A combien de fois me suis-ie faict vne bien euidente iniustice,4
pour fuyr le hazard de la receuoir encore pire des iuges, apres vn
siecle d’ennuys, et d’ordes et viles practiques, plus ennemies de mon
naturel, que n’est la gehenne et le feu? Conuenit à litibus quantum
licet, et nescio an paulo plus etiam quàm licet, abhorrentem esse: Est
enim non modo liberale, paululum nonnunquam de suo iure decedere,
sed interdum etiam fructuosum. Si nous estions bien sages, nous
nous deurions resiouir et venter, ainsi que i’ouy vn iour bien naïuement,
vn enfant de grande maison, faire feste à chacun, dequoy sa
mere venoit de perdre son procés: comme sa toux, sa fiebure, ou•
autre chose d’importune garde. Les faueurs mesmes, que la Fortune
pouuoit m’auoir donné, parentez, et accointances, enuers ceux, qui
ont souueraine authorité en ces choses là: i’ay beaucoup faict selon
ma conscience, de fuyr instamment de les employer au preiudice
d’autruy, et de ne monter par dessus leur droicte valeur, mes1
droicts. En fin i’ay tant fait par mes iournées, à la bonne heure le
puisse-ie dire, que me voicy encore vierge de procés, qui n’ont pas
laissé de se conuier plusieurs fois à mon seruice, par bien iuste tiltre,
s’il m’eust pleu d’y entendre. Et vierge de querelles. I’ay sans
offence de poix, passiue ou actiue, escoulé tantost vne longue vie:•
et sans auoir ouy pis que mon nom. Rare grace du ciel. Noz plus
grandes agitations, ont des ressorts et causes ridicules. Combien
encourut de ruyne nostre dernier Duc de Bourgongne, pour la querelle
d’vne charretée de peaux de mouton! Et l’engraueure d’vn cachet,
fust-ce pas la premiere et maistresse cause, du plus horrible croullement,2
que cette machine aye onques souffert? Car Pompeius et
Cæsar, ce ne sont que les reiectons et la suitte, des deux autres. Et
i’ay veu de mon temps, les plus sages testes de ce royaume, assemblées
auec grande ceremonie, et publique despence, pour des traictez
et accords, desquels la vraye decision, despendoit ce pendant en•
toute souueraineté, des deuis du cabinet des dames, et inclination
de quelque femmelette. Les poëtes ont bien entendu cela, qui ont
mis, pour vne pomme, la Grece et l’Asie à feu et à sang. Regardez
pourquoy celuy-là s’en va courre fortune de son honneur et de sa
vie, à tout son espée et son poignart; qu’il vous die d’où vient la3
source de ce debat, il ne le peut faire sans rougir; tant l’occasion
en est vaine, et friuole. A l’enfourner, il n’y va que d’vn peu
d’auisement, mais depuis que vous estes embarqué, toutes les cordes
tirent. Il y faict besoing de grandes prouisions, bien plus difficiles
et importantes. De combien est il plus aisé, de n’y entrer pas que•
d’en sortir? Or il faut proceder au rebours du roseau, qui produict
vne longue tige et droicte, de la premiere venue; mais apres, comme
s’il s’estoit allanguy et mis hors d’haleine, il vient à faire des nœuds
frequens et espais, comme des pauses; qui montrent qu’il n’a plus
cette premiere vigueur et constance. Il faut plustost commencer
bellement et froidement; et garder son haleine et ses vigoureux•
eslans, au fort et perfection de la besongne. Nous guidons les affaires
en leurs commencemens, et les tenons à nostre mercy: mais
par apres, quand ils sont esbranlez, ce sont eux qui nous guident
et emportent, et auons à les suyure. Pourtant n’est-ce pas à dire,
que ce conseil m’aye deschargé de toute difficulté; et que ie n’aye1
eu affaire souuent à gourmer et brider mes passions. Elles ne se
gouuernent pas tousiours selon la mesure des occasions: et ont
leurs entrées mesmes, souuent aspres et violentes. Tant y a, qu’il
s’en tire vne belle espargne, et du fruict. Sauf pour ceux, qui au
bien faire, ne se contentent de nul fruict, si la reputation en est à•
dire. Car à la verité, vn tel effect, n’est en comte qu’à chacun en
soy. Vous en estes plus content; mais non plus estimé: vous estant
reformé, auant que d’estre en danse, et que la matiere fust en veuë.
Toutesfois aussi, non en cecy seulement, mais en tous autres deuoirs
de la vie, la route de ceux qui visent à l’honneur, est bien diuerse2
à celle que tiennent ceux qui se proposent l’ordre et la raison.
I’en trouue, qui se mettent inconsiderément et furieusement en
lice, et s’alentissent en la course. Comme Plutarque dit, que ceux
qui par le vice de la mauuaise honte, sont mols et faciles, à accorder
quoy qu’on leur demande, sont faciles apres à faillir de parole,•
et à se desdire. Pareillement qui entre legerement en querelle, est
subiect d’en sortir aussi legerement. Cette mesme difficulté, qui
me garde de l’entamer, m’inciteroit d’y tenir ferme, quand ie serois
esbranlé et eschauffé. C’est une mauuaise façon. Depuis qu’on y
est, il faut aller ou creuer. Entreprenez froidement, disoit Bias,3
mais poursuiuez ardamment. De faute de prudence, on retombe en
faute de cœur; qui est encore moins supportable. La plus part
des accords de noz querelles du iourd’hui, sont honteux et menteurs.
Nous ne cherchons qu’à sauuer les apparences et trahissons
cependant, et desaduouons noz vrayes intentions. Nous plastrons le•
faict. Nous sçauons comment nous l’auons dict, et en quel sens, et
les assistans le sçauent, et noz amis à qui nous auons voulu faire
sentir nostre aduantage. C’est aux despens de nostre franchise, et
de l’honneur de nostre courage, que nous desaduouons nostre pensée,
et cherchons des conillieres en la fauceté, pour nous accorder.
