—Je songe à la figure que doit faire le gouverneur de la Bastille, M. de Bussi-Leclerc, en entendant ces cris de: Vive le roi!...
A ce moment, le jour se levait. Les rues se remplissaient de bourgeois effarés; des patrouilles de gens d'armes passaient en courant; des troupes marchaient vers les portes, et les foules de peuple se portaient sur les remparts pour repousser l'attaque.
Tout à coup, une bande étrange parut aux yeux de Pardaillan et de Charles d'Angoulême, une bande composée de gens maigres, hâves, livides, avec des yeux hagards et papillotants comme ceux des oiseaux de nuit que frappe la lumière du jour; la plupart étaient en guenilles, quelques-uns à peine vêtus. Et tous portaient sur le visage ce masque de stupéfaction et de ravissement que Pardaillan avait vu chez ceux à qui il avait ouvert lui-même.
Ces gens, c'était les dix-huit prisonniers restants.
Devant la porte grande ouverte, devant le pont-levis baissé, ils s'arrêtaient avec une sorte de farouche dé fiance. Une indicible émotion étreignait le coeur de Pardaillan.
—Eh bien? dit-il, qu'attendez-vous pour vous en aller? Allez donc, morbleu! puisque vous êtes libres!...
Alors une clameur terrible éclata parmi ces gens, faite de sanglots et de hurlements indistincts de leur joie furieuse. Et, levant les bras au ciel, se poussant, se ruant, ils se précipitèrent sur le pon-levis; en quelques instants, leur troupe affolée se fut dispersée dans les ruelles avoisinantes... il n'y avait plus de prisonniers à la Bastille!
—Maintenant, allons-nous-en, dit Pardaillan.
Et à son tour, avec Charles d'Angoulême, il franchit le pont-levis.
—Monsieur le gouverneur?... dit près de lui le sergent qui l'avait escorté chapeau bas, voulez-vous me donner vos ordres? Dois-je fermer les portes?...