Nul iuge n’a encore, Dieu mercy, parlé à moy comme iuge, pour
quelque cause que ce soit, ou mienne, ou tierce, ou criminelle, ou
ciuile. Nulle prison m’a receu, non pas seulement pour m’y promener.
L’imagination m’en rend la veuë mesme du dehors, desplaisante.1
Ie suis si affady apres la liberté, que qui me deffendroit l’accez
de quelque coin des Indes, i’en viurois aucunement plus mal à
mon aise. Et tant que ie trouueray terre, ou air ouuert ailleurs, ie
ne croupiray en lieu, où il me faille cacher. Mon Dieu, que mal
pourroy-ie souffrir la condition, où ie vois tant de gens, clouez à•
vn quartier de ce royaume, priuez de l’entrée des villes principales,
et des courts, et de l’vsage des chemins publics, pour auoir querellé
nos loix. Si celles que ie sers, me menassoient seulement le bout
du doigt, ie m’en irois incontinent en trouuer d’autres, où que ce
fust. Toute ma petite prudence, en ces guerres ciuiles où nous sommes,2
s’employe à ce, qu’elles n’interrompent ma liberté d’aller et
venir. Or les loix se maintiennent en credit, non par ce qu’elles
sont iustes, mais par ce qu’elles sont loix. C’est le fondement mystique
de leur authorité: elles n’en ont point d’autre. Qui bien leur
sert. Elles sont souuent faictes par des sots. Plus souuent par des•
gens, qui en haine d’equalité ont faute d’equité. Mais tousiours par
des hommes, autheurs vains et irresolus. Il n’est rien si lourdement,
et largement fautier, que les loix: ny si ordinairement. Quiconque
leur obeit par ce qu’elles sont iustes, ne leur obeyt pas iustement
par où il doit. Les nostres Françoises, prestent aucunement3
la main, par leur desreiglement et deformité, au desordre et corruption,
qui se voit en leur dispensation, et execution. Le commandement
est si trouble, et inconstant, qu’il excuse aucunement, et la
desobeissance, et le vice de l’interpretation, de l’administration, et
de l’obseruation. Quel que soit donq le fruict que nous pouuons•
auoir de l’experience, à peine seruira beaucoup à nostre institution,
celle que nous tirons des exemples estrangers, si nous faisons
si mal nostre profit, de celle, que nous auons de nous mesme, qui
nous est plus familiere: et certes suffisante à nous instruire de ce
qu’il nous faut. Ie m’estudie plus qu’autre subiect. C’est ma metaphysique,
c’est ma physique.•
Qua Deus hanc mundi temperet arte domum:
Qua venit exoriens, qua deficit, vnde coactis
Cornibus in plenum menstrua luna redit:
Vnde salo superant venti, quid flamine captet
Eurus, et in nubes vnde perennis aqua:1
Sit ventura dies mundi quæ subruat arces,
Quærite quos agitat mundi labor.
En cette vniuersité, ie me laisse ignoramment et negligemment manier
à la loy generale du monde. Ie la sçauray assez, quand ie la
sentiray. Ma science ne luy peut faire changer de routte. Elle ne•
se diuersifiera pas pour moy: c’est folie de l’esperer. Et plus
grande folie, de s’en mettre en peine: puis qu’elle est necessairement
semblable, publique, et commune. La bonté et capacité du
gouuerneur nous doit à pur et à plein descharger du soing de gouuernement.
Les inquisitions et contemplations philosophiques, ne2
seruent que d’aliment à nostre curiosité. Les philosophes, auec
grande raison, nous renuoyent aux regles de Nature. Mais elles
n’ont que faire de si sublime cognoissance. Ils les falsifient, et
nous presentent son visage peint, trop haut en couleur, et trop sophistiqué:
d’où naissent tant de diuers pourtraits d’vn subiect si•
vniforme. Comme elle nous a fourny de pieds à marcher, aussi a
elle de prudence à nous guider en la vie. Prudence non tant ingenieuse,
robuste et pompeuse, comme celle de leur inuention: mais
à l’aduenant, facile, quiete et salutaire. Et qui faict tresbien ce que
l’autre dit: en celuy, qui a l’heur, de sçauoir l’employer naïuement3
et ordonnément: c’est à dire naturellement. Le plus simplement se
commettre à Nature, c’est s’y commettre le plus sagement. O que
c’est vn doux et mol cheuet, et sain, que l’ignorance et l’incuriosité,
à reposer vne teste bien faicte. I’aymerois mieux m’entendre
bien en moy, qu’en Ciceron. De l’experience que i’ay de moy,•
ie trouue assez dequoy me faire sage, si i’estoy bon escholier. Qui
remet en sa memoire l’excez de sa cholere passee, et iusques où
cette fieure l’emporta, voit la laideur de cette passion, mieux que
dans Aristote, et en conçoit vne haine plus iuste. Qui se souuient
des maux qu’il a couru, de ceux qui l’ont menassé, des legeres occasions
qui l’ont remué d’vn estat à autre, se prepare par là, aux
mutations futures, et à la recognoissance de sa condition. La vie
de Cæsar n’a point plus d’exemple, que la nostre pour nous. Et•
emperiere, et populaire: c’est tousiours vne vie, que tous accidents
humains regardent. Escoutons y seulement: nous nous disons,
tout ce, dequoy nous auons principalement besoing. Qui se
souuient de s’estre tant et tant de fois mesconté de son propre iugement:
est-il pas vn sot, de n’en entrer pour iamais en deffiance?1
Quand ie me trouue conuaincu par la raison d’autruy, d’vne opinion
fauce; ie n’apprens pas tant, ce qu’il m’a dit de nouueau, et
cette ignorance particuliere: ce seroit peu d’acquest: comme en
general i’apprens ma debilité, et la trahison de mon entendement:
d’où ie tire la reformation de toute la masse. En toutes mes autres•
erreurs, ie fais de mesme: et sens de cette regle grande vtilité à la
vie. Ie ne regarde pas l’espece et l’indiuidu, comme vne pierre où
i’aye bronché. I’apprens à craindre mon alleure par tout, et m’attens
à la regler. D’apprendre qu’on a dit ou fait vne sottise, ce
n’est rien que cela. Il faut apprendre, qu’on n’est qu’vn sot. Instruction2
bien plus ample, et importante. Les faux pas, que ma memoire
m’a fait si souuent, lors mesme qu’elle s’asseure le plus de
soy, ne se sont pas inutilement perduz. Elle a beau me iurer à
cette heure et m’asseurer: ie secoüe les oreilles: la premiere opposition
qu’on faict à son tesmoignage, me met en suspens. Et•
n’oserois me fier d’elle, en chose de poix: ny la garentir sur le
faict d’autruy. Et n’estoit, que ce que ie fay par faute de memoire,
les autres le font encore plus souuent, par faute de foy, ie prendrois
tousiours en chose de faict, la verité de la bouche d’vn autre,
plustost que de la mienne. Si chacun espioit de pres les effects et3
circonstances des passions qui les regentent, comme i’ay faict de
celle à qui i’estois tombé en partage: il les verroit venir: et rallentiroit
vn peu leur impetuosité et leur course. Elles ne nous sautent
pas tousiours au collet d’vn prinsault, il y a de la menasse et
des degrez.•
Fluctus vti primó cœpit cùm albescere vento,
Paulatim sese tollit mare, et altius vndas
Erigit, inde imo consurgit ad æthera fundo.
Le iugement tient chez moy vn siege magistral, au moins il s’en efforce
soigneusement. Il laisse mes appetis aller leur train: et la haine4
et l’amitié, voire et celle que ie me porte à moy mesme, sans s’en alterer
et corrompre. S’il ne peut reformer les autres parties selon soy,
au moins ne se laisse il pas difformer à elles: il faict son ieu à part.
L’aduertissement à chacun de se cognoistre, doit estre d’vn
important effect, puisque ce Dieu de science et de lumiere le fit
planter au front de son temple: comme comprenant tout ce
qu’il auoit à nous conseiller. Platon dict aussi, que prudence n’est
autre chose, que l’execution de cette ordonnance: et Socrates, le•
verifie par le menu en Xenophon. Les difficultez et l’obscurité, ne
s’apperçoyuent en chacune science, que par ceux qui y ont entree.
Car encore faut il quelque degré d’intelligence, à pouuoir remarquer
qu’on ignore: et faut pousser à vne porte, pour sçauoir
qu’elle nous est close. D’où naist cette Platonique subtilité, que ny1
ceux qui sçauent, n’ont à s’enquerir, d’autant qu’ils sçauent: ny
ceux qui ne sçauent, d’autant que pour s’enquerir, il faut sçauoir,
dequoy on s’enquiert. Ainsin, en cette cy de se cognoistre soy-mesme:
ce que chacun se voit si resolu et satisfaict, ce que chacun
y pense estre suffisamment entendu, signifie que chacun n’y entend•
rien du tout, comme Socrates apprend à Euthydeme. Moy, qui ne
fais autre profession, y trouue vne profondeur et varieté si infinie,
que mon apprentissage n’a autre fruict, que de me faire sentir,
combien il me reste à apprendre. A ma foiblesse si souuent recognuë,
ie dois l’inclination que i’ay à la modestie: à l’obeïssance des2
creances qui me sont prescrites: à vne constante froideur et moderation
d’opinions: et la haine de cette arrogance importune et
quereleuse, se croyant et fiant toute à soy, ennemie capitale de discipline
et de verité. Oyez les regenter. Les premieres sottises qu’ils
mettent en auant, c’est au style qu’on establit les religions et les•
loix. Nihil est turpius, quàm cognitioni et perceptioni assertionem
approbationémque præcurrere. Aristarchus disoit, qu’anciennement,
à peine se trouua-il sept sages au monde: et que de son temps à
peine se trouuoit-il sept ignorans. Aurions nous pas plus de raison
que luy, de le dire en nostre temps? L’affirmation et l’opiniastreté,3
sont signes exprez de bestise. Cestuy-ci aura donné du nez à terre,
cent fois pour vn iour: le voyla sur ses ergots, aussi resolu et entier
que deuant. Vous diriez qu’on luy a infus depuis, quelque nouuelle
ame, et vigueur d’entendement. Et qu’il luy aduient, comme à
cet ancien fils de la terre, qui reprenoit nouuelle fermeté, et se•
renforçoit par sa cheute.
Cui cum tetigere parentem,
Iam defecta vigent renouato robore membra.
Ce testu indocile, pense-il pas reprendre vn nouuel esprit, pour
reprendre vne nouuelle dispute? C’est par mon experience, que4
i’accuse l’humaine ignorance. Qui est, à mon aduis, le plus seur
party de l’escole du monde. Ceux qui ne la veulent conclure en eux,
par vn si vain exemple que le mien, ou que le leur, qu’ils la recognoissent
par Socrates, le maistre des maistres. Car le philosophe
Antisthenes, à ses disciples, Allons, disoit-il, vous et moy ouyr
Socrates. Là ie seray disciple auec vous. Et soustenant ce dogme,
de sa secte Stoïque, que la vertu suffisoit à rendre vne vie plainement•
heureuse, et n’ayant besoin de chose quelconque, sinon de la force
de Socrates, adioustoit-il. Cette longue attention que i’employe à
me considerer, me dresse à iuger aussi passablement des autres.
Et est peu de choses, dequoy ie parle plus heureusement et excusablement.
Il m’aduient souuent, de voir et distinguer plus exactement1
les conditions de mes amis, qu’ils ne font eux mesmes. I’en
ay estonné quelqu’vn, par la pertinence de ma description: et l’ay
aduerty de soy. Pour m’estre dés mon enfance, dressé à mirer ma
vie dans celle d’autruy, i’ay acquis vne complexion studieuse en
cela. Et quand i’y pense, ie laisse eschaper autour de moy peu de•
choses qui y seruent: contenances, humeurs, discours. I’estudie
tout: ce qu’il me faut fuïr, ce qu’il me faut suyure. Ainsin à mes
amis, ie descouure par leurs productions, leurs inclinations internes.
Non pour renger cette infinie varieté d’actions si diuerses et si
descouppees, à certains genres et chapitres, et distribuer distinctement2
mes partages et diuisions, en classes et regions cognuës,
Sed neque quàm multæ species, et nomina quæ sint,
Est numerus.
Les sçauans parlent, et denotent leurs fantasies, plus specifiquement,
et par le menu. Moy, qui n’y voy qu’autant que l’vsage m’en•
informe, sans regle, presente generalement les miennes, et à tastons.
Comme en cecy: Ie prononce ma sentence par articles descousus:
c’est chose qui ne se peut dire à la fois, et en bloc. La relation,
et la conformité, ne se trouuent point en telles ames que les
nostres, basses et communes. La sagesse est vn bastiment solide3
et entier, dont chaque piece tient son rang et porte sa marque. Sola
sapientia in se tota conuersa est. Ie laisse aux artistes, et ne sçay
s’ils en viennent à bout, en chose si meslee, si menue et fortuite,
de renger en bandes, cette infinie diuersité de visages; et arrester
nostre inconstance, et la mettre par ordre. Non seulement ie trouue•
malaysé, d’attacher nos actions les vnes aux autres: mais chacune
à part soy, ie trouue malaysé, de la designer proprement, par quelque
qualité principale: tant elles sont doubles et bigarrees à diuers
lustres. Ce qu’on remarque pour rare, au Roy de Macedoine, Perseus,
que son esprit, ne s’attachant à aucune condition, alloit errant
par tout genre de vie: et representant des mœurs, si essorees et
vagabondes qu’il n’estoit cogneu ny de luy ny d’autre, quel homme•
ce fust, me semble à peu pres conuenir à tout le monde. Et par
dessus tous, i’ay veu quelque autre de sa taille, à qui cette conclusion
s’appliqueroit plus proprement encore, ce croy-ie. Nulle assiette
moyenne: s’emportant tousiours de l’vn à l’autre extreme, par occasions
indiuinables: nulle espece de train, sans trauerse, et contrarieté1
merueilleuse: nulle faculté simple: si que le plus vray-semblablement
qu’on en pourra feindre vn iour, ce sera, qu’il
affectoit, et estudioit de se rendre cogneu, par estre mescognoissable.
