I’ay autresfois essayé d’employer au seruice des maniemens publiques,
les opinions et regles de viure, ainsi rudes, neufues, impolies•
ou impollues, comme ie les ay nées chez moy, ou rapportees de
mon institution et desquelles ie me sers, sinon si commodeement
au moins seurement en particulier: une vertu scholastique et
nouice: ie les y ay trouuees ineptes et dangereuses. Celuy qui va
en la presse, il faut qu’il gauchisse, qu’il serre ses couddes, qu’il•
recule, ou qu’il auance, voire qu’il quitte le droict chemin, selon ce
qu’il rencontre. Qu’il viue non tant selon soy, que selon autruy:
non selon ce qu’il se propose, mais selon ce qu’on luy propose: selon
le temps, selon les hommes, selon les affaires. Platon dit, que
qui eschappe, brayes nettes, du maniement du monde, c’est par1
miracle, qu’il en eschappe. Et dit aussi, que quand il ordonne son
philosophe chef d’vne police, il n’entend pas le dire d’vne police
corrompue, comme celle d’Athenes: et encore bien moins, comme
la nostre, enuers lesquelles la sagesse mesme perdroit son Latin.
Et vne bonne herbe, transplantee, en solage fort diuers à sa condition,•
se conforme bien plustost à iceluy, qu’elle ne le reforme à
soy. Ie sens que si i’auois à me dresser tout à fait à telles occupations,
il m’y faudroit beaucoup de changement et de rabillage.
Quand ie pourrois cela sur moy, et pourquoy ne le pourrois ie,
auec le temps et le soing? ie ne le voudrois pas. De ce peu que ie2
me suis essayé en cette vacation; ie m’en suis d’autant degousté. Ie
me sens fumer en l’ame par fois, aucunes tentations vers l’ambition:
mais ie me bande et obstine au contraire:
At tu, Catulle, obstinatus obdura.
On ne m’y appelle gueres, et ie m’y conuie aussi peu. La liberté et•
l’oysiueté, qui sont mes maistresses qualitez, sont qualitez, diametralement
contraires à ce mestier là. Nous ne sçauons pas distinguer
les facultez des hommes. Elles ont des diuisions, et bornes,
mal-aysees à choisir et delicates. De conclurre par la suffisance
d’vne vie particuliere, quelque suffisance à l’vsage public, c’est mal3
conclud. Tel se conduict bien, qui ne conduict pas bien les autres:
et faict des Essais, qui ne sçauroit faire des effects. Tel dresse bien
vn siege, qui dresseroit mal vne bataille: et discourt bien en priué,
qui harangueroit mal ou vn peuple ou vn Prince. Voire à l’auanture,
est-ce plustost tesmoignage à celuy qui peut l’vn, de ne pouuoir•
point l’autre, qu’autrement. Ie trouue que les esprits hauts, ne sont
de guere moins aptes aux choses basses, que les bas esprits aux
hautes. Estoit-il à croire, que Socrates eust appresté aux Atheniens
matiere de rire à ses despens, pour n’auoir onques sçeu computer
les suffrages de sa tribu, et en faire rapport au conseil? Certes la4
veneration, en quoy i’ay les perfections de ce personnage, merite,
que sa fortune fournisse à l’excuse de mes principales imperfections,
vn si magnifique exemple. Nostre suffisance est detaillee à
menues pieces. La mienne n’a point de latitude, et si est chetifue
en nombre. Saturninus, à ceux qui luy auoient deferé tout commandement:
Compaignons, fit-il, vous auez perdu vn bon capitaine,
pour en faire vn mauvais general d’armee. Qui se vante,
en vn temps malade, comme cestuy-cy, d’employer au seruice du
monde, vne vertu naifue et sincere: ou il ne la cognoist pas, les•
opinions se corrompans auec les mœurs (de vray, oyez la leur
peindre, oyez la pluspart se glorifier de leurs deportemens, et former
leurs regles; au lieu de peindre la vertu, ils peignent l’iniustice
toute pure et le vice: et la presentent ainsi fauce à l’institution
des Princes) ou s’il la cognoist, il se vante à tort: et quoy1
qu’il die, faict mille choses, dequoy sa conscience l’accuse. Ie croirois
volontiers Seneca de l’experience qu’il en fit en pareille occasion,
pourueu qu’il m’en voulust parler à cœur ouuert. La plus
honnorable marque de bonté, en vne telle necessité, c’est recognoistre
librement sa faute, et celle d’autruy: appuyer et retarder•
de sa puissance, l’inclination vers le mal: suyure enuis cette
pente, mieux esperer et mieux desirer. I’apperçois en ces desmembremens
de la France, et diuisions, où nous sommes tombez, chacun
se trauailler à deffendre sa cause: mais iusques aux meilleurs,
auec desguisement et mensonge. Qui en escriroit rondement, en2
escriroit temerairement et vitieusement. Le plus iuste party, si est-ce
encore le membre d’vn corps vermoulu et vereux. Mais d’vn tel
corps, le membre moins malade s’appelle sain: et à bon droit,
d’autant que nos qualitez n’ont tiltre qu’en la comparaison. L’innocence
ciuile, se mesure selon les lieux et saisons. I’aymerois bien à•
voir en Xenophon, vne telle loüange d’Agesilaus. Estant prié par
vn Prince voisin, auec lequel il auoit autresfois esté en guerre, de
le laisser passer en ses terres, il l’octroya: luy donnant passage à
trauers le Peloponnese: et non seulement ne l’emprisonna ou empoisonna,
le tenant à sa mercy: mais l’accueillit courtoisement,3
suyuant l’obligation de sa promesse, sans luy faire offence. A ces
humeurs là, ce ne seroit rien dire. Ailleurs et en autre temps, il se
fera conte de la franchise, et magnanimité d’vne telle action. Ces babouyns
capettes s’en fussent moquez. Si peu retire l’innocence
Spartaine à la Françoise. Nous ne laissons pas d’auoir des hommes•
vertueux: mais c’est selon nous. Qui a ses mœurs establies en reglement
au dessus de son siecle: ou qu’il torde, et émousse ses
regles: ou, ce que ie luy conseille plustost, qu’il se retire à quartier,
et ne se mesle point de nous. Qu’y gaigneroit-il?
Egregium sanctúmque virum si cerno, bimembri
Hoc monstrum puero, et miranti iam sub aratro•
Piscibus inuentis, et fœtæ comparo mulæ.
On peut regretter les meilleurs temps: mais non pas fuyr aux
presens: on peut desirer autres magistrats, mais il faut ce nonobstant,
obeyr à ceux icy. Et à l’aduanture y a il plus de recommendation
d’obeyr aux mauuais, qu’aux bons. Autant que l’image1
des loix receuës, et anciennes de cette monarchie, reluyra en quelque
coin, m’y voila planté. Si elles viennent par malheur, à se contredire,
et empescher entr’elles, et produire deux parts, de chois
doubteux, et difficile: mon election sera volontiers, d’eschapper, et
me desrober à cette tempeste. Nature m’y pourra prester ce pendant•
la main: ou les hazards de la guerre. Entre Cæsar et Pompeius,
ie me fusse franchement declaré. Mais entre ces trois voleurs,
qui vindrent depuis, ou il eust fallu se cacher, ou suyure le
vent. Ce que i’estime loisible, quand la raison ne guide plus.
Quo diuersus abis?2
Cette farcisseure, est vn peu hors de mon theme. Ie m’esgare:
mais plustost par licence, que par mesgarde. Mes fantasies se
suyuent: mais par fois c’est de loing: et se regardent, mais d’vne
veuë oblique. I’ay passé les yeux sur tel dialogue de Platon: mi party
d’vne fantastique bigarrure: le deuant à l’amour, tout le bas•
à la rhetorique. Ils ne craignent point ces muances: et ont vne
merueilleuse grace à se laisser ainsi rouller au vent: ou à le sembler.
