Ce n’est pas ce que dit Socrates, son precepteur et le nostre. Il
prise, comme il doit, la volupté corporelle: mais il prefere celle de
l’esprit, comme ayant plus de force, de constance, de facilité, de
varieté, de dignité. Cette cy ne va nullement seule, selon luy; il
n’est pas si fantastique: mais seulement, premiere. Pour luy, la3
temperance est moderatrice, non aduersaire des voluptez. Nature
est vn doux guide: mais non pas plus doux, que prudent et iuste.
Intrandum est in rerum naturam, et penitus quid ea postulet, peruidendum.
Ie queste par tout sa piste: nous l’auons confondüe de
traces artificielles. Et ce souuerain bien Academique, et Peripatetique,•
qui est viure selon icelle: deuient à cette cause difficile à
borner et expliquer. Et celuy des Stoïciens, voisin à celuy-là, qui est,
consentir à nature. Est-ce pas erreur, d’estimer aucunes actions
moins dignes de ce qu’elles sont necessaires? Si ne m’osteront-ils
pas de la teste, que ce ne soit vn tres-conuenable mariage, du plaisir
auec la necessité, auec laquelle, dit vn ancien, les Dieux complottent•
tousiours. A quoy faire desmembrons nous en diuorce, vn
bastiment tissu d’vne si ioincte et fraternelle correspondance? Au
rebours, renouons le par mutuels offices: que l’esprit esueille et
viuifie la pesanteur du corps, le corps arreste la legereté de l’esprit,
et la fixe, Qui velut summum bonum laudat animæ naturam, et tanquam1
malum naturam carnis accusat, profectò et animam carnaliter
appetit et carnem carnaliter fugit, quoniam id vanitate sentit humana,
non veritate diuina. Il n’y a piece indigne de nostre soing, en
ce present que Dieu nous a faict: nous en deuons comte iusques à
vn poil. Et n’est pas vne commission par acquit à l’homme, de conduire•
l’homme selon sa condition. Elle est expresse, naïfue et tres-principale:
et nous l’a le Createur donnee serieusement et seuerement.
L’authorité peut seule enuers les communs entendemens: et
poise plus en langage peregrin. Reschargeons en ce lieu. Stultitiæ
proprium quis non dixerit, ignauè et contumaciter facere quæ facienda2
sunt: et alio corpus impellere, alio animum: distrahique inter diuersissimos
motus? Or sus pour voir, faictes vous dire vn iour, les
amusemens et imaginations, que celuy-là met en sa teste, et pour
lesquelles il destourne sa pensee d’vn bon repas, et plainct l’heure
qu’il employe à se nourrir: vous trouuerez qu’il n’y a rien si fade, en•
tous les mets de vostre table, que ce bel entretien de son ame (le plus
souuent il nous vaudroit mieux dormir tout à faict, que de veiller à
ce, à quoy nous veillons) et trouuerez que son discours et intentions,
ne valent pas vostre capirotade. Quand ce seroient les rauissemens
d’Archimedes mesme, que seroit-ce? Ie ne touche pas icy, et3
ne mesle point à cette marmaille d’hommes que nous sommes, et
à cette vanité de desirs et cogitations, qui nous diuertissent, ces
ames venerables, esleuees par ardeur de deuotion et religion, à vne
constante et conscientieuse meditation des choses diuines, lesquelles
preoccupans par l’effort d’vne viue et vehemente esperance, l’vsage•
de la nourriture eternelle, but final, et dernier arrest des Chrestiens
desirs: seul plaisir constant, incorruptible: desdaignent de
s’attendre à nos necessiteuses commoditez, fluides et ambigues: et
resignent facilement au corps, le soin et l’vsage, de la pasture sensuelle
et temporelle. C’est vn estude priuilegé. Entre nous, ce sont
choses, que i’ay tousiours veuës de singulier accord: les opinions•
supercelestes, et les mœurs sousterraines. Esope ce grand homme
vid son maistre qui pissoit en se promenant, Quoy donq, fit-il, nous
faudra-il chier en courant? Mesnageons le temps, encore nous en
reste-il beaucoup d’oisif, et mal employé. Nostre esprit n’a volontiers
pas assez d’autres heures, à faire ses besongnes, sans se desassocier1
du corps en ce peu d’espace qu’il luy faut pour sa necessité. Ils
veulent se mettre hors d’eux, et eschapper à l’homme. C’est folie:
au lieu de se transformer en Anges, ils se transforment en bestes:
au lieu de se hausser, ils s’abbattent. Ces humeurs transcendentes
m’effrayent, comme les lieux hautains et inaccessibles. Et rien ne•
m’est facheux à digerer en la vie de Socrates, que ses ecstases et ses
demoneries. Rien si humain en Platon, que ce pourquoy ils disent,
qu’on l’appelle diuin. Et de nos sciences, celles-là me semblent plus
terrestres et basses, qui sont les plus haut montees. Et ie ne trouue
rien si humble et si mortel en la vie d’Alexandre, que ses fantasies2
autour de son immortalisation. Philotas le mordit plaisamment par sa
responce. Il s’estoit coniouy auec luy par lettre, de l’oracle de Iupiter
Hammon, qui l’auoit logé entre les Dieux. Pour ta consideration,
i’en suis bien ayse: mais il y a dequoy plaindre les hommes, qui
auront à viure auec vn homme, et luy obeyr, lequel outrepasse,•
et ne se contente de la mesure d’vn homme. Diis te minorem quòd
geris, imperas. La gentille inscription, dequoy les Atheniens honnorerent
la venue de Pompeius en leur ville, se conforme à mon sens:
D’autant es tu Dieu, comme
Tu te recognois homme.3