Il faict besoin d’oreilles bien fortes, pour s’ouyr franchement
iuger. Et par ce qu’il en est peu, qui le puissent souffrir sans morsure:•
ceux qui se hazardent de l’entreprendre enuers nous, nous
montrent vn singulier effect d’amitié. Car c’est aimer sainement,
d’entreprendre à blesser et offencer, pour profiter. Ie trouue rude
de iuger celuy là, en qui les mauuaises qualitez surpassent les
bonnes. Platon ordonne trois parties, à qui veut examiner l’ame2
d’vn autre, science, bienueillance, hardiesse. Quelquefois on me
demandoit, à quoy i’eusse pensé estre bon, qui se fust aduisé de se
seruir de moy, pendant que i’en auois l’aage:
Dum melior vires sanguis dabat, æmula necdum
Temporibus geminis canebat sparsa senectus.•
A rien, fis-ie. Et m’excuse volontiers de ne sçauoir faire chose, qui
m’esclaue à autruy. Mais i’eusse dit ses veritez à mon maistre, et
eusse contrerollé ses mœurs, s’il eust voulu. Non en gros, par leçons
scholastiques, que ie ne sçay point, et n’en vois naistre aucune
vraye reformation, en ceux qui les sçauent. Mais les obseruant pas3
à pas, à toute opportunité: et en iugeant à l’œil, piece à piece,
simplement et naturellement. Luy faisant voir quel il est en l’opinion
commune: m’opposant à ses flatteurs. Il n’y a nul de nous,
qui ne valust moins que les Roys, s’il estoit ainsi continuellement
corrompu, comme ils sont, de cette canaille de gens. Comment, si•
Alexandre, ce grand et Roy et philosophe, ne peut s’en deffendre?
I’eusse eu assez de fidelité, de iugement, et de liberté, pour cela.
Ce seroit vn office sans nom; autrement il perdroit son effect et sa
grace. Et est vn roolle qui ne peut indifferemment appartenir à
tous. Car la verité mesme, n’a pas ce priuilege, d’estre employee à
toute heure, et en toute sorte: son vsage tout noble qu’il est, a
ses circonscriptions, et limites. Il aduient souuent, comme le monde•
est, qu’on la lasche à l’oreille du Prince, non seulement sans
fruict, mais dommageablement, et encore iniustement. Et ne me
fera lon pas accroire, qu’vne sainte remonstrance, ne puisse estre
appliquee vitieusement: et que l’interest de la substance, ne doyue
souuent ceder à l’interest de la forme. Ie voudrois à ce mestier,1
vn homme contant de sa fortune,
Quod sit, esse velit, nihilque malit:
et nay de moyenne fortune. D’autant, que d’vne part, il n’auroit
point de crainte de toucher viuement et profondement le cœur du
maistre, pour ne perdre par là, le cours de son auancement. Et•
d’autre part, pour estre d’vne condition moyenne, il auroit plus
aysee communication à toute sorte de gens. Ie le voudroy à vn
homme seul: car respandre le priuilege de cette liberté et priuauté
à plusieurs, engendreroit vne nuisible irreuerence. Ouy, et de celuy
là, ie requerroy sur tout la fidelité du silence. Vn Roy n’est pas2
à croire, quand il se vante de sa constance, à attendre le rencontre
de l’ennemy, pour sa gloire: si pour son profit et amendement, il
ne peut souffrir la liberté des parolles d’vn amy, qui n’ont autre
effort, que de luy pincer l’ouye: le reste de leur effect estant en sa
main. Or il n’est aucune condition d’homme, qui ait si grand besoing,•
que ceux-là, de vrais et libres aduertissemens. Ils soutiennent
vne vie publique, et ont à agreer à l’opinion de tant de spectateurs,
que comme on a accoustumé de leur taire tout ce qui les
diuertit de leur route, ils se trouuent sans le sentir, engagez en la
haine et detestation de leurs peuples, pour des occasions souuent,3
qu’ils eussent peu euiter, à nul interest de leurs plaisirs mesme,
qui les en eust aduisez et redressez à temps. Communement leurs
fauorits regardent à soy, plus qu’au maistre. Et il leur va de bon:
d’autant qu’à la verité, la plus part des offices de la vraye amitié,
sont enuers le souuerain, en vn rude et perilleux essay. De maniere,•
qu’il y fait besoin, non seulement de beaucoup d’affection et de franchise,
mais encore de courage. En fin, toute cette fricassee que
ie barbouille ici, n’est qu’vn registre des essais de ma vie: qui est
pour l’interne santé exemplaire assez, à prendre l’instruction à contrepoil.
Mais quant à la santé corporelle, personne ne peut fournir
d’experience plus vtile que moy: qui la presente pure, nullement
corrompue et alteree par art, et par opination. L’experience est
proprement sur son fumier au subiect de la medecine, où la raison•
luy quitte toute la place. Tybere disoit, que quiconque auoit vescu
vingt ans, se deuoit respondre des choses qui luy estoient nuisibles
ou salutaires, et se sçauoir conduire sans medecine. Et le pouuoit
auoir apprins de Socrates: lequel conseillant à ses disciples soigneusement,
et comme vn tres principal estude, l’estude de leur1
santé, adioustoit, qu’il estoit malaisé, qu’vn homme d’entendement,
prenant garde à ses exercices à son boire et à son manger, ne discernast
mieux que tout medecin, ce qui luy estoit bon ou mauuais.
Si fait la medecine profession d’auoir tousiours l’experience, pour
touche de son operation. Ainsi Platon auoit raison de dire, que•
pour estre vray medecin, il seroit necessaire que celuy qui l’entreprendroit,
eust passé par toutes les maladies, qu’il veut guerir, et
par tous les accidens et circonstances dequoy il doit iuger. C’est
raison qu’ils prennent la verole, s’ils la veulent sçauoir penser.
Vrayement ie m’en fierois à celuy là. Car les autres nous guident,2
comme celuy qui peint les mers, les escueils et les ports, estant
assis, sur sa table, et y faict promener le modele d’vn nauire en
toute seurté. Iettez-le à l’effect, il ne sçait par où s’y prendre. Ils
font telle description de nos maux, que faict vn trompette de ville,
qui crie vn cheual ou vn chien perdu, tel poil, telle hauteur, telle•
oreille: mais presentez le luy, il ne le cognoit pas pourtant. Pour
Dieu, que la medecine me face vn iour quelque bon et perceptible
secours, voir comme ie crieray de bonne foy,
Tandem efficaci do manus scientiæ!
Les arts qui promettent de nous tenir le corps en santé, et l’ame en3
santé, nous promettent beaucoup: mais aussi n’en est-il point, qui
tiennent moins ce qu’elles promettent. Et en nostre temps, ceux qui
font profession de ces arts entre nous, en montrent moins les effects
que tous autres hommes. On peut dire d’eux, pour le plus, qu’ils
vendent les drogues medecinales: mais qu’ils soient medecins, cela•
ne peut on dire. I’ay assez vescu, pour mettre en comte l’vsage, qui
m’a conduict si loing. Pour qui en voudra gouster: i’en ay faict
l’essay, son eschançon. En voyci quelques articles, comme la souuenance
me les fournira. Ie n’ay point de façon, qui ne soit allee variant
selon les accidents. Mais i’enregistre celles, que i’ay plus souuent veu4
en train: qui ont eu plus de possession en moy iusqu’à cette heure.
Ma forme de vie, est pareille en maladie comme en santé:
mesme lict, mesmes heures, mesmes viandes me seruent, et mesme
breuuage. Ie n’y adiouste du tout rien, que la moderation du plus
et du moins, selon ma force et appetit. Ma santé, c’est maintenir
sans destourbier mon estat accoustumé. Ie voy que la maladie•
m’en desloge d’vn costé: si ie crois les medecins, ils m’en destourneront
de l’autre: et par fortune, et par art, me voyla hors de ma
routte. Ie ne crois rien plus certainement que cecy: que ie ne sçauroy
estre offencé par l’vsage des choses que i’ay si long temps accoustumees.
C’est à la coustume de donner forme à nostre vie, telle1
qu’il luy plaist, elle peult tout en cela. C’est le breuuage de Circé,
qui diuersifie nostre nature, comme bon luy semble. Combien de
nations, et à trois pas de nous, estiment ridicule la craincte du serein,
qui nous blesse si apparemment: et nos bateliers et nos paysans
s’en moquent. Vous faites malade vn Alleman, de le coucher•
sur vn matelas: comme vn Italien sur la plume, et vn François sans
rideau et sans feu. L’estomach d’vn Espagnol, ne dure pas à nostre
forme de manger, ny le nostre à boire à la Souysse. Vn Allemand
me feit plaisir à Auguste, de combattre l’incommodité de nos
fouyers, par ce mesme argument, dequoy nous nous seruons ordinairement2
à condamner leurs poyles. Car à la verité, cette chaleur
croupie, et puis la senteur de cette matiere reschauffée, dequoy ils
sont composez, enteste la plus part de ceux qui n’y sont experimentez:
moy non. Mais au demeurant, estant cette chaleur egale, constante
et vniuerselle, sans lueur, sans fumée, sans le vent que l’ouuerture•
de nos cheminées nous apporte, elle a bien par ailleurs,
dequoy se comparer à la nostre. Que n’imitons nous l’architecture
Romaine? Car on dit, qu’anciennement, le feu ne se faisoit en leurs
maisons que par le dehors, et au pied d’icelles: d’où s’inspiroit la
chaleur à tout le logis, par les tuyaux practiquez dans l’espais du3
mur, lesquels alloient embrassant les lieux qui en deuoient estre
eschauffez. Ce que i’ay veu clairement signifié, ie ne sçay où, en
Seneque. Cestuy-cy, m’oyant louër les commoditez, et beautez de
sa ville: qui le merite certes: commença à me plaindre, dequoy
i’auois à m’en eslongner. Et des premiers inconueniens qu’il m’allega,•
ce fut la poisanteur de teste, que m’apporteroient les cheminées
ailleurs. Il auoit ouï faire cette plainte à quelqu’vn, et nous
l’attachoit, estant priué par l’vsage de l’apperceuoir chez luy.
Toute chaleur qui vient du feu, m’affoiblit et m’appesantit. Si disoit
Euenus, que le meilleur condiment de la vie, estoit le feu. Ie prens4
plustost toute autre façon d’eschaper au froid. Nous craignons
les vins au bas: en Portugal, cette fumée est en delices, et est le
breuuage des Princes. En somme, chasque nation a plusieurs coustumes
et vsances, qui sont non seulement incognues, mais farouches
et miraculeuses à quelque autre nation. Que ferons nous à ce peuple,•
qui ne fait recepte que de tesmoignages imprimez, qui ne croit
les hommes s’ils ne sont en liure, ny la verité, si elle n’est d’aage
competant? Nous mettons en dignité nos sottises, quand nous les
mettons en moule. Il y a bien pour luy, autre poix, de dire; ie l’ay
leu: que si vous dictes: ie l’ay ouy dire. Mais moy, qui ne mescrois1
non plus la bouche, que la main des hommes: et qui sçay
qu’on escript autant indiscretement qu’on parle: et qui estime ce
siecle, comme vn autre passé, i’allegue aussi volontiers vn mien
amy, que Aulugelle, et que Macrobe: et ce que i’ay veu, que ce
qu’ils ont escrit. Et comme ils tiennent de la vertu, qu’elle n’est pas•
plus grande, pour estre plus longue: i’estime de mesme de la verité,
que pour estre plus vieille, elle n’est pas plus sage. Ie dis souuent
que c’est pure sottise, qui nous fait courir apres les exemples estrangers
et scholastiques. Leur fertilité est pareille à cette heure à
celle du temps d’Homere et de Platon. Mais n’est-ce pas, que nous2
cherchons plus l’honneur de l’allegation, que la verité du discours?
Comme si c’estoit plus d’emprunter, de la boutique de Vascosan,
ou de Plantin, nos preuues, que de ce qui se voit en nostre village.
Ou bien certes, que nous n’auons pas l’esprit, d’esplucher, et faire
valoir, ce qui se passe deuant nous, et le iuger assez vifuement,•
pour le tirer en exemple. Car si nous disons, que l’authorité nous
manque, pour donner foy à nostre tesmoignage, nous le disons
hors de propos. D’autant qu’à mon aduis, des plus ordinaires
choses, et plus communes, et cognuës, si nous sçauons trouuer leur
iour, se peuuent former les plus grands miracles de nature, et les3
plus merueilleux exemples, notamment sur le subiect des actions
humaines. Or sur mon subiect, laissant les exemples que ie sçay
par les liures: et ce que dit Aristote d’Andron Argien, qu’il trauersoit
sans boire les arides sablons de la Lybie: vn Gentil-homme
qui s’est acquitté dignement de plusieurs charges, disoit où i’estois•
qu’il estoit allé de Madrid à Lisbonne, en plain esté, sans boire. Il
se porte vigoureusement pour son aage, et n’a rien d’extraordinaire
en l’vsage de sa vie, que cecy, d’estre deux ou trois mois, voire vn
an, ce m’a-il dit, sans boire. Il sent de l’alteration, mais il la laisse
passer: et tient, que c’est vn appetit qui s’alanguit aiséement de•
soy-mesme: et boit plus par caprice, que pour le besoing, ou pour
le plaisir. En voicy d’vn autre. Il n’y a pas long temps, que ie
rencontray l’vn des plus sçauans hommes de France, entre ceux de
non mediocre fortune, estudiant au coin d’vne sale, qu’on luy auoit
rembarré de tapisserie: et autour de luy, vn tabut de ses valets,1
plain de licence. Il me dit, et Seneque quasi autant de soy, qu’il
faisoit son profit de ce tintamarre: comme si battu de ce bruict, il
se ramenast et reserrast plus en soy, pour la contemplation, et que
cette tempeste de voix repercutast ses pensées au dedans. Estant
escholier à Padoüe, il eut son estude si long temps logé à la batterie•
des coches, et du tumulte de la place, qu’il se forma non seulement
au mespris, mais à l’vsage du bruit, pour le seruice de ses
estudes. Socrates respondit à Alcibiades, s’estonnant comme il pouuoit
porter le continuel tintamarre de la teste de sa femme: Comme
ceux, qui sont accoustumez à l’ordinaire bruit des rouës à puiser de2
l’eau. Ie suis bien au contraire: i’ay l’esprit tendre et facile à prendre
l’essor. Quand il est empesché à part soy, le moindre bourdonnement
de mousche l’assassine. Seneque en sa ieunesse, ayant
mordu chaudement, à l’exemple de Sextius, de ne manger chose,
qui eust prins mort, s’en passoit dans vn an, auec plaisir, comme il•
dit. Et s’en deporta seulement, pour n’estre soupçonné, d’emprunter
cette regle d’aucunes religions nouuelles, qui la semoyent. Il
print quand et quand des preceptes d’Attalus, de ne se coucher plus
sur des loudiers, qui enfondrent: et employa iusqu’à la vieillesse
ceux qui ne cedent point au corps. Ce que l’vsage de son temps, luy3
faict compter à rudesse, le nostre, nous le faict tenir à mollesse.
