L’ouvrage de Montaigne est un vrai répertoire de souvenirs et de réflexions nées de ces souvenirs. Sur chaque sujet, il commence par dire tout ce qu’il sait et il finit par dire ce qu’il croit et naïvement, en toutes choses, le pour et le contre; c’est un penseur profond, mais capricieux; et le cours de ses idées l’entraîne sans cesse à tous les points imaginables de l’horizon. On lui a reproché de conter trop d’histoires, mais c’est précisément par là qu’il arrive à son but: nous montrer l’homme dans toutes les attitudes.

Le succès des Essais s’affirma assez rapidement, bien qu’il semble que ses contemporains aient été plus vivement choqués que nous ne le sommes aujourd’hui, des incorrections et des singularités de son style; Pasquier lui reprochait qu’en plusieurs endroits de son livre, on reconnaissait «je ne sais quoi du ramage gascon», et l’invitait à les corriger, ce dont, du reste, il se garda bien.

Déjà à la fin de son siècle, Juste Lipse avait surnommé l’auteur des Essais «le Thalès français» et de Thou, qui le qualifie d’«Homme franc, ennemi de toute contrainte», lui promet l’immortalité; par contre Scaliger l’appelle «un ignorant hardi», et les gens d’Église le traitent de «sophiste».

Dès le milieu du XVIIe siècle, les Essais étaient presque universellement répandus, beaucoup déjà s’en inspirent et bien diverses sont, à cette époque, les appréciations émises à leur sujet:

Le cardinal Duperron les dénomme «le bréviaire des honnêtes gens».

Bacon écrit ses Essais ayant sous les yeux ceux de Montaigne, qu’il comparait au travail des abeilles.

Guez de Balzac dit en en parlant: «Ce n’est pas un corps entier, c’est un corps en pièces, tant l’auteur est ennemi de toute liaison soit de la nature, soit de l’art. Il sait bien ce qu’il dit, mais ne sait pas toujours ce qu’il va dire; s’il a dessein d’aller dans un lieu, le moindre objet qui lui passe devant les yeux, le fait sortir de son sujet pour courir après ce nouvel objet; mais il s’égare plus heureusement que s’il allait tout droit et ses digressions sont agréables et instructives», et il le tient comme ayant porté la raison humaine aussi haut qu’elle peut s’élever, soit en politique, soit en morale.

Mézeray l’appelle «un Sénèque chrétien».

S.-Evremond dit qu’il «s’y plaira toute sa vie».

Pascal, qui avait commencé par le lire avec passion et le goûter très vivement, s’élève contre les tendances païennes de sa morale, lui reproche de mettre toutes choses dans un doute universel, ce qui est en effet la caractéristique de sa philosophie, et trouve bien sot le projet qu’il a eu de se peindre. Sur ce dernier point, M. Faguet a depuis observé judicieusement: «qu’en tous cas, le sot projet ne fut pas de s’étudier et de se connaître; que c’est peut-être notre premier devoir que de savoir ce que nous sommes; à qui, en nous, nous avons affaire; que rien n’est plus digne d’un esprit sérieux, ne lui est plus nécessaire, ne s’impose plus à lui». Et cependant, malgré les violentes attaques dont il le poursuit, allant jusqu’à l’accuser de ne penser qu’à mourir lâchement et mollement, nul plus que Pascal n’a emprunté à Montaigne, à la vérité sans le nommer, si bien qu’on a pu dire que, malgré les différences profondes qui les séparent, la Bible est le seul livre qui ait agi sur Pascal plus que les Essais; et que, par une dévotion outrée et mal dirigée, il en est arrivé au même point que Montaigne par son scepticisme exagéré.