C’est vne absoluë perfection, et comme diuine, de sçauoir iouyr
loyallement de son estre. Nous cherchons d’autres conditions, pour
n’entendre l’vsage des nostres: et sortons hors de nous, pour ne
sçauoir quel il y faict. Si auons nous beau monter sur des eschasses,
car sur des eschasses encores faut-il marcher de nos iambes. Et au
plus esleué throne du monde, si ne sommes nous assis, que sus nostre
cul. Les plus belles vies, sont à mon gré celles, qui se rangent au
modelle commun et humain auec ordre: mais sans miracle, sans•
extrauagance. Or la vieillesse a vn peu besoin d’estre traictee plus
tendrement. Recommandons la à ce Dieu protecteur de santé et de
sagesse: mais gaye et sociale:
Frui paratis et valido mihi,
Latoe, dones; et precor, integra1
Cum mente, nec turpem senectam
Degere, nec Cythara carentem.
FIN DES ESSAIS. (ORIGINAL)


LIVRE SECOND. (TRADUCTION)
(Suite.)


CHAPITRE XXXVI. [(ORIGINAL LIV. II, CH. XXXVI.)]
A quels hommes entre tous donner la prééminence.

Si on me demandait de choisir entre tous les hommes venus à ma connaissance, je crois possible d’en trouver trois que je placerais au-dessus de tous les autres.

Prééminence d’Homère sur les plus grands génies; estime que l’on en a faite dans tous les temps.—L’un est Homère, non qu’Aristote ou Varron, par exemple, n’aient pas été aussi savants que lui, ni encore que, dans son art même, Virgile ne puisse lui être comparé, je laisse à juger de ce dernier point à ceux qui les connaissent tous deux; moi, qui n’en connais qu’un, je ne puis que dire, dans la mesure où je suis à même de me prononcer, que je ne crois pas que les Muses elles-mêmes puissent surpasser le poète latin: «Il chante sur sa lyre savante des vers pareils à ceux qu’Apollon lui-même module sur la sienne (Properce).» Toutefois, en jugeant ainsi, ne faudrait-il pas oublier que c’est surtout d’après Homère que Virgile s’est formé, qu’il l’a pris pour guide, pour maître d’école, et qu’un seul passage de l’Iliade a suffi à fournir le sujet et les développements de cette grande et divine Énéide. Mais ce n’est pas ainsi que je calcule, je tiens compte des particularités diverses qui font qu’Homère est admirable et presque au-dessus des conditions humaines; et, en vérité, je m’étonne souvent que lui, dont le génie a créé et mis en faveur de par le monde un certain nombre de divinités, n’ait pas été lui-même élevé au rang des dieux. Il était aveugle, indigent et vivait avant que les sciences eussent été codifiées et que les observations d’où elles sont nées eussent acquis de la certitude; il les a, nonobstant, tellement connues que tous ceux qui, depuis, ont entrepris d’organiser l’administration d’un état, diriger des guerres, écrire sur la religion, sur la philosophie, quelle que fût la secte dont il s’agissait, sur les arts, ont usé de lui comme d’une autorité très sûre par ses connaissances en toutes choses, et de ses livres comme d’une bibliothèque suffisant à tout: «Il nous dit, bien mieux et plus clairement que Chrysippe et Crantor, ce qui est honnête ou ce qui ne l’est pas; ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter (Horace).» Il est, comme l’exprime un autre: «La source intarissable où les poètes viennent tour à tour s’enivrer des eaux sacrées du Permesse (Ovide).» Un autre dit: «Ajoutez-y les compagnons des Muses, parmi lesquels Homère tient le sceptre (Lucrèce)»; un autre: «Source abondante qui a coulé avec profusion dans les vers de la postérité, fleuve immense divisé en mille petits ruisseaux; héritage d’un seul, qui profite à tous (Manilius).»