Regardez la difference du viure de mes valets à bras, à la mienne:
les Scythes et les Indes n’ont rien plus eslongné de ma force, et de
ma forme. Ie sçay, auoir retiré de l’aumosne, des enfans pour m’en
seruir, qui bien tost apres m’ont quicté et ma cuisine, et leur liurée:•
seulement, pour se rendre à leur premiere vie. Et en trouuay vn,
amassant depuis, des moules, emmy la voirie, pour son disner, que
par priere, ny par menasse, ie ne sçeu distraire de la saueur et
douceur, qu’il trouuoit en l’indigence. Les gueux ont leurs magnificences,
et leurs voluptez, comme les riches: et, dit-on, leurs dignitez
et ordres politiques. Ce sont effects de l’accoustumance. Elle
nous peut duire, non seulement à telle forme qu’il luy plaist (pourtant,
disent les sages, nous faut-il planter à la meilleure, qu’elle•
nous facilitera incontinent) mais aussi au changement et à la variation:
qui est le plus noble, et le plus vtile de ses apprentissages.
La meilleure de mes complexions corporelles, c’est d’estre flexible
et peu opiniastre. I’ay des inclinations plus propres et ordinaires,
et plus aggreables, que d’autres. Mais auec bien peu d’effort, ie1
m’en destourne, et me coule aiséement à la façon contraire. Vn
ieune homme, doit troubler ses regles, pour esueiller sa vigueur: la
garder de moisir et s’apoltronir. Et n’est train de vie, si sot et si
debile, que celuy qui se conduict par ordonnance et discipline.
Ad primum lapidem vectari cùm placet, hora•
Sumitur ex libro; si prurit frictus ocelli
Angulus, inspecta genesi collyria quærit.
Il se reiettera souuent aux excez mesme, s’il m’en croit: autrement,
la moindre desbauche le ruyne. Il se rend incommode et desaggreable
en conuersation. La plus contraire qualité à vn honneste homme,2
c’est la delicatesse et obligation à certaine façon particuliere. Et
elle est particuliere, si elle n’est ployable, et soupple. Il y a de la
honte, de laisser à faire par impuissance, ou de n’oser, ce qu’on
voit faire à ses compaignons. Que telles gens gardent leur cuisine.
Par tout ailleurs, il est indecent: mais à vn homme de guerre, il•
est vitieux et insupportable. Lequel, comme disoit Philopœmen, se
doit accoustumer à toute diuersité, et inegalité de vie. Quoy que
i’aye esté dressé autant qu’on a peu, à la liberté et à l’indifference,
si est-ce que par nonchalance, m’estant en vieillissant, plus arresté
sur certaines formes (mon aage est hors d’institution, et n’a desormais3
dequoy regarder ailleurs qu’à se maintenir) la coustume a
desia sans y penser, imprimé si bien en moy son charactere, en
certaines choses, que i’appelle excez de m’en despartir. Et sans
m’essayer, ne puis, ny dormir sur iour, ny faire collation entre les
repas, ny desieuner, ny m’aller coucher sans grand interualle,•
comme de trois heures, apres le soupper, ny faire des enfans, qu’auant
le sommeil: ny les faire debout: ny porter ma sueur: ny
m’abreuuer d’eau pure ou de vin pur: ny me tenir nud teste long
temps: ny me faire tondre apres disner. Et me passerois autant
mal-aisément de mes gans, que de ma chemise: et de me lauer à
l’issuë de table, et à mon leuer: et de ciel et rideaux à mon lict,
comme de choses bien necessaires. Ie disnerois sans nape: mais à•
l’Alemande sans seruiette blanche, tres-incommodéement. Ie les
souïlle plus qu’eux et les Italiens ne font: et m’ayde peu de cullier,
et de fourchete. Ie plains qu’on n’aye suyuy vn train, que i’ay veu
commencer à l’exemple des Roys: Qu’on nous changeast de seruiette,
selon les seruices, comme d’assiette. Nous tenons de ce laborieux1
soldat Marius, que vieillissant, il deuint delicat en son boire: et ne
le prenoit qu’en vne sienne couppe particuliere. Moy ie me laisse
aller de mesme à certaine forme de verres, et ne boy pas volontiers
en verre commun. Non plus que d’vne main commune. Tout metail
m’y desplaist au prix d’vne matiere claire et transparante. Que mes•
yeux y tastent aussi selon leur capacité. Ie dois plusieurs telles mollesses
à l’vsage. Nature m’a aussi d’autre part apporté les siennes:
comme de ne soustenir plus deux plains repas en vn iour, sans surcharger
mon estomach: ny l’abstinence pure de l’vn des repas:
sans me remplir de vents, assecher ma bouche, estonner mon appetit.2
De m’offenser d’vn long serein. Car depuis quelques années,
aux couruées de la guerre, quand toute la nuict y court, comme il
aduient communément, apres cinq ou six heures, l’estomach me
commence à troubler, auec vehemente douleur de teste: et n’arriue
point au iour, sans vomir. Comme les autres s’en vont desieuner,•
ie m’en vay dormir: et au partir de là, aussi gay qu’au parauant.
I’auois tousiours appris, que le serein ne s’espandoit qu’à la naissance
de la nuict: mais hantant ces années passées familierement,
et long temps, vn seigneur imbu de cette creance, que le serein est
plus aspre et dangereux sur l’inclination du soleil, vne heure ou3
deux auant son coucher: lequel il euite songneusement, et mesprise
celuy de la nuict: il a cuidé m’imprimer, non tant son discours,
que son sentiment. Quoy, que le doubte mesme, et l’inquisition
frappe nostre imagination, et nous change? Ceux qui cedent tout à
coup à ces pentes, attirent l’entiere ruine sur eux. Et plains plusieurs•
Gentils-hommes, qui par la sottise de leurs medecins, se sont
mis en chartre tous ieunes et entiers. Encores vaudroit-il mieux souffrir
vn reume, que de perdre pour iamais, par desaccoustumance, le
commerce de la vie commune, en action de si grand vsage. Fascheuse
science: qui nous descrie les plus douces heures du iour.4
Estendons nostre possession iusques aux derniers moyens. Le plus
souuent on s’y durcit, en s’opiniastrant, et corrige lon sa complexion:
comme fit Cæsar le haut mal, à force de le mespriser et
corrompre. On se doit adonner aux meilleures regles, mais non pas
s’y asseruir: si ce n’est à celles, s’il y en a quelqu’vne, ausquelles•
l’obligation et seruitude soit vtile. Et les Roys et les philosophes
fientent, et les dames aussi. Les vies publiques se doiuent à la ceremonie:
la mienne obscure et priuée, iouït de toute dispence naturelle.
Soldat et Gascon, sont qualitez aussi, vn peu subiettes à
l’indiscretion. Parquoy, ie diray cecy de cette action: qu’il est besoing1
de la renuoyer à certaines heures, prescriptes et nocturnes,
et s’y forcer par coustume, et assubiectir, comme i’ay faict. Mais
non s’assuiectir, comme i’ay faict en vieillissant, au soing de particuliere
commodité de lieu, et de siege, pour ce seruice: et le rendre
empeschant par longueur et mollesse. Toutesfois aux plus sales•
offices, est-il pas aucunement excusable, de requerir plus de soing
et de netteté? Naturâ homo mundum et elegans animal est. De toutes
les actions naturelles, c’est celle, que ie souffre plus mal volontiers
m’estre interrompue. I’ay veu beaucoup de gens de guerre, incommodez
du desreiglement de leur ventre. Tandis que le mien et moy,2
ne nous faillions iamais au poinct de nostre assignation: qui est au
sault du lict, si quelque violente occupation, ou maladie ne nous
trouble. Ie ne iuge donc point, comme ie disois, où les malades
se puissent mettre mieux en seurté, qu’en se tenant coy, dans le
train de vie, où ils se sont esleuez et nourris. Le changement, quel•
qu’il soit, estonne et blesse. Allez croire que les chastaignes nuisent
à vn Perigourdin, ou à vn Lucquois: et le laict et le fromage aux
gens de la montaigne. On leur va ordonnant, vne non seulement
nouuelle, mais contraire forme de vie. Mutation qu’vn sain ne pourroit
souffrir. Ordonnez de l’eau à vn Breton de soixante dix ans:3
enfermez dans vne estuue vn homme de marine: deffendez le promener
à vn laquay Basque: ils les priuent de mouuement et en fin
d’air et de lumiere.
An viuere tanti est?
Cogimur à suetis animum suspendere rebus,•
Atque, vt viuamus, viuere desinimus:
Hos superesse reor, quibus et spirabilis aer,
Et lux, qua regimur, redditur ipsa grauis.
S’ils ne font autre bien, ils font aumoins cecy, qu’ils preparent de
bonne heure les patiens à la mort, leur sapant peu à peu et retranchant
l’vsage de la vie. Et sain et malade, ie me suis volontiers
laissé aller aux appetits qui me pressoient. Ie donne grande authorité
à mes desirs et propensions. Ie n’ayme point à guarir le mal•
par le mal. Ie hay les remedes qui importunent plus que la maladie.
D’estre subiect à la colique, et subiect à m’abstenir du plaisir
de manger des huitres, ce sont deux maux pour vn. Le mal nous
pinse d’vn costé, la regle de l’autre. Puis-qu’on est au hazard de se
mesconter, hasardons nous plustost à la suitte du plaisir. Le monde1
faict au rebours, et ne pense rien vtile, qui ne soit penible. La facilité
luy est suspecte. Mon appetit en plusieurs choses, s’est assez
heureusement accommodé par soy-mesme, et rangé à la santé de
mon estomach. L’acrimonie et la pointe des sauces m’agréerent
estant ieune: mon estomach s’en ennuyant depuis, le goust l’a incontinent•
suyuy. Le vin nuit aux malades: c’est la premiere chose,
dequoy ma bouche se desgouste, et d’vn degoust inuincible. Quoy
que ie reçoiue desagreablement, me nuyt; et rien ne me nuyt, que
ie face auec faim, et allegresse. Ie n’ay iamais receu nuysance d’action,
qui m’eust esté bien plaisante. Et si ay fait ceder à mon plaisir,2
bien largement, toute conclusion medicinalle. Et me suis ieune,
Quem circumcursans huc atque huc sæpe Cupido
Fulgebat crocina splendidus in tunica,
presté autant licentieusement et inconsidérement qu’autre, au desir
qui me tenoit saisi:•
Et militaui non sine gloria.
Plus toutesfois en continuation et en durée, qu’en saillie.
Sex me vix memini sustinuisse vices.
Il y a du malheur certes, et du miracle, à confesser, en quelle foiblesse
d’ans, ie me rencontray premierement en sa subiection. Ce3
fut bien rencontre: car ce fut long temps auant l’aage de choix et
de cognoissance. Il ne me souuient point de moy de si loing. Et
peut on marier ma fortune à celle de Quartilla, qui n’auoit point
memoire de son fillage.
Inde tragus celerésque pili, mirandáque matri•
Barba meæ.
Les medecins ployent ordinairement auec vtilité, leurs regles, à la
violence des enuies aspres, qui suruiennent aux malades. Ce grand
desir ne se peut imaginer, si estranger et vicieux, que Nature ne s’y
applique. Et puis, combien est-ce de contenter la fantasie? A mon4
opinion cette piece là importe de tout: au moins, au delà de toute
autre. Les plus griefs et ordinaires maux, sont ceux que la fantasie
nous charge. Ce mot Espagnol me plaist à plusieurs visages: Defienda
me Dios de my. Ie plains estant malade, dequoy ie n’ay quelque
desir qui me donne ce contentement de l’assouuir: à peine
m’en destourneroit la medecine. Autant en fay-ie sain. Ie ne voy
guere plus qu’esperer et vouloir. C’est pitié d’estre alanguy et affoibly,
iusques au souhaiter. L’art de medecine, n’est pas si resolue,•
que nous soyons sans authorité, quoy que nous facions. Elle change
selon les climats, et selon les Lunes: selon Fernel et selon l’Escale.
Si vostre medecin ne trouue bon, que vous dormez, que vous
vsez de vin, ou de telle viande: ne vous chaille: ie vous en trouueray
vn autre qui ne sera pas de son aduis. La diuersité des arguments1
et opinions medicinales, embrasse toute sorte de formes. Ie
vis vn miserable malade, creuer et se pasmer d’alteration, pour se
guarir: et estre moqué depuis par vn autre medecin: condamnant
ce conseil comme nuisible. Auoit-il pas bien employé sa peine? Il est
mort freschement de la pierre, vn homme de ce mestier, qui s’estoit•
seruy d’extreme abstinence à combattre son mal: ses compagnons
disent, qu’au rebours, ce ieusne l’auoit asseché, et luy auoit cuit le
sable dans les rongnons. I’ay apperceu qu’aux blesseures, et aux
maladies, le parler m’esmeut et me nuit, autant que desordre que
ie face. La voix me couste, et me lasse: car ie l’ay haute et efforcée.2
Si que, quand ie suis venu à entretenir l’oreille des grands,
d’affaires de poix, ie les ay mis souuent en soing de moderer ma
voix. Ce compte merite de me diuertir. Quelqu’vn, en certaine
eschole Grecque, parloit haut comme moy: le maistre des ceremonies
luy manda qu’il parlast plus bas: Qu’il m’enuoye, fit-il, le ton•
auquel il veut que ie parle. L’autre luy repliqua, qu’il prinst son ton
des oreilles de celuy à qui il parloit. C’estoit bien dit, pourueu qu’il
s’entende: Parlez selon ce que vous auez affaire à vostre auditeur.
