CHAPITRE I. [(TRADUCTION LIV. III, CH. I.)]
De l’vtile et de l’honeste.

PERSONNE n’est exempt de dire des fadaises: le malheur est, de
les dire curieusement:
Næ iste magno conatu magnas nugas dixerit.

Cela ne me touche pas; les miennes m’eschappent aussi nonchallamment
qu’elles le valent. D’où bien leur prend. Ie les quitterois•
soudain, à peu de coust qu’il y eust. Et ne les achette, ny ne
les vends, que ce qu’elles poisent. Ie parle au papier, comme ie
parle au premier que ie rencontre. Qu’il soit vray, voicy dequoy.

A qui ne doit estre la perfidie detestable, puis que Tybere la
refusa à si grand interest? On luy manda d’Allemaigne, que s’il le1
trouuoit bon, on le defferoit d’Arminius par poison. C’estoit le
plus puissant ennemy que les Romains eussent, qui les auoit si
vilainement traictez soubs Varus, et qui seul empeschoit l’accroissement
de sa domination en ces contrees là. Il fit responce, que le
peuple Romain auoit accoustumé de se venger de ses ennemis par•
voye ouuerte, les armes en main, non par fraude, et en cachette:
il quitta l’vtile pour l’honeste. C’estoit, me direz-vous, vn affronteur.
Ie le croy: ce n’est pas grand miracle, à gens de sa profession.
Mais la confession de la vertu, ne porte pas moins en la
bouche de celuy qui la hayt: d’autant que la verité la luy arrache2
par force, et que s’il ne la veult receuoir en soy, aumoins il s’en
couure, pour s’en parer. Nostre bastiment et public et priué,
est plein d’imperfection: mais il n’y a rien d’inutile en Nature,
non pas l’inutilité mesmes, rien ne s’est ingeré en cet vniuers, qui
n’y tienne place opportune. Nostre estre est simenté de qualitez
maladiues: l’ambition, la ialousie, l’enuie, la vengeance, la superstition,
le desespoir, logent en nous, d’vne si naturelle possession,•
que l’image s’en recognoist aussi aux bestes. Voire et la cruauté,
vice si desnaturé: car au milieu de la compassion, nous sentons
dedans, ie ne sçay quelle aigre-douce poincte de volupté maligne,
à voir souffrir autruy: et les enfans la sentent:
Suaue, mari magno, turbantibus æquora ventis,1
E terra magnum alterius spectare laborem.
Desquelles qualitez, qui osteroit les semences en l’homme, destruiroit
les fondamentales conditions de nostre vie. De mesme, en toute
police: il y a des offices necessaires, non seulement abiects, mais
encores vicieux. Les vices y trouuent leur rang, et s’employent à•
la cousture de nostre liaison: comme les venins à la conseruation
de nostre santé. S’ils deuiennent excusables, d’autant qu’ils nous
font besoing, et que la necessité commune efface leur vraye qualité:
il faut laisser iouer cette partie, aux citoyens plus vigoureux,
et moins craintifs, qui sacrifient leur honneur et leur conscience,2
comme ces autres anciens sacrifierent leur vie, pour le salut de leur
pays. Nous autres plus foibles prenons des rolles et plus aysez et
moins hazardeux. Le bien public requiert qu’on trahisse, et qu’on
mente, et qu’on massacre: resignons cette commission à gens plus
obeissans et plus soupples. Certes i’ay eu souuent despit, de voir•
des iuges, attirer par fraude et fauces esperances de faueur ou
pardon, le criminel à descouurir son fait, et y employer la piperie
et l’impudence. Il seruiroit bien à la iustice, et à Platon mesme,
qui fauorise cet vsage, de me fournir d’autres moyens plus selon
moy. C’est vne iustice malicieuse: et ne l’estime pas moins blessee3
par soy-mesme, que par autruy. Ie respondy, n’y a pas long
temps, qu’à peine trahirois-ie le Prince pour vn particulier, qui
serois tres-marry de trahir aucun particulier, pour le Prince. Et
ne hay pas seulement à piper, mais ie hay aussi qu’on se pipe en
moy: ie n’y veux pas seulement fournir de matiere et d’occasion.•
En ce peu que i’ay eu à negocier entre nos Princes, en ces diuisions,
et subdiuisions, qui nous deschirent auiourd’huy: i’ay curieusement
euité, qu’ils se mesprinssent en moy, et s’enferrassent
en mon masque. Les gens du mestier se tiennent les plus couuerts,
et se presentent et contrefont les plus moyens, et les plus voysins
qu’ils peuuent: moy, ie m’offre par mes opinions les plus viues, et•
par la forme plus mienne. Tendre negotiateur et nouice: qui ayme
mieux faillir à l’affaire, qu’à moy. Ç’a esté pourtant iusques à cette
heure, auec tel heur, car certes Fortune y a la principalle part,
que peu ont passé de main à autre, auec moins de soupçon, plus
de faueur et de priuauté. I’ay vne façon ouuerte, aisee à s’insinuer,1
et à se donner credit, aux premieres accointances. La naifueté et
la verité pure, en quelque siecle que ce soit, trouuent encore leur
opportunité et leur mise. Et puis de ceux-là est la liberté peu suspecte,
et peu odieuse, qui besongnent sans aucun leur interest. Et
peuuent veritablement employer la responce de Hipperides aux•
Atheniens, se plaignans de l’aspreté de son parler: Messieurs, ne
considerez pas si ie suis libre, mais si ie le suis, sans rien prendre,
et sans amender par là mes affaires. Ma liberté m’a aussi aiséement
deschargé du soupçon de faintise, par sa vigueur (n’espargnant
rien à dire pour poisant et cuisant qu’il fust: ie n’eusse peu2
dire pis absent) et en ce, qu’elle a vne montre apparente de simplesse
et de nonchalance. Ie ne pretens autre fruict en agissant,
que d’agir, et n’y attache longues suittes et propositions. Chasque
action fait particulierement son ieu: porte s’il peut. Au demeurant,
ie ne suis pressé de passion, ou hayneuse, ou amoureuse,•
enuers les grands: ny n’ay ma volonté garrotee d’offence, ou d’obligation
particuliere. Ie regarde nos Roys d’vne affection simplement
legitime et ciuile, ny emeuë ny demeuë par interest priué,
dequoy ie me sçay bon gré. La cause generale et iuste ne m’attache
non plus, que moderément et sans fiéure. Ie ne suis pas3
subiet à ces hypoteques et engagemens penetrans et intimes. La
cholere et la hayne sont au delà du deuoir de la iustice: et sont
passions seruans seulement à ceux, qui ne tiennent pas assez à
leur deuoir, par la raison simple: Vtatur motu animi, qui vti ratione
non potest. Toutes intentions legitimes sont d’elles mesmes•
temperees: sinon, elles s’alterent en seditieuses et illegitimes.
C’est ce qui me faict marcher par tout, la teste haute, le visage, et
le cœur ouuert. A la verité, et ne crains point de l’aduouer, ie porterois
facilement au besoing, vne chandelle à Sainct Michel, l’autre
à son serpent, suiuant le dessein de la vieille. Ie suiuray le bon
party iusques au feu, mais exclusiuement si ie puis. Que Montaigne•
s’engouffre quant et la ruyne publique, si besoing est: mais
s’il n’est pas besoing, ie sçauray bon gré à la Fortune qu’il se
sauue: et autant que mon deuoir me donne de corde, ie l’employe
à sa conseruation. Fut-ce pas Atticus, lequel se tenant au iuste
party, et au party qui perdit, se sauua par sa moderation, en cet1
vniuersel naufrage du monde, parmy tant de mutations et diuersitez?
Aux hommes, comme luy priuez, il est plus aisé. Et en telle
sorte de besongne, ie trouue qu’on peut iustement n’estre pas ambitieux
à s’ingerer et conuier soy-mesmes. De se tenir chancelant
et mestis, de tenir son affection immobile, et sans inclination•
aux troubles de son pays, et en vne diuision publique, ie ne le
trouue ny beau, ny honneste: Ea non media, sed nulla via est,
velut euentum expectantium, quò fortunæ consilia sua applicent.
