—Et aussi nous tous, reprit Marillac, avec un empressement fébrile. Le roi Henri demeura seul près de sa mère. Pendant trois longues heures, nous attendîmes dans la pièce voisine. Enfin, l'aube entra dans cette salle où nos douleurs silencieuses étaient rassemblées, et fit pâlir les flambeaux. Ce fut à ce moment que le roi Henri sortit de la chambre de sa mère... Que lui avait-elle dit? Quelles furent ses suprêmes confidences? Qui sait?... Oui, qui sait si l'étrange hallucination qui s'empara de moi ne fut pas une vérité?... Car, comme je me trouvais près de la porte, il me sembla, un moment, saisir quelques lambeaux de la parole royale et funèbre... «Je meurs assassinée, disait la voix rauque de la mourante, mais je vous ordonne de l'ignorer... feignez de croire à une mort naturelle... ou, sans cela... vous seriez frappé à votre tour. Mais prenez bien garde, mon fils... Ah! oui, gardez-vous!...» Ces paroles, quand j'y pense, furent sans aucun doute une imagination de mon esprit ébranlé... Le roi Henri reparut à nos yeux et nous fit signe d'entrer.

Marillac étouffa un sanglot et deux larmes, qu'il ne songea pas à essuyer, coulèrent de ses yeux.

—Nous entrâmes donc, poursuivit-il. Quand je vis cette généreuse reine, cette guerrière qui avait étonné nos vieux généraux, quand je vis cette mère admirable qui avait abandonné la vie paisible de son palais pour se jeter dans la vie des camps, qui avait vendu jusqu'à son dernier diamant, pour payer les soldats de son fils, quand je vis celle qui m'avait tiré du néant, arraché à la mort, oui, quand je la vis livide, il me sembla que j'allais mourir moi-même et je demeurai comme stupide, dans un anéantissement de mes forces et de ma pensée... Elle dit au prince de Condé: «Ne pleurez pas, mon cher enfant. Peut-être suis-je la plus heureuse...» Nous l'entourions, tâchant de refouler nos sanglots... Son regard trouble fit le tour de cette assemblée d'hommes d'armes, penchés sur le lit d'une reine mourante.

Et j'ai retenu ses dernières paroles... Les voici, chevalier:

«Monsieur l'amiral, aussitôt après le mariage du roi, il faut quitter Paris... Rassemblez toutes nos forces... non pas que je me défie de mon cousin Charles, mais il faut être prêt à tout... Sous les ordres du roi, monsieur l'amiral, vous avez le commandement suprême... Henri, ajouta-t-elle en s'adressant au prince de Condé, vous êtes un frère pour mon fils... je vous bénis, mon enfant... Soyez toujours près de lui, au camp, à la ville et à la cour... Adieu, messieurs, je vous aimais bien tous... Toi, mon vieux d'Andelot, et vous, capitaine Briquemaut, et vous tous, fiers gentilshommes, grâce à vous, les grandes injustices prendront fin... le droit de vivre et de penser sera assuré aux huguenots... ayez confiance... notre cause est grande... qu'est-ce que le bonheur de l'humanité sans la liberté?... Adieu à tous...»

—A ces mots, les sanglots éclatèrent. Je crus que tout était fini... mais la reine, fixant son regard sur moi, me fit signe d'approcher... J'obéis et tombai à genoux, près du roi, en sorte que ma tête se trouvait près de celle de la reine... et c'est moi qui ai recueilli son dernier soupir...

Marillac se leva et fit quelques pas, en proie à une agitation que n'expliquait pas complètement la tristesse de pareils souvenirs. Il revint s'arrêter devant Pardaillan et continua d'une voix plus sourde:

—Oui, chevalier, c'est moi qui ai recueilli le dernier soupir de la reine de Navarre... mais, peut-être, à ma douleur filiale se mêla, dans cette minute terrible, une horreur qui me fit comprendre l'épouvante que j'avais surprise sur le visage du médecin et sur celui du roi... En effet, lorsque je fus tout près d'elle, Jeanne d'Albret tourna vers moi sa tête convulsée par l'agonie, murmura distinctement: «Prends sarde, mon enfant, prends garde!... Ecoute... il faut que tu saches...» Que voulait me dire la reine? Quel secret allait s'échapper de ses lèvres crispées? Je ne le saurai jamais, chevalier! car, à ce moment, la reine entra en agonie... Elle faisait de violents efforts pour me parler, mais aucune parole ne sortit plus de sa bouche... Seulement, tout à coup, son regard se fixa avec une effrayante expression sur la cheminée... puis, une légère secousse l'agita... puis, ce fut fini, la reine était morte... morte... et son regard semblait encore s'attacher à cet objet que, dans la seconde suprême, elle avait cherché des yeux...

Marillac se tut.

A travers ses doigts crispés sur ses yeux, des larmes s'échappèrent.