Car si c’est à dire, suffise vous qu’il vous oye: ou, reglez vous par
luy: ie ne trouue pas que ce fust raison. Le ton et mouuement de la3
voix, a quelque expression, et signification de mon sens: c’est à
moy à le conduire, pour me representer. Il y a voix pour instruire,
voix pour flater, ou pour tancer. Ie veux que ma voix non seulement
arriue à luy, mais à l’auanture qu’elle le frappe, et qu’elle le
perse. Quand ie mastine mon laquay, d’vn ton aigre et poignant: il
seroit bon qu’il vinst à me dire: Mon maistre parlez plus doux, ie
vous oy bien. Est quædam vox ad auditum accommodata, non magnitudine,
sed proprietate. La parole est moitié à celuy qui parle, moitié
à celuy qui l’escoute. Cestuy-cy se doibt preparer à la receuoir,•
selon le branle qu’elle prend. Comme entre ceux qui ioüent à la
paume, celuy qui soustient, se desmarche et s’appreste, selon qu’il
voit remuer celuy qui luy iette le coup, et selon la forme du coup.
L’experience m’a encores appris cecy, que nous nous perdons
d’impatience. Les maux ont leur vie, et leurs bornes, leurs maladies1
et leur santé. La constitution des maladies, est formée au patron
de la constitution des animaux. Elles ont leur fortune limitée
dès leur naissance: et leurs iours. Qui essaye de les abbreger imperieusement,
par force, au trauers de leur course, il les allonge et
multiplie: et les harselle, au lieu de les appaiser. Ie suis de l’aduis•
de Crantor, qu’il ne faut ny obstinéement s’opposer aux maux, et à
l’estourdi: ny leur succomber de mollesse: mais qu’il leur faut ceder
naturellement, selon leur condition et la nostre. On doit donner
passage aux maladies: et ie trouue qu’elles arrestent moins chez
moy, qui les laisse faire. Et en ay perdu de celles qu’on estime plus2
opiniastres et tenaces, de leur propre decadence: sans ayde et sans
art, et contre ses regles. Laissons faire vn peu à Nature: elle entend
mieux ses affaires que nous. Mais vn tel en mourut. Si ferez vous:
sinon de ce mal là, d’vn autre. Et combien n’ont pas laissé d’en
mourir, ayants trois medecins à leur cul? L’exemple est vn miroüer•
vague, vniuersel et à tout sens. Si c’est vne medecine voluptueuse,
acceptez la; c’est tousiours autant de bien present. Ie ne m’arresteray
ny au nom ny à la couleur, si elle est delicieuse et appetissante.
Le plaisir est des principales especes du profit. I’ay laissé enuieillir
et mourir en moy, de mort naturelle, des rheumes; defluxions3
goutteuses; relaxation; battement de cœur; micraines; et autres
accidens, que i’ay perdu, quand ie m’estois à demy formé à les
nourrir. On les coniure mieux par courtoisie, que par brauerie. Il
faut souffrir doucement les loix de nostre condition. Nous sommes
pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en despit de toute•
medecine. C’est la premiere leçon, que les Mexicains font à leurs
enfans; quand au partir du ventre des meres, ils les vont saluant,
ainsin: Enfant, tu és venu au monde pour endurer: endure, souffre,
et tais toy. C’est iniustice de se douloir qu’il soit aduenu à
quelqu’vn, ce qui peut aduenir à chacun. Indignare si quid in te iniquè
propriè constitutum est. Voyez vn vieillart, qui demande à•
Dieu qu’il luy maintienne sa santé entiere et vigoureuse; c’est à
dire qu’il le remette en ieunesse.
Stulte, quid hæc frustra votis puerilibus optas?
N’est-ce pas folie? Sa condition ne le porte pas. La goutte, la grauelle,
l’indigestion, sont symptomes des longues années; comme des1
longs voyages, la chaleur, les pluyes, et les vents. Platon ne croit
pas, qu’Æsculape se mist en peine, de prouuoir par regimes, à faire
durer la vie, en vn corps gasté et imbecille: inutile à son pays,
inutile à sa vacation: et à produire des enfants sains et robustes:
et ne trouue pas ce soing conuenable à la iustice et prudence diuine,•
qui doit conduire toutes choses à l’vtilité. Mon bon homme,
c’est faict: on ne vous sçauroit redresser: on vous plastrera pour
le plus, et estançonnera vn peu, et allongera-lon de quelque heure
vostre misere.
Non secus instantem cupiens fulcire ruinam,2
Diuersis contrà nititur obijcibus,
Donec certa dies, omni compage soluta,
Ipsum cum rebus subruat auxilium.
Il faut apprendre à souffrir, ce qu’on ne peut euiter. Nostre vie est
composée, comme l’harmonie du monde, de choses contraires, aussi•
de diuers tons, doux et aspres, aigus et plats, mols et graues. Le
musicien qui n’en aymeroit que les vns, que voudroit il dire? Il faut
qu’il s’en sçache seruir en commun, et les mesler. Et nous aussi,
les biens et les maux, qui sont consubstantiels à nostre vie. Nostre
estre ne peut sans ce meslange; et y est l’vne bande non moins necessaire3
que l’autre. D’essayer à regimber contre la necessité naturelle,
c’est representer la folie de Ctesiphon, qui entreprenoit de faire
à coups de pied auec sa mule. Ie consulte peu, des alterations,
que ie sens. Car ces gens icy sont auantageux, quand ils vous tiennent
à leur misericorde. Ils vous gourmandent les oreilles, de leurs•
prognostiques, et me surprenant autre fois affoibly du mal, m’ont
iniurieusement traicté de leurs dogmes, et troigne magistrale: me
menassant tantost de grandes douleurs, tantost de mort prochaine.
Ie n’en estois abbatu, ny deslogé de ma place, mais i’en estois heurté
et poussé. Si mon iugement n’en est ny changé, ny troublé: au4
moins il en estoit empesché. C’est tousiours agitation et combat.
Or ie traicte mon imagination le plus doucement que ie puis; et la
deschargerois si ie pouuois, de toute peine et contestation. Il la faut
secourir, et flatter, et pipper qui peut. Mon esprit est propre à cet
office. Il n’a point faute d’apparences par tout. S’il persuadoit,
comme il presche, il me secourroit heureusement. Vous en plaist-il•
vn exemple? Il dict, que c’est pour mon mieux, que i’ay la grauele.
Que les bastimens de mon aage, ont naturellement à souffrir quelque
gouttiere. Il est temps qu’ils commencent à se lascher et desmentir.
C’est vne commune necessité. Et n’eust on pas faict pour
moy, vn nouueau miracle. Ie paye par là, le loyer deu à la vieillesse;1
et ne sçaurois en auoir meilleur comte. Que la compagnie
me doit consoler; estant tombé en l’accident le plus ordinaire des
hommes de mon temps. I’en vois par tout d’affligez de mesme nature
de mal. Et m’en est la societé honorable, d’autant qu’il se
prend plus volontiers aux grands: son essence a de la noblesse et•
de la dignité. Que des hommes qui en sont frappez, il en est peu de
quittes à meilleure raison: et si, il leur couste la peine d’vn facheux
regime, et la prise ennuieuse, et quotidienne, des drogues
medecinales. Là où, ie le doy purement à ma bonne fortune. Car
quelques bouillons communs de l’eringium, et herbe du Turc, que2
deux ou trois fois i’ay aualé, en faueur des dames, qui plus gracieusement
que mon mal n’est aigre, m’en offroyent la moitié du
leur, m’ont semblé egalement faciles à prendre, et inutiles en operation.
Ils ont à payer mille vœux à Æsculape, et autant d’escus à
leur medecin, de la profluuion de sable aisée et abondante, que ie•
reçoy souuent par le benefice de Nature. La decence mesme de ma
contenance en compagnie, n’en est pas troublée: et porte mon eau
dix heures, et aussi long temps qu’vn sain. La crainte de ce mal,
dit-il, t’effrayoit autresfois, quand il t’estoit incogneu. Les cris et le
desespoir, de ceux qui l’aigrissent par leur impatience, t’en engendroient3
l’horreur. C’est vn mal, qui te bat les membres, par lesquels
tu as le plus failly. Tu és homme de conscience:
Quæ venit indignè pæna, dolenda venit.
Regarde ce chastiement; il est bien doux au prix d’autres, et d’vne
faueur paternelle. Regarde sa tardifueté: il n’incommode et occupe,•
que la saison de ta vie, qui ainsi comme ainsin est mes-huy perdue
et sterile; ayant faict place à la licence et plaisirs de ta ieunesse,
comme par composition. La crainte et pitié, que le peuple a de ce
mal, te sert de matiere de gloire. Qualité, de laquelle si tu as le iugement
purgé, et en as guery ton discours, tes amis pourtant en
recognoissent encore quelque teinture en ta complexion. Il y a plaisir
à ouyr dire de soy: Voyla bien de la force: voila bien de la patience.
On te voit suer d’ahan, pallir, rougir, trembler, vomir iusques•
au sang, souffrir des contractions et conuulsions estranges,
degoutter par fois de grosses larmes des yeux, rendre les vrines
espesses, noires, et effroyables, ou les auoir arrestées par quelque
pierre espineuse et herissée qui te poinct, et escorche cruellement
le col de la verge, entretenant cependant les assistans, d’vne contenance1
commune; bouffonant à pauses auec tes gens: tenant ta
partie en vn discours tendu: excusant de parolle ta douleur, et
rabbatant de ta souffrance. Te souuient-il de ces gens du temps
passé, qui recherchoyent les maux auec si grand faim, pour tenir
leur vertu en haleine, et en exercice? mets le cas que Nature te•
porte, et te pousse à cette glorieuse escole, en laquelle tu ne fusses
iamais entré de ton gré. Si tu me dis, que c’est vn mal dangereux et
mortel: quels autres ne le sont? Car c’est vne pipperie medecinale,
d’en excepter aucuns; qu’ils disent n’aller point de droict fil à la
mort. Qu’importe, s’ils y vont par accident; et s’ils glissent, et2
gauchissent aisément, vers la voye qui nous y meine? Mais tu ne
meurs pas de ce que tu es malade: tu meurs de ce que tu es viuant.
La mort te tue bien, sans le secours de la maladie. Et à d’aucuns,
les maladies ont esloigné la mort: qui ont plus vescu, de ce
qu’il leur sembloit s’en aller mourants. Ioint qu’il est, comme des•
playes, aussi des maladies medecinales et salutaires. La colique est
souuent non moins viuace que vous. Il se voit des hommes, ausquels
elle a continué depuis leur enfance iusques à leur extreme vieillesse;
et s’ils ne luy eussent failly de compagnie, elle estoit pour les
assister plus outre. Vous la tuez plus souuent qu’elle ne vous tue.3
Et quand elle te presenteroit l’image de la mort voisine, seroit-ce
pas vn bon office, à vn homme de tel aage, de le ramener aux cogitations
de sa fin? Et qui pis est, tu n’as plus pour quoy guerir.
Ainsi comme ainsin, au premier jour la commune necessité t’appelle.
Considere combien artificielement et doucement, elle te desgouste•
de la vie, et desprend du monde: non te forçant, d’vne subiection
tyrannique, comme tant d’autres maux, que tu vois aux
vieillards, qui les tiennent continuellement entrauez, et sans relasche
de foiblesses et douleurs: mais par aduertissemens, et instructions
reprises à interualles; entremeslant des longues pauses de repos,4
comme pour te donner moyen de mediter et repeter sa leçon à
ton aise. Pour te donner moyen de iuger sainement, et prendre
party en homme de cœur, elle te presente l’estat de ta condition
entiere, et en bien et en mal; et en mesme iour, vne vie tres-alegre
tantost, tantost insupportable. Si tu n’accoles la mort, au moins
tu luy touches en paume, vne fois le mois. Par où tu as de plus à•
esperer, qu’elle t’attrappera vn iour sans menace. Et qu’estant si
souuent conduit iusques au port: te fiant d’estre encore aux termes
accoustumez, on t’aura et ta fiance, passé l’eau vn matin, inopinément.
On n’a point à se plaindre des maladies, qui partagent loyallement
le temps auec la santé. Ie suis obligé à la Fortune, dequoy1
elle m’assaut si souuent de mesme sorte d’armes. Elle m’y
façonne, et m’y dresse par vsage, m’y durcit et habitue: ie sçay à
peu pres mes-huy, en quoy i’en dois estre quitte. A faute de memoire
naturelle, i’en forge de papier. Et comme quelque nouueau
symptome suruient à mon mal, ie l’escris: d’où il aduient, qu’à•
cette heure, estant quasi passé par toute sorte d’exemples: si quelque
estonnement me menace: feuilletant ces petits breuets descousus,
comme des feuilles Sybillines, ie ne faux plus de trouuer où me
consoler, de quelque prognostique fauorable, en mon experience
passée. Me sert aussi l’accoustumance, à mieux esperer pour l’aduenir.2
Car la conduicte de ce vuidange, ayant continué si long temps;
il est à croire, que Nature ne changera point ce train, et n’en aduiendra
autre pire accident, que celuy que ie sens. En outre; la
condition de cette maladie n’est point mal aduenante à ma complexion
prompte et soudaine. Quand elle m’assault mollement, elle•
me faict peur, car c’est pour long temps. Mais naturellement, elle
a des excez vigoureux et gaillarts. Elle me secouë à outrance, pour
vn iour ou deux. Mes reins ont duré vn aage, sans alteration; il y
en a tantost vn autre, qu’ils ont changé d’estat. Les maux ont leur
periode comme les biens: à l’aduanture est cet accident à sa fin.3
L’aage affoiblit la chaleur de mon estomach; sa digestion en estant
moins parfaicte, il renuoye cette matiere cruë à mes reins. Pourquoy
ne pourra estre à certaine reuolution, affoiblie pareillement la
chaleur de mes reins; si qu’ils ne puissent plus petrifier mon flegme;
et Nature s’acheminer à prendre quelque autre voye de purgation?•
Les ans m’ont euidemment faict tarir aucuns rheumes. Pourquoy
ces excremens, qui fournissent de matiere à la graue? Mais est-il
rien doux, au prix de cette soudaine mutation; quand d’vne douleur
extreme, ie viens par le vuidange de ma pierre, à recouurer, comme
d’vn esclair, la belle lumiere de la santé: si libre, et si pleine:
comme il aduient en noz soudaines et plus aspres coliques? Y a il
rien en cette douleur soufferte, qu’on puisse contrepoiser au plaisir
d’vn si prompt amendement? De combien la santé me semble plus
belle apres la maladie, si voisine et si contigue, que ie les puis recognoistre•
en presence l’vne de l’autre, en leur plus hault appareil:
où elles se mettent à l’enuy, comme pour se faire teste et contrecarre!