Cela peut estre permis enuers les affaires des voysins: et Gelon
tyran de Syracuse, suspendoit ainsi son inclination en la guerre2
des Barbares contre les Grecs, tenant vne Ambassade à Delphes,
auec des presents pour estre en eschauguette, à veoir de quel costé
tomberoit la fortune, et prendre l’occasion à poinct, pour le concilier
aux victorieux. Ce seroit vne espece de trahison, de le faire
aux propres et domestiques affaires, ausquels necessairement il•
faut prendre party: mais de ne s’embesongner point, à homme
qui n’a ny charge, ny commandement exprez qui le presse, ie le
trouue plus excusable (et si ne practique pour moy cette excuse)
qu’aux guerres estrangeres: desquelles pourtant, selon nos loix,
ne s’empesche qui ne veut. Toutesfois ceux encore qui s’y engagent3
tout à faict, le peuuent, auec tel ordre et attrempance, que l’orage
debura couler par dessus leur teste, sans offence. N’auions nous
pas raison de l’esperer ainsi du feu Euesque d’Orleans, sieur de
Moruilliers? Et i’en cognois entre ceux qui y ouurent valeureusement
à cette heure, de mœurs ou si equables, ou si douces, qu’ils•
seront, pour demeurer debout, quelque iniurieuse mutation et
cheute que le ciel nous appreste. Ie tiens que c’est aux Roys proprement,
de s’animer contre les Roys: et me moque de ces esprits,
qui de gayeté de cœur se presentent à querelles si disproportionnees.
Car on ne prend pas querelle particuliere auec vn Prince, pour
marcher contre luy ouuertement et courageusement, pour son honneur,
et selon son deuoir: s’il n’aime vn tel personnage, il fait
mieux, il l’estime. Et notamment la cause des loix, et defence de•
l’ancien estat, a tousiours cela, que ceux mesmes qui pour leur
dessein particulier le troublent, en excusent les defenseurs, s’ils ne
les honorent. Mais il ne faut pas appeller deuoir, comme nous
faisons tous les iours, vne aigreur et vne intestine aspreté, qui
naist de l’interest et passion priuee, ny courage, vne conduitte1
traistresse et malitieuse. Ils nomment zele, leur propension vers la
malignité, et violence. Ce n’est pas la cause qui les eschauffe, c’est
leur interest. Ils attisent la guerre, non par ce qu’elle est iuste:
mais par ce que c’est guerre. Rien n’empesche qu’on ne se puisse
comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis,•
et loyalement: conduisez vous y d’vne, sinon par tout esgale affection
(car elle peut souffrir differentes mesures) au moins temperee,
et qui ne vous engage tant à l’vn, qu’il puisse tout requerir
de vous. Et vous contentez aussi d’vne moienne mesure de leur
grace: et de couler en eau trouble, sans y vouloir pescher. L’autre2
maniere de s’offrir de toute sa force aux vns et aux autres,
a encore moins de prudence que de conscience. Celuy enuers qui
vous en trahissez vn, duquel vous estes pareillement bien venu:
sçait-il pas, que de soy vous en faites autant à son tour? Il vous
tient pour vn meschant homme: ce pendant il vous oit, et tire de•
vous, et fait ses affaires de vostre desloyauté. Car les hommes
doubles sont vtiles, en ce qu’ils apportent: mais il se faut garder,
qu’ils n’emportent que le moins qu’on peut. Ie ne dis rien à
l’vn, que ie ne puisse dire à l’autre, à son heure, l’accent seulement
vn peu changé: et ne rapporte que les choses ou indifferentes,3
ou cogneuës, ou qui seruent en commun. Il n’y a point
d’vtilité, pour laquelle ie me permette de leur mentir. Ce qui a esté
fié à mon silence, ie le cele religieusement: mais ie prens à celer
le moins que ie puis. C’est vne importune garde, du secret des
Princes, à qui n’en a que faire. Ie presente volontiers ce marché,
qu’ils me fient peu: mais qu’ils se fient hardiment, de ce que ie
leur apporte. I’en ay tousiours plus sceu que ie n’ay voulu. Vn
parler ouuert, ouure vn autre parler, et le tire hors, comme fait•
le vin et l’amour. Philippides respondit sagement à mon gré, au
Roy Lysimachus, qui luy disoit, Que veux-tu que ie te communique
de mes biens? Ce que tu voudras, pourueu que ce ne soit de tes
secrets. Ie voy que chacun se mutine, si on luy cache le fonds des
affaires ausquels on l’employe, et si on luy en a desrobé quelque1
arriere-sens. Pour moy, ie suis content qu’on ne m’en die non plus,
qu’on veut que i’en mette en besoigne: et ne desire pas, que ma
science outrepasse et contraigne ma parole. Si ie dois seruir d’instrument
de tromperie, que ce soit aumoins sauue ma conscience.
Ie ne veux estre tenu seruiteur, ny si affectionné, ny si loyal, qu’on•
me treuue bon à trahir personne. Qui est infidelle à soy-mesme,
l’est excusablement à son maistre. Mais ce sont Princes, qui n’acceptent
pas les hommes à moytié, et mesprisent les seruices limitez
et conditionnez. Il n’y a remede: ie leur dis franchement
mes bornes: car esclaue, ie ne le doibs estre que de la raison, encore2
n’en puis-ie bien venir à bout. Et eux aussi ont tort, d’exiger
d’vn homme libre, telle subiection à leur seruice, et telle obligation,
que de celuy, qu’ils ont faict et achetté: ou duquel la fortune
tient particulierement et expressement à la leur. Les loix
m’ont osté de grand peine, elles m’ont choisi party, et donné vn•
maistre: toute autre superiorité et obligation doibt estre relatiue à
celle-là, et retranchee. Si n’est-ce pas à dire, quand mon affection
me porteroit autrement, qu’incontinent i’y portasse la main: la
volonté et les desirs se font loy eux mesmes, les actions ont à la
receuoir de l’ordonnance publique. Tout ce mien proceder, est3
vn peu bien dissonant à nos formes: ce ne seroit pas pour produire
grands effets, ny pour y durer: l’innocence mesme ne sçauroit
à cette heure ny negotier sans dissimulation, ny marchander
sans menterie. Aussi ne sont aucunement de mon gibier, les occupations
publiques: ce que ma profession en requiert, ie l’y•
fournis, en la forme que ie puis la plus priuee. Enfant, on m’y
plongea iusques aux oreilles, et il succedoit: si m’en desprins ie de
belle heure. I’ay souuent depuis éuité de m’en mesler, rarement
accepte, iamais requis, tenant le dos tourné à l’ambition: mais
sinon comme les tireurs d’auiron, qui s’auancent ainsin à reculons:
tellement toutesfois, que de ne m’y estre poinct embarqué,•
i’en suis moins obligé à ma resolution, qu’à ma bonne fortune. Car
il y a des voyes moins ennemyes de mon goust, et plus conformes
à ma portee, par lesquelles si elle m’eust appellé autrefois au seruice
public, et à mon auancement vers le credit du monde, ie sçay
que i’eusse passé par dessus la raison de mes discours, pour la1
suyure. Ceux qui disent communement contre ma profession, que
ce que i’appelle franchise, simplesse, et naifueté, en mes mœurs,
c’est art et finesse: et plustost prudence, que bonté: industrie,
que nature: bon sens, que bonheur: me font plus d’honneur
qu’ils ne m’en ostent. Mais certes ils font ma finesse trop fine.•
Et qui m’aura suyui et espié de pres, ie luy donray gaigné, s’il
ne confesse, qu’il n’y a point de regle en leur escole, qui sçeust
rapporter ce naturel mouuement, et maintenir vne apparence de
liberté, et de licence, si pareille, et inflexible, parmy des routes si
tortues et diuerses: et que toute leur attention et engin, ne les y2
sçauroit conduire. La voye de la verité est vne et simple, celle du
profit particulier, et de la commodité des affaires, qu’on a en
charge, double, inegale, et fortuite. I’ay veu souuent en vsage, ces
libertez contrefaites, et artificielles, mais le plus souuent, sans succez.
