—Qui, ma chère Huguette? Par Dieu! s'écria Pardaillan dont l'oeil s'illumina d'une flamme de bonté pour ainsi dire blagueuse, je veux aujourd'hui faire deux empereurs! Promettez-moi de servir mes invités comme moi-même!...

Pardaillan traversa majestueusement la salle qui commençait à s'emplir de buveurs. Sur le perron, il s'arrêta, et considéra un instant les passants, faisant son choix, et cherchant deux individus dignes de lui, dignes du merveilleux dîner d'Huguette.

—Holà! cria-t-il soudain à deux hommes qui vinrent à passer. Veuillez entrer, messeigneurs... Oui, vous... vous, le grand noir aux yeux de corbeau, et vous, le grand échalas, aux yeux de vrille... Faites-moi l'honneur de venir dîner céans: je vous invite!

Les deux hères auxquels s'adressait le discours en question s'arrêtèrent stupéfaits, puis timidement, redoublant les salutations, gravirent le perron.

C'étaient deux grands diables qui n'en finissaient plus de hauteur, mais tous deux d'une extravagante maigreur, piteux, minables, avec leurs manteaux troués, leurs semelles éculées, vêtus d'emphatiques guenilles de baladins dans la misère.

Pardaillan conduisit les deux gueux à la table resplendissante et leur fit signe de s'asseoir devant le féerique repas qu'elle supportait. Effarés, muets d'émotion, les narines larges ouvertes et l'oeil obliquement braqué sur les chefs-d'oeuvre d'Huguette, les deux lamentables sires obéirent, s'assirent de côté, posant chacun un quart de fesse sur le siège. Et ils demeurèrent pantelants, croyant rêver.

—Comment vous appelez-vous, monsieur de la Vrille? demanda Pardaillan à celui do ses invités qui paraissait le plus intelligent des deux.

L'homme répondit en se courbant:

—Monseigneur, on m'appelle Picouic...

—Picouic?... Joli et mélodique. Mais veuillez ne pas me monseigneuriser, s'il vous plaît!... Et vous, monsieur du Corbeau?