C’est contre l’ordre de la nature qu’il a produit la meilleure des œuvres que puisse enfanter l’esprit humain: d’ordinaire toutes choses à leur naissance sont imparfaites, elles augmentent et se fortifient au fur et à mesure qu’elles croissent; par lui, la poésie, dès son enfance, est apparue mûre, accomplie, et avec elle diverses autres sciences. C’est pour cela qu’on peut le nommer le premier et le dernier des poètes; parce que, suivant ce beau témoignage que l’antiquité nous a laissé de lui: «Il n’y a eu personne avant lui qu’il ait pu imiter et personne après lui n’a pu l’imiter lui-même.» Ses expressions, suivant Aristote, sont uniques pour peindre le mouvement et l’action, tous ses mots sont significatifs.—Alexandre le Grand, ayant remarqué dans les dépouilles de Darius un riche coffret, ordonna qu’on le lui réservât pour y placer son Homère, disant que c’était son meilleur et plus fidèle conseiller en art militaire.—«C’est pour cette même raison, parce qu’il est très bon maître dans les questions afférentes à la conduite des guerres, disait Cléomène fils d’Anaxandridas, qu’il est le poète des Lacédémoniens.»—Plutarque lui décerne également cet éloge bien rare et qui lui est personnel, c’est qu’«il est le seul auteur au monde, qui n’ait jamais fatigué ni dégoûté ses lecteurs, auxquels il se montre toujours sous un jour nouveau, leur apparaissant sans cesse avec des grâces nouvelles».—Alcibiade, toujours porté aux excentricités, ayant demandé un exemplaire d’Homère à quelqu’un faisant profession de cultiver les lettres, lui donna un soufflet parce qu’il n’en avait pas, chose aussi condamnable, selon lui, qu’un de nos prêtres qui serait trouvé sans son bréviaire.—Xénophane se plaignait un jour à Hiéron, tyran de Syracuse, d’être si pauvre qu’il n’avait pas de quoi entretenir deux serviteurs: «Eh quoi, lui répondit Hiéron, Homère, qui était beaucoup plus pauvre que toi, en entretient bien plus de dix mille, tout mort qu’il est.»—Quel hommage rendu à Platon par Panétius, quand il le nommait «l’Homère des philosophes»!—Outre cela, quelle gloire peut se comparer à la sienne? Rien n’est plus dans la bouche des hommes que son nom et ses ouvrages; rien n’est plus connu, rien n’est plus admis que Troie, Hélène et ses guerres qui peut-être n’ont jamais existé; nos enfants portent encore des noms qu’il a imaginés il y a plus de trois mille ans. Qui ne connaît Hector et Achille? Ce ne sont pas seulement quelques races particulières qui font remonter leur origine aux personnages qu’il a inventés, la plupart des nations s’en réclament: Mahomet II, empereur des Turcs, n’écrivait-il pas à notre pape Pie II: «Je m’étonne que les Italiens se liguent contre moi; ne descendons-nous pas, vous et moi, des Troyens; et n’avons-nous pas un intérêt commun à venger le sang d’Hector sur les Grecs? cependant vous les soutenez contre moi!»—N’est-ce pas une œuvre d’imagination pleine de noblesse, que celle qui crée une scène sur laquelle rois, peuples et empereurs vont jouant toujours les mêmes rôles depuis tant de siècles, et à laquelle l’univers entier sert de théâtre?—Sept villes se sont disputé laquelle lui a donné naissance: «Smyrne, Rhodes, Colophon, Salamine, Chio, Argos et Athènes (Aulu-Gelle)»; son obscurité même lui a valu ce regain d’honneur.