Elles sentent volontiers leur asne d’Esope: lequel par emulation•
du chien, vint à se ietter tout gayement, à deux pieds, sur les
espaules de son maistre: mais autant que le chien receuoit de caresses,
de pareille feste, le pauure asne, en reçeut deux fois autant
de bastonnades. Id maximè quemque decet, quod est cuiusque suum
maximè. Ie ne veux pas priuer la tromperie de son rang, ce seroit3
mal entendre le monde: ie sçay qu’elle a seruy souuent profitablement,
et qu’elle maintient et nourrit la plus part des vacations des
hommes. Il y a des vices legitimes, comme plusieurs actions, ou
bonnes, ou excusables, illegitimes. La iustice en soy, naturelle
et vniuerselle, est autrement reglee, et plus noblement, que n’est•
cette autre iustice speciale, nationale, contrainte au besoing de nos
polices: Veri iuris germanæque iustitiæ solidam et expressam effigiem
nullam tenemus: vmbra et imaginibus vtimur. Si que le sage
Dandamys, oyant reciter les vies de Socrates, Pythagoras, Diogenes,
les iugea grands personnages en toute autre chose, mais
trop asseruis à la reuerence des loix. Pour lesquelles auctoriser, et
seconder, la vraye vertu a beaucoup à se desmettre de sa vigueur
originelle: et non seulement par leur permission, plusieurs actions•
vitieuses ont lieu, mais encores à leur suasion. Ex Senatusconsultis
plebisquescitis scelera exercentur. Ie suy le langage commun, qui
fait difference entre les choses vtiles, et les honnestes: si que d’aucunes
actions naturelles, non seulement vtiles, mais necessaires, il
les nomme deshonnestes et sales. Mais continuons nostre exemple1
de la trahison. Deux pretendans au royaume de Thrace, estoient
tombez en debat de leurs droicts, l’Empereur les empescha de venir
aux armes: mais l’vn d’eux, sous couleur de conduire vn accord
amiable, par leur entreueuë, ayant assigné son compagnon,
pour le festoyer en sa maison, le fit emprisonner et tuer. La iustice•
requeroit, que les Romains eussent raison de ce forfaict: la difficulté
en empeschoit les voyes ordinaires. Ce qu’ils ne peurent legitimement,
sans guerre, et sans hazard, ils entreprindrent de le
faire par trahison: ce qu’ils ne peurent honnestement, ils le firent
vtilement. A quoy se trouua propre vn Pomponius Flaccus. Cettuy-cy,2
soubs feintes parolles, et asseurances, ayant attiré cest homme
dans ses rets: au lieu de l’honneur et faueur qu’il luy promettoit,
l’enuoya pieds et poings liez à Rome. Vn traistre y trahit l’autre,
contre l’vsage commun. Car ils sont pleins de desfiance, et est mal-aisé
de les surprendre par leur art: tesmoing la poisante experience,•
que nous venons d’en sentir. Sera Pomponius Flaccus qui
voudra, et en est assez qui le voudront. Quant à moy, et ma parolle
et ma foy, sont, comme le demeurant, pieces de ce commun
corps: leur meilleur effect, c’est le seruice public: ie tiens cela
pour presupposé. Mais comme si on me commandoit, que ie prinse3
la charge du Palais, et des plaids, ie respondroy, Ie n’y entens
rien: ou la charge de conducteur de pionniers, ie diroy, Ie suis
appellé à vn rolle plus digne: de mesmes, qui me voudroit employer,
à mentir, à trahir, et à me pariurer, pour quelque seruice
notable, non que d’assassiner ou empoisonner: ie diroy, Si i’ay•
volé ou desrobé quelqu’vn, enuoyez moy plustost en gallere. Car il
est loysible à vn homme d’honneur, de parler ainsi que les Lacedemoniens,
ayants esté deffaicts par Antipater, sur le poinct de
leurs accords: Vous nous pouuez commander des charges poisantes
et dommageables, autant qu’il vous plaira: mais de honteuses, et
deshonnestes, vous perdrez vostre temps de nous en commander.
Chacun doit auoir iuré à soy mesme, ce que les Roys d’Ægypte faisoient
solennellement iurer à leurs iuges, qu’ils ne se desuoyeroient•
de leur conscience, pour quelque commandement qu’eux
mesmes leur en fissent. A telles commissions il y a note euidente
d’ignominie, et de condemnation. Et qui vous la donne, vous accuse,
et vous la donne, si vous l’entendez bien, en charge et en
peine. Autant que les affaires publiques s’amendent de vostre exploict,1
autant s’en empirent les vostres: vous y faictes d’autant
pis, que mieux vous y faictes. Et ne sera pas nouueau, ny à l’auanture
sans quelque air de iustice, que celuy mesmes vous ruïne,
qui vous aura mis en besongne. Si la trahison doit estre en
quelque cas excusable: lors seulement elle l’est, qu’elle s’employe•
à chastier et trahir la trahison. Il se trouue assez de perfidies, non
seulement refusees, mais punies, par ceux en faueur desquels elles
auoient esté entreprises. Qui ne sçait la sentence de Fabritius, à
l’encontre du medecin de Pyrrhus? Mais cecy encore se trouue:
que tel l’a commandee, qui par apres l’a vengee rigoureusement,2
sur celuy qu’il y auoit employé: refusant vn credit et pouuoir si
effrené, et desaduouant vn seruage et vne obeïssance si abandonnee,
et si lasche. Iaropelc Duc de Russie, practiqua vn Gentil-homme
de Hongrie, pour trahir le Roy de Poulongne Boleslaus, en
le faisant mourir, ou donnant aux Russiens moyen de luy faire•
quelque notable dommage. Cettuy-cy s’y porta en galand homme:
s’addonna plus que deuant au seruice de ce Roy, obtint d’estre de
son conseil, et de ses plus feaux. Auec ces aduantages, et choisissant
à point l’opportunité de l’absence de son maistre, il trahit aux
Russiens Visilicie, grande et riche cité: qui fut entierement saccagee,3
et arse par eux, auec occision totale, non seulement des habitans
d’icelle, de tout sexe et aage, mais de grand nombre de
noblesse de là autour, qu’il y auoit assemblé à ces fins. Iaropelc
assouuy de sa vengeance, et de son courroux, qui pourtant n’estoit
pas sans tiltre, (car Boleslaus l’auoit fort offencé, et en pareille•
conduitte) et saoul du fruict de cette trahison, venant à en considerer
la laideur nuë et seule, et la regarder d’vne veuë saine, et
non plus troublee par sa passion, la print à vn tel remors, et contre-cœur,
qu’il en fit creuer les yeux, et couper la langue, et les
parties honteuses, à son executeur. Antigonus persuada les soldats4
Argyraspides, de luy trahir Eumenes, leur capitaine general,
son aduersaire. Mais l’eut-il faict tuer, apres qu’ils le luy eurent
liuré, il desira luy mesme estre commissaire de la iustice diuine,
pour le chastiment d’vn forfaict si detestable: et les consigna entre
les mains du gouuerneur de la prouince, luy donnant tres-expres•
commandement, de les perdre, et mettre à male fin, en quelque
maniere que ce fust. Tellement que de ce grand nombre qu’ils estoient,
aucun ne vit onques puis, l’air de Macedoine. Mieux il en
auoit esté seruy, d’autant le iugea il auoir esté plus meschamment
et punissablement. L’esclaue qui trahit la cachette de P. Sulpicius1
son maistre, fut mis en liberté, suiuant la promesse de la
proscription de Sylla: mais suiuant la promesse de la raison publique,
tout libre, il fut precipité du roc Tarpeien. Et nostre Roy
Clouis, au lieu des armes d’or qu’il leur auoit promis, fit pendre
les trois seruiteurs de Cannacre, apres qu’ils luy eurent trahy leur•
maistre, à quoy il les auoit pratiquez. Ils les font pendre auec la
bourse de leur payement au col. Ayant satisfaict à leur seconde foy,
et speciale, ils satisfont à la generale et premiere. Mahomed second,
se voulant deffaire de son frere, pour la ialousie de la
domination, suiuant le stile de leur race, y employa l’vn de ses2
officiers: qui le suffoqua, l’engorgeant de quantité d’eau, prinse
trop à coup. Cela faict, il liura, pour l’expiation de ce meurtre, le
meurtrier entre les mains de la mere du trespassé (car ils n’estoient
freres que de pere): elle, en sa presence, ouurit à ce meurtrier
l’estomach: et tout chaudement de ses mains, fouillant et•
arrachant son cœur, le ietta manger aux chiens. Et à ceux mesmes
qui ne valent rien, il est si doux, ayant tiré l’vsage d’vne action
vicieuse, y pouuoir hormais coudre en toute seureté, quelque traict
de bonté, et de iustice: comme par compensation, et correction
conscientieuse. Ioint qu’ils regardent les ministres de tels horribles3
malefices, comme gents, qui les leur reprochent: et cherchent par
leur mort d’estouffer la cognoissance et tesmoignage de telles menees.