Les noms de mes chapitres n’en embrassent pas tousiours la
matiere: souuent ils la denotent seulement, par quelque marque:
comme ces autres l’Andrie, l’Eunuche; ou ceux cy, Sylla, Cicero,3
Torquatus. I’ayme l’alleure poëtique, à sauts et à gambades. C’est
vn art, comme dit Platon, leger, volage, demoniacle. Il est des ouurages
en Plutarque, où il oublie son theme, où le propos de son
argument ne se trouue que par incident, tout estouffé en matiere
estrangere. Voyez ses alleures au Dæmon de Socrates. O Dieu, que•
ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté: et plus
lors, que plus elle retire au nonchalant et fortuit! C’est l’indiligent
lecteur, qui perd mon subiect; non pas moy. Il s’en trouuera tousiours
en vn coing quelque mot, qui ne laisse pas d’estre bastant,
quoy qu’il soit serré. Ie vois au change, indiscrettement et tumultuairement:
mon stile, et mon esprit, vont vagabondant de mesmes.•
Il faut auoir vn peu de folie, qui ne veut auoir plus de sottise:
disent, et les preceptes de nos maistres, et encores plus leurs
exemples. Mille poëtes trainent et languissent à la prosaïque, mais
la meilleure prose ancienne, et ie la seme ceans indifferemment
pour vers, reluit par tout, de la vigueur et hardiesse poëtique, et1
represente quelque air de sa fureur. Il luy faut certes quitter la
maistrise, et preeminence en la parlerie. Le poëte, dit Platon, assis
sur le trepied des Muses, verse de furie, tout ce qui luy vient en la
bouche: comme la gargouïlle d’vne fontaine, sans le ruminer et
poiser: et luy eschappe des choses, de diuerse couleur, de contraire•
substance, et d’vn cours rompu. Et la vieille theologie est
toute poësie, disent les sçauants, et la premiere philosophie. C’est
l’originel langage des Dieux. I’entends que la matiere se distingue
soy-mesmes. Elle montre assez où elle se change, où elle conclud,
où elle commence, où elle se reprend: sans l’entrelasser de parolles,2
de liaison, et de cousture, introduictes pour le seruice des
oreilles foibles, ou nonchallantes: et sans me gloser moy-mesme.
Qui est celuy, qui n’ayme mieux n’estre pas leu, que de l’estre en
dormant ou en fuyant? Nihil est tam vtile, quod in transitu prosit.
Si prendre des liures, estoit les apprendre: et si les veoir, estoit les•
regarder: et les parcourir, les saisir, i’auroy tort de me faire du
tout si ignorant que ie dy. Puisque ie ne puis arrester l’attention du
lecteur par le poix: manco male, s’il aduient que ie l’arreste par mon
embrouïlleure. Voire mais, il se repentira par apres, de s’y estre
amusé. C’est mon: mais il s’y sera tousiours amusé. Et puis il est3
des humeurs comme cela, à qui l’intelligence porte desdain: qui
m’en estimeront mieux de ce qu’ils ne sçauront ce que ie dis: ils
conclurront la profondeur de mon sens, par l’obscurité. Laquelle à
parler en bon escient, ie hay bien fort: et l’euiterois, si ie me sçauois
euiter. Aristote se vante en quelque lieu, de l’affecter. Vitieuse•
affectation. Par ce que la coupure si frequente des chapitres, dequoy
i’vsoy au commencement, m’a semblé rompre l’attention
auant qu’elle soit née, et la dissoudre: dedaignant s’y coucher
pour si peu, et se recueillir: ie me suis mis à les faire plus longs:
qui requierent de la proposition et du loisir assigné. En telle occupation,4
à qui on ne veut donner vne seule heure, on ne veut rien
donner. Et ne fait on rien pour celuy, pour qui on ne fait, qu’autre
chose faisant. Ioint, qu’à l’aduenture ay-ie quelque obligation particuliere,
à ne dire qu’à demy, à dire confusement, à dire discordamment.
Ie veux donq mal à cette raison trouble-feste. Et ces•
proiects extrauagants qui trauaillent la vie, et ces opinions si fines,
si elles ont de la verité; ie la trouue trop chere et trop incommode.
Au rebours: ie m’employe à faire valoir la vanité mesme, et l’asnerie,
si elle m’apporte du plaisir. Et me laisse aller apres mes
inclinations naturelles sans les contreroller de si pres. I’ay veu1
ailleurs des maisons ruynées, et des statues, et du ciel et de la terre:
ce sont tousiours des hommes. Tout cela est vray: et si pourtant
ne sçauroy reuoir si souuent le tombeau de cette ville, si grande,
et si puissante, que ie ne l’admire et reuere. Le soing des morts
nous est en recommandation. Or i’ay esté nourry des mon enfance,•
auec ceux icy. I’ay eu cognoissance des affaires de Rome, longtemps
auant que ie l’ay euë de ceux de ma maison. Ie sçauois le Capitole
et son plant, auant que ie sceusse le Louure: et le Tibre auant la
Seine. J’ay eu plus en teste, les conditions et fortunes de Lucullus,
Metellus, et Scipion, que ie n’ay d’aucuns hommes des nostres. Ils2
sont tres passez. Si est bien mon pere: aussi entierement qu’eux:
et s’est esloigné de moy, et de la vie, autant en dixhuict ans, que
ceux-là ont faict en seize cens: duquel pourtant ie ne laisse pas
d’embrasser et practiquer la memoire, l’amitié et societé, d’vne
parfaicte vnion et tres-viue. Voire, de mon humeur, ie me rends•
plus officieux enuers les trespassez. Ils ne s’aydent plus, ils en requierent
ce me semble d’autant plus mon ayde. La gratitude est là,
iustement en son lustre. Le bien-faict est moins richement assigné,
où il y a retrogradation, et reflexion. Arcesilaus visitant Ctesibius
malade, et le trouuant en pauure estat, luy fourra tout bellement3
soubs le cheuet du lict, de l’argent qu’il luy donnoit. Et en le luy
celant, luy donnoit en outre, quittance de luy en sçauoir gré. Ceux
qui ont merité de moy, de l’amitié et de la recognoissance, ne l’ont
iamais perdue pour n’y estre plus: ie les ay mieux payez, et plus
soigneusement, absens et ignorans. Ie parle plus affectueusement•
de mes amis, quand il n’y a plus de moyen qu’ils le sçachent. Or
i’ay attaqué cent querelles pour la deffence de Pompeius, et pour
la cause de Brutus. Cette accointance dure encore entre nous. Les
choses presentes mesmes, nous ne les tenons que par la fantasie.
Me trouuant inutile à ce siecle ie me reiecte à cet autre. Et en suis
si embabouyné, que l’estat de cette vieille Rome, libre, iuste, et
florissante, car ie n’en ayme, ny la naissance, ny la vieillesse, m’interesse
et me passionne. Parquoy ie ne sçauroy reuoir si souuent,•
l’assiette de leurs rues, et de leurs maisons, et ces ruynes profondes
iusques aux Antipodes, que ie ne m’y amuse. Est-ce par nature,
ou par erreur de fantasie, que la veuë des places, que nous sçauons
auoir esté hantées et habitées par personnes, desquelles la memoire
est en recommendation, nous emeut aucunement plus, qu’ouïr le1
recit de leurs faicts, ou lire leurs escrits? Tanta vis admonitionis
inest in locis! Et id quidem in hac vrbe infinitum: quacumque enim
ingredimur, in aliquam historiam vestigium ponimus. Il me plaist
de considerer leur visage, leur port, et leurs vestements. Ie remasche
ces grands noms entre les dents, et les fais retentir à mes•
oreilles. Ego illos veneror, et tantis nominibus semper assurgo. Des
choses qui sont en quelque partie grandes et admirables, i’en admire
les parties mesmes communes. Ie les visse volontiers deuiser,
promener, et soupper. Ce seroit ingratitude, de mespriser les reliques,
et images de tant d’honnestes hommes, et si valeureux lesquels2
i’ay veu viure et mourir: et qui nous donnent tant de bonnes
instructions par leur exemple, si nous les sçauions suyure. Et puis
cette mesme Rome que nous voyons, merite qu’on l’ayme. Confederée
de si long temps, et par tant de tiltres, à nostre couronne.