Nous nous desmentons nous mesmes, pour sauuer vn desmentir
que nous auons donné à vn autre. Il ne faut pas regarder si vostre•
action ou vostre parole, peut auoir autre interpretation, c’est
vostre vraye et sincere interpretation, qu’il faut mes-huy maintenir;
quoy qu’il vous couste. On parle à vostre vertu, et à vostre
conscience: ce ne sont parties à mettre en masque. Laissons ces
vils moyens, et ces expediens, à la chicane du palais. Les excuses1
et reparations, que ie voy faire tous les iours, pour purger l’indiscretion,
me semblent plus laides que l’indiscretion mesme. Il vaudroit
mieux l’offencer encore vn coup, que de s’offencer soy mesme,
en faisant telle amende à son aduersaire. Vous l’auez braué esmeu
de cholere, et vous l’allez rappaiser et flatter en vostre froid et•
meilleur sens: ainsi vous vous soubsmettez plus, que vous ne vous
estiez aduancé. Ie ne trouue aucun dire si vicieux à vn Gentil-homme,
comme le desdire me semble luy estre honteux: quand
c’est vn desdire, qu’on luy arrache par authorité. D’autant que l’opiniastreté,
luy est plus excusable, que la pusillanimité. Les passions,2
me sont autant aisées à euiter, comme elles me sont difficiles
à moderer. Excinduntur facilius animo, quàm temperantur. Qui ne
peut atteindre à cette noble impassibilité Stoique, qu’il se sauue au
giron de cette mienne stupidité populaire. Ce que ceux-là faisoyent
par vertu, ie me duits à le faire par complexion. La moyenne region•
loge les tempestes; les deux extremes, des hommes philosophes, et
des hommes ruraux, concurrent en tranquillité et en bon heur;
Felix qui potuit rerum cognoscere causas,
Atque metus omnes et inexorabile fatum
Subiecit pedibus, strepitúmque Acherontis auari!3
Fortunatus et ille, Deos qui nouit agrestes,
Panáque, Syluanúmque senem, Nymphásque sorores!
De toutes choses les naissances sont foibles et tendres. Pourtant
faut-il auoir les yeux ouuerts aux commencements. Car comme lors
en sa petitesse, on n’en descouure pas le danger, quand il est accreu,•
on n’en descouure plus le remede. I’eusse rencontré vn million
de trauerses, tous les iours, plus mal aisées à digerer, au cours
de l’ambition, qu’il ne m’a esté mal-aysé d’arrester l’inclination naturelle
qui m’y portoit.
Iure perhorrui4
Latè conspicuum tollere verticem.
Toutes actions publiques sont subiectes à incertaines, et diuerses
interpretations: car trop de testes en iugent. Aucuns disent,
de cette mienne occupation de ville (et ie suis content d’en parler
vn mot: non qu’elle le vaille, mais pour seruir de montre de mes
mœurs en telles choses) que ie m’y suis porté en homme qui s’esmeut•
trop laschement, et d’vne affection languissante: et ils ne sont
pas du tout esloignez d’apparence. I’essaye à tenir mon ame et mes
pensées en repos. Cùm semper natura, tum etiam ætate iam quietus. Et
si elles se desbauchent par fois, à quelque impression rude et penetrante,
c’est à la verité sans mon conseil. De cette langueur naturelle,1
on ne doibt pourtant tirer aucune preuue d’impuissance: car
faute de soing, et faute de sens, ce sont deux choses: et moins de
mes-cognoissance et d’ingratitude enuers ce peuple, qui employa
tous les plus extremes moyens qu’il eust en ses mains, à me gratifier:
et auant m’auoir cogneu, et apres. Et fit bien plus pour moy,•
en me redonnant ma charge, qu’en me la donnant premierement.
Ie luy veux tout le bien qui se peut. Et certes si l’occasion y eust
esté, il n’est rien que i’eusse espargné pour son seruice. Ie me suis
esbranlé pour luy, comme ie fais pour moy. C’est vn bon peuple,
guerrier et genereux: capable pourtant d’obeyssance et discipline,2
et de seruir à quelque bon vsage, s’il y est bien guidé. Ils disent
aussi, cette mienne vacation s’estre passée sans marque et sans
trace. Il est bon. On accuse ma cessation, en vn temps, où quasi
tout le monde estoit conuaincu de trop faire. I’ay vn agir trepignant
où la volonté me charrie. Mais cette pointe est ennemye de perseuerance.•
Qui se voudra seruir de moy, selon moy, qu’il me donne des
affaires où il face besoing de vigueur, et de liberté: qui ayent vne
conduitte droicte, et courte: et encores hazardeuse: i’y pourray
quelque chose. S’il la faut longue, subtile, laborieuse, artificielle,
et tortue, il fera mieux de s’addresser à quelqu’autre. Toutes charges3
importantes ne sont pas difficiles. I’estois preparé à m’embesongner
plus rudement vn peu, s’il en eust esté grand besoing. Car
il est en mon pouuoir, de faire quelque chose plus que ie ne fais, et
que ie n’ayme à faire. Ie ne laissay que ie sçache, aucun mouuement,
que le deuoir requist en bon escient de moy. I’ay facilement•
oublié ceux, que l’ambition mesle au deuoir, et couure de son tiltre.
Ce sont ceux, qui le plus souuent remplissent les yeux et les
oreilles, et contentent les hommes. Non pas la chose, mais l’apparence
les paye. S’ils n’oyent du bruict, il leur semble qu’on dorme.
Mes humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes. I’arresterois
bien vn trouble, sans me troubler, et chastierois vn desordre
sans alteration. Ay-ie besoing de cholere, et d’inflammation? ie
l’emprunte, et m’en masque. Mes mœurs sont mousses, plustost•
fades, qu’aspres. Ie n’accuse pas vn magistrat qui dorme, pourueu
que ceux qui sont soubs sa main, dorment quand et luy. Les loix
dorment de mesme. Pour moy, ie louë vne vie glissante, sombre et
muette. Neque submissam et abiectam, neque se efferentem. Ma fortune
le veut ainsi. Ie suis nay d’vne famille, qui a coulé sans1
esclat, et sans tumulte: et de longue memoire, particulierement
ambitieuse de preud’hommie. Nos hommes sont si formez à l’agitation
et ostentation, que la bonté, la moderation, l’equabilité, la
constance, et telles qualitez quietes et obscures, ne se sentent plus.