Or si par fortune on vous en recompence, pour ne frustrer
la necessité publique, de cet extreme et desesperé remede: celuy
qui le fait, ne laisse pas de vous tenir, s’il ne l’est luy-mesme, pour•
vn homme maudit et execrable: et vous tient plus traistre, que ne
faict celuy, contre qui vous l’estes: car il touche la malignité de
vostre courage, par voz mains, sans desadueu, sans obiect. Mais il
vous employe, tout ainsi qu’on faict les hommes perdus, aux executions
de la haute iustice: charge autant vtile, comme elle est
peu honneste. Outre la vilité de telles commissions, il y a de la
prostitution de conscience. La fille à Seïanus ne pouuant estre punie
à mort, en certaine forme de iugement à Rome, d’autant qu’elle
estoit vierge, fut, pour donner passage aux loix, forcee par le bourreau,•
auant qu’il l’estranglast. Non sa main seulement, mais son
ame, est esclaue à la commodité publique. Quand le premier
Amurath, pour aigrir la punition contre ses subiects, qui auoient
donné support à la parricide rebellion de son fils, ordonna, que
leurs plus proches parents presteroient la main à cette execution:1
ie trouue tres-honeste à aucuns d’iceux, d’auoir choisi plustost, d’estre
iniustement tenus coulpables du parricide d’vn autre, que de
seruir la iustice de leur propre parricide. Et où en quelques bicoques
forcees de mon temps, i’ay veu des coquins, pour garantir
leur vie, accepter de pendre leurs amis et consorts, ie les ay tenus•
de pire condition que les pendus. On dit que Vuitolde Prince
de Lituanie, introduisit en cette nation, que le criminel condamné
à mort, eust luy mesme de sa main, à se deffaire: trouuant estrange,
qu’vn tiers innocent de la faute, fust employé et chargé
d’vn homicide. Le Prince, quand vne vrgente circonstance, et2
quelque impetueux et inopiné accident, du besoing de son estat,
luy fait gauchir sa parolle et sa foy, ou autrement le iette hors de
son deuoir ordinaire, doibt attribuer cette necessité, à vn coup de
la verge diuine. Vice n’est-ce pas, car il a quitté sa raison, à vne
plus vniuerselle et puissante raison: mais certes c’est malheur. De•
maniere qu’à quelqu’vn qui me demandoit: Quel remede? nul remede,
fis-ie, s’il fut veritablement gehenné entre ces deux extremes
(sed videat ne quæratur latebra periurio) il le falloit faire:
mais s’il le fit, sans regret, s’il ne luy greua de le faire, c’est signe
que sa conscience est en mauuais termes. Quand il s’en trouueroit3
quelqu’vn de si tendre conscience, à qui nulle guarison ne semblast
digne d’vn si poisant remede, ie ne l’en estimeroy pas moins.
Il ne se sçauroit perdre plus excusablement et decemment. Nous
ne pouuons pas tout. Ainsi comme ainsi nous faut-il souuent,
comme à la derniere anchre, remettre la protection de nostre vaisseau•
à la pure conduitte du ciel. A quelle plus iuste necessité se
reserue il? Que luy est-il moins possible à faire que ce qu’il ne
peut faire, qu’aux despens de sa foy et de son honneur? choses,
qui à l’auenture luy doiuent estre plus cheres que son propre salut,
et que le salut de son peuple. Quand les bras croisez il appellera•
Dieu simplement à son aide, n’aura-il pas à esperer, que la diuine
bonté n’est pour refuser la faueur de sa main extraordinaire à vne
main pure et iuste? Ce sont dangereux exemples, rares, et maladifues
exceptions, à nos regles naturelles: il y faut ceder, mais
auec grande moderation et circonspection. Aucune vtilité priuee,1
n’est digne pour laquelle nous facions cet effort à nostre conscience:
la publique bien, lors qu’elle est et tres-apparente, et tres-importante.
Timoleon se garantit à propos, de l’estrangeté de
son exploit, par les larmes qu’il rendit, se souuenant que c’estoit
d’vne main fraternelle qu’il auoit tué le tyran. Et cela pinça iustement•
sa conscience, qu’il eust esté necessité d’achetter l’vtilité publique,
à tel prix de l’honnesteté de ses mœurs. Le Senat mesme
deliuré de seruitude par son moyen, n’osa rondement decider d’vn
si haut faict, et deschiré en deux si poisants et contraires visages.
Mais les Syracusains ayans tout à point, à l’heure mesme, enuoyé2
requerir les Corinthiens de leur protection, et d’vn chef digne de
restablir leur ville en sa premiere dignité, et nettoyer la Sicile de
plusieurs tyranneaux, qui l’oppressoient: il y deputa Timoleon,
auec cette nouuelle deffaitte et declaration: Que selon qu’il se porteroit
bien ou mal en sa charge, leur arrest prendroit party, à la faueur•
du liberateur de son païs, ou à la desfaueur du meurtrier de son
frere. Cette fantastique conclusion, a quelque excuse, sur le danger
de l’exemple et importance d’vn faict si diuers. Et feirent bien, d’en
descharger leur iugement, ou de l’appuier ailleurs, et en des considerations
tierces. Or les deportements de Timoleon en ce voyage3
rendirent bien tost sa cause plus claire, tant il s’y porta dignement
et vertueusement, en toutes façons. Et le bon heur qui l’accompagna
aux aspretez qu’il eut à vaincre en cette noble besongne, sembla
luy estre enuoyé par les Dieux conspirants et fauorables à sa iustification.
La fin de cettuy cy est excusable, si aucune le pouuoit•
estre. Mais le profit de l’augmentation du reuenu publique, qui
seruit de pretexte au Senat Romain à cette orde conclusion, que ie
m’en vay reciter, n’est pas assez fort pour mettre à garand vne telle
iniustice. Certaines citez s’estoient rachetees à prix d’argent, et remises
en liberté, auec l’ordonnance et permission du Senat, des•
mains de L. Sylla. La chose estant tombee en nouueau iugement,
le Senat les condamna à estre taillables comme auparauant: et
que l’argent qu’elles auoyent employé pour se rachetter, demeureroit
perdu pour elles. Les guerres ciuiles produisent souuent ces
vilains exemples: Que nous punissons les priuez, de ce qu’ils nous1
ont creu, quand nous estions autres. Et vn mesme magistrat fait
porter la peine de son changement, à qui n’en peut mais. Le maistre
foitte son disciple de docilité, et la guide son aueugle. Horrible
image de iustice. Il y a des regles en la philosophie et faulses et
molles. L’exemple qu’on nous propose, pour faire preualoir l’vtilité•
priuee, à la foy donnee, ne reçoit pas assez de poids par la circonstance
qu’ils y meslent. Des voleurs vous ont prins, ils vous ont remis
en liberté, ayans retiré de vous serment du paiement de certaine
somme. On a tort de dire, qu’vn homme de bien, sera quitte
de sa foy, sans payer, estant hors de leurs mains. Il n’en est rien.2
Ce que la crainte m’a fait vne fois vouloir, ie suis tenu de le vouloir
encore sans crainte. Et quand elle n’aura forcé que ma langue,
sans la volonté: encore suis ie tenu de faire la maille bonne de ma
parole. Pour moy, quand par fois ell’a inconsiderément deuancé
ma pensee, i’ay faict conscience de la desaduoüer pourtant. Autrement•
de degré en degré, nous viendrons à abolir tout le droit qu’vn
tiers prend de nos promesses. Quasi verò forti viro vis possit adhiberi.
En cecy seulement a loy, l’interest priué, de nous excuser de
faillir à nostre promesse, si nous auons promis chose meschante,
et inique de soy. Car le droit de la vertu doibt preualoir le droit3
de nostre obligation. I’ay autrefois logé Epaminondas au premier
rang des hommes excellens: et ne m’en desdy pas. Iusques où
montoit-il la consideration de son particulier deuoir? qui ne tua
iamais homme qu’il eust vaincu: qui pour ce bien inestimable, de
rendre la liberté à son païs, faisoit conscience de tuer vn tyran, ou
ses complices, sans les formes de la iustice: et qui iugeoit meschant
homme, quelque bon citoyen qu’il fust, celuy qui entre les•
ennemis, et en la bataille, n’espargnoit son amy et son hoste. Voyla
vne ame de riche composition. Il marioit aux plus rudes et violentes
actions humaines, la bonté et l’humanité, voire la plus delicate,
qui se treuue en l’escole de la philosophie. Ce courage si gros,
enflé, et obstiné contre la douleur, la mort, la pauureté, estoit-ce1
nature, ou art, qui l’eust attendry, iusques au poinct d’vne si
extreme douceur, et debonnaireté de complexion? Horrible de fer
et de sang, il va fracassant et rompant vne nation inuincible contre
tout autre, que contre luy seul: et gauchit au milieu d’vne telle
meslee, au rencontre de son hoste et de son amy. Vrayment celuy là•
proprement commandoit bien à la guerre, qui luy faisoit souffrir le
mors de la benignité, sur le point de sa plus forte chaleur: ainsin
enflammee qu’elle estoit, et toute escumeuse de fureur et de meurtre.