Tout ainsi que les Stoïciens disent, que les vices sont vtilement
introduicts, pour donner prix et faire espaule à la vertu: nous
pouuons dire, auec meilleure raison, et coniecture moins hardie,1
que Nature nous a presté la douleur, pour l’honneur et seruice de
la volupté et indolence. Lors que Socrates apres qu’on l’eust deschargé
de ses fers, sentit la friandise de cette demangeaison, que
leur pesanteur auoit causé en ses iambes: il se resiouit, à considerer
l’estroitte alliance de la douleur à la volupté: comme elles sont•
associées d’vne liaison necessaire: si qu’à tours, elles se suyuent, et
entr’engendrent: et s’escrioit au bon Esope, qu’il deust auoir pris,
de cette consideration, vn corps propre à vne belle fable. Le pis
que ie voye aux autres maladies, c’est qu’elles ne sont pas si griefues
en leur effect, comme elles sont en leur yssue. On est vn an à se2
rauoir, tousiours plein de foiblesse, et de crainte. Il y a tant de hazard,
et tant de degrez, à se reconduire à sauueté, que ce n’est iamais
faict. Auant qu’on vous aye deffublé d’vn couurechef, et puis
d’vne calote, auant qu’on vous aye rendu l’vsage de l’air, et du vin,
et de vostre femme, et des melons, c’est grand cas si vous n’estes•
recheu en quelque nouuelle misere. Cette-cy a ce priuilege, qu’elle
s’emporte tout net. Là où les autres laissent tousiours quelque impression,
et alteration, qui rend le corps susceptible de nouueau
mal, et se prestent la main les vns aux autres. Ceux là sont excusables,
qui se contentent de leur possession sur nous, sans l’estendre,3
et sans introduire leur sequele. Mais courtois et gratieux sont ceux,
de qui le passage nous apporte quelque vtile consequence. Depuis
ma colique, ie me trouue deschargé d’autres accidens: plus ce me
semble que ie n’estois auparauant, et n’ay point eu de fiebure depuis.
I’argumente, que les vomissemens extremes et frequens que ie•
souffre, me purgent: et d’autre costé, mes degoustemens, et les
ieusnes estranges, que ie passe, digerent mes humeurs peccantes:
et Nature vuide en ces pierres, ce qu’elle a de superflu et nuysible.
Qu’on ne me die point, que c’est vne medecine trop cher vendue.
Car quoy tant de puans breuuages, cauteres, incisions, suées, sedons,
dietes, et tant de formes de guarir, qui nous apportent souuent
la mort, pour ne pouuoir soustenir leur violence, et importunité?•
Par ainsi, quand ie suis attaint, ie le prens à medecine:
quand ie suis exempt, ie le prens à constante et entiere deliurance.
Voicy encore vne faueur de mon mal, particuliere. C’est qu’à
peu pres, il faict son ieu à part, et me laisse faire le mien; où il ne
tient qu’à faute de courage. En sa plus grande esmotion, ie l’ay tenu1
dix heures à cheual. Souffrez seulement, vous n’auez que faire d’autre
regime. Iouez, disnez, courez, faictes cecy, et faictes encore cela,
si vous pouuez; vostre desbauche y seruira plus, qu’elle n’y nuira.
Dictes en autant à vn verolé, à vn goutteux, à vn hernieux. Les autres
maladies, ont des obligations plus vniuerselles; gehennent bien•
autrement noz actions; troublent tout nostre ordre, et engagent à
leur consideration, tout l’estat de la vie. Cette-cy ne faict que pinser
la peau; elle vous laisse l’entendement, et la volonté en vostre
disposition, et la langue, et les pieds, et les mains. Elle vous esueille
plustost qu’elle ne vous assoupit. L’ame est frapée de l’ardeur d’vne2
fiebure, et atterrée d’vne epilepsie, et disloquée par vne aspre micraine,
et en fin estonnée par toutes les maladies qui blessent la
masse, et les plus nobles parties. Icy, on ne l’attaque point. S’il luy
va mal, à sa coulpe. Elle se trahit elle mesme, s’abandonne, et se
desmonte. Il n’y a que les fols qui se laissent persuader, que ce•
corps dur et massif, qui se cuyt en noz rognons, se puisse dissoudre
par breuuages. Parquoy depuis qu’il est esbranlé, il n’est que de luy
donner passage, aussi bien le prendra-il. Ie remarque encore
cette particuliere commodité, que c’est vn mal, auquel nous auons
peu à deuiner. Nous sommes dispensez du trouble, auquel les autres3
maux nous iettent, par l’incertitude de leurs causes, et conditions,
et progrez. Trouble infiniement penible. Nous n’auons que
faire de consultations et interpretations doctorales: les sens nous
montrent que c’est, et où c’est. Par tels argumens, et forts et foibles,
comme Cicero le mal de sa vieillesse, i’essaye d’endormir et•
amuser mon imagination, et graisser ses playes. Si elles s’empirent
demain, demain nous y pouruoyrons d’autres eschappatoires. Qu’il
soit vray. Voicy depuis de nouueau, que les plus legers mouuements
espreignent le pur sang de mes reins. Quoy pour cela? ie ne
laisse de me mouuoir comme deuant, et picquer apres mes chiens,
d’vne iuuenile ardeur, et insolente. Et trouue que i’ay grand raison,
d’vn si important accident: qui ne me couste qu’vne sourde poisanteur,
et alteration en cette partie. C’est quelque grosse pierre, qui•
foulle et consomme la substance de mes roignons: et ma vie, que
ie vuide peu à peu: non sans quelque naturelle douceur, comme vn
excrement hormais superflu et empeschant. Or sens-ie quelque
chose qui crousle; ne vous attendez pas que i’aille m’amusant à recognoistre
mon poux, et mes vrines, pour y prendre quelque preuoyance1
ennuyeuse. Ie seray assez à temps à sentir le mal, sans l’allonger
par le mal de la peur. Qui craint de souffrir, il souffre desia
de ce qu’il craint. Ioint que la dubitation et ignorance de ceux, qui
se meslent d’expliquer les ressorts de Nature, et ses internes progrez:
et tant de faux prognostiques de leur art: nous doit faire cognoistre,•
qu’ell’a ses moyens infiniment incognuz. Il y a grande
incertitude, varieté et obscurité, de ce qu’elle nous promet ou menace.
Sauf la vieillesse, qui est vn signe indubitable de l’approche
de la mort: de tous les autres accidents, ie voy peu de signes de
l’aduenir, surquoy nous ayons à fonder nostre diuination. Ie ne me2
iuge que par vray sentiment, non par discours. A quoy faire? puisque
ie n’y veux apporter que l’attente et la patience. Voulez vous
sçauoir combien ie gaigne à cela? Regardez ceux qui font autrement,
et qui dependent de tant de diuerses persuasions et conseils:
combien souuent l’imagination les presse sans le corps. I’ay maintesfois•
prins plaisir estant en seurté, et deliure de ces accidens
dangereux, de les communiquer aux medecins, comme naissans lors
en moy. Ie souffrois l’arrest de leurs horribles conclusions, bien à
mon aise; et en demeurois de tant plus obligé à Dieu de sa grace,
et mieux instruict de la vanité de cet art. Il n’est rien qu’on3
doiue tant recommander à la ieunesse, que l’actiueté et la vigilance.
Nostre vie, n’est que mouuement. Ie m’esbransle difficilement,
et suis tardif par tout: à me leuer, à me coucher, et mes
repas. C’est matin pour moy que sept heures: et où ie gouuerne,
ie ne disne, ny auant onze, ny ne souppe, qu’apres six heures. I’ay•
autrefois attribué la cause des fiebures, et maladies où ie suis
tombé, à la pesanteur et assoupissement, que le long sommeil
m’auoit apporté. Et me suis tousiours repenty de me rendormir le
matin. Platon veut plus de mal à l’excés du dormir, qu’à l’excés du
boire. I’ayme à coucher dur, et seul; voire sans femme, à la royalle:
vn peu bien couuert. On ne bassine iamais mon lict; mais depuis la
vieillesse, on me donne quand i’en ay besoing, des draps, à eschauffer•
les pieds et l’estomach. On trouuoit à redire au grand Scipion,
d’estre dormart, non à mon aduis pour autre raison, sinon qu’il
faschoit aux hommes, qu’en luy seul, il n’y eust aucune chose à redire.
Si i’ay quelque curiosité en mon traictement, c’est plustost au
coucher qu’à autre chose; mais ie cede et m’accommode en general,1
autant que tout autre, à la necessité. Le dormir a occupé vne
grande partie de ma vie: et le continuë encores en cet aage, huict
ou neuf heures, d’vne haleine. Ie me retire auec vtilité, de cette
propension paresseuse: et en vaulx euidemment mieux. Ie sens vn
peu le coup de la mutation: mais c’est faict en trois iours. Et n’en•
voy gueres, qui viue à moins, quand il est besoin: et qui s’exerce
plus constamment, ny à qui les coruées poisent moins. Mon corps est
capable d’vne agitation ferme; mais non pas vehemente et soudaine.
Ie fuis meshuy, les exercices violents, et qui me meinent à la sueur:
mes membres se lassent auant qu’ils s’eschauffent. Ie me tiens debout,2
tout le long d’vn iour, et ne m’ennuye point à me promener.
Mais sur le paué, depuis mon premier aage, ie n’ay aymé d’aller qu’à
cheual. A pied, ie me crotte iusques aux fesses: et les petites gens,
sont subiects par ces ruës, à estre chocquez et coudoyez à faute
d’apparence. Et ay aymé à me reposer, soit couché, soit assis, les•
iambes autant ou plus haultes que le siege. Il n’est occupation
plaisante comme la militaire: occupation et noble en execution (car
la plus forte, genereuse, et superbe de toutes les vertus, est la vaillance)
et noble en sa cause. Il n’est point d’vtilité, ny plus iuste, ny
plus vniuerselle, que la protection du repos, et grandeur de son pays.3
La compagnie de tant d’hommes vous plaist, nobles, ieunes, actifs:
la veuë ordinaire de tant de spectacles tragiques: la liberté de cette
conuersation, sans art, et vne façon de vie, masle et sans ceremonie:
la varieté de mille actions diuerses: cette courageuse harmonie
de la musique guerriere, qui vous entretient et eschauffe, et les•
oreilles, et l’ame: l’honneur de cet exercice: son aspreté mesme et
sa difficulté, que Platon estime si peu, qu’en sa republique il en
faict part aux femmes et aux enfants. Vous vous conuiez aux rolles,
et hazards particuliers, selon que vous iugez de leur esclat, et de
leur importance: soldat volontaire: et voyez quand la vie mesme y
est excusablement employée,
Pulchrùmque mori succurrit in armis.•
De craindre les hazards communs, qui regardent vne si grande
presse; de n’oser ce que tant de sortes d’ames osent, et tout vn
peuple, c’est à faire à vn cœur mol, et bas outre mesure. La compagnie
asseure iusques aux enfans. Si d’autres vous surpassent en
science, en grace, en force, en fortune; vous auez des causes tierces,1
à qui vous en prendre; mais de leur ceder en fermeté d’ame, vous
n’auez à vous en prendre qu’à vous. La mort est plus abiecte, plus
languissante, et penible dans vn lict, qu’en vn combat: les fiebures
et les caterrhes, autant douloureux et mortels, qu’vne harquebuzade.
Qui seroit faict, à porter valeureusement, les accidens de la vie•
commune, n’auroit point à grossir son courage, pour se rendre gendarme.
Viuere, mi Lucilli, militare est. Il ne me souuient point
de m’estre iamais veu galleux. Si est la gratterie, des gratifications
de Nature les plus douces, et autant à main. Mais ell’a la penitence
trop importunément voisine. Ie l’exerce plus aux oreilles, que i’ay2
au dedans pruantes, par secousses. Ie suis nay de tous les sens,
entiers quasi à la perfection. Mon estomach est commodément bon,
comme est ma teste: et le plus souuent, se maintiennent au trauers
de mes fiebures, et aussi mon haleine. I’ay outrepassé l’aage auquel
des nations, non sans occasion, auoient prescript vne si iuste fin à•
la vie, qu’elles ne permettoyent point qu’on l’excedast. Si ay-ie encore
des remises: quoy qu’inconstantes et courtes, si nettes, qu’il y
a peu à dire de la santé et indolence de ma ieunesse. Ie ne parle
pas de la vigueur et allegresse: ce n’est pas raison qu’elle me suyue
hors ses limites:3
Non hoc amplius est liminis, aut aquæ
Cœlestis, patiens latus.
Mon visage et mes yeux me descouurent incontinent. Tous mes changemens
commencent par là: et vn peu plus aigres, qu’ils ne sont en
effect. Ie fais souuent pitié à mes amis, auant que i’en sente la cause.•
Mon miroüer ne m’estonne pas: car en la ieunesse mesme, il m’est
aduenu plus d’vne fois, de chausser ainsin vn teinct, et vn port
trouble, et de mauuais prognostique, sans grand accident: en maniere
que les medecins, qui ne trouuoyent au dedans cause qui respondist
à cette alteration externe, l’attribuoient à l’esprit, et à quelque
passion secrette, qui me rongeast au dedans. Ils se trompoyent.•
Si le corps se gouuernoit autant selon moy, que faict l’ame, nous
marcherions vn peu plus à nostre aise. Ie l’auois lors, non seulement
exempte de trouble, mais encore pleine de satisfaction, et de
feste: comme elle est le plus ordinairement: moytié de sa complexion,
moytié de son dessein:1
Nec vitiant artus ægræ contagia mentis.
Ie tiens, que cette sienne temperature, a releué maintesfois le corps
de ses cheutes. Il est souuent abbatu; que si elle n’est eniouée, elle
est au moins en estat tranquille et reposé. I’euz la fiebure quarte,
quatre ou cinq mois, qui m’auoit tout desuisagé: l’esprit alla tousiours•
non paisiblement, mais plaisamment. Si la douleur est hors
de moy, l’affoiblissement et langueur ne m’attristent guere. Ie vois
plusieurs deffaillances corporelles, qui font horreur seulement à
nommer, que ie craindrois moins que mille passions d’esprit que ie
vois en vsage. Ie prens party de ne plus courre, c’est assez que ie2
me traine; ny ne me plains de la decadance naturelle qui me tient,
Quis tumidum guttur miratur in Alpibus?