Seule ville commune, et vniuerselle. Le magistrat souuerain qui y•
commande, est recognu pareillement ailleurs: c’est la ville metropolitaine
de toutes les nations Chrestiennes. L’Espaignol et le François,
chacun y est chez soy. Pour estre des Princes de cet estat, il
ne faut qu’estre de Chrestienté, où qu’elle soit. Il n’est lieu çà bas,
que le ciel ayt embrassé auec telle influence de faueur, et telle3
constance. Sa ruyne mesme est glorieuse et enflée.
Laudandis preciosior ruinis.
Encore retient elle au tombeau des marques et image d’empire. Vt
palam sit vno in loco gaudentis opus esse naturæ. Quelqu’vn se blasmeroit,
et se mutineroit en soy-mesme, de se sentir chatouïller d’vn•
si vain plaisir. Nos humeurs ne sont pas trop vaines, qui sont plaisantes.
Quelles qu’elles soyent qui contentent constamment vn
homme capable de sens commun, ie ne sçaurois auoir le cœur de le
plaindre. Ie doibs beaucoup à la Fortune, dequoy iusques à cette
heure, elle n’a rien fait contre moy d’outrageux au delà de ma portée.
Seroit ce pas sa façon, de laisser en paix, ceux de qui elle n’est
point importunée?
Quanto quisque sibi plura negauerit,
A Diis plura feret: nil cupientium•
Nudus castra peto: multa petentibus,
Desunt multa.
Si elle continue, elle me r’enuoyera tres-content et satisfaict,
Nihil supra
Deos lacesso.1
Mais gare le heurt. Il en est mille qui rompent au port. Ie me console
aiséement, de ce qui aduiendra icy, quand ie n’y seray plus.
Les choses presentes m’embesongnent assez,
Fortunæ cætera mando.
Aussi n’ay-ie point cette forte liaison, qu’on dit attacher les hommes•
à l’aduenir, par les enfans qui portent leur nom, et leur honneur.
Et en doibs desirer à l’auanture d’autant moins, s’ils sont si desirables.
Ie ne tiens que trop au monde, et à cette vie par moy-mesme.
Ie me contente d’estre en prise de la Fortune, par les circonstances
proprement necessaires à mon estre, sans luy alonger par ailleurs2
sa iurisdiction sur moy. Et n’ay iamais estimé qu’estre sans enfans,
fust vn defaut qui deust rendre la vie moins complete, et moins
contente. La vacation sterile, a bien aussi ses commoditez. Les
enfans sont du nombre des choses, qui n’ont pas fort dequoy estre
desirées, notamment à cette heure, qu’il seroit si difficile de les•
rendre bons. Bona iam nec nasci licet, ita corrupta sunt semina. Et
si ont iustement dequoy estre regrettées, à qui les perd, apres les
auoir acquises. Celuy qui me laissa ma maison en charge, prognostiquoit
que ie la deusse ruyner, regardant à mon humeur, si
peu casaniere. Il se trompa; me voicy comme i’y entray: sinon vn3
peu mieux. Sans office pourtant et sans benefice. Au demeurant, si
la Fortune ne m’a faict aucune offence violente, et extraordinaire,
aussi n’a-elle pas de grace. Tout ce qu’il y a de ses dons chez nous,
il y est auant moy, et au delà de cent ans. Ie n’ay particulierement
aucun bien essentiel, et solide, que ie doiue à sa liberalité. Elle•
m’a faict quelques faueurs venteuses, honnoraires, et titulaires,
sans substance. Et me les a aussi à la verité, non pas accordées,
mais offertes. Dieu sçait, à moy: qui suis tout materiel, qui ne me
paye que de la realité, encores bien massiue: et qui, si ie l’osois
confesser, ne trouuerois l’auarice, guere moins excusable que l’ambition:4
ny la douleur, moins euitable que la honte: ny la santé,
moins desirable que la doctrine: ou la richesse, que la noblesse.
Parmy ses faueurs vaines, ie n’en ay point qui plaise tant à cette
niaise humeur, qui s’en paist chez moy, qu’vne bulle authentique
de bourgeoisie Romaine: qui me fut octroyée dernierement que i’y
estois, pompeuse en seaux, et lettres dorées: et octroyée auec toute
gratieuse liberalité. Et par ce qu’elles se donnent en diuers stile,•
plus ou moins fauorable: et qu’auant que i’en eusse veu, i’eusse
esté bien aise, qu’on m’en eust montré vn formulaire: ie veux, pour
satisfaire à quelqu’vn, s’il s’en trouue malade de pareille curiosité à
la mienne, la transcrire icy en sa forme.
Quod Horatius Maximus, Martius Cecius, Alexander Mutus, almæ1
vrbis conseruatores de Illustrissimo viro Michaèle Montano equite
sancti Michaèlis, et à cubiculo Regis Christianissimi, Romana Ciuitate
donando, ad Senatum retulerunt, S. P. Q. R. de ea re ita fieri
censuit.
CVM, veteri more et instituto, cupidè illi semper studioséque suscepti
sint, qui, virtute ac nobilitate præstantes, magno Reip. nostræ•
vsui atque ornamento fuissent, vel esse aliquando possent: Nos, maiorum
nostrorum exemplo atque auctoritate permoti, præclaram hanc
consuetudinem nobis imitandam ac seruandam fore censemus. Quamobrem
cum Illustrissimus Michaèl Montanus, Eques sancti Michaèlis, et
a cubiculo Regis Christianissimi Romani nominis studiosissimus, et2
familiæ laude atque splendore et propriis virtutum meritis dignissimus
sit, qui summo Senatus Populique Romani iudicio ac studio in
Romanam Ciuitatem adsciscatur; placere Senatui P. Q. R. Illustrissimum
Michaèlem Montanum rebus omnibus ornatissimum, atque huic
inclyto populo charissimum, ipsum posterosque in Romanam Ciuitatem•
adscribi, ornarique omnibus et præmiis et honoribus, quibus illi
fruuntur, qui Ciues Patriciique Romani nati aut iure optimo facti
sunt. In quo censere Senatum P. Q. R. se non tam illi Ius Ciuitatis
largiri quàm debitum tribuere, neque magis beneficium dare quám ab
ipso accipere, qui hoc Ciuitatis munere accipiendo, singulari Ciuitatem3
ipsam ornamento atque honore affecerit. Quam quidem S. C. auctoritatem
iidem Conseruatores per Senatus P. Q. R. scribas in acta
referri atque in Capitolij curia seruari, priuilegiumque huiusmodi
fieri, solitoque vrbis sigillo communiri curarunt. Anno ab vrbe condita
CXƆCCCXXXI, post Christum natum M. D. LXXXI. III. Idus Martij.•
Horatius Fuscus sacri S. P. Q. R. scriba.
Vincent. Martholus sacri S. P. Q. R. scriba.
N’estant bourgeois d’aucune ville, ie suis bien aise de l’estre de
la plus noble qui fut et qui sera onques. Si les autres se regardoient
attentiuement, comme ie fay, ils se trouueroient comme ie fay,
pleins d’inanité et de fadaise. De m’en deffaire, ie ne puis, sans me
deffaire moy-mesmes. Nous en sommes tous confits, tant les vns que•
les autres. Mais ceux qui le sentent, en ont vn peu meilleur compte:
encore ne sçay-ie. Cette opinion et vsance commune, de regarder
ailleurs qu’à nous, a bien pourueu à nostre affaire. C’est vn obiect
plein de mescontentement. Nous n’y voyons que misere et vanité.