Les corps raboteux se sentent, les polis se manient imperceptiblement.•
La maladie se sent, la santé, peu ou point: ny les choses
qui nous oignent, au prix de celles qui nous poignent. C’est agir
pour sa reputation, et proffit particulier, non pour le bien, de remettre
à faire en la place, ce qu’on peut faire en la chambre du
conseil: et en plain midy, ce qu’on eust faict la nuict precedente:2
et d’estre ialoux de faire soy-mesme, ce que son compaignon faict
aussi bien. Ainsi faisoyent aucuns chirurgiens de Grece, les operations
de leur art, sur des eschaffaux à la veuë des passans, pour en
acquerir plus de practique, et de chalandise. Ils iugent, que les
bons reglemens ne se peuuent entendre, qu’au son de la trompette.•
L’ambition n’est pas vn vice de petis compaignons, et de tels efforts
que les nostres. On disoit à Alexandre: Vostre pere vous lairra vne
grande domination, aysée, et pacifique: ce garçon estoit enuieux
des victoires de son pere, et de la iustice de son gouuernement. Il
n’eust pas voulu iouyr l’empire du monde, mollement et paisiblement.3
Alcibiades en Platon, ayme mieux mourir, ieune, beau, riche,
noble, sçauant, tout cela par excellence, que de s’arrester en l’estat
de cette condition. Cette maladie est à l’auanture excusable, en vne
ame si forte et si plaine. Quand ces ametes naines, et chetiues, s’en
vont embabouynant: et pensent espandre leur nom, pour auoir•
iugé à droict vn affaire, ou continué l’ordre des gardes d’vne porte
de ville: ils en montrent d’autant plus le cul, qu’ils esperent en
hausser la teste. Ce menu bien faire, n’a ne corps ne vie. Il va
s’esuanouyssant en la premiere bouche: et ne se promeine que d’vn
carrefour de ruë à l’autre. Entretenez en hardiment vostre fils et
vostre valet. Comme cet ancien, qui n’ayant autre auditeur de ses
loüanges, et consent de sa valeur, se brauoit auec sa chambriere,•
en s’escriant: O Perrete, le galant et suffisant homme de maistre
que tu as! Entretenez vous en vous-mesme, au pis aller. Comme vn
conseiller de ma cognoissance, ayant desgorgé vne battelée de paragraphes,
d’vne extreme contention, et pareille ineptie: s’estant
retiré de la chambre du conseil, au pissoir du palais: fut ouy marmotant1
entre les dents tout conscientieusement: Non nobis, Domine,
non nobis, sed nomini tuo da gloriam. Qui ne peut d’ailleurs,
si se paye de sa bourse. La renommée ne se prostitue pas à si
vil comte. Les actions rares et exemplaires, à qui elle est deuë ne
souffriroient pas la compagnie de cette foule innumerable de petites•
actions iournalieres. Le marbre esleuera vos titres tant qu’il
vous plaira, pour auoir faict repetasser vn pan de mur, ou descroter
vn ruisseau public: mais non pas les hommes, qui ont du sens.
Le bruit ne suit pas toute bonté, si la difficulté et estrangeté n’y
est ioincte. Voyre ny la simple estimation, n’est deuë à toute action,2
qui n’ait de la vertu, selon les Stoïciens. Et ne veulent, qu’on sçache
seulement gré, à celuy qui par temperance, s’abstient d’vne
vieille chassieuse. Ceux qui ont cognu les admirables qualitez de
Scipion l’Africain, refusent la gloire, que Panætius luy attribue
d’auoir esté abstinent de dons: comme gloire non tant sienne•
comme de son siecle. Nous auons les voluptez sortables à nostre
fortune: n’vsurpons pas celles de la grandeur. Les nostres sont
plus naturelles. Et d’autant plus solides et seures, qu’elles sont
plus basses. Puis que ce n’est par conscience, aumoins par ambition
refusons l’ambition. Desdaignons cette faim de renommée et d’honneur,3
basse et belistresse, qui nous le faict coquiner de toute sorte
de gens: Quæ est ista laus quæ possit è macello peti? par moyens
abiects, et à quelque vil prix que ce soit. C’est deshonneur d’estre
ainsin honnoré. Apprenons à n’estre non plus auides, que nous
sommes capables de gloire. De s’enfler de toute action vtile et innocente,•
c’est à faire à gens à qui elle est extraordinaire et rare.
Ils la veulent mettre, pour le prix qu’elle leur couste. A mesure,
qu’vn bon effect est plus esclatant: ie rabats de sa bonté, le soupçon
en quoy i’entre, qu’il soit produict, plus pour estre esclatant,
que pour estre bon. Estalé, il est à demy vendu. Ces actions là, ont
bien plus de grace, qui eschappent de la main de l’ouurier, nonchalamment
et sans bruict: et que quelque honneste homme, choisit
apres, et releue de l’ombre, pour les pousser en lumiere: à
cause d’elles mesmes. Mihi quidem laudabiliora videntur omnia,•
quæ sine venditatione, et sine populo teste fiunt: dit le plus glorieux
homme du monde. Ie n’auois qu’à conseruer et durer, qui
sont effects sourds et insensibles. L’innouation est de grand lustre.
Mais elle est interdicte en ce temps, où nous sommes pressez, et
n’auons à nous deffendre que des nouuelletez. L’abstinence de1
faire, est souuent aussi genereuse, que le faire: mais elle est moins
au iour. Et ce peu, que ie vaux, est quasi tout de cette espece. En
somme les occasions en cette charge ont suiuy ma complexion: dequoy
ie leur sçay tresbon gré. Est-il quelqu’vn qui desire estre
malade, pour voir son medecin en besongne? Et faudroit-il pas•
fouëter le medecin, qui nous desireroit la peste, pour mettre son
art en practique? Ie n’ay point eu cett’humeur inique et assez commune,
de desirer que le trouble et maladie des affaires de cette
cité, rehaussast et honnorast mon gouuernement. I’ay presté de
bon cœur, l’espaule à leur aysance et facilité. Qui ne me voudra2
sçauoir gré de l’ordre, de la douce et muette tranquillité, qui a
accompaigné ma conduitte: aumoins ne peut-il me priuer de la
part qui m’en appartient, par le tiltre de ma bonne fortune. Et ie
suis ainsi faict: que i’ayme autant estre heureux que sage: et
deuoir mes succez, purement à la grace de Dieu, qu’à l’entremise•
de mon operation. I’auois assez disertement publié au monde mon
insuffisance, en tels maniemens publiques. I’ay encore pis, que
l’insuffisance: c’est qu’elle ne me desplaist guere: et que ie ne
cherche guere à la guarir, veu le train de vie que i’ay desseigné. Ie
ne me suis en cette entremise, non plus satisfaict à moy-mesme.3
Mais à peu pres, i’en suis arriué à ce que ie m’en estois promis:
et si ay de beaucoup surmonté, ce que i’en auois promis à ceux, à
qui i’auois à faire. Car ie promets volontiers vn peu moins de ce
que ie puis, et de ce que i’espere tenir. Ie m’asseure, n’y auoir laissé
ny offence ny haine. D’y laisser regret et desir de moy: ie sçay•
à tout le moins bien cela, que ie ne l’ay pas fort affecté:
Méne huic confidere monstro!
Méne salis placidi vultum, fluctúsque quietos
Ignorare!
CHAPITRE XI. [(TRADUCTION LIV. III, CH. XI.)]