C’est miracle, de pouuoir mesler à telles actions quelque image
de iustice: mais il n’appartient qu’à la roideur d’Epaminondas, d’y2
pouuoir mesler la douceur et la facilité des mœurs les plus molles,
et la pure innocence. Et où l’vn dit aux Mammertins, que les statuts
n’auoient point de mise enuers les hommes armez: l’autre, au Tribun
du peuple, que le temps de la iustice, et de la guerre estoient
deux: le tiers, que le bruit des armes l’empeschoit d’entendre la•
voix des loix: cettuy-cy n’estoit pas seulement empesché d’entendre
celles de la ciuilité, et pure courtoisie. Auoit-il pas emprunté de
ses ennemis, l’vsage de sacrifier aux Muses, allant à la guerre,
pour destremper par leur douceur et gayeté, cette furie et aspreté
martiale? Ne craignons point apres vn si grand precepteur, d’estimer3
qu’il y a quelque chose illicite contre les ennemys mesmes:
que l’interest commun ne doibt pas tout requerir de tous, contre
l’interest priué: manente memoria, etiam in dissidio publicorum fœderum,
priuati iuris:
Et nulla potentia vires
Præstandi, ne quid peccet amicus, habet:
et que toutes choses ne sont pas loisibles à vn homme de bien,
pour le seruice de son Roy, ny de la cause generale et des loix.
Non enim patria præstat omnibus officijs, et ipsi conducit pios habere
ciues in parentes. C’est vne instruction propre au temps. Nous4
n’auons que faire de durcir nos courages par ces lames de fer, c’est
assez que nos espaules le soyent: c’est assez de tramper nos
plumes en ancre, sans les tramper en sang. Si c’est grandeur de
courage, et l’effect d’vne vertu rare et singuliere, de mespriser
l’amitié, les obligations priuees, sa parolle, et la parenté, pour le
bien commun, et obeïssance du magistrat: c’est assez vrayement
pour nous en excuser, que c’est vne grandeur, qui ne peut loger
en la grandeur du courage d’Epaminondas. I’abomine les exhortemens
enragez, de cette autre ame desreglee,•
Dum tela micant, non vos pietatis imago
Vlla, nec aduersa conspecti fronte parentes
Commoueant, vultus gladio turbate verendos.
Ostons aux meschants naturels, et sanguinaires, et traistres, ce
pretexte de raison: laissons là cette iustice enorme, et hors de1
soy: et nous tenons aux plus humaines imitations. Combien peut
le temps et l’exemple? En vne rencontre de la guerre ciuile contre
Cinna, vn soldat de Pompeius, ayant tué sans y penser son frere,
qui estoit au party contraire, se tua sur le champ soy-mesme, de
honte et de regret. Et quelques annees apres, en vne autre guerre•
ciuile de ce mesme peuple, vn soldat, pour auoir tué son frere, demanda
recompense à ses capitaines. On argumente mal l’honneur
et la beauté d’vne action, par son vtilité: et conclud-on mal,
d’estimer que chacun y soit obligé, et qu’elle soit honeste à chacun,
si elle est vtile.2
Omnia non pariter rerum sunt omnibus apta.
Choisissons la plus necessaire et plus vtile de l’humaine societé, ce
sera le mariage. Si est-ce que le conseil des saincts, trouue le contraire
party plus honeste, et en exclut la plus venerable vacation
des hommes: comme nous assignons au haras, les bestes qui sont•
de moindre estime.

CHAPITRE II. [(TRADUCTION LIV. III, CH. II.)]
Du repentir.

LES autres forment l’homme, ie le recite: et en represente vn particulier,
bien mal formé; et lequel si i’auoy à façonner de nouueau,
ie ferois vrayement bien autre qu’il n’est: mes-huy c’est fait.
Or les traits de ma peinture, ne se fouruoyent point, quoy qu’ils se
changent et diuersifient. Le monde n’est qu’vne branloire perenne.
Toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase,
les pyramides d’Ægypte: et du branle public, et du leur. La•
constance mesme n’est autre chose qu’vn branle plus languissant.
Ie ne puis asseurer mon obiect: il va trouble et chancelant, d’vne
yuresse naturelle. Ie le prens en ce poinct, comme il est, en l’instant
que ie m’amuse à luy. Ie ne peinds pas l’estre, ie peinds le
passage: non vn passage d’aage en autre, ou comme dict le peuple,1
de sept en sept ans, mais de iour en iour, de minute en minute.
Il faut accommoder mon histoire à l’heure. Ie pourray tantost
changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention. C’est vn
contrerolle de diuers et muables accidens, et d’imaginations irresoluës,
et quand il y eschet, contraires: soit que ie sois autre moy-mesme,•
soit que ie saisisse les subiects, par autres circonstances,
et considerations. Tant y a que ie me contredis bien à l’aduanture,
mais la verité, comme disoit Demades, ie ne la contredy point. Si
mon ame pouuoit prendre pied, ie ne m’essaierois pas, ie me resoudrois:
elle est tousiours en apprentissage, et en espreuue.2

Ie propose vne vie basse, et sans lustre. C’est tout vn. On attache
aussi bien toute la philosophie morale, à vne vie populaire et priuee,
qu’à vne vie de plus riche estoffe. Chaque homme porte la forme
entiere, de l’humaine condition. Les autheurs se communiquent au
peuple par quelque marque speciale et estrangere: moy le premier,•
par mon estre vniuersel: comme, Michel de Montaigne: non
comme grammairien ou poëte, ou iurisconsulte. Si le monde se
plaint dequoy ie parle trop de moy, ie me plains dequoy il ne pense
seulement pas à soy. Mais est-ce raison, que si particulier en vsage,
ie pretende me rendre public en cognoissance? Est-il aussi raison,3
que ie produise au monde, où la façon et l’art ont tant de credit et
de commandement, des effects de nature et crus et simples, et
d’vne nature encore bien foiblette? Est-ce pas faire vne muraille
sans pierre, ou chose semblable, que de bastir des liures sans
science? Les fantasies de la musique, sont conduites par art, les
miennes par sort. Aumoins i’ay cecy selon la discipline, que iamais
homme ne traicta subiect, qu’il entendist ne cogneust mieux, que
ie fay celuy que i’ay entrepris: et qu’en celuy là ie suis le plus•
sçauant homme qui viue. Secondement, que iamais aucun ne penetra
en sa matiere plus auant, ny en esplucha plus distinctement les
membres et suittes: et n’arriua plus exactement et plus plainement,
à la fin qu’il s’estoit proposé à sa besongne. Pour la parfaire, ie n’ay
besoing d’y apporter que la fidelité: celle-là y est, la plus sincere1
et pure qui se trouue. Ie dy vray, non pas tout mon saoul: mais
autant que ie l’ose dire. Et l’ose vn peu plus en vieillissant: car il
semble que la coustume concede à cet aage, plus de liberté de bauasser,
et d’indiscretion à parler de soy. Il ne peut aduenir icy, ce
que ie voy aduenir souuent, que l’artizan et sa besongne se contrarient.•
Vn homme de si honneste conuersation, a-t-il faict vn si
sot escrit? Ou, des escrits si sçauans, sont-ils partis d’vn homme
de si foible conuersation? Qui a vn entretien commun, et ses escrits
rares: c’est à dire, que sa capacité est en lieu d’où il l’emprunte,
et non en luy. Vn personnage sçauant n’est pas sçauant par tout.2
Mais le suffisant est par tout suffisant, et à ignorer mesme. Icy
nous allons conformément, et tout d’vn train, mon liure et moy.
