I’ay tousiours trouué ce precepte ceremonieux, qui ordonne si exactement de tenir bonne contenance et vn maintien desdaigneux, et posé, à la souffrance des maux. Pourquoi la philosophie se va elle amusant à ces apparences externes? Qu’elle laisse ce soing aux farceurs et maistres de rhetorique, qui font tant d’estat de nos gestes. Qu’elle condone hardiment au mal, cette lascheté voyelle, si elle n’est ny cordiale, ny stomacale: et preste ses pleintes volontaires au genre des souspirs, sanglots, palpitations, pallissements, que nature a mis hors de nostre puissance. Pourueu que le courage soit sans effroy, les parolles sans desespoir, qu’elle se contente. Qu’importe que nous tordions nos bras, pourueu que nous ne tordions nos pensées? Si le corps se soulage en se plaignant, qu’il le face: se tracasse à sa fantasie, qu’il crie tout à faict, III, 26.

Ce que nous deuons craindre principalement en la mort, c’est la douleur son auant-coureuse coustumiere. Toutesfois ny ce qui va deuant, ny ce qui vient apres, n’est des appartenances de la mort. Nous nous excusons faussement. C’est plustost l’impatience de l’imagination de la mort, qui nous rend impatiens de la douleur: nous la sentons doublement grieue, de ce qu’elle nous menace de mourir, I, 452.

DUEL (ESCRIME).

Qu’est-il plus farouche que de voir vne nation, où par legitime coustume il y ayt doubles loix, celles de l’honneur, et celles de la iustice, en plusieurs choses fort contraires: aussi rigoureusement condamnent celles-là vn demanti souffert, comme celles icy vn demanti reuanché: par le deuoir des armes, celuy-là soit degradé d’honneur qui souffre vn’iniure, et par le deuoir ciuil, celuy qui s’en venge encoure vne peine capitale? qui s’adresse aux loix pour auoir raison d’vne offense faicte à son honneur, il se deshonnore: et qui ne s’y adresse, il en est puny et chastié par les loix, I, 174.

L’escrime est vn art vtile à sa fin. Mais ce n’est pas proprement vertu, puis qu’elle tire son appuy de l’addresse, et qu’elle prend autre fondement que de soy-mesme. L’honneur des combats consiste en la ialousie du courage, non de la science, II, 576.

C’est aussi vne espece de lascheté, qui a introduit en nos combats singuliers, cet vsage, de nous accompagner de seconds, et tiers, et quarts. La solitude faisoit peur aux premiers qui l’inuenterent: car naturellement quelque compagnie que ce soit, apporte confort, et soulagement au danger. On se seruoit anciennement de personnes tierces, pour garder qu’il ne s’y fist desordre et desloyauté, et pour tesmoigner de la fortune du combat. Mais depuis qu’on a pris ce train, qu’ils s’engagent eux mesmes, quiconque y est conuié, ne peut honnestement s’y tenir comme spectateur, de peur qu’on ne luy attribue, que ce soit faute ou d’affection, ou de cœur. Outre l’iniustice d’vne telle action, et vilenie, d’engager à la protection de vostre honneur, autre valeur et force que la vostre, ie trouue du desaduantage à vn homme de bien, et qui pleinement se fie de soy, d’aller mesler la fortune, à celle d’vn second: chacun court assez de hazard pour soy, sans le courir encore pour vn autre: et a assez à faire à s’asseurer en sa propre vertu, pour la deffence de sa vie, sans commettre chose si chere en mains tierces. Car s’il n’a esté expressement marchandé au contraire, des quatre, c’est vne partie liée. Si vostre second est à terre, vous en auez deux sus les bras, II, 572.

Nos peres se contentoyent de reuencher vne iniure par vn démenti, vn démenti par vn coup, et ainsi par ordre. Ils estoient assez valeureux pour ne craindre pas leur aduersaire, viuant, et outragé. Nous tremblons de frayeur, tant que nous le voyons en pieds, II, 572.

ÉCONOMIE.

Ie vis du iour à la iournée, et me contente d’auoir dequoy suffire aux besoings presens et ordinaires: aux extraordinaires toutes les prouisions du monde n’y sçauroyent suffire. Et est follie de s’attendre que fortune elle mesmes nous arme iamais suffisamment contre soy. C’est de noz armes qu’il la faut combattre. Les fortuites nous trahiront au bon du faict, I, 472.

Tout compté, il y a plus de peine à garder l’argent qu’à l’acquerir, I, 470.