Pour ne nous desconforter, Nature a reietté bien à propos, l’action1
de nostre veuë, au dehors. Nous allons en auant à vau l’eau, mais
de rebrousser vers nous, nostre course, c’est vn mouuement penible:
la mer se brouille et s’empesche ainsi, quand elle est repoussée
à soy. Regardez, dict chacun, les branles du ciel: regardez au
public: à la querelle de cestuy-là: au pouls d’vn tel: au testament•
de cet autre: somme regardez tousiours haut ou bas, ou à costé,
ou deuant, ou derriere vous. C’estoit vn commandement paradoxe,
que nous faisoit anciennement ce Dieu à Delphes: Regardez dans
vous, recognoissez vous, tenez vous à vous. Vostre esprit, et vostre
volonté, qui se consomme ailleurs, ramenez la en soy: vous vous2
escoulez, vous vous respandez: appilez vous, soustenez vous: on
vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe à vous. Voy tu pas,
que ce monde tient toutes ses veuës contraintes au dedans, et ses
yeux ouuerts à se contempler soy-mesme? C’est tousiours vanité
pour toy, dedans et dehors: mais elle est moins vanité, quand elle•
est moins estendue. Sauf toy, ô homme, disoit ce Dieu, chasque
chose s’estudie la premiere, et a selon son besoin, des limites à ses
trauaux et desirs. Il n’en est vne seule si vuide et necessiteuse que
toy, qui embrasses l’vniuers. Tu és le scrutateur sans cognoissance:
le magistrat sans iuridiction: et apres tout, le badin de la farce.3
CHAPITRE X. [(TRADUCTION LIV. III, CH. X.)]
De mesnager sa volonté.
AV prix du commun des hommes, peu de choses me touchent: ou
pour mieux dire, me tiennent. Car c’est raison qu’elles touchent,
pourueu qu’elles ne nous possedent. I’ay grand soin d’augmenter
par estude, et par discours, ce priuilege d’insensibilité, qui est naturellement
bien auancé en moy. I’espouse, et me passionne par•
consequent, de peu de choses. I’ay la veuë clere: mais ie l’attache
à peu d’obiects: le sens delicat et mol: mais l’apprehension et
l’application, ie l’ay dure et sourde. Ie m’engage difficilement. Autant
que ie puis ie m’employe tout à moy. Et en ce subiect mesme,
ie briderois pourtant et soustiendrois volontiers, mon affection,1
qu’elle ne s’y plonge trop entiere: puis que c’est vn subiect, que ie
possede à la mercy d’autruy, et sur lequel la Fortune a plus de
droict que ie n’ay. De maniere, que iusques à la santé, que i’estime
tant, il me seroit besoing, de ne la pas desirer, et m’y addonner si
furieusement, que i’en trouue les maladies importables. On se doibt•
moderer, entre la haine de la douleur, et l’amour de la volupté. Et
ordonne Platon vne moyenne route de vie entre les deux. Mais aux
affections qui me distrayent de moy, et attachent ailleurs, à celles
là certes m’oppose-ie de toute ma force. Mon opinion est, qu’il se
faut prester à autruy, et ne se donner qu’à soy-mesme. Si ma volonté2
se trouuoit aysée à s’hypothequer et à s’appliquer, ie n’y durerois
pas. Ie suis trop tendre, et par nature et par vsage,
Fugax rerum, securâque in otia natus.
Les debats contestez et opiniastrez, qui donneroient en fin aduantage
à mon aduersaire; l’issue qui rendroit honteuse ma chaulde•
poursuitte, me rongeroit à l’aduanture bien cruellement. Si ie mordois
à mesme, comme font les autres; mon ame n’auroit iamais la
force de porter les alarmes, et emotions, qui suyuent ceux qui embrassent
tant. Elle seroit incontinent disloquée par cette agitation
intestine. Si quelquefois on m’a poussé au maniement d’affaires estrangeres,3
i’ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et
au foye; de m’en charger, non de les incorporer: de m’en soigner,
ouy; de m’en passionner, nullement: i’y regarde, mais ie ne les
couue point. I’ay assez affaire à disposer et ranger la presse domestique
que i’ay dans mes entrailles, et dans mes veines, sans y•
loger, et me fouler d’vne presse estrangere. Et suis assez interessé
de mes affaires essentiels, propres, et naturels, sans en conuier
d’autres forains. Ceux qui sçauent combien ils se doiuent, et de
combien d’offices ils sont obligez à eux, trouuent que Nature leur a
donné cette commission plaine assez, et nullement oysifue. Tu as1
bien largement affaire chez toy, ne t’esloigne pas. Les hommes
se donnent à louage. Leurs facultez ne sont pas pour eux; elles
sont pour ceux, à qui ils s’asseruissent; leurs locataires sont chez
eux, ce ne sont pas eux. Cette humeur commune ne me plaist pas.
Il faut mesnager la liberté de nostre ame, et ne l’hypotequer qu’aux•
occasions iustes. Lesquelles sont en bien petit nombre, si nous
iugeons sainement. Voyez les gens appris à se laisser emporter et
saisir, ils le font par tout. Aux petites choses comme aux grandes;
à ce qui ne les touche point, comme à ce qui les touche. Ils s’ingerent
indifferemment où il y a de la besongne; et sont sans vie,2
quand ils sont sans agitation tumultuaire. In negotiis sunt, negotij
causa. Ils ne cherchent la besongne que pour embesongnement. Ce
n’est pas, qu’ils vueillent aller, tant, comme c’est, qu’ils ne se peuuent
tenir. Ne plus ne moins, qu’vne pierre esbranlée en sa cheute,
qui ne s’arreste iusqu’à tant qu’elle se couche. L’occupation est à•
certaine maniere de gents, marque de suffisance et de dignité.
Leur esprit cherche son repos au bransle, comme les enfans au berceau.
Ils se peuuent dire autant seruiables à leurs amis, comme
importuns à eux mesmes. Personne ne distribue son argent à autruy,
chacun y distribue son temps et sa vie. Il n’est rien dequoy3
nous soyons si prodigues, que de ces choses là, desquelles seules
l’auarice nous seroit vtile et louable. Ie prens vne complexion toute
diuerse. Ie me tiens sur moy. Et communément desire mollement
ce que ie desire, et desire peu: m’occupe et embesongne de mesme,
rarement et tranquillement. Tout ce qu’ils veulent et conduisent,•
ils le font de toute leur volonté et vehemence. Il y a tant de mauuais
pas, que pour le plus seur, il faut vn peu legerement et superficiellement
couler ce monde: et le glisser, non pas l’enfoncer. La
volupté mesme, est douloureuse en sa profondeur.
Incedis per ignes
Subpositos cineri doloso.•
Messieurs de Bordeaux m’esleurent Maire de leur ville, estant
esloigné de France; et encore plus esloigné d’vn tel pensement. Ie
m’en excusay. Mais on m’apprint que i’auois tort; le commandement
du Roy s’y interposant aussi. C’est vne charge, qui doit sembler
d’autant plus belle, qu’elle n’a, ny loyer ny gain, autre que1
l’honneur de son execution. Elle dure deux ans; mais elle peut estre
continuée par seconde eslection. Ce qui aduient tres rarement. Elle le
fut à moy; et ne l’auoit esté que deux fois auparauant: quelques
années y auoit, à Monsieur de Lansac; et fraichement à Monsieur
de Biron Mareschal de France. En la place duquel ie succeday; et•
laissay la mienne, à Monsieur de Matignon aussi Mareschal de
France. Glorieux de si noble assistance.
Vterque bonus pacis bellique minister.