Ailleurs, on peut recommander et accuser l’ouurage, à part de
l’ouurier: icy non: qui touche l’vn, touche l’autre. Celuy qui en
iugera sans le congnoistre, se fera plus de tort qu’à moy: celuy qui•
l’aura cogneu, m’a du tout satisfaict. Heureux outre mon merite, si
i’ay seulement cette part à l’approbation publique, que ie face sentir
aux gens d’entendement, que i’estoy capable de faire mon profit
de la science, si i’en eusse eu: et que ie meritoy que la memoire
me secourust mieux. Excusons icy ce que ie dy souuent, que ie3
me repens rarement, et que ma conscience se contente de soy: non
comme de la conscience d’vn ange, ou d’vn cheual, mais comme de
la conscience d’vn homme. Adioustant tousiours ce refrein, non vn
refrein de ceremonie, mais de naifue et essentielle submission:
Que ie parle enquerant et ignorant, me rapportant de la resolution,•
purement et simplement, aux creances communes et legitimes. Ie
n’enseigne point, ie raconte. Il n’est vice veritablement vice, qui
n’offence, et qu’vn iugement entier n’accuse. Car il a de la laideur
et incommodité si apparente, qu’à l’aduanture ceux-là ont raison,
qui disent, qu’il est principalement produict par bestise et ignorance:
tant est-il mal-aisé d’imaginer qu’on le cognoisse sans le
haïr. La malice hume la pluspart de son propre venin, et s’en•
empoisonne. Le vice laisse comme vn vlcere en la chair, vne repentance
en l’ame, qui tousiours s’esgratigne, et s’ensanglante elle
mesme. Car la raison efface les autres tristesses et douleurs, mais
elle engendre celle de la repentance: qui est plus griefue, d’autant
qu’elle naist au dedans: comme le froid et le chaud des fiéures est1
plus poignant, que celuy qui vient du dehors. Ie tiens pour vices,
mais chacun selon sa mesure, non seulement ceux que la raison et
la nature condamnent, mais ceux aussi que l’opinion des hommes a
forgé, voire fauce et erronee, si les loix et l’vsage l’auctorise. Il
n’est pareillement bonté, qui ne resiouysse vne nature bien nee. Il•
y a certes ie ne sçay quelle congratulation, de bien faire, qui nous
resiouit en nous mesmes, et vne fierté genereuse, qui accompagne
la bonne conscience. Vne ame courageusement vitieuse, se peut à
l’aduenture garnir de securité: mais de cette complaisance et satisfaction,
elle ne s’en peut fournir. Ce n’est pas vn leger plaisir,2
de se sentir preserué de la contagion d’vn siecle si gasté, et de dire
en soy: Qui me verroit iusques dans l’ame, encore ne me trouueroit-il
coupable, ny de l’affliction et ruyne de personne: ny de vengeance
ou d’enuie, ny d’offence publique des loix: ny de nouuelleté
et de trouble: ny de faute à ma parole: et quoy que la licence du•
temps permist et apprinst à chacun, si n’ay-ie mis la main ny és
biens, ny en la bourse d’homme François, et n’ay vescu que sur la
mienne non plus en guerre qu’en paix: ny ne me suis seruy du
trauail de personne, sans loyer. Ces tesmoignages de la conscience,
plaisent, et nous est grand benefice que cette esiouyssance naturelle:3
et le seul payement qui iamais ne nous manque. De fonder
la recompence des actions vertueuses, sur l’approbation d’autruy,
c’est prendre vn trop incertain et trouble fondement, signamment
en vn siecle corrompu et ignorant, comme cettuy cy: la bonne
estime du peuple est iniurieuse. A qui vous fiez vous, de veoir ce•
qui est louable? Dieu me garde d’estre homme de bien, selon la
description que ie voy faire tous les iours par honneur, à chacun
de soy. Quæ fuerant vitià, mores sunt. Tels de mes amis, ont par
fois entreprins de me chapitrer et mercurializer à cœur ouuert, ou
de leur propre mouuement, ou semons par moy, comme d’vn office,
qui à vne ame bien faicte, non en vtilité seulement, mais en douceur•
aussi, surpasse tous les offices de l’amitié. Ie l’ay tousiours
accueilli des bras de la courtoisie et recognoissance, les plus ouuerts.
Mais, à en parler à cette heure en conscience, i’ay souuent trouué en
leurs reproches et louanges, tant de fauce mesure, que ie n’eusse
guere failly, de faillir plustost, que de bien faire à leur mode. Nous1
autres principalement, qui viuons vne vie priuee, qui n’est en montre
qu’à nous, deuons auoir estably vn patron au dedans, auquel
toucher nos actions: et selon iceluy nous caresser tantost, tantost
nous chastier. I’ay mes loix et ma cour, pour iuger de moy, et m’y
adresse plus qu’ailleurs. Ie restrains bien selon autruy mes actions,•
mais ie ne les estends que selon moy. Il n’y a que vous qui sçache
si vous estes lâche et cruel, ou loyal et deuotieux: les autres ne
vous voyent point, ils vous deuinent par coniectures incertaines:
ils voyent, non tant vostre naturel, que vostre art. Par ainsi, ne
vous tenez pas à leur sentence, tenez vous à la vostre. Tuo tibi iudicio2
est vtendum. Virtutis et vitiorum graue ipsius conscientiæ pondus
est: qua sublata, iacent omnia. Mais ce qu’on dit, que la repentance
suit de pres le peché, ne semble pas regarder le peché qui
est en son haut appareil: qui loge en nous comme en son propre
domicile. On peut desauouër et desdire les vices, qui nous surprennent,•
et vers lesquels les passions nous emportent: mais ceux qui
par longue habitude, sont enracinez et ancrez en vne volonté forte
et vigoureuse, ne sont subiects à contradiction. Le repentir n’est
qu’vne desdicte de nostre volonté, et opposition de nos fantasies,
qui nous pourmene à tout sens. Il faict desaduouër à celuy-là, sa3
vertu passee et sa continence.
Quæ mens est hodie, cur eadem non puero fuit,
Vel cur his animis incolumes non redeunt genæ?

C’est vne vie exquise, celle qui se maintient en ordre iusques en
son priué. Chacun peut auoir part au battelage, et representer vn•
honneste personnage en l’eschaffaut: mais au dedans, et en sa poictrine,
où tout nous est loisible, où tout est caché, d’y estre reglé,
c’est le poinct. Le voysin degré, c’est de l’estre en sa maison, en
ses actions ordinaires, desquelles nous n’auons à rendre raison à
personne: où il n’y a point d’estude, point d’artifice. Et pourtant•
Bias peignant vn excellent estat de famille: de laquelle, dit-il, le
maistre soit tel au dedans, par luy-mesme, comme il est au dehors,
par la crainte de la loy, et du dire des hommes. Et fut vne digne
parole de Iulius Drusus, aux ouuriers qui luy offroient pour trois
mille escus, mettre sa maison en tel poinct, que ses voysins n’y1
auroient plus la veuë qu’ils y auoient: Ie vous en donneray, dit-il,
six mille, et faictes que chacun y voye de toutes parts. On remarque
auec honneur l’vsage d’Agesilaus, de prendre en voyageant son
logis dans les eglises, affin que le peuple, et les Dieux mesmes,
vissent dans ses actions priuees. Tel a esté miraculeux au monde,•
auquel sa femme et son valet n’ont rien veu seulement de remercable.
Peu d’hommes ont esté admirez par leurs domestiques. Nul a
esté prophete non seulement en sa maison, mais en son païs, dit
l’experience des histoires. De mesmes aux choses de neant. Et en
ce bas exemple, se void l’image des grands. En mon climat de Gascongne,2
on tient pour drolerie de me veoir imprimé. D’autant que
la cognoissance, qu’on prend de moy, s’esloigne de mon giste,
i’en vaux d’autant mieux. I’achette les imprimeurs en Guienne:
ailleurs ils m’achettent. Sur cet accident se fondent ceux qui se cachent
viuants et presents, pour se mettre en credit, trepassez et•
absents. I’ayme mieux en auoir moins. Et ne me iette au monde,
que pour la part que i’en tire. Au partir de là, ie l’en quitte. Le
peuple reconuoye celuy-là, d’vn acte public, auec estonnement,
iusqu’à sa porte: il laisse auec sa robbe ce rolle: il en retombe
d’autant plus bas, qu’il s’estoit plus haut monté. Au dedans chez3
luy, tout est tumultuaire et vil. Quand le reglement s’y trouueroit,
il faut vn iugement vif et bien trié, pour l’apperceuoir en ces actions
basses et priuees. Ioint que l’ordre est vne vertu morne et sombre.