Non plus, que ie ne regrette, que ma durée ne soit aussi longue et
entiere que celle d’vn chesne. Ie n’ay point à me plaindre de
mon imagination: i’ay eu peu de pensées en ma vie qui m’ayent•
seulement interrompu le cours de mon sommeil, si elles n’ont esté
du desir, qui m’esueillast sans m’affliger. Ie songe peu souuent; et
lors c’est des choses fantastiques et des chimeres, produictes communément
de pensées plaisantes: plutost ridicules que tristes. Et
tiens qu’il est vray, que les songes sont loyaux interpretes de noz3
inclinations; mais il y a de l’art à les assortir et entendre.
Res quæ in vita vsurpant homines, cogitant, curant, vident,
Quæque agunt vigilantes, agitántque, ea sicut in somno accidunt,
Minus mirandum est.
Platon dit dauantage, que c’est l’office de la prudence d’en tirer•
des instructions diuinatrices pour l’aduenir. Ie ne voy rien à cela,
sinon les merueilleuses experiences, que Socrates, Xenophon, Aristote
en recitent, personnages d’authorité irreprochable. Les histoires
disent, que les Atlantes ne songent iamais: qui ne mangent
aussi rien, qui aye prins mort. Ce que i’adiouste, d’autant que c’est4
à l’aduenture l’occasion, pourquoy ils ne songent point. Car Pythagoras
ordonnoit certaine preparation de nourriture, pour faire les
songes à propos. Les miens sont tendres: et ne m’apportent aucune
agitation de corps, ny expression de voix. I’ay veu plusieurs de
mon temps, en estre merueilleusement agitez. Theon le philosophe,•
se promenoit, en songeant: et le valet de Pericles sur les tuilles
mesmes et faiste de la maison. Ie ne choisis guere à table; et me
prens à la premiere chose et plus voisine: et me remue mal volontiers
d’vn goust à vn autre. La presse des plats, et des seruices me
desplaist, autant qu’autre presse. Ie me contente aisément de peu1
de mets; et hay l’opinion de Fauorinus, qu’en vn festin, il faut
qu’on vous desrobe la viande où vous prenez appetit, et qu’on vous
en substitue tousiours vne nouuelle: et que c’est vn miserable
soupper, si on n’a saoullé les assistans de crouppions de diuers
oyseaux; et que le seul bequefigue merite qu’on le mange entier.•
I’vse familierement de viandes sallées; si ayme-ie mieux le pain
sans sel. Et mon boulanger chez moy, n’en sert pas d’autre pour ma
table, contre l’vsage du pays. On a eu en mon enfance principalement
à corriger, le refus, que ie faisois des choses que communément on
ayme le mieux, en cet aage; succres, confitures, pieces de four.2
Mon gouuerneur combatit cette hayne de viandes delicates, comme
vne espece de delicatesse. Aussi n’est elle autre chose, que difficulté
de goust, où qu’il s’applique. Qui oste à vn enfant, certaine particuliere
et obstinée affection au pain bis, et au lard, ou à l’ail, il
luy oste la friandise. Il en est, qui font les laborieux, et les patiens•
pour regretter le bœuf, et le iambon, parmy les perdris. Ils ont bon
temps: c’est la delicatesse des delicats; c’est le goust d’vne molle
fortune, qui s’affadit aux choses ordinaires et accoustumées, Per
quæ luxuria diuitiarum tædio ludit. Laisser à faire bonne chere de
ce qu’vn autre la faict; auoir vn soing curieux de son traictement;3
c’est l’essence de ce vice;
Si modica cœnare times olus omne patella.
Il y a bien vrayement cette difference, qu’il vaut mieux obliger son
desir, aux choses plus aisées à recouurer; mais c’est tousiours vice
de s’obliger. I’appellois autresfois, delicat vn mien parent, qui auoit•
desapris en noz galeres, à se seruir de noz licts, et se despouiller
pour se coucher. Si i’auois des enfans masles, ie leur desirasse
volontiers ma fortune. Le bon pere que Dieu me donna (qui n’a de
moy que la recognoissance de sa bonté, mais certes bien gaillarde)
m’enuoya dés le berceau, nourrir à vn pauure village des•
siens, et m’y tint autant que ie fus en nourrisse, et encores au
delà: me dressant à la plus basse et commune façon de viure:
Magna pars libertatis est benè moratus venter. Ne prenez iamais,
et donnez encore moins à vos femmes, la charge de leur nourriture:
laissez les former à la fortune, souz des loix populaires et1
naturelles: laissez à la coustume, de les dresser à la frugalité et à
l’austerité; qu’ils ayent plustot à descendre de l’aspreté, qu’à monter
vers elle. Son humeur visoit encore à vne autre fin. De me rallier
auec le peuple, et cette condition d’hommes, qui a besoin de
nostre ayde: et estimoit que ie fusse tenu de regarder plustost,•
vers celuy qui me tend les bras, que vers celuy, qui me tourne le
dos. Et fut cette raison, pourquoy aussi il me donna à tenir sur les
fons, à des personnes de la plus abiecte fortune, pour m’y obliger
et attacher. Son dessein n’a pas du tout mal succedé. Ie m’adonne
volontiers aux petits; soit pour ce qu’il y a plus de gloire:2
soit par naturelle compassion, qui peut infiniement en moy. Le
party que ie condemneray en noz guerres, ie le condemneray plus
asprement, fleurissant et prospere. Il sera pour me concilier aucunement
à soy quand ie le verray miserable et accablé. Combien
volontiers ie considere la belle humeur de Chelonis, fille et femme•
de Roys de Sparte! Pendant que Cleombrotus son mary, aux desordres
de sa ville, eut auantage sur Leonidas son pere, elle fit la
bonne fille: se r’allie auec son pere, en son exil, en sa misere,
s’opposant au victorieux. La chance vint elle à tourner? la voila
changée de vouloir avec la fortune, se rangeant courageusement à3
son mary: lequel elle suiuit par tout, où sa ruine le porta: n’ayant
ce me semble autre choix, que de se ietter au party, où elle faisoit
le plus de besoin, et où elle se montroit plus pitoyable. Ie me laisse
plus naturellement aller apres l’exemple de Flaminius, qui se prestoit
à ceux qui auoyent besoin de luy, plus qu’à ceux qui luy pouuoient•
bien-faire: que ie ne fais à celuy de Pyrrhus, propre à s’abaisser
soubs les grands, et à s’enorgueillir sur les petits. Les
longues tables m’ennuyent, et me nuisent: car soit pour m’y estre
accoustumé enfant, à faute de meilleure contenance, ie mange autant
que i’y suis. Pourtant chez moy, quoy qu’elle soit des courtes,
ie m’y mets volontiers vn peu apres les autres; sur la forme d’Auguste:
mais ie ne l’imite pas, en ce qu’il en sortoit aussi auant les•
autres. Au rebours, i’ayme à me reposer long temps apres, et en
ouyr comter: pourueu que ie ne m’y mesle point; car ie me lasse
et me blesse de parler, l’estomach plain: autant comme ie trouue
l’exercice de crier, et contester, auant le repas, tressalubre et plaisant. Les
anciens Grecs et Romains auoyent meilleure raison que1
nous, assignans à la nourriture, qui est vne action principale de la
vie, si autre extraordinaire occupation ne les en diuertissoit, plusieurs
heures, et la meilleure partie de la nuict: mangeans et beuuans
moins hastiuement que nous, qui passons en poste toutes noz
actions: et estendans ce plaisir naturel, à plus de loisir et d’vsage,•
y entresemans diuers offices de conuersation, vtiles et aggreables.
Ceux qui doiuent auoir soing de moy, pourroyent à bon marché
me desrober ce qu’ils pensent m’estre nuisible: car en telles choses,
ie ne desire iamais, ny ne trouue à dire, ce que ie ne vois pas:
mais aussi de celles qui se presentent, ils perdent leur temps de2
m’en prescher l’abstinence. Si que quand ie veux ieusner, il me
faut mettre à part des souppeurs; et qu’on me presente iustement,
autant qu’il est besoin pour vne reglée collation: car si ie me
mets à table, i’oublie ma resolution. Quand i’ordonne qu’on change
d’apprest à quelque viande; mes gens sçauent, que c’est à dire, que•
mon appetit est allanguy, et que ie n’y toucheray point. En toutes
celles qui le peuuent souffrir, ie les ayme peu cuittes. Et les ayme
fort mortifiées: et iusques à l’alteration de la senteur, en plusieurs.
Il n’y a que la dureté qui generalement me fasche (de toute
autre qualité, ie suis aussi nonchalant et souffrant qu’homme que3
i’aye cogneu) si que contre l’humeur commune, entre les poissons
mesme, il m’aduient d’en trouuer, et de trop frais, et de trop fermes.
Ce n’est pas la faute de mes dents, que i’ay eu tousiours bonnes
iusques à l’excellence; et que l’aage ne commence de menasser
qu’à cette heure. I’ay apprins dés l’enfance, à les frotter de ma•
seruiette, et le matin, et à l’entrée et issuë de la table. Dieu faict
grace à ceux à qui il soustrait la vie par le menu. C’est le seul
benefice de la vieillesse. La derniere mort en sera d’autant moins
plaine et nuisible: elle ne tuera plus qu’vn demy, ou vn quart
d’homme. Voila vne dent qui me vient de choir, sans douleur, sans
effort: c’estoit le terme naturel de sa durée. Et cette partie de mon•
estre, et plusieurs autres, sont desia mortes, autres demy mortes,
des plus actiues, et qui tenoyent le premier rang pendant la vigueur
de mon aage. C’est ainsi que ie fons, et eschappe à moy. Quelle
bestise sera-ce à mon entendement, de sentir le sault de cette
cheute, desia si auancée, comme si elle estoit entiere? Ie ne l’espere1
pas. A la verité, ie reçoy vne principale consolation aux pensées de
ma mort, qu’elle soit des iustes et naturelles: et que mes-huy ie ne
puisse en cela, requerir ni esperer de la destinée, faueur qu’illegitime.
Les hommes se font accroire, qu’ils ont eu autres-fois, comme
la stature, la vie aussi plus grande. Mais ils se trompent: et Solon,•
qui est de ces vieux temps-là, en taille pourtant l’extreme durée à
soixante et dix ans. Moy qui ay tant adoré et si vniuersellement cet
αριστον μετρον, du temps passé: et qui ay tant pris pour la plus
parfaicte, la moyenne mesure: pretendray-ie vne desmesurée et
prodigieuse vieillesse? Tout ce qui vient au reuers du cours de nature,2
peut estre fascheux: mais ce, qui vient selon elle, doibt estre
tousiours plaisant. Omnia, quæ secundum naturam fiunt, sunt habenda
in bonis. Par ainsi, dit Platon, la mort, que les playes ou maladies
apportent, soit violente: mais celle, qui nous surprend, la vieillesse
nous y conduisant, est de toutes la plus legere, et aucunement delicieuse.•
Vitam adolescentibus vis aufert, senibus maturitas. La
mort se mesle et confond par tout à nostre vie: le declin præoccupe
son heure, et s’ingere au cours de nostre auancement mesme.
I’ay des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente cinq ans:
ie les compare auec celuy d’asteure. Combien de fois, ce n’est plus3
moy: combien est mon image presente plus eslongnée de celles là,
que de celle de mon trespas. C’est trop abusé de nature, de la tracasser
si loing, qu’elle soit contrainte de nous quitter: et abandonner
nostre conduite, nos yeux, nos dens, nos iambes, et le reste, à la
mercy d’vn secours estranger et mandié: et nous resigner entre les•
mains de l’art, las de nous suyure. Ie ne suis excessiuement desireux,
ny de salades, ny de fruits: sauf les melons. Mon pere haïssoit
toute sorte de sauces, ie les ayme toutes. Le trop manger
m’empesche: mais par sa qualité, ie n’ay encore cognoissance bien
certaine, qu’aucune viande me nuise: comme aussi ie ne remarque,
ny lune plaine, ny basse, ny l’automne du printemps. Il y a des•
mouuemens en nous, inconstans et incognuz. Car des refors, pour
exemple, ie les ay trouuez premierement commodes, depuis fascheux,
à present de rechef commodes. En plusieurs choses, ie sens
mon estomach et mon appetit aller ainsi diuersifiant. I’ay rechangé
du blanc au clairet, et puis du clairet au blanc. Ie suis friand de1
poisson, et fais mes iours gras des maigres: et mes festes des iours
de ieusne. Ie croy ce qu’aucuns disent, qu’il est de plus aisée digestion
que la chair. Comme ie fais conscience de manger de la viande,
le iour de poisson: aussi fait mon goust, de mesler le poisson à la
chair. Cette diuersité me semble trop eslongnée. Dés ma ieunesse,•
ie desrobois par fois quelque repas: ou à fin d’esguiser mon
appetit au lendemain (car comme Epicurus ieusnoit et faisoit des
repas maigres, pour accoustumer sa volupté à se passer de l’abondance:
moy au rebours, pour dresser ma volupté, à faire mieux
son profit, et se seruir plus alaigrement, de l’abondance) ou ie2
ieusnois, pour conseruer ma vigueur au seruice de quelque action
de corps ou d’esprit: car et l’vn et l’autre, s’apparesse cruellement
en moy, par la repletion: (et sur tout, ie hay ce sot accouplage,
d’vne Deesse si saine et si alegre, auec ce petit Dieu indigest et
roteur, tout bouffy de la fumée de sa liqueur) ou pour guarir mon•
estomach malade: ou pour estre sans compaignie propre. Car ie
dy comme ce mesme Epicurus, qu’il ne faut pas tant regarder ce
qu’on mange, qu’auec qui on mange. Et louë Chilon, de n’auoir
voulu promettre de se trouuer au festin de Periander, auant que
d’estre informé, qui estoyent les autres conuiez. Il n’est point de si3
doux apprest pour moy, ny de sauce si appetissante, que celle qui
se tire de la societé. Ie croys qu’il est plus sain, de manger plus
bellement et moins: et de manger plus souuent. Mais ie veux faire
valoir l’appetit et la faim: ie n’aurois nul plaisir à trainer à la medecinale,
trois ou quatre chetifs repas par iour, ainsi contrains.