La Fortune voulut part à ma promotion, par cette particuliere circonstance
qu’elle y mit du sien. Non vaine du tout. Car Alexandre2
desdaigna les Ambassadeurs Corinthiens qui lui offroyent la bourgeoisie
de leur ville; mais quand ils vindrent à luy deduire, comme
Bacchus et Hercules estoyent aussi en ce registre, il les en remercia
gratieusement. A mon arriuée, ie me deschiffray fidelement, et
conscientieusement, tout tel que ie me sens estre: sans memoire,•
sans vigilance, sans experience, et sans vigueur: sans hayne aussi,
sans ambition, sans auarice, et sans violence: à ce qu’ils fussent
informez et instruicts de ce qu’ils auoyent à attendre de mon seruice.
Et par ce que la cognoissance de feu mon pere les auoit seule
incitez à cela, et l’honneur de sa memoire: ie leur adioustay bien3
clairement, que ie serois tres-marry que chose quelconque fist autant
d’impression en ma volonté, comme auoyent faict autrefois en
la sienne, leurs affaires, et leur ville, pendant qu’il l’auoit en gouuernement,
en ce lieu mesme auquel ils m’auoyent appellé. Il me
souuenoit, de l’auoir veu vieil, en mon enfance, l’ame cruellement•
agitée de cette tracasserie publique; oubliant le doux air de sa maison,
où la foiblesse des ans l’auoit attaché long temps auant; et
son mesnage, et sa santé; et mesprisant certes sa vie, qu’il y cuida
perdre, engagé pour eux, à des longs et penibles voyages. Il estoit
tel; et luy partoit cette humeur d’vne grande bonté de nature. Il4
ne fut iamais ame plus charitable et populaire. Ce train, que ie
louë en autruy, ie n’ayme point à le suiure. Et ne suis pas sans
excuse. Il auoit ouy dire, qu’il se falloit oublier pour le prochain;
que le particulier ne venoit en aucune consideration au prix du general.
La plus part des regles et preceptes du monde prennent ce
train, de nous pousser hors de nous, et chasser en la place, à•
l’vsage de la societé publique. Ils ont pensé faire vn bel effect, de
nous destourner et distraire de nous; presupposans que nous n’y
tinsions que trop, et d’vne attache trop naturelle; et n’ont espargné
rien à dire pour cette fin. Car il n’est pas nouueau aux sages, de
prescher les choses comme elles seruent, non comme elles sont. La1
verité a ses empeschements, incommoditez et incompatibilitez auec
nous. Il nous faut souuent tromper, afin que nous ne nous trompions.
Et siller nostre veuë, estourdir nostre entendement, pour les
redresser et amender. Imperiti enim iudicant, et qui frequenter in
hoc ipsum fallendi sunt, ne errent. Quand ils nous ordonnent, d’aymer•
auant nous, trois, quatre, et cinquante degrez de choses; ils
representent l’art des archers, qui pour arriuer au poinct, vont
prenant leur visée grande espace au dessus de la bute. Pour dresser
vn bois courbe, on le recourbe au rebours. I’estime qu’au
temple de Pallas, comme nous voyons en toutes autres religions,2
il y auoit des mysteres apparens, pour estre montrez au
peuple; et d’autres mysteres plus secrets, et plus haults, pour estre
montrés seulement à ceux qui en estoyent profez. Il est vray-semblable
qu’en ceux-cy, se trouue le vray poinct de l’amitié que chacun
se doit. Non vne amitié faulce, qui nous faict embrasser la•
gloire, la science, la richesse, et telles choses, d’vne affection principalle
et immoderée, comme membres de nostre estre; ny vne
amitié molle et indiscrette; en laquelle il aduient ce qui se voit au
lierre, qu’il corrompt et ruyne la paroy qu’il accole. Mais vne amitié
salutaire et reglée; esgalement vtile et plaisante. Qui en sçait3
les deuoirs, et les exerce, il est vrayement du cabinet des Muses; il
a attaint le sommet de la sagesse humaine, et de nostre bon heur.
Cettuy-cy, sçachant exactement ce qu’il se doit, trouue dans son
rolle, qu’il doit appliquer à soy, l’vsage des autres hommes, et du
monde; et pour ce faire, contribuer à la societé publique les deuoirs•
et offices qui le touchent. Qui ne vit aucunement à autruy, ne
vit guere à soy. Qui sibi amicus est, scito hunc amicum omnibus esse.
La principale charge que nous ayons, c’est à chacun sa conduite. Et
est ce pourquoy nous sommes icy. Comme qui oublieroit de bien et
saintement viure; et penseroit estre quitte de son deuoir, en y
acheminant et dressant les autres; ce seroit vn sot. Tout de mesme,
qui abandonne en son propre, le sainement et gayement viure, pour
en seruir autruy, prent à mon gré vn mauuais et desnaturé party.•
Ie ne veux pas, qu’on refuse aux charges qu’on prend, l’attention,
les pas, les parolles, et la sueur, et le sang au besoing:
Non ipse pro charis amicis
Aut patria timidus perire.
Mais c’est par emprunt et accidentalement; l’esprit se tenant tousiours1
en repos et en santé: non pas sans action, mais sans vexation,
sans passion. L’agir simplement, luy couste si peu, qu’en
dormant mesme il agit. Mais il luy faut donner le bransle, auec
discretion. Car le corps reçoit les charges qu’on luy met sus, iustement
selon qu’elles sont: l’esprit les estend et les appesantit souuent•
à ses despens, leur donnant la mesure que bon luy semble.
On faict pareilles choses auec diuers efforts, et differente contention
de volonté. L’vn va bien sans l’autre. Car combien de gens se
hazardent tous les iours aux guerres, dequoy il ne leur chault: et
se pressent aux dangers des battailles, desquelles la perte, ne leur2
troublera pas le voisin sommeil? Tel en sa maison, hors de ce danger,
qu’il n’oseroit auoir regardé, est plus passionné de l’yssue de
cette guerre, et en a l’ame plus trauaillée, que n’a le soldat qui y
employe son sang et sa vie. I’ay peu me mesler des charges publiques,
sans me despartir de moy, de la largeur d’vne ongle, et me•
donner à autruy sans m’oster à moy. Cette aspreté et violence de
desirs, empesche plus, qu’elle ne sert à la conduitte de ce qu’on
entreprend. Nous remplit d’impatience enuers les euenemens, ou
contraires, ou tardifs: et d’aigreur et de soupçon enuers ceux, auec
qui nous negotions. Nous ne conduisons iamais bien la chose de laquelle3
nous sommes possedez et conduicts.
Malè cuncta ministrat
Impetus.
Celuy qui n’y employe que son iugement, et son addresse, il y procede
plus gayement: il feint, il ploye, il differe tout à son aise, selon•
le besoing des occasions: il faut d’atteinte, sans tourment, et
sans affliction, prest et entier pour vne nouuelle entreprise: il
marche tousiours la bride à la main. En celuy qui est enyuré de
cette intention violente et tyrannique, on voit par necessité beaucoup
d’imprudence et d’iniustice. L’impetuosité de son desir l’emporte.4
Ce sont mouuements temeraires, et, si Fortune n’y preste beaucoup,
de peu de fruict. La philosophie veut qu’au chastiement des
offences receuës, nous en distrayons la cholere: non afin que la vengeance
en soit moindre, ains au rebours, afin qu’elle en soit d’autant
mieux assenee et plus poisante. A quoy il luy semble que cette impetuosité
porte empeschement. Non seulement la cholere trouble: mais•
de soy, elle lasse aussi les bras de ceux qui chastient. Ce feu estourdit
et consomme leur force. Comme en la precipitation, festinatio tarda
est. La hastiueté se donne elle mesme la iambe, s’entraue et s’arreste.
