Deux autres mois s'écoulèrent ainsi.

Un matin d'automne, comme la fenêtre ouverte laissait entrer le soleil d'octobre, doux comme un adieu de l'été, Jeanne se sentit plus forte et voulut se lever.

Mais à peine eut-elle fait deux pas qu'elle porta vivement les mains à ses flancs en poussant un cri de détresse: la première douleur de l'enfantement venait de lui infliger sa redoutable morsure.

La nourrice la coucha. Quand elle revint à elle, quand elle put soulever ses paupières alourdies, quand elle put regarder, un long frémissement de joie et d'amour la fit palpiter tout entière: là, tout contre elle, sur le même oreiller, ses deux poings minuscules solidement fermés, ses paupières closes, sa petite figure blanche comme du lait, rosé comme une feuille de rosé, ses lèvres entrouvertes par un faible vagissement, l'enfant, l'être tant espéré, tant adoré, l'enfant était là!...

—C'est une fille! murmura la vieille nourrice.

—Loïse! balbutia Jeanne dans un souffle imperceptible.

Elle tourna son visage vers l'enfant, n'osant le toucher, osant à peine bouger.

—Pauvre adorée... pauvre mignonne innocente... c'est donc vrai!... Tu n'auras pas de père!...

Loïse grandit en force et en beauté. Dès que ses traits commencèrent à se former, il fut évident que cette fillette serait un miracle de grâce et d'harmonie.

Chaque regard de la mère était une extase; chacune de ses paroles, un acte d'adoration. Elle n'aima pas son enfant, elle l'idolâtra. Le soir seulement, à l'heure où l'enfant s'endormait sur son coeur, Jeanne parvenait à détacher non pas son âme, mais sa pensée, de sa fille... et elle songeait à l'amant... à l'époux... au père!