Après Pascal, c’est l’école de Port-Royal qui, tout en convenant que Montaigne a beaucoup d’esprit, lui reproche qu’après avoir bien aperçu le néant des choses humaines, il croit peu à celles du ciel et réduit la philosophie à l’art de vivre à son aise ici-bas; qu’en tant que philosophe, c’est un «menteur» qui se moque du lecteur.
Mme de Lafayette écrit qu’«il y a plaisir à avoir un voisin tel que lui».
Molière rivalise de sagacité et de profondeur avec lui, quand il peint la morgue et la vanité des érudits, l’ignorance et le pédantisme des médecins, les sottes prétentions des femmes savantes et plusieurs autres ridicules.
La Fontaine, qui a à peu près sa méthode et sa morale, imite dans ses fables sa philosophie naïve.
«Quel aimable homme, qu’il est de bonne compagnie, que son livre est plein de bon sens!» écrit Mme de Sévigné.
Malebranche le juge avec sévérité: il le tient pour pédant, parce qu’il cite beaucoup sans être érudit; comme fort en citations, mais malheureux et faible en ses raisons et déductions, lui reprochant de persuader non par des arguments, mais par son imagination; «un trait d’histoire ne prouve pas, un petit conte ne démontre pas; deux vers d’Horace, un apophthegme de Cléomènes, un de César ne doivent pas persuader des gens raisonnables»; et cependant les Essais ne sont qu’un tissu de traits d’histoire, de petits contes, de bons mots, de distiques et d’apophthegmes.
Huet, qui ne se piquait cependant pas d’une grande austérité, appelait les Essais «le bréviaire des honnêtes paresseux et des ignorants studieux qui veulent s’enfariner de quelque connaissance du monde et de quelque teinture des lettres». «A peine trouverez-vous, disait-il, un gentilhomme de campagne qui veuille se distinguer des preneurs de lièvres, sans un Montaigne sur sa cheminée.»
Bayle, cet esprit si judicieux, le continue et le commente.
La Bruyère, qui l’a beaucoup étudié, s’empare de son style; il en a le pittoresque, mais avec beaucoup plus de hardiesse; et en peu de lignes, il le venge des attaques de Balzac et de Malebranche: «L’un ne pensait pas assez pour goûter un auteur qui pense beaucoup; l’autre pense trop subtilement pour s’accommoder de pensées qui sont naturelles.»
Le XVIIIe siècle a pour lui une admiration profonde, dans laquelle il entre peut-être quelque parti pris: ses idées triomphent; les philosophes de cette époque le réclament comme un des leurs, un peu à tort du reste, car à l’opposé des encyclopédistes qui estiment que l’homme est né bon et que c’est la société qui, mal organisée, le déprave, Montaigne a plutôt tendance à croire que c’est l’homme, plus que la société, dont l’amélioration est à poursuivre.