Gaigner vne bresche, conduire vne ambassade, regir vn peuple, ce
sont actions esclatantes: tancer, rire, vendre, payer, aymer, hayr,•
et conuerser auec les siens, et auec soy-mesme, doucement et iustement:
ne relascher point, ne se desmentir point, c’est chose plus
rare, plus difficile, et moins remerquable. Les vies retirees soustiennent
par là, quoy qu’on die, des deuoirs autant ou plus aspres
et tendus, que ne font les autres vies. Et les priuez, dit Aristote,
seruent la vertu plus difficilement et hautement, que ne font ceux
qui sont en magistrat. Nous nous preparons aux occasions eminentes,
plus par gloire que par conscience. La plus courte façon•
d’arriuer à la gloire, ce seroit faire pour la conscience ce que nous
faisons pour la gloire. Et la vertu d’Alexandre me semble representer
assez moins de vigueur en son theatre, que ne fait celle de Socrates,
en cette exercitation basse et obscure. Ie conçois aisément
Socrates, en la place d’Alexandre; Alexandre en celle de Socrates,1
ie ne puis. Qui demandera à celuy-là, ce qu’il sçait faire, il respondra,
Subiuguer le monde: qui le demandera à cettuy-cy, il dira,
Mener l’humaine vie conformément à sa naturelle condition: science
bien plus generale, plus poisante, et plus legitime. Le prix de
l’ame ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément. Sa grandeur•
ne s’exerce pas en la grandeur: c’est en la mediocrité. Ainsi
que ceux qui nous iugent et touchent au dedans, ne font pas grand’recette
de la lueur de noz actions publiques: et voyent que ce ne
sont que filets et pointes d’eau fine reiallies d’vn fond au demeurant
limonneux et poisant. En pareil cas, ceux qui nous iugent par2
cette braue apparence du dehors, concluent de mesmes de nostre
constitution interne: et ne peuuent accoupler des facultez populaires
et pareilles aux leurs, à ces autres facultez, qui les estonnent,
si loin de leur visee. Ainsi donnons nous aux demons des
formes sauuages. Et qui non à Tamburlan des sourcils esleuez,•
des nazeaux ouuerts, vn visage afreux, et vne taille desmesuree,
comme est la taille de l’imagination qu’il en a conceuë par le bruit
de son nom? Qui m’eust faict veoir Erasme autrefois, il eust esté
mal-aisé, que ie n’eusse prins pour adages et apophthegmes, tout
ce qu’il eust dit à son vallet et à son hostesse. Nous imaginons bien3
plus sortablement vn artisan sur sa garderobe ou sur sa femme
qu’vn grand President, venerable par son maintien et suffisance. Il
nous semble que de ces hauts thrones ils ne s’abaissent pas iusques à
viure. Comme les ames vicieuses sont incitees souuent à bien faire,
par quelque impulsion estrangere? aussi sont les vertueuses à faire•
mal. Il les faut doncq iuger par leur estat rassis: quand elles sont
chez elles, si quelquefois elles y sont: ou au moins quand elles sont
plus voysines du repos, et en leur naifue assiette. Les inclinations
naturelles s’aident et fortifient par institution: mais elles ne
se changent gueres et surmontent. Mille natures, de mon temps,
ont eschappé vers la vertu, ou vers le vice, au trauers d’vne discipline
contraire.•
Sic vbi desuetæ siluis in carcere clausæ
Mansueuêre feræ, et vultus posuere minaces,
Atque hominem didicere pati, si torrida paruus
Venit in ora cruor, redeunt rabiésque furórque,
Admonitæque tument gustato sanguine fauces;1
Feruet, et à trepido vix abstinet ira magistro.
On n’extirpe pas ces qualitez originelles, on les couure, on les cache.
Le langage Latin m’est comme naturel: ie l’entends mieux
que le François: mais il y a quarante ans, que ie ne m’en suis du
tout poinct seruy à parler, ny guere à escrire. Si est-ce qu’à des•
extremes et soudaines esmotions, où ie suis tombé, deux ou trois
fois en ma vie: et l’vne, voyant mon pere tout sain, se renuerser
sur moy pasmé: i’ay tousiours eslancé du fonds des entrailles, les
premieres paroles Latines: Nature se sourdant et s’exprimant à
force, à l’encontre d’vn si long vsage: et cet exemple se dit d’assez2
d’autres. Ceux qui ont essaié de r’auiser les mœurs du monde,
de mon temps, par nouuelles opinions, reforment les vices de l’apparence,
ceux de l’essence ils les laissent là, s’ils ne les augmentent.
Et l’augmentation y est à craindre. On se seiourne volontiers
de tout autre bien faire, sur ces reformations externes, de moindre•
coust et de plus grand merite: et satisfait-on à bon marché par là,
les autres vices naturels consubstantiels et intestins. Regardez vn
peu, comment s’en porte nostre experience. Il n’est personne, s’il
s’escoute, qui ne descouure en soy, vne forme sienne, vne forme
maistresse, qui lucte contre l’institution: et contre la tempeste des3
passions, qui luy sont contraires. De moy, ie ne me sens gueres
agiter par secousse: ie me trouue quasi tousiours en ma place,
comme font les corps lourds et poisans. Si ie ne suis chez moy,
i’en suis tousiours bien pres: mes desbauches ne m’emportent pas
fort loing: il n’y a rien d’extreme et d’estrange: et si ay des rauisemens•
sains et vigoureux. La vraye condamnation, et qui touche
la commune façon de nos hommes, c’est, que leur retraicte mesme
est pleine de corruption, et d’ordure: l’idée de leur amendement
chafourree, leur penitence malade, et en coulpe, autant à peu pres
que leur peché. Aucuns, ou pour estre collez au vice d’vne attache
naturelle, ou par longue accoustumance, n’en trouuent plus la laideur.•
A d’autres, duquel regiment ie suis, le vice poise, mais ils le
contrebalancent auec le plaisir, ou autre occasion: et le souffrent
et s’y prestent, à certain prix. Vitieusement pourtant, et laschement.
Si se pourroit-il à l’aduanture imaginer, si esloignee disproportion
de mesure, où auec iustice, le plaisir excuseroit le peché,1
comme nous disons de l’vtilité. Non seulement s’il estoit accidental,
et hors du peché, comme au larrecin, mais en l’exercice mesme
d’iceluy, comme en l’accointance des femmes, où l’incitation est
violente, et, dit-on, par fois inuincible. En la terre d’vn mien parent,
l’autre iour que i’estois en Armaignac, ie vis vn paisant, que•
chacun surnomme le Larron. Il faisoit ainsi le conte de sa vie:
Qu’estant nay mendiant, et trouuant, qu’à gaigner son pain au trauail
de ses mains, il n’arriueroit iamais à se fortifier assez contre
l’indigence, il s’aduisa de se faire larron: et auoit employé à ce
mestier toute sa ieunesse, en seureté, par le moyen de sa force2
corporelle: car il moissonnoit et vendangeoit des terres d’autruy:
mais c’estoit au loing, et à si gros monceaux, qu’il estoit inimaginable
qu’vn homme en eust tant emporté en vne nuict sur ses
espaules: et auoit soing outre cela, d’egaler, et disperser le dommage
qu’il faisoit, si que la foule estoit moins importable à chaque•
particulier. Il se trouue à cette heure en sa vieillesse, riche pour
vn homme de sa condition, mercy à cette trafique: de laquelle il
se confesse ouuertement. Et pour s’accommoder auec Dieu, de ses
acquests, il dit, estre tous les iours apres à satisfaire par bien-faicts,
aux successeurs de ceux qu’il a desrobez: et s’il n’acheue3
(car d’y pouruoir tout à la fois, il ne peut) qu’il en chargera ses
heritiers, à la raison de la science qu’il a luy seul, du mal qu’il a
faict à chacun. Par cette description, soit vraye ou fauce, cettuy-cy
regarde le larrecin, comme action des-honneste, et le hayt, mais
moins que l’indigence: s’en repent bien simplement, mais en tant•
qu’elle estoit ainsi contrebalancee et compensee, il ne s’en repent
pas. Cela, ce n’est pas cette habitude, qui nous incorpore au vice,
et y conforme nostre entendement mesme: ny n’est ce vent impetueux
qui va troublant et aueuglant à secousses nostre ame, et
nous precipite pour l’heure, iugement et tout, en la puissance du•
vice. Ie fay coustumierement entier ce que ie fay, et marche tout
d’vne piece: ie n’ay guere de mouuement qui se cache et desrobe à
ma raison, et qui ne se conduise à peu pres, par le consentement
de toutes mes parties: sans diuision, sans sedition intestine: mon
iugement en a la coulpe, ou la louange entiere: et la coulpe qu’il1
a vne fois, il l’a tousiours: car quasi dés sa naissance il est vn,
mesme inclination, mesme routte, mesme force. Et en matiere d’opinions
vniuerselles, dés l’enfance, ie me logeay au poinct où
i’auois à me tenir. Il y a des pechez impetueux, prompts et subits,
laissons les à part: mais en ces autres pechez, à tant de fois reprins,•
deliberez, et consultez, ou pechez de complexion, ou pechez
de profession et de vacation: ie ne puis pas conceuoir, qu’ils soient
plantez si long temps en vn mesme courage, sans que la raison et
la conscience de celuy qui les possede, le vueille constamment, et
l’entende ainsin. Et le repentir qu’il se vante luy en venir à certain2
instant prescript, m’est vn peu dur à imaginer et former. Ie ne suy
pas la secte de Pythagoras, que les hommes prennent vne ame
nouuelle, quand ils approchent des simulacres des Dieux, pour recueillir
leurs oracles. Sinon qu’il voulust dire cela mesme, qu’il
faut bien qu’elle soit estrangere, nouuelle, et prestee pour le•
temps: la nostre montrant si peu de signe de purification et netteté
condigne à cet office. Ils font tout à l’opposite des preceptes
Stoiques: qui nous ordonnent bien, de corriger les imperfections
et vices que nous recognoissons en nous, mais nous defendent d’en
alterer le repos de nostre ame. Ceux-cy nous font à croire, qu’ils3
en ont grande desplaisance, et remors au dedans, mais d’amendement
et correction ny d’interruption, ils ne nous en font rien apparoir.