Des boyteux.
IL y a deux ou trois ans, qu’on accoursit l’an de dix iours en
France. Combien de changemens doiuent suyure cette reformation!
Ce fut proprement remuer le ciel et la terre à la fois. Ce neantmoins,
il n’est rien qui bouge de sa place. Mes voisins trouuent
l’heure de leurs semences, de leur recolte, l’opportunité de leurs•
negoces, les iours nuisibles et propices, au mesme poinct iustement,
où ils les auoyent assignez de tout temps. Ny l’erreur ne se
sentoit en nostre vsage, ny l’amendement ne s’y sent. Tant il y a
d’incertitude par tout: tant nostre apperceuance est grossiere,
obscure et obtuse. On dit, que ce reglement se pouuoit conduire1
d’vne façon moins incommode: soustraiant à l’exemple d’Auguste,
pour quelques années, le iour du bissexte: qui ainsi comme ainsin,
est vn iour d’empeschement et de trouble: iusques à ce qu’on fust
arriué à satisfaire exactement ce debte. Ce que mesme on n’a pas
faict, par cette correction: et demeurons encores en arrerages de•
quelques iours. Et si par mesme moyen, on pouuoit prouuoir à
l’aduenir, ordonnant qu’apres la reuolution de tel ou tel nombre
d’années, ce iour extraordinaire seroit tousiours eclipsé: si que
nostre mesconte ne pourroit d’ores-enauant exceder vingt et quatre
heures. Nous n’auons autre comte du temps, que les ans. Il y a2
tant de siecles que le monde s’en sert: et si c’est vne mesure que
nous n’auons encore acheué d’arrester. Et telle, que nous doubtons
tous les iours, quelle forme les autres nations luy ont diuersement
donné: et quel en estoit l’vsage. Quoy ce que disent aucuns, que
les cieux se compriment vers nous en vieillissant, et nous iettent en•
incertitude des heures mesme et des iours? Et des moys, ce que dit
Plutarque: qu’encore de son temps l’astrologie n’auoit sçeu borner
le mouuement de la lune? Nous voyla bien accommodez, pour tenir
registre des choses passées. Ie resuassois presentement, comme
ie fais souuent, sur ce, combien l’humaine raison est vn instrument3
libre et vague. Ie vois ordinairement, que les hommes, aux faicts
qu’on leur propose, s’amusent plus volontiers à en chercher la raison,
qu’à en chercher la verité. Ils passent par dessus les presuppositions,
mais ils examinent curieusement les consequences. Ils
laissent les choses, et courent aux causes. Plaisans causeurs. La
cognoissance des causes touche seulement celuy, qui a la conduitte
des choses: non à nous, qui n’en auons que la souffrance. Et qui
en auons l’vsage parfaictement plein et accompli, selon nostre besoing,•
sans en penetrer l’origine et l’essence. Ny le vin n’en est
plus plaisant à celuy qui en sçait les facultez premieres. Au contraire:
et le corps et l’ame, interrompent et alterent le droit qu’ils
ont de l’vsage du monde, et de soy-mesmes, y meslant l’opinion de
science. Les effectz nous touchent, mais les moyens, nullement. Le1
determiner et le distribuer, appartient à la maistrise, et à la regence:
comme à la subiection et apprentissage, l’accepter. Reprenons
nostre coustume. Ils commencent ordinairement ainsi: Comment
est-ce que cela se fait? mais, se fait-il? faudroit il dire.
Nostre discours est capable d’estoffer cent autres mondes, et d’en•
trouuer les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matiere ny
baze. Laissez le courre: il bastit aussi bien sur le vuide que sur le
plain, et de l’inanité que de matiere,
Dare pondus idonea fumo.
Ie trouue quasi par tout, qu’il faudroit dire: Il n’en est rien. Et2
employerois souuent cette responce: mais ie n’ose: car ils crient,
que c’est vne deffaicte produicte de foiblesse d’esprit et d’ignorance.
Et me faut ordinairement basteler par compaignie, à traicter
des subiects, et contes friuoles, que ie mescrois entierement.
Ioinct qu’à la verité, il est vn peu rude et quereleux, de nier tout•
sec, vne proposition de faict. Et peu de gens faillent: notamment
aux choses malaysées à persuader, d’affermer qu’ils l’ont veu: ou
d’alleguer des tesmoins, desquels l’authorité arreste notre contradiction.
Suyuant cet vsage, nous sçauons les fondemens, et les
moyens, de mille choses qui ne furent onques. Et s’escarmouche le3
monde, en mille questions, desquelles, et le pour et le contre, est
faux. Ita finitima sunt falsa veris, vt in præcipitem locum non debeat
se sapiens committere. La verité et le mensonge ont leurs visages
conformes, le port, le goust, et les alleures pareilles: nous les regardons
de mesme œil. Ie trouue que nous ne sommes pas seulement•
lasches à nous defendre de la piperie: mais que nous cherchons,
et conuions à nous y enferrer. Nous aymons à nous
embrouïller en la vanité, comme conforme à nostre estre. I’ay
veu la naissance de plusieurs miracles de mon temps. Encore qu’ils
s’estouffent en naissant, nous ne laissons pas de preuoir le train4
qu’ils eussent pris, s’ils eussent vescu leur aage. Car il n’est que
de trouuer le bout du fil, on en desuide tant qu’on veut. Et y a plus
loing, de rien, à la plus petite chose du monde, qu’il n’y a de celle
là, iusques à la plus grande. Or les premiers qui sont abbreuuez
de ce commencement d’estrangeté, venans à semer leur histoire,•
sentent par les oppositions qu’on leur fait, où loge la difficulté de
la persuasion, et vont calfeutrant cet endroict de quelque piece
fauce. Outre ce que, insita hominibus libidine alendi de industria
rumores, nous faisons naturellement conscience, de rendre ce qu’on
nous a presté, sans quelque vsure, et accession de nostre creu.1
L’erreur particuliere, fait premierement l’erreur publique: et à son
tour apres, l’erreur publique fait l’erreur particuliere. Ainsi va
tout ce bastiment, s’estoffant et formant, de main en main: de maniere
que le plus eslongné tesmoin, en est mieux instruict que le
plus voisin: et le dernier informé, mieux persuadé que le premier.•
C’est vn progrez naturel. Car quiconque croit quelque chose, estime
que c’est ouurage de charité, de la persuader à vn autre. Et
pour ce faire, ne craint point d’adiouster de son inuention, autant
qu’il voit estre necessaire en son compte, pour suppleer à la resistance
et au deffaut qu’il pense estre en la conception d’autruy.2
Moy-mesme, qui fais singuliere conscience de mentir: et qui ne me
soucie guere de donner creance et authorité à ce que ie dis, m’apperçoy
toutesfois, aux propos que i’ay en main, qu’estant eschauffé
ou par la resistance d’vn autre, ou par la propre chaleur de ma
narration, ie grossis et enfle mon subiect, par voix, mouuemens,•
vigueur et force de parolles: et encore par extention et amplification:
non sans interest de la verité nayfue. Mais ie le fais en condition
pourtant, qu’au premier qui me rameine, et qui me demande
la verité nuë et cruë: ie quitte soudain mon effort, et la luy donne,
sans exaggeration, sans emphase, et remplissage. La parole viue et3
bruyante, comme est la mienne ordinaire, s’emporte volontiers à
l’hyperbole. Il n’est rien à quoy communement les hommes soyent
plus tendus, qu’à donner voye à leurs opinions. Où le moyen ordinaire
nous faut, nous y adioustons, le commandement, la force, le
fer, et le feu. Il y a du mal’heur, d’en estre là, que la meilleure•
touche de la verité, ce soit la multitude des croyans, en vne presse
où les fols surpassent de tant, les sages, en nombre. Quasi verò
quidquam sit tam valdè, quàm nil sapere vulgare. Sanitatis patrocinium
est, insanientium turba. C’est chose difficile de resouldre son
iugement contre les opinions communes. La premiere persuasion4
prinse du subiect mesme, saisit les simples: de là elle s’espand
aux habiles, soubs l’authorité du nombre et ancienneté des tesmoignages.
