Alice demeura une minute seule dans le jardin pour recueillir ses idées et envisager la situation. Montmorency avait tout entendu. Cela, elle en était sûre. Il essaierait de nier, mais elle savait bien qu'il avait entendu. Tout!...

Or, d'une part, le maréchal de Damville, attaché aux Guise, avait intérêt à dénoncer les huguenots. D'autre part, sa haine contre son frère devait le pousser à cette dénonciation, même dans le cas où il eût voulu épargner les huguenots.

La conclusion, dans le terrible syllogisme qu'elle échafaudait, fut d'une clarté d'éclair: en sortant d'ici, le maréchal ira au Louvre et dénoncera son frère, Coligny, Condé, Navarre...

Déodat dénoncé comme les autres! c'était la mort...

Le front dans les deux mains, les dents serrées, Alice lutta quelques secondes à peine contre l'horrible nécessité qui se présentait à elle: supprimer la possibilité de la dénonciation en supprimant le dénonciateur possible.

Bientôt, son esprit fut prêt. Le meurtre fut accepté, décidé.

Elle rentra dans la maison; et, rappelons-le, tout ce débat avec elle-même avait à peine duré une minute. La mort de Montmorency lui apparut en même temps, pour ainsi dire, que la mort de Déodat. Elle se vit poignardant le maréchal au moment même où elle vit son ami, son aimé montant à l'échafaud.

Alice rentra et, dans la pièce d'où sortait Déodat, décrocha rapidement un court poignard acéré, solide, non un joujou de femme, mais l'arme meurtrière avec sa pointe presque triangulaire, sa lame épaisse, son manche bien en main.

Elle plaça l'arme dans sa main, comme elle avait vu faire à des Espagnols quand elle était à la cour de Jeanne d'Albret: la lame cachée dans la manche du vêtement flottant, la pointe en haut. En sorte que, dans un brusque mouvement, il n'y avait qu'à lever le bras pour que ce bras se trouvât armé.

Alors, sans une faiblesse, sans pâleur, elle alla au cabinet où Henri était enfermé et l'ouvrit de la main gauche.