’ont pas seulement leur retraict pour retraitte. Ie n’ay rien iugé
de si rude en l’austerité de vie, que nos religieux affectent, que ce
que ie voy en quelqu’vne de leurs compagnies, auoir pour regle vne•
perpetuelle societé de lieu: et assistance nombreuse entre eux, en
quelque action que ce soit. Et trouue aucunement plus supportable,
d’estre tousiours seul, que ne le pouuoir iamais estre. Si quelqu’vn
me dit, que c’est auillir les muses, de s’en seruir seulement
de iouet, et de passetemps, il ne sçait pas comme moy, combien
vaut le plaisir, le ieu et le passetemps: à peine que ie ne die toute
autre fin estre ridicule. Ie vis du iour à la iournee, et parlant en
reuerence, ne vis que pour moy: mes desseins se terminent là.•
I’estudiay ieune pour l’ostentation; depuis, vn peu pour m’assagir:
à cette heure pour m’esbattre: iamais pour le quest. Vne humeur
vaine et despensiere que i’auois, apres cette sorte de meuble: non
pour en prouuoir seulement mon besoing, mais de trois pas au
dela, pour m’en tapisser et parer: ie l’ay pieça abandonnee. Les1
liures ont beaucoup de qualitez aggreables à ceux qui les sçauent
choisir. Mais aucun bien sans peine. C’est vn plaisir qui n’est pas
net et pur, non plus que les autres: il a ses incommoditez, et bien
poisantes. L’ame s’y exerce, mais le corps, duquel ie n’ay non plus
oublié le soing, demeure ce pendant sans action, s’atterre et s’attriste.•
Ie ne sçache excez plus dommageable pour moy, ny plus à
euiter, en cette declinaison d’aage. Voyla mes trois occupations
fauories et particulieres. Ie ne parle point de celles que ie doibs au
monde par obligation ciuile.
CHAPITRE IIII. [(TRADUCTION LIV. III, CH. IV.)]
De la Diuersion.
I’AY autresfois esté employé à consoler vne dame vrayement affligee.2
La plus part de leurs deuils sont artificiels et ceremonieux.
Vberibus semper lacrymis, sempérque paratis
In statione sua, atque expectantibus illam
Quo iubeat manare modo.
On y procede mal, quand on s’oppose à cette passion: car l’opposition•
les pique et les engage plus auant à la tristesse. On exaspere le
mal par la ialousie du debat. Nous voyons des propos communs,
que ce que i’auray dit sans soing, si on vient à me le contester, ie
m’en formalise, ie l’espouse: beaucoup plus ce à quoy i’aurois
interest. Et puis en ce faisant, vous vous presentez à vostre operation
d’vne entree rude: là où les premiers accueils du medecin•
enuers son patient, doiuent estre gracieux, gays, et aggreables.
Iamais medecin laid, et rechigné n’y fit œuure. Au contraire doncq,
il faut ayder d’arriuee et fauoriser leur plaincte, et en tesmoigner
quelque approbation et excuse. Par cette intelligence, vous gaignez
credit à passer outre, et d’vne facile et insensible inclination, vous1
vous coulez aux discours plus fermes et propres à leur guerison.
Moy, qui ne desirois principalement que de piper l’assistance, qui
auoit les yeux sur moy, m’aduisay de plastrer le mal. Aussi me trouue-ie
par experience, auoir mauuaise main et infructueuse à persuader.
Ou ie presente mes raisons trop pointues et trop seiches: ou trop brusquement:•
ou trop nonchalamment. Apres que ie me fus appliqué
vn temps à son tourment, ie n’essayay pas de le guarir par fortes et
viues raisons: par ce que i’en ay faute, ou que ie pensois autrement
faire mieux mon effect. Ny n’allay choisissant les diuerses manieres,
que la philosophie prescrit à consoler: Que ce qu’on plaint n’est2
pas mal, comme Cleanthes: Que c’est vn leger mal, comme les Peripateticiens:
Que se plaindre n’est action, ny iuste, ny loüable,
comme Chrysippus: Ny cette cy d’Epicurus, plus voisine à mon
style, de transferer la pensee des choses fascheuses aux plaisantes:
Ny faire vne charge de tout cet amas, le dispensant par occasion,•
comme Cicero. Mais declinant tout mollement noz propos, et les
gauchissant peu à peu, aux subiects plus voysins, et puis vn peu
plus eslongnez, selon qu’elle se prestoit plus à moy, ie luy desrobay
imperceptiblement cette pensee douloureuse: et la tins en bonne
contenance et du tout r’apaisee autant que i’y fus. I’vsay de diuersion.3
Ceux qui me suyuirent à ce mesme seruice, n’y trouuerent
aucun amendement: car ie n’auois pas porté la coignee aux racines.