Pour moy, de ce que ie n’en croirois pas vn, ie n’en croirois
pas cent vns. Et ne iuge pas les opinions, par les ans. Il y a
peu de temps, que l’vn de nos Princes, en qui la goute auoit perdu
vn beau naturel, et vne allegre composition: se laissa si fort persuader,•
au rapport qu’on faisoit des merueilleuses operations d’vn
prestre, qui par la voye des parolles et des gestes, guerissoit toutes
maladies: qu’il fit vn long voyage pour l’aller trouuer: et par la
force de son apprehension, persuada, et endormit ses iambes pour
quelques heures, si qu’il en tira du seruice, qu’elles auoyent desapris1
luy faire, il y auoit long temps. Si la Fortune eust laissé
emmonceler cinq ou six telles aduantures, elles estoient capables
de mettre ce miracle en nature. On trouua depuis, tant de simplesse,
et si peu d’art, en l’architecte de tels ouurages, qu’on le
iugea indigne d’aucun chastiement. Comme si feroit on, de la plus•
part de telles choses, qui les recognoistroit en leur giste. Miramur
ex interuallo fallentia. Nostre veuë represente ainsi souuent de
loing, des images estranges, qui s’esuanouyssent en s’approchant.
Nunquam ad liquidum fama perducitur. C’est merueille, de combien
vains commencemens, et friuoles causes, naissent ordinairement2
si fameuses impressions. Cela mesmes en empesche l’information.
Car pendant qu’on cherche des causes, et des fins fortes, et
poisantes, et dignes d’vn si grand nom, on pert les vrayes. Elles
eschapent de nostre veuë par leur petitesse. Et à la verité, il est
requis vn bien prudent, attentif, et subtil inquisiteur, en telles recherches:•
indifferent, et non preoccupé. Iusques à cette heure,
tous ces miracles, et euenemens estranges, se cachent deuant moy.
Ie n’ay veu monstre et miracle au monde, plus expres, que moy-mesme.
On s’appriuoise à toute estrangeté par l’vsage et le temps:
mais plus ie me hante et me cognois, plus ma difformité m’estonne:3
moins ie m’entens en moy. Le principal droict d’auancer
et produire tels accidens, est reserué à la Fortune. Passant auant
hier dans vn village, à deux lieuës de ma maison, ie trouuay la
place encore toute chaude, d’vn miracle qui venoit d’y faillir: par
lequel le voisinage auoit esté amusé plusieurs mois, et commençoient•
les prouinces voisines, de s’en esmouuoir, et y accourir à
grosses troupes, de toutes qualitez. Vn ieune homme du lieu, s’estoit
ioüé à contrefaire vne nuict en sa maison, la voix d’vn esprit,
sans penser à autre finesse, qu’à ioüir d’vn badinage present: cela
luy ayant vn peu mieux succedé qu’il n’esperoit, pour estendre sa
farce à plus de ressorts, il y associa vne fille de village, du tout•
stupide, et niaise: et furent trois en fin, de mesme aage et pareille
suffisance: et de presches domestiques en firent des presches publics,
se cachans soubs l’autel de l’Église, ne parlans que de nuict,
et deffendans d’y apporter aucune lumiere. De paroles, qui tendoient
à la conuersion du monde, et menace du iour du iugement1
(car ce sont subiects soubs l’authorité et reuerence desquels, l’imposture
se tapit plus aisément) ils vindrent à quelques visions et
mouuements, si niais, et si ridicules: qu’à peine y a-il rien si
grossier au ieu des petits enfans. Si toutesfois la Fortune y eust
voulu prester vn peu de faueur, qui sçait, iusques où se fust accreu•
ce battelage? Ces pauures diables sont à cette heure en prison; et
porteront volontiers la peine de la sottise commune: et ne sçay si
quelque iuge se vengera sur eux, de la sienne. On voit clair en cette-cy,
qui est descouuerte: mais en plusieurs choses de pareille qualité,
surpassant nostre cognoissance: ie suis d’aduis, que nous2
soustenions nostre iugement, aussi bien à reieter, qu’à receuoir.
Il s’engendre beaucoup d’abus au monde: ou pour dire plus
hardiment, tous les abus du monde s’engendrent, de ce, qu’on nous
apprend à craindre de faire profession de nostre ignorance; et
sommes tenus d’accepter, tout ce que nous ne pouuons refuter.•
Nous parlons de toutes choses par preceptes et resolution. Le stile
à Rome portoit, que cela mesme, qu’vn tesmoin deposoit, pour
l’auoir veu de ses yeux, et ce qu’vn iuge ordonnoit de sa plus certaine
science, estoit conceu en cette forme de parler: Il me semble.