Si n’est-ce pas guerison, si on ne se descharge du mal. Si la
repentance pesoit sur le plat de la balance, elle emporteroit le
peché. Ie ne trouue aucune qualité si aysee à contrefaire, que la•
deuotion, si on n’y conforme les mœurs et la vie: son essence est
abstruse et occulte, les apparences faciles et pompeuses. Quant
à moy, ie puis desirer en general estre autre: ie puis condamner
et me desplaire de ma forme vniuerselle, et supplier Dieu pour
mon entiere reformation, et pour l’excuse de ma foiblesse naturelle:
mais cela, ie ne le doibs nommer repentir, ce me semble,
non plus que le desplaisir de n’estre ny Ange ny Caton. Mes actions•
sont reglees, et conformes à ce que ie suis, et à ma condition. Ie ne
puis faire mieux: et le repentir ne touche pas proprement les
choses qui ne sont pas en nostre force: ouy bien le regret. I’imagine
infinies natures plus hautes et plus reglees que la mienne. Ie
n’amende pourtant mes facultez: comme ny mon bras, ny mon esprit,1
ne deuiennent plus vigoureux, pour en conceuoir vn autre qui
le soit. Si l’imaginer et desirer vn agir plus noble que le nostre,
produisoit la repentance du nostre, nous aurions à nous repentir
de nos operations plus innocentes: d’autant que nous iugeons bien
qu’en la nature plus excellente, elles auroyent esté conduictes d’vne•
plus grande perfection et dignité: et voudrions faire de mesme.
Lors que ie consulte des deportemens de ma ieunesse auec ma
vieillesse, ie trouue que ie les ay communement conduits auec ordre,
selon moy. C’est tout ce que peut ma resistance. Ie ne me flatte
pas: à circonstances pareilles, ie seroy tousiours tel. Ce n’est pas2
macheure, c’est plustost vne teinture vniuerselle qui me tache. Ie
ne cognoy pas de repentance superficielle, moyenne, et de ceremonie.
Il faut qu’elle me touche de toutes parts, auant que ie la
nomme ainsin: et qu’elle pinse mes entrailles, et les afflige autant
profondement, que Dieu me voit, et autant vniuersellement.•

Quand aux negoces, il m’est eschappé plusieurs bonnes auantures,
à faute d’heureuse conduitte: mes conseils ont pourtant bien
choisi, selon les occurrences qu’on leur presentoit. Leur façon est de
prendre tousiours le plus facile et seur party. Ie trouue qu’en mes
deliberations passees, i’ay, selon ma regle, sagement procedé,3
pour l’estat du subiect qu’on me proposoit: et en ferois autant
d’icy à mille ans, en pareilles occasions. Ie ne regarde pas, quel il
est à cette heure, mais quel il estoit, quand i’en consultois. La
force de tout conseil gist au temps: les occasions et les matieres
roulent et changent sans cesse. I’ay encouru quelques lourdes erreurs•
en ma vie, et importantes: non par faute de bon aduis, mais
par faute de bon heur. Il y a des parties secrettes aux obiects,
qu’on manie, et indiuinables: signamment en la nature des hommes:
des conditions muettes, sans montre, incognues par fois du
possesseur mesme: qui se produisent et esueillent par des occasions
suruenantes. Si ma prudence ne les a peu penetrer et profetizer,
ie ne luy en sçay nul mauuais gré: sa charge se contient en
ses limites. Si l’euenement me bat, et s’il fauorise le party que i’ay•
refusé: il n’y a remede, ie ne m’en prens pas à moy, i’accuse ma
fortune, non pas mon ouurage: cela ne s’appelle pas repentir.

Phocion auoit donné aux Atheniens certain aduis, qui ne fut pas
suiuy: l’affaire pourtant se passant contre son opinion, auec prosperité,
quelqu’vn luy dit: Et bien Phocion, es tu content que la1
chose aille si bien? Bien suis-ie content, fit-il, qu’il soit aduenu
cecy, mais ie ne me repens point d’auoir conseillé cela. Quand mes
amis s’adressent à moy, pour estre conseillez, ie le fay librement et
clairement, sans m’arrester comme faict quasi tout le monde, à ce
que la chose estant hazardeuse, il peut aduenir au rebours de mon•
sens, par où ils ayent à me faire reproche de mon conseil: dequoy
il ne me chaut. Car ils auront tort, et ie n’ay deu leur refuser cet
office. Ie n’ay guere à me prendre de mes fautes ou infortunes,
à autre qu’à moy. Car en effect, ie me sers rarement des aduis
d’autruy, si ce n’est par honneur de ceremonie: sauf où i’ay besoing2
d’instruction de science, ou de la cognoissance du faict. Mais
és choses où ie n’ay à employer que le iugement: les raisons
estrangeres peuuent seruir à m’appuyer, mais peu à me destourner.
Ie les escoute fauorablement et decemment toutes. Mais, qu’il
m’en souuienne, ie n’en ay creu iusqu’à cette heure que les miennes.•
Selon moy, ce ne sont que mousches et atomes, qui promeinent
ma volonté. Ie prise peu mes opinions: mais ie prise aussi
peu celles des autres, fortune me paye dignement. Si ie ne reçoy
pas de conseil, i’en donne aussi peu. I’en suis peu enquis, et encore
moins creu: et ne sache nulle entreprinse publique ny priuee, que3
mon aduis aye redressee et ramenee. Ceux mesmes que la fortune
y auoit aucunement attachez, se sont laissez plus volontiers manier
à toute autre ceruelle qu’à la mienne. Comme cil qui suis bien autant
ialoux des droits de mon repos, que des droits de mon auctorité,
ie l’ayme mieux ainsi. Me laissant là, on fait selon ma profession,•
qui est, de m’establir et contenir tout en moy. Ce m’est
plaisir, d’estre desinteressé des affaires d’autruy, et desgagé de
leur gariement. En tous affaires quand ils sont passés, comment
que ce soit, i’ay peu de regret: car cette imagination me met hors
de peine, qu’ils deuoyent ainsi passer: les voyla dans le grand
cours de l’vniuers, et dans l’encheineure des causes Stoïques. Vostre
fantasie n’en peut, par souhait et imagination, remuer vn poinct,•
que tout l’ordre des choses ne renuerse et le passé et l’aduenir.