A l’aduenture ay-ie touché quelque espece de diuersions publiques.
Et l’vsage des militaires, dequoy se seruit Pericles en la
guerre Peloponnesiaque: et mille autres ailleurs, pour reuoquer de
leurs païs les forces contraires, est trop frequent aux histoires. Ce
fut vn ingenieux destour, dequoy le Sieur d’Himbercourt sauua et
soy et d’autres, en la ville du Liege: où le Duc de Bourgongne, qui•
la tenoit assiegee, l’auoit fait entrer, pour executer les conuenances
de leur reddition accordee. Ce peuple assemblé de nuict pour y
pouruoir, commence à se mutiner contre ces accords passez: et delibererent
plusieurs, de courre sus aux negociateurs, qu’ils tenoient
en leur puissance. Luy, sentant le vent de la premiere ondee de ces1
gens, qui venoient se ruer en son logis, lascha soudain vers eux,
deux des habitans de la ville, (car il y en auoit aucuns auec luy)
chargez de plus douces et nouuelles offres, à proposer en leur conseil,
qu’il auoit forgees sur le champ pour son besoing. Ces deux
arresterent la premiere tempeste, ramenant cette tourbe esmeüe en•
la maison de ville, pour ouyr leur charge, et y deliberer. La deliberation
fut courte. Voicy desbonder vn second orage, autant animé
que l’autre: et luy à leur despecher en teste, quatre nouueaux et
semblables intercesseurs, protestans auoir à leur declarer à ce
coup, des presentations plus grasses, du tout à leur contentement et2
satisfaction: par où ce peuple fut de rechef repoussé dans le conclaue.
Somme, que par telle dispensation d’amusemens, diuertissant
leur furie, et la dissipant en vaines consultations, il l’endormit
en fin, et gaigna le iour, qui estoit son principal affaire. Cet autre
comte est aussi de ce predicament. Atalante fille de beauté excellente,•
et de merueilleuse disposition, pour se deffaire de la
presse de mille poursuiuants, qui la demandoient en mariage, leur
donna cette loy, qu’elle accepteroit celuy qui l’egalleroit à la course,
pourueu que ceux qui y faudroient, en perdissent la vie. Il s’en
trouua assez, qui estimerent ce prix digne d’vn tel hazard, et qui3
encoururent la peine de ce cruel marché. Hippomenes ayant à faire
son essay apres les autres, s’adressa à la deesse tutrice de cette
amoureuse ardeur, l’appellant à son secours: qui exauçant sa
priere, le fournit de trois pommes d’or, et de leur vsage. Le champ
de la course ouuert, à mesure qu’Hippomenes sent sa maistresse•
luy presser les talons, il laisse eschapper, comme par inaduertance,
l’vne de ces pommes: la fille amusee de sa beauté, ne faut point de
se destourner pour l’amasser:
Obstupuit virgo, nitidique cupidine pomi
Declinat cursus, aurúmque volubile tollit.4
Autant en fit-il à son poinct, et de la seconde et de la tierce: iusques
à ce que par ce fouruoyement et diuertissement, l’aduantage
de la course luy demeura. Quand les medecins ne peuuent purger
le caterrhe, ils le diuertissent, et desuoyent à vne autre partie
moins dangereuse. Ie m’apperçoy que c’est aussi la plus ordinaire•
recepte aux maladies de l’ame. Abducendus etiam nonnunquam animus
est ad alia studia, solicitudines, curas, negotia: loci denique
mutatione, tanquam ægroti non conualescentes, sæpe curandus est.
On luy fait peu choquer les maux de droit fil: on ne luy en fait ny
soustenir ny rabatre l’atteinte: on la luy fait decliner et gauchir.1
Cette autre leçon est trop haute et trop difficile. C’est à faire à
ceux de la premiere classe, de s’arrester purement à la chose, la
considerer, la iuger. Il appartient à vn seul Socrates, d’accointer
la mort d’vn visage ordinaire, s’en appriuoiser et s’en iouer. Il ne
cherche point de consolation hors de la chose: le mourir luy semble•
accident naturel et indifferent: il fiche là iustement sa veuë, et
s’y resoult, sans regarder ailleurs. Les disciples d’Hegesias, qui se
font mourir de faim, eschauffez des beaux discours de ses leçons,
et si dru que le Roy Ptolomee luy fit defendre de plus entretenir
son eschole de ces homicides discours: ceux là ne considerent2
point la mort en soy, ils ne la iugent point: ce n’est pas là où ils
arrestent leur pensee: ils courent, ils visent à vn estre nouueau.