On me faict haïr les choses vray-semblables, quand on me les3
plante pour infaillibles. I’aime ces mots, qui amollissent et moderent
la temerité de nos propositions: à l’auanture, aucunement,
quelque, on dit, ie pense, et semblables. Et si i’eusse eu à dresser
des enfans, ie leur eusse tant mis en la bouche, cette façon de respondre:
enquestente, non resolutiue: Qu’est-ce à dire? ie ne l’entens•
pas; il pourroit estre: est-il vray? qu’ils eussent plustost
gardé la forme d’apprentis à soixante ans, que de representer les
docteurs à dix ans: comme ils font. Qui veut guerir de l’ignorance,
il faut la confesser. Iris est fille de Thaumantis. L’admiration
est fondement de toute philosophie: l’inquisition, le progrez:4
l’ignorance, le bout. Voire dea, il y a quelque ignorance forte et
genereuse, qui ne doit rien en honneur et en courage à la science,
ignorance pour laquelle conceuoir, il n’y a pas moins de science,
qu’à conceuoir la science. Ie vy en mon enfance, vn procez que
Corras conseiller de Thoulouze fit imprimer, d’vn accident estrange;
de deux hommes, qui se presentoient l’vn pour l’autre: il
me souuient, et ne me souuient aussi d’autre chose, qu’il me sembla
auoir rendu l’imposture de celuy qu’il iugea coulpable, si merueilleuse
et excedant de si loing nostre cognoissance, et la sienne, qui•
estoit iuge, que ie trouuay beaucoup de hardiesse en l’arrest qui
l’auoit condamné à estre pendu. Receuons quelque forme d’arrest
qui die: La Cour n’y entend rien; plus librement et ingenuëment,
que ne firent les Areopagites: lesquels se trouuans pressez d’vne
cause, qu’ils ne pouuoient desuelopper, ordonnerent que les parties1
en viendroient à cent ans. Les sorcieres de mon voisinage, courent
hazard de leur vie, sur l’aduis de chasque nouuel autheur, qui
vient donner corps à leurs songes. Pour accommoder les exemples
que la diuine parolle nous offre de telles choses; tres-certains et
irrefragables exemples; et les attacher à nos euenemens modernes:•
puisque nous n’en voyons, ny les causes, ny les moyens: il y
faut autre engin que le nostre. Il appartient à l’auanture, à ce seul
tres-puissant tesmoignage, de nous dire: Cettuy-cy en est, et celle-là:
et non cet autre. Dieu en doit estre creu: c’est vrayement bien
raison. Mais non pourtant vn d’entre nous, qui s’estonne de sa propre2
narration (et necessairement il s’en estonne, s’il n’est hors du
sens) soit qu’il l’employe au faict d’autruy: soit qu’il l’employe
contre soy-mesme. Ie suis lourd, et me tiens vn peu au massif, et
au vray-semblable: euitant les reproches anciens. Maiorem fidem
homines adhibent ijs quæ non intelligunt. Cupidine humani ingenij•
libentius obscura creduntur. Ie vois bien qu’on se courrouce: et me
deffend-on d’en doubter, sur peine d’iniures execrables. Nouuelle
façon de persuader. Pour Dieu mercy. Ma creance ne se manie pas
à coups de poing. Qu’ils gourmandent ceux qui accusent de fauceté
leur opinion: ie ne l’accuse que de difficulté et de hardiesse. Et3
condamne l’affirmation opposite, egallement auec eux: sinon si imperieusement.
Qui establit son discours par brauerie et commandement,
montre que la raison y est foible. Pour vne altercation verbale
et scholastique, qu’ils ayent autant d’apparence que leurs
contradicteurs. Videantur sanè, non affirmentur modo. Mais en la
consequence effectuelle qu’ils en tirent, ceux-cy ont bien de l’auantage. A
tuer les gens: il faut vne clairté lumineuse et nette. Et
est nostre vie trop réelle et essentielle, pour garantir ces accidens,•
supernaturels et fantastiques. Quant aux drogues et poisons, ie les
mets hors de mon conte: ce sont homicides, et de la pire espece.
Toutesfois en cela mesme, on dit qu’il ne faut pas tousiours s’arrester
à la propre confession de ces gens icy. Car on leur a veu par
fois s’accuser d’auoir tué des personnes, qu’on trouuoit saines et viuantes.1
En ces autres accusations extrauagantes, ie dirois volontiers;
que c’est bien assez; qu’vn homme, quelque recommendation
qu’il aye, soit creu de ce qui est humain. De ce qui est hors de sa
conception, et d’vn effect supernaturel: il en doit estre creu, lors
seulement, qu’vne approbation supernaturelle l’a authorisé. Ce•
priuilege qu’il a pleu à Dieu, donner à aucuns de nos tesmoignages,
ne doit pas estre auily, et communiqué legerement. I’ay les
oreilles battuës de mille tels contes. Trois le virent vn tel iour, en
leuant: trois le virent lendemain, en occident: à telle heure, tel
lieu, ainsi vestu: certes ie ne m’en croirois pas moy-mesme. Combien2
trouué-ie plus naturel, et plus vray-semblable, que deux hommes
mentent: que ie ne fay qu’vn homme en douze heures, passe,
quant et les vents, d’orient en occident? Combien plus naturel que
nostre entendement soit emporté de sa place, par la volubilité de
notre esprit detraqué; que cela, qu’vn de nous soit enuolé sur vn•
balay, au long du tuiau de sa cheminée, en chair et en os, par vn
esprit estranger? Ne cherchons pas des illusions du dehors, et incogneuës:
nous qui sommes perpetuellement agitez d’illusions
domestiques et nostres. Il me semble qu’on est pardonnable, de
mescroire vne merueille, autant au moins qu’on peut en destourner3
et elider la verification, par voye non merueilleuse. Et suis l’aduis
de S. Augustin: qu’il vaut mieux pancher vers le doute, que vers
l’asseurance, és choses de difficile preuue, et dangereuse creance.
Il y a quelques années, que ie passay par les terres d’vn Prince
souuerain: lequel en ma faueur, et pour rabattre mon incredulité,•
me fit cette grace, de me faire voir en sa presence, en lieu
particulier, dix ou douze prisonniers de ce genre; et vne vieille
entre autres, vrayment bien sorciere en laideur et deformité, tres-fameuse
de longue main en cette profession. Ie vis et preuues, et
libres confessions, et ie ne sçay quelle marque insensible sur cette
miserable vieille: et m’enquis, et parlay tout mon saoul, y apportant
la plus saine attention que ie peusse: et ne suis pas homme•
qui me laisse guere garroter le iugement par preoccupation. En
fin et en conscience, ie leur eusse plustost ordonné de l’ellebore que
de la ciguë. Captisque res magis mentibus, quàm consceleratis similis
visa. La iustice a ses propres corrections pour telles maladies.
