—Voyons, chère amie, dit alors le chevalier, je n'ai pas faim et je ne mangerai pas votre omelette; je n'ai pas soif et je ne boirai pas votre vin; mais je suis affamé, assoiffé de curiosité, expliquez-moi donc...

—Tout ce que vous voudrez, fit Huguette en souriant.

Et, tout à coup, elle rougit, puis elle pâlit, son sourire devint triste et inquiet; et ce fut d'une voix plus tremblante qu'elle ajouta;

—Voyons, que voulez-vous savoir?

—Vous avez donc fermé la Devinière?

—Mon Dieu, oui, monseigneur... J'ai acquis une honnête aisance, et j'ai pensé... cette idée-là m'est venue un soir, au coin du feu, en regardant Pipeau... j'ai pensé que je ne voulais, plus être l'hôtesse dont le logis est ouvert à tout venant. Mais, si la Devinière n'existe plus pour personne au monde, j'ai voulu qu'elle existât toujours et que toujours, moi vivante, elle fût le bon gîte pour quelqu'un qui m'a promis de venir s'y reposer... Monsieur le chevalier, ajouta-t-elle en relevant la tête et en fixant sur lui ses beaux yeux humides de larmes, la Devinière n'est plus l'auberge de la rue Saint-Denis, elle est la bonne auberge réservée à vous seul, elle est... le logis de Pardaillan...

Que voulez-vous, lecteur? Cette fidélité, cette constance d'une si jolie naïveté, cette touchante délicatesse, cette idée adorable de fermer l'auberge et d'en faire tout de même une auberge réservée à lui seul... et puis l'hôtesse était charmante... et puis Pipeau le sollicitait de ses jappements plaintifs et joyeux... et puis ce coin lui faisait revivre au coeur toute la poésie de sa jeunesse... bref, mon cher lecteur, Pardaillan ouvrit ses bras. Huguette s'y jeta toute tremblante et pleura longtemps.

Un mois plus tard eut lieu le mariage d'Huguette, la bonne hôtesse, avec le chevalier de Pardaillan. Et Huguette fut glorieuse, et heureuse, et fière et extasiée d'avoir un tel mari, c'est ce qu'il est à peine besoin d'affirmer. Quant à Pardaillan, il fut assez généreux pour se montrer plus heureux encore que Huguette. Il avait accroché sa rapière dans sa chambre, et ce n'est que lorsqu'il était seul qu'un soupir lui échappait parfois, et alors il s'interrogeait, il était bien forcé de s'avouer que ce bonheur paisible ennuyait un peu le chevalier errant, l'aventurier, le chercheur d'inconnu qu'il n'avait cessé d'être...

Au mois de décembre suivant. Pipeau mourut d'ans et de félicité. Il mourut des suites d'une indigestion, ayant un soir dévoré une dinde que, fidèle à ses vieux instincts de maraudeur, il avait volée dans un placard...

La pauvre Huguette ne devait pas jouir longtemps du bonheur qu'elle s'était créé par sa gentillesse et sa gracieuse constance. A peu près à l'époque où mourut Pipeau, elle gagna un refroidissement et déclina rapidement. Pardaillan s'installa à son chevet et soigna la bonne hôtesse, non pas même comme un bon mari ou un bon frère, mais comme un amant passionné.