Ipsa se velocitas implicat. Pour exemple. Selon ce que i’en vois par
vsage ordinaire, l’auarice n’a point de plus grand destourbier que1
soy-mesme. Plus elle est tendue et vigoureuse, moins elle en est
fertile. Communement elle attrape plus promptement les richesses,
masquée d’vn’ image de liberalité. Vn Gentilhomme tres-homme
de bien, et mon amy, cuyda brouiller la santé de sa teste, par vne
trop passionnée attention et affection aux affaires d’vn Prince, son•
maistre. Lequel maistre, s’est ainsi peinct soy-mesmes à moy:
Qu’il voit le poix des accidens, comme vn autre: mais qu’à ceux
qui n’ont point de remede, il se resoult soudain à la souffrance:
aux autres, apres y auoir ordonné les prouisions necessaires, ce
qu’il peut faire promptement par la viuacité de son esprit, il attend2
en repos ce qui s’en peut ensuiure. De vray, ie l’ay veu à mesme,
maintenant vne grande nonchalance et liberté d’actions et de visage,
au trauers de bien grands affaires et bien espineux. Ie le
trouue plus grand et plus capable, en vne mauuaise, qu’en vne
bonne fortune. Ses pertes luy sont plus glorieuses, que ses victoires,•
et son deuil que son triomphe. Considerez, qu’aux actions
mesmes qui sont vaines et friuoles: au ieu des eschecs, de la
paulme, et semblables, cet engagement aspre et ardant d’vn desir
impetueux, iette incontinent l’esprit et les membres, à l’indiscretion,
et au desordre. On s’esblouit, on s’embarasse soy mesme. Celuy qui3
se porte plus moderément enuers le gain, et la perte, il est tousiours
chez soy. Moins il se pique et passionne au ieu, il le conduit
d’autant plus auantageusement et seurement. Nous empeschons
au demeurant, la prise et la serre de l’ame, à luy donner tant de
choses à saisir. Les vnes, il les luy faut seulement presenter, les•
autres attacher, les autres incorporer. Elle peut voir et sentir toutes
choses, mais elle ne se doit paistre que de soy. Et doit estre instruicte,
de ce qui la touche proprement, et qui proprement est de
son auoir, et de sa substance. Les loix de Nature nous apprennent
ce que iustement, il nous faut. Apres que les sages nous ont dit,
que selon elle personne n’est indigent, et que chacun l’est selon
l’opinion, ils distinguent ainsi subtilement, les desirs qui viennent
d’elle, de ceux qui viennent du desreglement de nostre fantasie.
Ceux desquels on voit le bout, sont siens, ceux qui fuyent deuant•
nous, et desquels nous ne pouuons ioindre la fin, sont nostres. La
pauureté des biens, est aisée à guerir; la pauureté de l’ame,
impossible.
Nam si, quod satis est homini, id satis esse potesset,
Hoc sat erat: nunc, quum hoc non est, quî credimus porro,1
Diuitias vllas animum m’i explere potesse?
Socrates voyant porter en pompe par sa ville, grande quantité de
richesse, ioyaux et meubles de prix: Combien de choses, dit-il, ie
ne desire point! Metrodorus viuoit du poix de douze onces par iour,
Epicurus à moins: Metroclez dormoit en hyuer auec les moutons,•
en esté aux cloistres des Eglises. Sufficit ad id natura, quod poscit.
Cleanthes viuoit de ses mains, et se vantoit, que Cleanthes, s’il
vouloit, nourriroit encore vn autre Cleanthes. Si ce que Nature
exactement, et originelement nous demande, pour la conseruation
de nostre estre, est trop peu (comme de vray combien ce l’est, et2
combien à bon comte nostre vie se peut maintenir, il ne se doit
exprimer mieux que par cette consideration: Que c’est si peu, qu’il
eschappe la prise et le choc de la Fortune, par sa petitesse) dispensons
nous de quelque chose plus outre; appellons encore nature,
l’vsage et condition de chacun de nous; taxons nous, traitons nous•
à cette mesure; estendons noz appartenances et noz comtes iusques
là. Car iusques là, il me semble bien, que nous auons quelque
excuse. L’accoustumance est vne seconde nature, et non moins
puissante. Ce qui manque à ma coustume ie tiens qu’il me manque.
Et i’aymerois presque esgalement qu’on m’ostast la vie, que si on3
me l’essimoit et retranchoit bien loing de l’estat auquel ie l’ay vescue
si long temps. Ie ne suis plus en termes d’vn grand changement,
ny de me ietter à vn nouueau train et inusité; non pas mesme
vers l’augmentation: il n’est plus temps de deuenir autre. Et comme
ie plaindrois quelque grande aduenture, qui me tombast à cette•
heure entre mains, qu’elle ne seroit venuë en temps que i’en peusse
iouyr,
Quo mihi fortunæ, si non conceditur vti?
Ie me plaindroy de mesme, de quelque acquest interne. Il vault
quasi mieux iamais, que si tard, deuenir honneste homme. Et bien4
entendu à viure, lors qu’on n’a plus de vie. Moy, qui m’en vay, resigneroy
facilement à quelqu’vn, qui vinst, ce que i’apprends de
prudence, pour le commerce du monde. Moustarde apres disner. Ie
n’ay que faire du bien, duquel ie ne puis rien faire. A quoy la
science, à qui n’a plus de teste? C’est iniure et deffaueur de Fortune,
de nous offrir des presents, qui nous remplissent d’vn iuste
despit de nous auoir failly en leur saison. Ne me guidez plus: ie ne
puis plus aller. De tant de membres, qu’a la suffisance, la patience•
nous suffit. Donnez la capacité d’vn excellent dessus, au chantre qui a
les poulmons pourris! Et d’eloquence à l’eremite relegué aux deserts
d’Arabie. Il ne faut point d’art, à la cheute. La fin se trouue de
soy, au bout de chasque besongne. Mon monde est failly, ma forme
expirée. Ie suis tout du passé. Et suis tenu de l’authorizer et d’y1
conformer mon issue. Ie veux dire cecy par maniere d’exemple. Que
l’eclipsement nouueau des dix iours du Pape, m’ont prins si bas,
que ie ne m’en puis bonnement accoustrer. Ie suis des années, ausquelles
nous comtions autrement. Vn si ancien et long vsage, me
vendique et rappelle à soy. Ie suis contraint d’estre vn peu heretique•
par là. Incapable de nouuelleté, mesme correctiue. Mon imagination
en despit de mes dents se iette tousiours dix iours plus
auant, ou plus arriere: et grommelle à mes oreilles. Cette regle touche
ceux, qui ont à estre. Si la santé mesme, si succrée vient à me
retrouuer par boutades, c’est pour me donner regret plustost que2
possession de soy. Ie n’ay plus où la retirer. Le temps me laisse.
Sans luy rien ne se possede. O que ie feroy peu d’estat de ces
grandes dignitez electiues, que ie voy au monde, qui ne se donnent
qu’aux hommes prests à partir: ausquelles on ne regarde pas tant,
combien deuëment on les exercera, que combien peu longuement•
on les exercera: dés l’entrée on vise à l’issue. Somme: me voicy
apres d’acheuer cet homme, non d’en refaire vn autre. Par long
vsage, cette forme m’est passée en substance, et fortune en nature.