Quant aux oppositions et arguments, que des honnestes hommes1
m’ont faict, et là, et souuent ailleurs: ie n’en ay point senty, qui
m’attachent: et qui ne souffrent solution tousiours plus vray-semblable,
que leurs conclusions. Bien est vray que les preuues et raisons
qui se fondent sur l’experience et sur le faict: celles-là, ie ne
les desnouë point; aussi n’ont elles point de bout: ie les tranche•
souuent, comme Alexandre son nœud. Apres tout c’est mettre ses
coniectures à bien haut prix, que d’en faire cuire vn homme tout
vif. On recite par diuers exemples (et Prestantius de son pere)
qu’assoupy et endormy bien plus lourdement, que d’vn parfaict
sommeil: il fantasia estre iument, et seruir de sommier à des soldats:2
et, ce qu’il fantasioit, il l’estoit. Si les sorciers songent ainsi
materiellement: si les songes par fois se peuuent ainsin incorporer
en effects: encore ne croy-ie pas, que nostre volonté en fust tenuë
à la iustice. Ce que ie dis, comme celuy qui n’est pas iuge ny conseiller
des Roys; ny s’en estime de bien loing digne: ains homme•
du commun: nay et voüé à l’obeïssance de la raison publique, et
en ses faicts, et en ses dicts. Qui mettroit mes resueries en conte,
au preiudice de la plus chetiue loy de son village, ou opinion, ou
coustume, il se feroit grand tort, et encores autant à moy. Car en
ce que ie dy, ie ne pleuuis autre certitude, sinon que c’est ce, que3
lors i’en auoy en la pensée. Pensée tumultuaire et vacillante. C’est
par maniere de deuis, que ie parle de tout, et de rien par maniere
d’aduis. Nec me pudet, vt istos, fateri nescire quod nesciam. Ie ne
serois pas si hardy à parler, s’il m’appartenoit d’en estre creu. Et
fut, ce que ie respondis à vn grand, qui se plaignoit de l’aspreté et•
contention de mes enhortemens. Vous sentant bandé et preparé
d’vne part, ie vous propose l’autre, de tout le soing que ie puis:
pour esclarcir vostre iugement, non pour l’obliger. Dieu tient vos
courages, et vous fournira de choix. Ie ne suis pas si presomptueux,
de desirer seulement, que mes opinions donnassent pente, à4
chose de telle importance. Ma fortune, ne les a pas dressées à si
puissantes et si esleuées conclusions. Certes, i’ay non seulement
des complexions en grand nombre: mais aussi des opinions assez,
desquelles ie dégouterois volontiers mon fils, si i’en auois. Quoy? si
les plus vrayes ne sont pas tousiours les plus commodes à l’homme;
tant il est de sauuage composition. A propos, ou hors de propos,•
il n’importe. On dit en Italie en commun prouerbe, que celuy-là ne
cognoist pas Venus en sa parfaicte douceur, qui n’a couché auec la
boiteuse. La fortune, ou quelque particulier accident, ont mis il y
a long temps ce mot en la bouche du peuple; et se dict des masles
comme des femelles. Car la Royne des Amazones, respondit au1
Scythe qui la conuioit à l’amour, αριστα χωλος οιφει, le boiteux le
faict le mieux. En cette republique feminine, pour fuir la domination
des masles, elles les stropioient dés l’enfance, bras, iambes,
et autres membres qui leur donnoient auantage sur elles, et se
seruoient d’eux, à ce seulement, à quoy nous nous seruons d’elles•
par deçà. I’eusse dit, que le mouuement detraqué de la boiteuse,
apportast quelque nouueau plaisir à la besoigne, et quelque poincte
de douceur, à ceux qui l’essayent: mais ie viens d’apprendre, que
mesme la philosophie ancienne en a decidé. Elle dict, que les
iambes et cuisses des boiteuses, ne receuans à cause de leur imperfection,2
l’aliment qui leur est deu, il en aduient que les parties
genitales, qui sont au dessus, sont plus plaines, plus nourries, et
vigoureuses. Ou bien que ce defaut empeschant l’exercice, ceux qui
en sont entachez, dissipent moins leurs forces, et en viennent plus
entiers aux ieux de Venus. Qui est aussi la raison, pourquoy les•
Grecs descrioient les tisserandes, d’estre plus chaudes, que les autres
femmes: à cause du mestier sedentaire qu’elles font, sans grand
exercice du corps. Dequoy ne pouuons nous raisonner à ce prix-là?
De celles icy, ie pourrois aussi dire; que ce tremoussement que
leur ouurage leur donne ainsin assises, les esueille et sollicite:3
comme faict les dames, le croulement et tremblement de leurs
coches. Ces exemples, seruent-ils pas à ce que ie disois au commencement:
Que nos raisons anticipent souuent l’effect, et ont
l’estenduë de leur iurisdiction si infinie, qu’elles iugent et s’exercent
en l’inanité mesme, et au non estre? Outre la flexibilité de•
nostre inuention, à forger des raisons à toutes sortes de songes;
nostre imagination se trouue pareillement facile, à receuoir des impressions
de la fauceté, par bien friuoles apparences. Car par la
seule authorité de l’vsage ancien, et publique de ce mot: ie me
suis autresfois faict accroire, auoir receu plus de plaisir d’vne
femme, de ce qu’elle n’estoit pas droicte, et mis cela au compte de
ses graces. Torquato Tasso, en la comparaison qu’il faict de la
France à l’Italie; dit auoir remarqué cela, que nous auons les iambes
plus gresles, que les Gentils-hommes Italiens; et en attribue la•
cause, à ce que nous sommes continuellement à cheual. Qui est
celle-mêmes de laquelle Suetone tire vne toute contraire conclusion.
Car il dit au rebours, que Germanicus auoit grossi les siennes,
par continuation de ce mesme exercice. Il n’est rien si soupple
et erratique, que nostre entendement. C’est le soulier de Theramenez,1
bon à tous pieds. Et il est double et diuers, et les matieres
doubles, et diuerses. Donne moy vne dragme d’argent, disoit vn
philosophe Cynique à Antigonus. Ce n’est pas present de Roy, respondit-il.