Qui m’asseureroit que le goust ouuert, que i’ay ce matin, ie le retrouuasse
encore à souper? Prenons, sur tout les vieillards: le premier
temps opportun qui nous vient. Laissons aux faiseurs d’almanachs
les esperances et les prognostiques. L’extreme fruict de ma•
santé, c’est la volupté: tenons nous à la premiere presente et cognuë.
I’euite la constance en ces loix de ieusne. Qui veut qu’vne
forme luy serue, fuye à la continuer: nous nous y durcissons, nos
forces s’y endorment: six mois apres, vous y aurez si bien acoquiné
vostre estomach, que vostre proffit, ce ne sera que d’auoir1
perdu la liberté d’en vser autrement sans dommage. Ie ne porte
les iambes, et les cuisses, non plus couuertes en hyuer qu’en esté,
vn bas de soye tout simple. Ie me suis laissé aller pour le secours
de mes reumes, à tenir la teste plus chaude, et le ventre, pour ma
colique. Mes maux s’y habituerent en peu de iours, et desdaignerent•
mes ordinaires prouisions. I’estois monté d’vne coiffe à vn
couurechef, et d’vn bonnet à vn chapeau double. Les embourreures
de mon pourpoint, ne me seruent plus que de galbe: ce n’est
rien: si ie n’y adiouste vne peau de lieure ou de vautour: vne calote
à ma teste. Suyuez cette gradation, vous irez beau train. Ie2
n’en feray rien. Et me dedirois volontiers du commencement que
i’y ay donné, si i’osois. Tombez vous en quelque inconuenient nouueau?
cette reformation ne vous sert plus: vous y estes accoustumé,
cherchez en vne autre. Ainsi se ruinent ceux qui se laissent
empestrer à des regimes contraincts, et s’y astreignent superstitieusement:•
il leur en faut encore, et encore apres, d’autres au delà:
ce n’est iamais fait. Pour nos occupations, et le plaisir: il est
beaucoup plus commode, comme faisoyent les anciens, de perdre le
disner, et remettre à faire bonne chere à l’heure de la retraicte et
du repos, sans rompre le iour: ainsi le faisois-ie autresfois. Pour3
la santé, ie trouue depuis par experience au contraire, qu’il vaut
mieux disner, et que la digestion se faict mieux en veillant. Ie ne
suis guere subiect à estre alteré ny sain ny malade: i’ay bien volontiers
lors la bouche seche, mais sans soif. Et communement, ie
ne bois que du desir qui m’en vient en mangeant, et bien auant
dans le repas. Ie bois assez bien, pour vn homme de commune
façon. En esté, et en vn repas appetissant, ie n’outrepasse point
seulement les limites d’Auguste, qui ne beuuoit que trois fois precisement:
mais pour n’offenser la regle de Democritus, qui deffendoit•
de s’arrester à quattre, comme à vn nombre mal fortuné,
ie coule à vn besoing, iusques à cinq: trois demysetiers, enuiron.
Car les petis verres sont les miens fauoris: et me plaist de les vuider,
ce que d’autres euitent comme chose mal seante. Ie trempe
mon vin plus souuent à moitié, par fois au tiers d’eau. Et1
quand ie suis en ma maison, d’vn ancien vsage que son medecin
ordonnoit à mon pere, et à soy, on mesle celuy qu’il me faut, des
la sommelerie, deux ou trois heures auant qu’on serue. Ils disent,
que Cranaus Roy des Atheniens fut inuenteur de cet vsage, de
tremper le vin: vtilement ou non, i’en ay veu debattre. I’estime•
plus decent et plus sain, que les enfans n’en vsent qu’apres seize ou
dix-huict ans. La forme de viure plus vsitée et commune, est la
plus belle. Toute particularité, m’y semble à euiter: et haïrois autant
vn Aleman qui mist de l’eau au vin, qu’vn François qui le buroit
pur. L’vsage publiq donne loy à telles choses. Ie crains vn air2
empesché, et fuys mortellement la fumée: (la premiere reparation
où ie courus chez moy, ce fut aux cheminées, et aux retraicts, vice
commun des vieux bastimens, et insupportable) et entre les difficultez
de la guerre, comte ces espaisses poussieres, dans lesquelles
on nous tient enterrez au chault, tout le long d’vne iournée. I’ay la•
respiration libre et aysée: et se passent mes morfondements le plus
souuent sans offence du poulmon, et sans toux. L’aspreté de
l’esté m’est plus ennemie que celle de l’hyuer: car outre l’incommodité
de la chaleur, moins remediable que celle du froid, et outre
le coup que les rayons du soleil donnent à la teste: mes yeux s’offencent3
de toute lueur esclatante: ie ne sçaurois à cette heure disner
assiz, vis à vis d’vn feu ardent, et lumineux. Pour amortir la
blancheur du papier, au temps que i’auois plus accoustumé de lire,
ie couchois sur mon liure, vne piece de verre, et m’en trouuois fort
soulagé. I’ignore iusques à present, l’vsage des lunettes: et vois•
aussi loing, que ie fis onques, et que tout autre. Il est vray, que
sur le declin du iour, ie commence à sentir du trouble, et de la
foiblesse à lire: dequoy l’exercice a tousiours trauaillé mes yeux:
mais sur tout nocturne. Voyla vn pas en arriere: à toute peine sensible.
Ie reculeray d’vn autre; du second au tiers, du tiers au quart,
si coïement qu’il me faudra estre aueugle formé, auant que ie sente•
la decadence et vieillesse de ma veuë. Tant les Parques destordent
artificiellement nostre vie. Si suis-ie en doubte, que mon ouïe marchande
à s’espaissir: et verrez que ie l’auray demy perdue, que ie
m’en prendray encore à la voix de ceux qui parlent à moy. Il faut
bien bander l’ame, pour luy faire sentir, comme elle s’escoule.1
Mon marcher est prompt et ferme: et ne sçay lequel des deux,
ou l’esprit ou le corps, i’ay arresté plus mal-aisément, en mesme
poinct. Le prescheur est bien de mes amys, qui oblige mon attention,
tout vn sermon. Aux lieux de ceremonie, où chacun est si
bandé en contenance, où i’ay veu les dames tenir leurs yeux mesmes•
si certains, ie ne suis iamais venu à bout, que quelque piece
des miennes n’extrauague tousiours: encore que i’y sois assis, i’y
suis peu rassis. Comme la chambriere du Philosophe Chrysippus,
disoit de son maistre, qu’il n’estoit yure que par les iambes: car il
auoit cette coustume de les remuer, en quelque assiette qu’il fust:2
et elle le disoit, lors que le vin esmouuant ses compaignons, luy
n’en sentoit aucune alteration. On a peu dire aussi dés mon enfance,
que i’auoy de la follie aux pieds, ou de l’argent vif: tant i’y
ay de remuement et d’inconstance naturelle, en quelque lieu, que
ie les place. C’est indecence, outre ce qu’il nuit à la santé, voire•
et au plaisir, de manger gouluement, comme ie fais. Ie mors souuent
ma langue, par fois mes doigts, de hastiueté. Diogenes, rencontrant
vn enfant qui mangeoit ainsin, en donna vn soufflet à son
precepteur. Il y auoit des hommes à Rome, qui enseignoyent à
mascher, comme à marcher, de bonne grace. I’en pers le loisir de3
parler, qui est vn si doux assaisonnement des tables, pourueu que
ce soyent des propos de mesme, plaisans et courts. Il y a de la
ialousie et enuie entre nos plaisirs, ils se choquent et empeschent
l’vn l’autre. Alcibiades, homme bien entendu à faire bonne chere,
chassoit la musique mesme des tables, pour qu’elle ne troublast la•
douceur des deuis, par la raison, que Platon luy preste. Que c’est
vn vsage d’hommes populaires, d’appeller des ioüeurs d’instruments
et des chantres aux festins, à faute de bons discours et aggreables
entretiens, dequoy les gens d’entendement sçauent s’entrefestoyer.
Varro demande cecy au conuiue: l’assemblée de personnes belles
de presence, et aggreables de conuersation, qui ne soyent ny muets
ny bauarts: netteté et delicatesse aux viures, et au lieu: et le
temps serein. Ce n’est pas vne feste peu artificielle, et peu voluptueuse,•
qu’vn bon traittement de table. Ny les grands chefs de
guerre, ny les grands philosophes, n’en ont desdaigné l’vsage et la
science. Mon imagination en a donné trois en garde à ma memoire,
que la fortune me rendit de souueraine douceur, en diuers temps
de mon aage plus fleurissant. Mon estat present m’en forclost. Car1
chacun pour soy y fournit de grace principale, et de saueur, selon
la bonne trampe de corps et d’ame, en quoy lors il se trouue. Moy
qui ne manie que terre à terre, hay cette inhumaine sapience, qui
nous veut rendre desdaigneux et ennemis de la culture du corps.
I’estime pareille iniustice, de prendre à contre cœur les voluptez•
naturelles, que de les prendre trop à cœur. Xerxes estoit un fat,
qui enueloppé en toutes les voluptez humaines, alloit proposer prix
à qui luy en trouueroit d’autres. Mais non guere moins fat est celuy,
qui retranche celles, que nature luy a trouuées. Il ne les faut
ny suyure ny fuyr: il les faut receuoir. Ie les reçois vn peu plus2
grassement et gratieusement, et me laisse plus volontiers aller vers
la pente naturelle. Nous n’auons que faire d’exaggerer leur inanité:
elle se faict assez sentir, et se produit assez. Mercy à nostre
esprit maladif, rabat-ioye, qui nous desgouste d’elles, comme de
soy-mesme. Il traitte et soy, et tout ce qu’il reçoit, tantost auant,•
tantost arriere, selon son estre insatiable, vagabond et versatile:
Sincerum est nisi vas, quodcunque infundis, acescit.
Moy, qui me vente d’embrasser si curieusement les commoditez de
la vie, et si particulierement: n’y trouue, quand i’y regarde ainsi
finement, à peu pres que du vent. Mais quoy? nous sommes par3
tout vent. Et le vent encore, plus sagement que nous s’ayme à
bruire, à s’agiter: et se contente en ses propres offices: sans desirer
la stabilité, la solidité, qualitez non siennes. Les plaisirs
purs de l’imagination, ainsi que les desplaisirs, disent aucuns, sont
les plus grands: comme l’exprimoit la balance de Critolaüs. Ce•
n’est pas merueille. Elle les compose à sa poste, et se les taille en
plein drap. I’en voy tous les iours, des exemples insignes, et à l’aduenture
desirables. Mais moy, d’vne condition mixte, grossier,
ne puis mordre si à faict, à ce seul obiect, si simple: que ie ne me
laisse tout lourdement aller aux plaisirs presents, de la loy humaine
et generale. Intellectuellement sensibles, sensiblement intellectuels.
Les philosophes Cyrenaïques veulent, que comme les douleurs,
aussi les plaisirs corporels soyent plus puissants: et comme
doubles, et comme plus iustes. Il en est, comme dit Aristote, qui
d’vne farouche stupidité, en font les desgoustez. I’en cognoy d’autres
qui par ambition le font. Que ne renoncent ils encore au respirer?
que ne viuent-ils du leur, et ne refusent la lumiere, de ce
qu’elle est gratuite: ne leur coutant ny inuention ny vigueur? Que1
Mars, ou Pallas, ou Mercure, les substantent pour voir, au lieu de
Venus, de Cerez, et de Bacchus. Chercheront ils pas la quadrature
du cercle, iuchez sur leurs femmes? Ie hay, qu’on nous ordonne
d’auoir l’esprit aux nues, pendant que nous auons le corps à table.
Ie ne veux pas que l’esprit s’y clouë, ny qu’il s’y veautre: mais ie
veux qu’il s’y applique: qu’il s’y see, non qu’il s’y couche. Aristippus
ne defendoit que le corps, comme si nous n’auions pas d’ame:
Zenon n’embrassoit que l’ame, comme si nous n’auions pas de
corps. Touts deux vicieusement. Pythagoras, disent-ils, a suiuy vne
philosophie toute en contemplation: Socrates, toute en mœurs et2
en action: Platon en a trouué le temperament entre les deux. Mais
ils le disent, pour en conter. Et le vray temperament se trouue en
Socrates; et Platon est plus Socratique, que Pythagorique: et luy
sied mieux. Quand ie dance, ie dance: quand ie dors, ie dors.
Voire, et quand ie me promeine solitairement en vn beau verger,
si mes pensees se sont entretenuës des occurrences estrangeres
quelque partie du temps: quelque autre partie, ie les rameine à la
promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moy.
Nature a maternellement obserué cela, que les actions qu’elle
nous a enioinctes pour nostre besoing, nous fussent aussi voluptueuses.3
Et nous y conuie, non seulement par la raison: mais aussi
par l’appetit: c’est iniustice de corrompre ses regles. Quand ie
vois, et Cæsar, et Alexandre, au plus espaiz de sa grande besongne,
iouïr si plainement des plaisirs humains et corporels, ie ne dis pas
que ce soit relascher son ame, ie dis que c’est la roidir: sousmettant•
par vigueur de courage, à l’vsage de la vie ordinaire, ces violentes
occupations et laborieuses pensées. Sages, s’ils eussent creu,
que c’estoit là leur ordinaire vocation, cette-cy, l’extraordinaire.
Nous sommes de grands fols. Il a passé sa vie en oisiueté, disons-nous:
ie n’ay rien faict d’auiourd’huy. Quoy? auez-vous pas vescu?
C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos
occupations. Si on m’eust mis au propre des grands maniements,
i’eusse montré ce que ie sçauoy faire. Auez vous sceu mediter et•
manier vostre vie? vous auez faict la plus grande besoigne de
toutes. Pour se montrer et exploicter, nature n’a que faire de fortune.