Ie dis donc, que chacun d’entre nous foiblets, est excusable
d’estimer sien, ce qui est compris soubs cette mesure. Mais aussi3
au delà de ces limites, ce n’est plus que confusion. C’est la plus
large estandue que nous puissions octroyer à noz droicts. Plus nous
amplifions nostre besoing et possession, d’autant plus nous engageons
nous aux coups de la Fortune, et des aduersitez. La carriere
de noz desirs doit estre circonscripte, et restraincte, à vn court limite,•
des commoditez les plus proches et contigues. Et doit en
outre, leur course, se manier, non en ligne droicte, qui face bout
ailleurs, mais en rond, duquel les deux pointes se tiennent et terminent
en nous, par vn brief contour. Les actions qui se conduisent
sans cette reflexion, s’entend voisine reflexion et essentielle, comme
sont celles des auaricieux, des ambitieux, et tant d’autres, qui courent
de pointe, desquels la course les emporte tousiours deuant
eux, ce sont actions erronées et maladiues. La plus part de noz
vacations sont farcesques. Mundus vniuersus exercet histrioniam. Il•
faut iouer deuement nostre rolle, mais comme rolle d’vn personnage
emprunté. Du masque et de l’apparence, il n’en faut pas faire vne
essence réelle, ny de l’estranger le propre. Nous ne sçauons pas
distinguer la peau de la chemise. C’est assés de s’enfariner le visage,
sans s’enfariner la poictrine. I’en vois qui se transforment et1
se transsubstantient en autant de nouuelles figures, et de nouueaux
estres, qu’ils entreprennent de charges: et qui se prelatent iusques
au foye et aux intestins: et entrainent leur office iusques en leur
garderobe. Ie ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades,
qui les regardent, de celles qui regardent leur commission, ou leur•
suitte, ou leur mule. Tantum se fortunæ permittunt, etiam vt naturam
dediscant. Ils enflent et grossissent leur ame, et leur discours
naturel, selon la haulteur de leur siege magistral. Le Maire et Montaigne,
ont tousiours esté deux, d’vne separation bien claire. Pour
estre aduocat ou financier, il n’en faut pas mescognoistre la fourbe,2
qu’il y a en telles vacations. Vn honneste homme n’est pas comtable
du vice ou sottise de son mestier; et ne doit pourtant en refuser
l’exercice. C’est l’vsage de son pays, et il y a du proffit. Il faut viure
du monde, et s’en preualoir, tel qu’on le trouue. Mais le iugement
d’vn Empereur, doit estre au dessus de son empire; et le voir et considerer,•
comme accident estranger. Et luy doit sçauoir iouyr de soy
à part; et se communicquer comme Iacques et Pierre: au moins à
soy-mesmes. Ie ne sçay pas m’engager si profondement, et si entier.
Quand ma volonté me donne à vn party, ce n’est pas d’vne si violente
obligation, que mon entendement s’en infecte. Aux presens3
brouillis de cet estat, mon interest ne m’a faict mescognoistre, ny
les qualitez louables en noz aduersaires, ny celles qui sont reprochables
en ceux que i’ay suiuy. Ils adorent tout ce qui est de leur
costé: moy ie n’excuse pas seulement la plus part des choses, qui
sont du mien. Vn bon ouurage, ne perd pas ses graces, pour plaider
contre moy. Hors le nœud du debat, ie me suis maintenu en
equanimité, et pure indifference. Neque extra necessitates belli, præcipuum•
odium gero. Dequoy ie me gratifie, d’autant que ie voy communément
faillir au contraire. Ceux qui allongent leur cholere, et
leur haine au delà des affaires, comme faict la plus part, montrent
qu’elle leur part d’ailleurs, et de cause particuliere. Tout ainsi
comme, à qui estant guary de son vlcere, la fiebure demeure encore,1
montre qu’elle auoit vn autre principe plus caché. C’est qu’ils
n’en ont point à la cause, en commun: et entant qu’elle blesse l’interest
de touts, et de l’estat. Mais luy en veulent, seulement en ce,
qu’elle leur masche en priué. Voyla pourquoy, ils s’en picquent de
passion particuliere, et au delà de la iustice, et de la raison publique.•
Non tam omnia vniuersi, quàm ea, quæ ad quemque pertinerent,
singuli carpebant. Ie veux que l’aduantage soit pour nous: mais ie
ne forcene point, s’il ne l’est. Ie me prens fermement au plus sain
des partis. Mais ie n’affecte pas qu’on me remarque specialement,
ennemy des autres, et outre la raison generalle. I’accuse merueilleusement2
cette vitieuse forme d’opiner: Il est de la Ligue: car il
admire la grace de Monsieur de Guyse. L’actiueté du Roy de Nauarre
l’estonne: il est Huguenot. Il trouue cecy à dire aux mœurs du
Roy: il est seditieux en son cœur. Et ne conceday pas au magistrat
mesme, qu’il eust raison, de condamner vn liure, pour auoir logé•
entre les meilleurs poëtes de ce siecle, vn heretique. N’oserions
nous dire d’vn voleur, qu’il a belle greue? Faut-il, si elle est putain,
qu’elle soit aussi punaise? Aux siecles plus sages, reuoqua-on
le superbe tiltre de Capitolinus, qu’on auoit auparauant donné à
Marcus Manlius, comme conseruateur de la religion et liberté publique?3
Estouffa-on la memoire de sa liberalité, et de ses faicts
d’armes, et recompenses militaires ottroyées à sa vertu, par ce qu’il
affecta depuis la Royauté, au preiudice des loix de son pays? S’ils
ont prins en haine vn aduocat, l’endemain il leur deuient ineloquent.
I’ay touché ailleurs le zele, qui poulsa des gens de bien à semblables•
fautes. Pour moy, ie sçay bien dire: Il faict meschamment
cela, et vertueusement cecy. De mesmes, aux prognostiques ou euenements
sinistres des affaires, ils veulent, que chacun en son party
soit aueugle ou hebeté: que nostre persuasion et iugement, serue
non à la verité, mais au proiect de nostre desir. Ie faudroy plustost
vers l’autre extremité: tant ie crains, que mon desir me suborne.
Ioint, que ie me deffie vn peu tendrement, des choses que ie souhaitte.
I’ay veu de mon temps, merueilles en l’indiscrette et•
prodigieuse facilité des peuples, à se laisser mener et manier la
creance et l’esperance, où il a pleu et seruy à leurs chefs: par dessus
cent mescomtes, les vns sur les autres: par dessus les fantosmes,
et les songes. Ie ne m’estonne plus de ceux, que les singeries
d’Apollonius et de Mahumed embufflerent. Leur sens et entendement,1
est entierement estouffé en leur passion. Leur discretion
n’a plus d’autre choix, que ce qui leur rit, et qui conforte leur
cause. I’auoy remarqué souuerainement cela, au premier de noz
partis fiebureux. Cet autre, qui est nay depuis, en l’imitant, le surmonte.