Donne moy donc vn talent. Ce n’est pas present pour
Cynique.•
Seu plures calor ille vias, et cæca relaxat
Spiramenta, nouas veniat qua succus in herbas:
Seu durat magis, et venas astringit hiantes,
Ne tenues pluuiæ, rapidiue potentia solis
Acrior, aut Boreæ penetrabile frigus adurat.2
Ogni medaglia ha il suo riuerso. Voila pourquoy Clitomachus
disoit anciennement, que Carneades auoit surmonté les labeurs
d’Hercules; pour auoir arraché des hommes le consentement: c’est
à dire, l’opinion, et la temerité de iuger. Cette fantasie de Carneades,
si vigoureuse, nasquit à mon aduis anciennement, de l’impudence•
de ceux qui font profession de sçauoir, et de leur outre-cuidance
desmesurée. On mit Æsope en vente, auec deux autres
esclaues: l’acheteur s’enquit du premier ce qu’il sçauoit faire, celuy-la
pour se faire valoir, respondit monts et merueilles, qu’il sçauoit
et cecy et cela: le deuxiesme en respondit de soy autant ou plus:3
quand ce fut à Æsope, et qu’on luy eust aussi demandé ce qu’il
sçauoit faire: Rien, dit-il, car ceux cy ont tout preoccupé: ils
sçauent tout. Ainsin est-il aduenu en l’escole de la philosophie. La
fierté, de ceux qui attribuoient à l’esprit humain la capacité de
toutes choses, causa en d’autres, par despit et par emulation, cette•
opinion, qu’il n’est capable d’aucune chose. Les vns tiennent en
l’ignorance, cette mesme extremité, que les autres tiennent en la
science. Afin qu’on ne puisse nier, que l’homme ne soit immoderé
par tout: et qu’il n’a point d’arrest, que celuy de la necessité, et
impuissance d’aller outre.4
CHAPITRE XII. [(TRADUCTION LIV. III, CH. XII.)]
De la Physionomie.
QVASI toutes les opinions que nous auons, sont prinses par authorité
et à credit. Il n’y a point de mal. Nous ne sçaurions pirement
choisir, que par nous, en vn siecle si foible. Cette image des
discours de Socrates, que ses amis nous ont laissée, nous ne l’approuuons,
que pour la reuerence de l’approbation publique. Ce•
n’est pas par nostre cognoissance: ils ne sont pas selon nostre
vsage. S’il naissoit à cette heure, quelque chose de pareil, il est peu
d’hommes qui le prisassent. Nous n’apperceuons les graces que
pointues, bouffies, et enflées d’artifice. Celles qui coulent soubs la
naïfueté, et la simplicité, eschappent aisément à vne veuë grossiere1
comme est la nostre. Elles ont vne beauté delicate et cachée: il
faut la veuë nette et bien purgée, pour descouurir cette secrette
lumiere. Est pas, la naïfueté, selon nous, germaine à la sottise, et
qualité de reproche? Socrates faict mouuoir son ame, d’vn mouuement
naturel et commun. Ainsi dict vn païsan, ainsi dict vne•
femme. Il n’a iamais en la bouche, que cochers, menuisiers, sauetiers
et maisons. Ce sont inductions et similitudes, tirées des plus
vulgaires et cogneuës actions des hommes: chacun l’entend. Sous
vne si vile forme, nous n’eussions iamais choisi la noblesse et
splendeur de ses conceptions admirables: nous qui estimons plates2
et basses, toutes celles que la doctrine ne releue; qui n’apperceuons
la richesse qu’en montre et en pompe. Nostre monde n’est
formé qu’à l’ostentation. Les hommes ne s’enflent que de vent: et
se manient à bonds, comme les balons. Cettuy-cy ne se propose
point des vaines fantasies. Sa fin fut, nous fournir de choses et de•
preceptes, qui reellement et plus ioinctement seruent à la vie:
Seruare modum, finémque tenere,
Naturámque sequi.
Il fut aussi tousiours vn et pareil. Et se monta, non par boutades,
mais par complexion, au dernier poinct de vigueur. Ou pour mieux3
dire: il ne monta rien, mais rauala plustost et ramena à son
poinct, originel et naturel, et luy soubmit la vigueur, les aspretez
et les difficultez. Car en Caton, on void bien à clair, que c’est vne
alleure tenduë bien loing au dessus des communes. Aux braues exploits
de sa vie, et en sa mort, on le sent tousiours monté sur ses•
grands cheuaux. Cettuy-cy ralle à terre: et d’vn pas mol et ordinaire,
traicte les plus vtiles discours, et se conduict et à la mort et
aux plus espineuses trauerses, qui se puissent presenter au train
de la vie humaine. Il est bien aduenu, que le plus digne homme
d’estre cogneu, et d’estre presenté au monde pour exemple, ce soit1
celuy duquel nous ayons plus certaine cognoissance. Il a esté esclairé
par les plus clair-voyans hommes, qui furent onques. Les
tesmoins que nous auons de luy, sont admirables en fidelité et en
suffisance. C’est grand cas, d’auoir peu donner tel ordre, aux pures
imaginations d’vn enfant, que sans les alterer ou estirer, il en ait•
produict les plus beaux effects de nostre ame. Il ne la represente
ny esleuée ni riche: il ne la represente que saine: mais certes
d’vne bien allegre et nette santé. Par ces vulguaires ressorts et
naturels: par ces fantasies ordinaires et communes: sans s’esmouuoir
et sans se piquer, il dressa non seulement les plus reglées,2
mais les plus hautes et vigoureuses creances, actions et mœurs,
qui furent onques. C’est luy, qui ramena du ciel, où elle perdoit
son temps, la sagesse humaine, pour la rendre à l’homme: où est
sa plus iuste et plus laborieuse besoigne. Voyez-le plaider deuant
ses iuges: voyez par quelles raisons, il esueille son courage aux•
hazards de la guerre, quels argumens fortifient sa patience, contre
la calomnie, la tyrannie, la mort, et contre la teste de sa femme:
il n’y a rien d’emprunté de l’art, et des sciences. Les plus simples
y recognoissent leurs moyens et leur force: il n’est possible d’aller
plus arriere et plus bas. Il a faict grand faueur à l’humaine nature,3
de montrer combien elle peut d’elle mesme. Nous sommes chacun
plus riche, que nous ne pensons: mais on nous dresse à l’emprunt,
et à la queste: on nous duict à nous seruir plus de l’autruy,
que du nostre. En aucune chose l’homme ne sçait s’arrester au
poinct de son besoing. De volupté, de richesse, de puissance, il en
embrasse plus qu’il n’en peut estreindre. Son auidité est incapable
de moderation. Ie trouue qu’en curiosité de sçauoir, il en est de
mesme: il se taille de la besoigne bien plus qu’il n’en peut faire, et
bien plus qu’il n’en a affaire. Estendant l’vtilité du sçauoir, autant•
qu’est sa matiere. Vt omnium rerum, sic litterarum quoque, intemperantia
laboramus. Et Tacitus a raison, de louer la mere d’Agricola,
d’auoir bridé en son fils, vn appetit trop bouillant de science.