Alexandre le Grand; ses belles actions pendant sa vie si courte; il est préférable à César.—Le second de ces trois hommes supérieurs, c’est Alexandre le Grand. Considérez en effet à quel âge il a commencé ses conquêtes; le peu de moyens dont il disposait pour une si glorieuse entreprise; l’autorité qu’il sut acquérir, encore adolescent, sur ces capitaines qui le suivaient et qui étaient les plus grands et les plus expérimentés qu’il y eût au monde; les succès extraordinaires dont la fortune favorisa et gratifia ses exploits, parmi lesquels s’en trouvèrent de si hasardeux, pour ne pas dire téméraires: «Il renversait tout ce qui faisait obstacle à son ambition et aimait à s’ouvrir un chemin à travers les ruines (Lucain).» Quelle grandeur d’avoir, à l’âge de trente-trois ans, parcouru en vainqueur toute la terre habitée à cette époque, et, dans une moitié de vie humaine, être parvenu au plus haut degré auquel peuvent atteindre tous les efforts de l’homme; si bien, que vous ne pouvez imaginer ce qui serait arrivé, si cette existence eût eu une durée normale et, si se prolongeant jusqu’au terme qui lui est d’ordinaire assigné, sa valeur et sa fortune étaient allées croissant sans cesse. N’est-ce pas déjà quelque chose au-dessus de ce qu’il est donné à l’homme d’accomplir, que d’avoir fait ses soldats souches de tant de maisons royales; d’avoir laissé à sa mort le monde en partage à quatre successeurs simples capitaines de son armée, dont les descendants se sont si longtemps maintenus sur leurs trônes?—Que de vertus de premier ordre étaient en lui: justice, tempérance, générosité, fidélité à sa parole, amour pour les siens, humanité vis-à-vis des vaincus! Ses mœurs semblent en vérité n’avoir été entachées d’aucun reproche, et quelques-uns de ses actes personnels ont été extraordinaires et se voient rarement. Mais il est impossible de conduire des masses pareilles en de semblables circonstances, sans jamais s’écarter des règles de la justice; et les gens qui, comme lui, en ont la charge, sont à juger d’une façon générale, d’après l’idée maîtresse qui a présidé à leurs actions. Malgré cela, la ruine de Thèbes, les meurtres de Ménandre et du médecin d’Héphestion, de tant de prisonniers perses mis à mort à la fois; de cette troupe de soldats indiens, envers lesquels sa parole avait été engagée; des Cosséiens, dont on extermina jusqu’aux enfants en bas âge, sont des mouvements d’égarement qui s’excusent mal. Pour ce qui est du meurtre de Clitus, la réparation en a dépassé la faute, et ce fait témoigne, autant que tout autre, de la bonté excessive qui était le fond de son caractère auquel, par tempérament, il était porté à s’abandonner; c’est avec autant d’esprit que de vérité qu’on a dit de lui qu’«il tenait ses vertus de la nature et ses vices de la fortune». Il aimait un peu trop la louange, et était un peu trop sensible à la critique; ses armes, les mangeoires et les mors de ses chevaux semés dans les Indes, tout cela semble pouvoir être excusé par son âge et son étrange prospérité.—Considérez aussi ses qualités militaires si nombreuses: sa diligence, sa prévoyance, sa patience, son respect de la discipline, sa sagacité, sa magnanimité, sa décision, son bonheur qui en ont fait le premier des hommes de guerre, lors même qu’Annibal, avec l’autorité qui s’attache à lui, ne l’eût lui-même proclamé tel; considérez sa beauté exceptionnelle et ses qualités physiques qui dépassaient tout ce qu’on pouvait imaginer, son port et son maintien qui commandaient le respect, alors que son visage apparaissait jeune, vermeil et flamboyant, «semblable à l’astre brillant du matin, astre que Vénus chérit entre tous les feux du firmament, lorsque, baigné des eaux de l’Océan, il s’élève majestueux et dissipe les ténèbres de la nuit (Virgile)»; son savoir et sa capacité qui embrassaient tout; la durée et la grandeur de sa gloire pure, nette, sans tache, que l’envie n’a pas effleurée; que longtemps après sa mort, une foi superstitieuse voulait que ses médailles portassent bonheur à ceux qui les avaient sur eux; que ses hauts faits ont été rapportés par plus de rois et de princes qu’il n’y a d’historiens pour reproduire ceux de tout autre grand de la terre quel qu’il soit; enfin, qu’encore maintenant, les Mahométans, qui méprisent toutes les légendes, acceptent et honorent la sienne, faisant exception pour lui seul.—Tout cela, dans son ensemble, amène à reconnaître que j’ai raison de le préférer même à César, qui seul pouvait me faire hésiter dans le choix que j’ai fait; car on ne peut nier que la personnalité de celui-ci a eu plus de part dans ses exploits, tandis qu’Alexandre dans les siens doit davantage à la fortune; égaux sous bien des rapports, César l’emporte peut-être à certains égards. Ce furent deux incendies, deux torrents qui, en des contrées diverses, ravagèrent le monde: «Tels des feux allumés en différents points d’une forêt pleine de broussailles et de lauriers secs et pétillants, ou tels des torrents qui tombent avec fracas du haut des montagnes et courent en bouillonnant à la mer, après avoir tout dévasté sur leur passage (Virgile).» Mais en admettant même que César ait apporté plus de modération dans son ambition, elle a causé tant de malheurs, aboutissant à ce triste résultat d’avoir amené la ruine de son pays, et de par le monde une dépravation universelle, que, tout réuni et mis en balance, je ne puis m’empêcher de pencher en faveur d’Alexandre.