Par où ie m’aduise, que c’est vne qualité inseparable des•
erreurs populaires. Apres la premiere qui part, les opinions s’entrepoussent,
suiuant le vent, comme les flotz. On n’est pas du corps,
si on s’en peut desdire: si on ne vague le train commun. Mais
certes on faict tort aux partis iustes, quand on les veut secourir de
fourbes. I’y ay tousiours contredict. Ce moyen ne porte qu’enuers2
les testes malades. Enuers les saines, il y a des voyes plus seures, et
non seulement plus honnestes, à maintenir les courages, et excuser
les accidents contraires. Le ciel n’a point veu vn si poisant desaccord,
que celuy de Cæsar, et de Pompeius; ny ne verra pour
l’aduenir. Toutesfois il me semble recognoistre en ces belles ames,•
vne grande moderation de l’vn enuers l’autre. C’estoit vne ialousie
d’honneur et de commandement, qui ne les emporta pas à hayne
furieuse et indiscrette; sans malignité et sans detraction. En leurs
plus aigres exploicts, ie descouure quelque demeurant de respect,
et de bien-vueillance. Et iuge ainsi; que s’il leur eust esté possible,3
chacun d’eux eust desiré de faire son affaire sans la ruyne de son
compagnon, plustost qu’auec sa ruyne. Combien autrement il en va
de Marius, et de Sylla: prenez y garde. Il ne faut pas se precipiter
si esperduement apres nos affections, et interestz. Comme estant
ieune, ie m’opposois au progrez de l’amour, que ie sentoy trop•
auancer sur moy; et m’estudiois qu’il ne me fust si aggreable, qu’il
vinst à me forcer en fin, et captiuer du tout à sa mercy. I’en vse de
mesme à toutes autres occasions, où ma volonté se prend auec trop
d’appetit. Ie me panche à l’opposite de son inclination, comme ie la
voy se plonger, et enyurer de son vin. Ie fuis à nourrir son plaisir
si auant, que ie ne l’en puisse plus r’auoir, sans perte sanglante.•
Les ames qui par stupidité ne voyent les choses qu’à demy, iouissent
de cet heur, que les nuisibles les blessent moins. C’est vne ladrerie
spirituelle, qui a quelque air de santé; et telle santé, que la philosophie
ne mesprise pas du tout. Mais pourtant, ce n’est pas raison
de la nommer sagesse: ce que nous faisons souuent. Et de cette maniere1
se moqua quelqu’vn anciennement de Diogenes, qui alloit
embrassant en plein hyuer tout nud, vne image de neige pour
l’essay de sa patience. Celuy-là le rencontrant en cette desmarche:
As tu grand froid à cette heure, luy dit-il? Du tout point, respond
Diogenes. Or suiuit l’autre: Que penses-tu donc faire de difficile, et•
d’exemplaire à te tenir là? Pour mesurer la constance, il faut necessairement
sçauoir la souffrance. Mais les ames qui auront à
voir les euenemens contraires, et les iniures de la Fortune, en leur
profondeur et aspreté, qui auront à les poiser et gouster, selon leur
aigreur naturelle, et leur charge, qu’elles emploient leur art, à se2
garder d’en enfiler les causes, et en destournent les aduenues. Que
fit le Roy Cotys? il paya liberalement la belle et riche vaisselle
qu’on lui auoit presentée: mais parce qu’elle estoit singulierement
fragile, il la cassa incontinent luy-mesme; pour s’oster de bonne
heure vne si aisée matiere de courroux contre ses seruiteurs. Pareillement,•
i’ay volontiers euité de n’auoir mes affaires confus: et
n’ay cherché, que mes biens fussent contigus à mes proches: et
ceux à qui i’ay à me ioindre d’vne estroitte amitié: d’où naissent
ordinairement matieres d’alienation et dissociation. I’aymois autresfois
les ieux hazardeux des cartes et detz; ie m’en suis deffaict, il3
y a long temps; pour cela seulement, que quelque bonne mine que
ie fisse en ma perte, ie ne laissois pas d’en auoir au dedans de la
picqueure. Vn homme d’honneur, qui doit sentir vn desmenti, et
vne offence iusques au cœur, qui n’est pour prendre vne mauuaise
excuse en payement et consolation, qu’il euite le progrez des altercations•
contentieuses. Ie fuis les complexions tristes, et les hommes
hargneux, comme les empestez. Et aux propos que ie ne puis traicter
sans interest, et sans emotion, ie ne m’y mesle, si le deuoir ne
m’y force. Melius non incipient, quàm desinent. La plus seure façon
est donc, se preparer auant les occasions. Ie sçay bien, qu’aucuns
sages ont pris autre voye; et n’ont pas crainct de se harper et engager
iusques au vif, à plusieurs obiects. Ces gens là s’asseurent de
leur force, soubs laquelle ils se mettent à couuert en toute sorte de
succez ennemis, faisant lucter les maux, par la vigueur de la•
patience:
Velut rupes vastum quæ prodit in æquor,
Obuia ventorum furiis, expostâque ponto
Vim cunctam atque minas perfert cælique marisque,
Ipsa immota manens.1
N’attaquons pas ces exemples; nous n’y arriuerions point. Ils
s’obstinent à voir resoluement, et sans se troubler, la ruyne de leur
pays, qui possedoit et commandoit toute leur volonté. Pour noz
ames communes, il y a trop d’effort, et trop de rudesse à cela. Caton
en abandonna la plus noble vie, qui fut onques. A nous autres•
petis, il faut fuyr l’orage de plus loing: il faut pouruoir au sentiment,
non à la patience; et escheuer aux coups que nous ne sçaurions
parer. Zenon voyant approcher Chremonidez ieune homme
qu’il aymoit, pour se seoir au pres de luy: se leua soudain. Et
Cleanthes, luy en demandant la raison: I’entendz, dit-il, que les2
medecins ordonnent le repos principalement, et deffendent l’emotion
à toutes tumeurs. Socrates ne dit point: Ne vous rendez pas
aux attraicts de la beauté; soustenez la, efforcez vous au contraire.
Fuyez la, faict-il, courez hors de sa veuë et de son rencontre, comme
d’vne poison puissante qui s’eslance et frappe de loing. Et son bon•
disciple feignant ou recitant; mais, à mon aduis, recitant plustost
que feignant, les rares perfections de ce grand Cyrus, le fait deffiant
de ses forces à porter les attraicts de la diuine beauté de cette
illustre Panthée sa captiue, et en commettant la visite et garde à vn
autre, qui eust moins de liberté que luy. Et le Sainct Esprit de3
mesme, ne nos inducas in tentationem. Nous ne prions pas que nostre
raison ne soit combatue et surmontée par la concupiscence,
mais qu’elle n’en soit pas seulement essayée: que nous ne soyons
conduits en estat où nous ayons seulement à souffrir les approches,
solicitations, et tentations du peché: et supplions nostre Seigneur•
de maintenir nostre conscience tranquille, plainement et parfaictement
deliurée du commerce du mal. Ceux qui disent auoir raison
de leur passion vindicatiue, ou de quelqu’autre espece de passion
penible: disent souuent vray: comme les choses sont, mais
non pas comme elles furent. Ils parlent à nous, lors que les causes
de leur erreur sont nourries et auancées par eux mesmes. Mais reculez
plus arriere, r’appelez ces causes à leur principe: là, vous les•
prendrez sans vert. Veulent ils que leur faute soit moindre, pour
estre plus vieille: et que d’vn iniuste commencement la suitte soit
iuste? Qui desirera du bien à son païs comme moy, sans s’en vlcerer
ou maigrir, il sera desplaisant, mais non pas transi, de le voir
menassant, ou sa ruine, ou vne durée non moins ruineuse. Pauure1
vaisseau, que les flots, les vents, et le pilote, tirassent à si contraires
desseins!
In tam diuersa, magister,
Ventus et vnda trahunt.
Qui ne bee point apres la faueur des Princes, comme apres chose•
dequoy il ne se sçauroit passer; ne se picque pas beaucoup de la
froideur de leur recueil, et de leur visage, ny de l’inconstance de
leur volonté. Qui ne couue point ses enfans, ou ses honneurs, d’vne
propension esclaue, ne laisse pas de viure commodément apres leur
perte. Qui fait bien principalement pour sa propre satisfaction, ne2
s’altere guere pour voir les hommes iuger de ses actions contre son
merite. Vn quart d’once de patience, prouuoit à tels inconuenients.
Ie me trouue bien de cette recepte; me racheptant des commencemens,
au meilleur compte que ie puis. Et me sens auoir eschappé
par son moyen beaucoup de trauail et de difficultez. Auec bien peu•
d’effort, i’arreste ce premier bransle de mes esmotions. Et abandonne
le subject, qui me commence à poiser, et auant qu’il m’emporte.
Qui n’arreste le partir, n’a garde d’arrester la course. Qui ne
sçait leur fermer la porte, ne les chassera pas entrées. Qui ne peut
venir à bout du commencement, ne viendra pas à bout de la fin.3
Ny n’en soustiendra la cheute, qui n’en a peu soustenir l’esbranslement.
Etenim ipsæ se impellunt, vbi semel à ratione discessum est:
ipsáque sibi imbecillitas indulget, in altùmque prouehitur imprudens,
nec reperit locum consistendi. Ie sens à temps, les petits vents qui
me viennent taster et bruire au dedans, auant-coureurs de la•
tempeste:
Ceu flamina prima
Cùm deprensa fremunt syluis, et cæca volutant
Murmura, venturos nautis prodentia ventos.