Il sursauta, tout de bon effaré, lui qui mettait son point d'honneur à ne s'effarer de rien. Mais presque aussitôt, son étonnement, sans diminuer d'intensité, changea de sujet. En effet, l'homme qui entrait était le vivant portrait de l'homme qui venait de sortir. C'était le même air de sombre orgueil, le même port de tête emphatique, les mêmes traits accentués, le même regard de flamme.
Seulement l'homme aux deux cents écus (René Ruggieri, on le sait) paraissait âgé de quarante-cinq ans. Il était de moyenne taille. Le feu de ses yeux se voilait d'hypocrisie. Il semblait se fier plus à la ruse qu'à la force.
Le nouveau venu, au contraire, n'accusait que vingt-cinq ans, était de haute stature; la franchise éclatait dans son regard, son orgueil était de la fierté.
Mais une lourde tristesse paraissait peser sur lui; il y avait dans cet homme on ne sait quoi de fatal.
Les deux hommes s'étudièrent un instant et, bien que l'un parût l'antithèse de l'autre, ils se sentirent tous deux comme rassurés par une indéfinissable sympathie.
—Êtes-vous le chevalier de Pardaillan? demanda ce troisième visiteur.
—Oui, monsieur, dit Pardaillan avec une douceur qui ne lui était pas habituelle. Me ferez-vous l'honneur de me dire qui j'ai la joie de recevoir dans mon pauvre logis?
A cette question, l'étranger tressaillit et pâlit légèrement.
—C'est juste. La politesse veut que je vous dise mon nom. Je m'appelle Déodat. Déodat tout court. Déodat sans plus. C'est-à-dire un nom qui n'en est pas un. Un nom qui crie qu'on n'a ni père ni mère. Déodat, monsieur, signifie: donné à Dieu. En effet, je suis un enfant trouvé, ramassé devant le porche d'une église. Arraché à ce Dieu à qui mes parents inconnus m'avaient donné. Confié par le hasard à une femme qui a été pour moi plus qu'un Dieu. Voilà mon nom, monsieur, et l'histoire de ce nom.
—Et cette femme qui vous recueillit?