L’aîné, Pierre Eyquem, escuyer, seigneur de Montaigne, comme il s’appelait lui-même, le père de l’auteur des Essais, hérita du manoir dont son aïeul avait fait acquisition et où lui-même était né, et des terres constituant la seigneurie du même nom. Il avait embrassé la carrière militaire et guerroya en Italie; mais il l’abandonna, lorsqu’en 1523 il épousa Antoinette de Louppes, dont la famille, du nom primordial de Lopez, juive et originaire des environs de Tolède, était venue s’établir, depuis une ou deux générations, à Toulouse et en Guyenne, pour chercher fortune, y avait réussi et embrassé le protestantisme.
Le père de Montaigne apparaît dès lors, moitié bourgeois, moitié gentilhomme de province, occupé, tantôt à Bordeaux à vendre ses vins, tantôt à agrandir son domaine, rebâtir et fortifier son manoir. La considération dont il jouissait l’avait fait appeler par ses concitoyens bordelais à faire partie de la municipalité, et pendant 25 ans il en avait exercé les diverses charges, lorsqu’en 1554 il fut élu maire pour deux ans, ce qui était la durée légale de ces fonctions.
Cette même année, était créée à Périgueux une Cour des aides[4]; il y sollicita et obtint une place de conseiller, se proposant de la résigner dès que cela lui serait possible au profit de son fils aîné, en faveur duquel il se démit en effet un ou deux ans après, quand celui-ci atteignit sa vingt-troisième année.
[4] La Cour des aides était une chambre jugeant en dernier ressort les questions afférentes aux aides, subsides établis jadis sur les boissons pour subvenir aux dépenses de l’Etat; et ultérieurement et par extension tous autres impôts.
Esprit naturellement ingénieux et pratique, Pierre Eyquem avait senti dans ses guerres d’Italie se développer en lui le goût des arts et des sciences; et, regrettant sa jeunesse demeurée étrangère aux lettres, il recherchait volontiers la société de ceux qui s’y étaient livrés, et s’efforça de doter ses fils de ce qui, sous ce rapport, avait pu lui faire défaut.
En 1568, il mourait, laissant cinq enfants mâles et trois filles; de par son testament, Michel, l’aîné de tous par la mort de deux autres décédés en bas âge héritait de la maison noble de Montaigne et du droit d’en porter le nom; ce qu’il fit, abandonnant complètement, dès le premier moment, son nom patronymique, le rayant même sur le livre de famille qu’il tenait, pour ne conserver que celui-là, le seul sous lequel il soit connu, qu’il a du reste illustré à un si haut degré et qui s’est éteint avec lui.
Montaigne a raconté lui-même, dans les Essais, l’histoire de sa vie avec celle de ses pensées; son enfance rustique, sa première éducation; le latin appris familièrement par lui dans les bras d’un précepteur étranger et au milieu d’un entourage qui ne lui parlait jamais qu’en cette langue; la sollicitude dont il était l’objet; enfin les sept années de sa vie scolaire passées au collège de Guyenne, qu’il quitta en 1546 parce que, semble-t-il, la peste régnait à Bordeaux; il avait alors treize ans et venait d’achever son cours, nom sous lequel on comprenait alors ce qui correspond à notre classe de rhétorique d’aujourd’hui.
On est moins renseigné sur son adolescence. On pense qu’il fit sa philosophie, soit à la faculté des arts de Bordeaux, soit avec des professeurs particuliers, et son droit à Toulouse, où il avait des parents du côté de sa mère. Sa liaison avec Henri de Mesmes, Paul de Foix, Guy de Pibrac et autres, alors étudiants en droit à l’université de cette ville, porte à croire qu’il en a, lui aussi, suivi les cours et que c’est là qu’il a fait leur connaissance.
C’est à cette époque (1548) qu’eut lieu à Bordeaux, à propos de l’impôt de la gabelle auquel on voulait la soumettre, le mouvement populaire dans lequel perdit la vie Tristan de Moneins, gouverneur de la ville; spectacle dont Montaigne paraît avoir été témoin et qui le frappa au point qu’après l’avoir consigné une première fois au ch. 23 du liv. Ier des Essais, I, 198, il y revient plus tard, dans les additions qu’il y fait après 1588, en vue d’une édition nouvelle.
En 1556, Montaigne, ainsi qu’il est dit plus haut, était nommé à la Cour des aides de Périgueux, par suite de la résignation faite par son père, en sa faveur, de sa charge de conseiller. L’année suivante, cette cour était fusionnée avec le Parlement de Bordeaux.