Elle se montre egallement en tous estages: et derriere,
comme sans rideau. Auez-vous sceu composer vos mœurs: vous
auez bien plus faict que celuy qui a composé des liures. Auez-vous1
sceu prendre du repos: vous auez plus faict, que celuy qui a pris
des Empires et des villes. Le glorieux chef-d’œuure de l’homme,
c’est viure à propos. Toutes autres choses: regner, thesauriser,
bastir, n’en sont qu’appendicules et adminicules, pour le plus. Ie
prens plaisir de voir vn general d’armée au pied d’vne breche qu’il•
veut tantost attaquer, se prestant tout entier et deliure, à son disner,
au deuis, entre ses amis. Et Brutus, ayant le ciel et la terre
conspirez à l’encontre de luy, et de la liberté Romaine, desrober à
ses rondes, quelque heure de nuict, pour lire et breueter Polybe en
toute securité. C’est aux petites ames enseuelies du poix des affaires,2
de ne s’en sçauoir purement desmesler: de ne les sçauoir et
laisser et reprendre.
O fortes peioràque passi
Mecum sæpe viri, nunc vino pellite curas,
Cras ingens iterabimus æquor.•
Soit par gosserie, soit à certes, que le vin theologal et Sorbonique
est passé en prouerbe, et leurs festins: ie trouue que c’est raison,
qu’ils en disnent d’autant plus commodément et plaisamment,
qu’ils ont vtilement et serieusement employé la matinée à l’exercice
de leur eschole. La conscience d’auoir bien dispensé les autres3
heures, est vn iuste et sauoureux condiment des tables. Ainsin ont
vescu les sages. Et cette inimitable contention à la vertu, qui nous
estonne en l’vn et l’autre Caton, cette humeur seuere iusques à
l’importunité, s’est ainsi mollement submise, et pleuë aux loix de
l’humaine condition, et de Venus et de Bacchus. Suiuant les preceptes•
de leur secte, qui demandent le sage parfaict, autant expert et
entendu à l’vsage des voluptez qu’en tout autre deuoir de la vie.
Cui cor sapiat, ei et sapiat palatus. Le relaschement et facilité
honore ce semble à merueilles, et sied mieux à vne ame forte et
genereuse. Epaminondas n’estimoit pas que de se mesler à la dance
des garçons de sa ville, de chanter, de sonner, et s’y embesongner
auec attention, fust chose qui derogeast à l’honneur de ses glorieuses
victoires, et à la parfaicte reformation des mœurs qui estoit•
en luy. Et parmy tant d’admirables actions de Scipion l’ayeul, personnage
digne de l’opinion d’vne geniture celeste, il n’est rien qui
luy donne plus de grace, que de le voir nonchalamment et puerilement
baguenaudant à amasser et choisir des coquilles, et ioüer à
cornichon va deuant, le long de la marine auec Lælius. Et s’il faisoit1
mauuais temps, s’amusant et se chatouillant, à representer par
escript en comedies, les plus populaires et basses actions des
hommes. Et la teste pleine de cette merueilleuse entreprinse d’Annibal
et d’Afrique; visitant les escholes en Sicile, et se trouuant aux
leçons de la philosophie, iusques à en auoir armé les dents de l’aueugle•
enuie de ses ennemis à Rome. Ny chose plus remarquable
en Socrates, que ce que tout vieil, il trouue le temps de se faire instruire
à baller, et iouër des instrumens: et le tient pour bien employé.
Cettuy-cy, s’est veu en ecstase debout, vn iour entier et vne
nuict, en presence de toute l’armée Grecque, surpris et rauy par2
quelque profonde pensée. Il s’est veu le premier parmy tant de vaillants
hommes de l’armée, courir au secours d’Alcibiades, accablé
des ennemis: le couurir de son corps, et le descharger de la presse,
à viue force d’armes. En la bataille Delienne, releuer et sauuer Xenophon,
renuersé de son cheual. Et emmy tout le peuple d’Athenes,•
outré, comme luy, d’vn si indigne spectacle, se presenter le premier
à recourir Theramenes, que les trente tyrans faisoient mener à la
mort par leurs satellites: et ne desista cette hardie entreprinse,
qu’à la remontrance de Theramenes mesme: quoy qu’il ne fust
suiuy que de deux, en tout. Il s’est veu, recherché par vne beauté,3
de laquelle il estoit esprins, maintenir au besoing vne seuere abstinence.
Il s’est veu continuellement marcher à la guerre, et fouler la
glace les pieds nuds; porter mesme robbe en hyuer et en esté:
surmonter tous ses compaignons en patience de trauail, ne manger
point autrement en festin qu’en son ordinaire. Il s’est veu vingt et•
sept ans, de pareil visage, porter la faim, la pauureté, l’indocilité
de ses enfants, les griffes de sa femme. Et en fin la calomnie, la
tyrannie, la prison, les fers, et le venin. Mais cet homme là estoit-il
conuié de boire à lut par deuoir de ciuilité? c’estoit aussi celuy de
l’armée, à qui en demeuroit l’aduantage. Et ne refusoit ny à iouër4
aux noisettes auec les enfans, ny à courir auec eux sur vn cheual
de bois, et y auoit bonne grace: car toutes actions, dit la philosophie,
sieent egallement bien et honnorent egallement le sage. On a
dequoy, et ne doit-on iamais se lasser de presenter l’image de ce
personnage à tous patrons et formes de perfection. Il est fort peu
d’exemples de vie, pleins et purs. Et faict-on tort à nostre instruction,•
de nous en proposer tous les iours, d’imbecilles et manques:
à peine bons à vn seul ply: qui nous tirent arriere plustost: corrupteurs
plustost que correcteurs. Le peuple se trompe: on va bien
plus facilement par les bouts, où l’extremité sert de borne, d’arrest
et de guide, que par la voye du milieu large et ouuerte, et selon1
l’art, que selon nature; mais bien moins noblement aussi, et moins
recommendablement. La grandeur de l’ame n’est pas tant, tirer
à mont, et tirer auant, comme sçauoir se ranger et circonscrire.
Elle tient pour grand, tout ce qui est assez. Et montre sa hauteur,
à aimer mieux les choses moyennes, que les eminentes. Il n’est rien•
si beau et legitime, que de faire bien l’homme et deuëment. Ny
science si arduë que de bien sçauoir viure cette vie. Et de nos maladies
la plus sauuage, c’est mespriser nostre estre. Qui veut escarter
son ame, le face hardiment s’il peut, lors que le corps se
portera mal, pour la descharger de cette contagion. Ailleurs au contraire:2
qu’elle l’assiste et fauorise, et ne refuse point de participer
à ses naturels plaisirs, et de s’y complaire coniugalement: y apportant,
si elle est plus sage, la moderation, de peur que par indiscretion,
ils ne se confondent auec le desplaisir. L’intemperance, est
peste de la volupté: et la temperance n’est pas son fleau: c’est son•
assaisonnement. Eudoxus, qui en establissoit le souuerain bien, et
ses compaignons, qui la monterent à si haut prix, la sauourerent en
sa plus gracieuse douceur, par le moyen de la temperance, qui fut
en eux singuliere et exemplaire. I’ordonne à mon ame, de regarder
et la douleur, et la volupté, de veuë pareillement reglée:3
eodem enim vitio est effusio animi in lætitia, quo in dolore contractio:
et pareillement ferme: mais gayement l’vne, l’autre seuerement.
Et selon ce qu’elle y peut apporter, autant soigneuse d’en
esteindre l’vne, que d’estendre l’autre. Le voir sainement les biens,
tire apres soy le voir sainement les maux. Et la douleur a quelque•
chose de non euitable, en son tendre commencement: et la volupté
quelque chose d’euitable en sa fin excessiue. Platon les accouple:
et veut, que ce soit pareillement l’office de la fortitude combattre à
l’encontre de la douleur, et à l’encontre des immoderées et charmeresses
blandices de la volupté. Ce sont deux fontaines, ausquelles,
qui puise, d’où, quand et combien il faut, soit cité, soit homme,•
soit beste, il est bien heureux. La premiere, il la faut prendre par
medecine et par necessité, plus escharsement: l’autre par soif, mais
non iusques à l’yuresse. La douleur, la volupté, l’amour, la haine,
sont les premieres choses, que sent vn enfant: si la raison suruenant
elles s’appliquent à elle: cela c’est vertu. I’ay vn dictionaire1
tout à part moy: ie passe le temps, quand il est mauuais
et incommode; quand il est bon, ie ne le veux pas passer, ie le retaste,
ie m’y tiens. Il faut courir le mauuais, et se rassoir au bon.
Cette fraze ordinaire de passe-temps, et de passer le temps, represente
l’vsage de ces prudentes gens, qui ne pensent point auoir meilleur•
conte de leur vie, que de la couler et eschaper: de la passer,
gauchir, et autant qu’il est en eux, ignorer et fuir; comme chose de
qualité ennuyeuse et desdaignable. Mais ie la cognois autre: et la
trouue, et prisable et commode, voire en son dernier decours, où ie
la tiens. Et nous l’a nature mise en main, garnie de telles circonstances2
et si fauorables, que nous n’auons à nous plaindre qu’à nous,
si elle nous presse; et si elle nous eschappe inutilement. Stulti vita
ingrata est, trepida est, tota in futurum fertur. Ie me compose pourtant
à la perdre sans regret: mais comme perdable de sa condition,
non comme moleste et importune. Aussi ne sied-il proprement bien,•
de ne se desplaire à mourir qu’à ceux, qui se plaisent à viure. Il y a
du mesnage à la iouyr: ie la iouis au double des autres: car la
mesure en la iouissance, depend du plus ou moins d’application,
que nous y prestons. Principalement à cette heure, que i’apperçoy
la mienne si briefue en temps, ie la veux estendre en poix. Ie veux3
arrester la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie:
et par la vigueur de l’vsage, compenser la hastiueté de son escoulement.
A mesure que la possession du viure est plus courte, il me
la faut rendre plus profonde, et plus pleine. Les autres sentent
la douceur d’vn contentement, et de la prosperité: ie la sens ainsi•
qu’eux: mais ce n’est pas en passant et glissant. Si la faut-il estudier,
sauourer et ruminer, pour en rendre graces condignes à celuy
qui nous l’ottroye. Ils iouyssent les autres plaisirs, comme ils font
celuy du sommeil, sans les cognoistre. A celle fin que le dormir
mesme ne m’eschappast ainsi stupidement, i’ay autresfois trouué
bon qu’on me le troublast, afin que ie l’entreuisse. Ie consulte d’vn•
contentement auec moy: ie ne l’escume pas, ie le sonde, et plie ma
raison à le recueillir, deuenuë chagrigne et desgoustée. Me trouué-ie
en quelque assiette tranquille, y a il quelque volupté qui me chatouille,
ie ne la laisse pas friponner aux sens; i’y associe mon ame.
Non pas pour s’y engager, mais pour s’y agreer; non pas pour s’y1
perdre, mais pour s’y trouuer. Et l’employe de sa part, à se mirer
dans ce prospere estat, à en poiser et estimer le bon heur, et l’amplifier.
Elle mesure combien c’est qu’elle doit à Dieu, d’estre en repos
de sa conscience et d’autres passions intestines; d’auoir le corps
en sa disposition naturelle: iouissant ordonnément et competemment,•
des functions molles et flatteuses, par lesquelles il luy plaist
compenser de sa grace, les douleurs, dequoy sa iustice nous bat à
son tour. Combien luy vaut d’estre logee en tel poinct, que où
qu’elle iette sa veuë, le ciel est calme autour d’elle: nul desir, nulle
crainte ou doubte, qui luy trouble l’air: aucune difficulté passée,2
presente, future, par dessus laquelle son imagination ne passe sans
offence. Cette consideration prend grand lustre de la comparaison
des conditions differentes. Ainsi, ie me propose en mille visages,
ceux que la fortune, ou que leur propre erreur emporte et tempeste.
Et encores ceux cy plus pres de moy, qui reçoiuent si laschement,•
et incurieusement leur bonne fortune. Ce sont gens qui passent
voirement leur temps; ils outrepassent le present, et ce qu’ils
possedent, pour seruir à l’esperance, et pour des ombrages et vaines
images, que la fantasie leur met au deuant,
Morte obita quales fama est volitare figuras,3
Aut quæ sopitos deludunt somnia sensus;
lesquelles hastent et allongent leur fuitte, à mesme qu’on les suit.
Le fruict et but de leur poursuitte, c’est poursuiure: comme
Alexandre disoit que la fin de son trauail, c’estoit trauailler.
Nihil actum credens, cùm quid superesset agendum.•
Pour moy donc, i’ayme la vie, et la cultiue, telle qu’il a pleu à
Dieu nous l’octroyer. Ie ne vay pas desirant, qu’elle eust à dire la
necessité de boire et de manger. Et me sembleroit faillir non moins
excusablement, de desirer qu’elle l’eust double. Sapiens diuitiarum
naturalium quæsitor acerrimus. Ny que nous nous substantassions,
mettans seulement en la bouche vn peu de cette drogue par laquelle
Epimenides se priuoit d’appetit, et se maintenoit. Ny qu’on
produisist stupidement des enfans, par les doigts, ou par les talons,•
ains parlant en reuerence, que plustost encores, on les produisist
voluptueusement, par les doigts, et par les talons. Ny que le corps
fust sans desir et sans chatouillement. Ce sont plaintes ingrates et
iniques. I’accepte de bon cœur et recognoissant, ce que nature a
faict pour moy: et m’en aggree et m’en loue. On faict tort à ce1
grand et tout puissant donneur, de refuser son don, l’annuller et
desfigurer, tout bon, il a faict tout bon. Omnia, quæ secundum naturam
sunt, æstimatione digna sunt. Des opinions de la philosophie,
i’embrasse plus volontiers celles qui sont les plus solides: c’est à
dire les plus humaines, et nostres. Mes discours sont conformément•
à mes mœurs, bas et humbles. Elle faict bien l’enfant à mon gré,
quand elle se met sur ses ergots, pour nous prescher. Que c’est vne
farrouche alliance, de marier le diuin auec le terrestre, le raisonnable
auec le desraisonnable, le seuere à l’indulgent, l’honneste
au des-honneste. Que la volupté, est qualité brutale, indigne que le2
sage la gouste. Le seul plaisir, qu’il tire de la iouyssance d’vne
belle ieune espouse, que c’est le plaisir de sa conscience, de faire
vne action selon l’ordre. Comme de chausser ses bottes pour vne
vtile cheuauchee. N’eussent ses suyuans, non plus de droit, et de
nerfs, et de suc, au despucelage de leurs femmes, qu’en a sa leçon.•